NOUS SOMMES TOUS DES NORDISTES

Le président Depagie m'ayant invité à le faire, je me hasarde, non sans réticence, à relater ce qui, sous l'apparence d'une insignifiante anecdote, n'en constitue pas moins un témoignage sur un trait intéressant de la personnalité du général de Gaulle.

La scène se passe à Bavay, fin septembre 1959, à l'époque où le Général a entrepris la visite systématique des départements de France et d'Outre-Mer. J'habitais à Mons, où j'achevais un stage à la Banque de la Société Générale et je venais d'être désigné, par ma direction, pour partir en Egypte, à la Banque Belge et Internationale.

Créée en 1913 dans la foulée des succès belges en Extrême-Orient, cette banque, déjà bien renommée, connaissait un développement spectaculaire. En effet, à la suite de l'attaque franco-anglaise sur le Canal de Suez en 1956, Nasser avait fermé les banques françaises et anglaises dont une part substantielle des affaires refluait vers la banque belge.

Ma mission consistait surtout à donner aux cadres égyptiens des cours de crédit documentaire. Si on me pressait de partir, j'entendais toutefois terminer un cours intensif d'arabe, ce qui avait retardé mon départ.

Chez mes beaux-parents, on était plutôt gaulliste. Apprenant le passage prochain du Général à Bavay, mon beau-père proposa de nous y conduire en voiture, mon épouse et moi-même, ainsi que nos deux aînés de 5 et 3 ans.

Arrivés à Bavay, la police locale nous indiqua l'endroit par où la voiture présidentielle devait arriver. Ma femme alla s'y ranger sur le trottoir avec notre cadet. Quant à moi, je pris place un peu plus loin sur la place avec l'aîné, de manière à pouvoir filmer avec ma caméra 8 mm.

Si l'attente fut assez longue, nous fûmes récompensés, car voilà que surgissait, enfin, la DS présidentielle d'où sortit le grand homme et cela précisément face à mon épouse qu'il salua d'un chaleureux "Bonjour Madame !" Quelques instants plus tard, je me trouvais face à notre héros que je saluai de manière assez gauche en lui disant : "Vous êtes magnifique, mon Général." Il me serra alors la main de sa grande et longue main, qui me parut gantée tant elle était blanche.

Comme il me demandait qui j'étais et ce que je faisais, je lui avouai que j'étais Belge mais aussi un peu français par mon grand-père maternel qui venait de Lille, de sorte que, dans ma famille, tous les enfants furent bercés sur l'air du "p'tit quinquin". Sur quoi il me dit : "Vous savez, nous sommes des nordistes." Mais, comme il insistait pour en savoir un peu plus sur ma profession, je lui parlai de mon départ imminent pour l'Egypte. Il me dit alors toute son admiration pour ce qu'y accomplissait la Belgique, citant même Empain, Hélipolis, les tramways, etc. Là-dessus, il me souhaita bonne chance et conclut l'entretien en me disant : "Courage, nous remonterons la pente." et puis, alors qu'il passait aux suivants, une délégation des sapeurs-pompiers de Bavay, il se ravisa pour me dire avec autorité : "Nous remonterons toutes les pentes."

Nous quittâmes Bavay, impressionnés par cette énergie et cette force de communication. Et Dieu sait si, en ce mois de septembre 1959, les problèmes ne lui manquaient pas, surtout avec l'annonce de l'auto-détermination en Algérie.

20 ans plus tard, en novembre 1979, je me trouvais à Paris lorsqu'on apprit le décès de Mme de Gaulle. Il y eut un service à St-Louis des Invalides en présence de Mme Giscard d'Estaing et de tous les barons du gaullisme.

A l'issue de la cérémonie, la famille de Gaulle, conduite par l'amiral Philippe, vint se ranger dans le transept, près du gisant de saint Louis pour y recevoir les condoléances.

Bouleversé d'émotion, je fus le dernier à saluer la famille. Je dis à l'Amiral que j'étais Belge et que je souhaitais qu'il sache à quel point les Belges aimaient et admiraient ses parents. Il me remercia non sans ajouter : "Vous savez, nous sommes des nordistes." Alors, je me rappelai ce que m'avait dit son père vingt ans plus tôt.

Sans pouvoir me rappeler qui l'a dit ou qui l'a écrit, je me rappelle qu'au lendemain de la mort de Georges Pompidou, quelqu'un a dit ou a écrit : "De Gaulle était un Français d'Oïl, Pompidou était un Français d'Oc."

Sans doute est-ce là une autre histoire, mais aussi une autre façon d'exprimer ce qui distingua, sans pour autant les opposer, les Français du nord de la Loire et ceux du sud.

Yves Roland