Le projet européen du général De Gaulle

LE PROJET EUROPEEN DU GENERAL DE GAULLE

PREMIERE PARTIEA

UNE CERTAINE IDÉE DE LA GRANDEUR

Le 16 janvier 1958, la Commission Européenne tenait sa première réunion sous la présidence de l'Allemand Walter Hallstein. Cinquante années, donc, nous séparent de cet important événement qui, sans doute, est passé quelque peu inaperçu pour la majorité des citoyens européens, mais qui n'en constituait pas moins la première manifestation concrète d'une Europe unie souhaitée et estimée nécessaire par le monde politique, afin de repousser à jamais le retour d'une immense tragédie qu'elle venait de connaître avec la Seconde Guerre mondiale.

Le général de Gaulle lui-même souhaitait une telle évolution avec, bien entendu, une vision tout à fait personnelle de cette future unité : "Pour moi j'ai, de tous temps, mais aujourd'hui plus que jamais, ressenti ce qu'ont en commun les nations qui la peuplent (N.D.L.R. : l'Europe). Toutes étant de même race blanche, de même origine chrétienne, de même manière de vivre, liées entre elles depuis toujours par d'innombrables relations de pensée, d'art, de science, de politique, de commerce, il est conforme à leur nature qu'elles en viennent à former un tout, ayant au milieu du monde son caractère et son organisation. (…) Ma politique vise donc à l'institution du concert des Etats européens, afin qu'en développant entre eux des liens de toutes sortes grandisse leur solidarité. Rien n'empêche de penser, qu'à partir de làa, et surtout s'ils sont un jour l'objet d'une même menace, l'évolution puisse aboutir à leur confédération."[1]

Edmond Jouve, qui a sans doute écrit l'ouvrage le plus complet sur de Gaulle et l'Europe[2], précise que la "naissance de l'idée de grouper les Etats de l'Europe occidentale" dans l'esprit du Général date de la Seconde Guerre mondiale. Citons, à ce sujet, un passage de ses Mémoires de guerre : "A peine s'éteint l'écho du canon que le monde change de figure. Les forces et les ardeurs des peuples, mobilisées pour la guerre, perdent soudain leur point d'application. Par contre, on voit l'ambition des Etats apparaître en pleine lumière. Entre coalisés s'effacent les égards et les ménagements qu'on s'accordait, tant bien que mal, quand on faisait face à l'ennemi. C'était, hier, le temps des combats. Voici l'heure des règlements.

Ce moment de vérité met en lumière l'état de faiblesse où la France est encore plongée par rapport aux buts qu'elle poursuit et aux calculs intéressés des autres. Ceux-ci vont, tout naturellement, tirer parti de la situation pour essayer de nous contraindre à propos de litiges en suspens, ou bien de nous reléguer à une place secondaire dans le concert qui bâtira la paix. Mais je veux m'efforcer de ne pas les laisser faire. Bien plus, jugeant que l'effondrement de l'Allemagne, le déchire ment de l'Europe, l'antagonisme russo-américain, offrent à la France, sauvée par miracle, des chances d'action exceptionnelles, il me semble que la période nouvelle me permettra, peut-être, d'entamer l'exécution du vaste plan que j'ai formé pour mon pays.

Lui assurer la sécurité en Europe occidentale, en empêchant qu'un nouveau Reich puisse encore la menacer. Collaborer avec l'Ouest et l'Est, au besoin contracter d'un côté ou bien de l'autre les alliances nécessaires, sans accepter jamais aucune espèce de dépendance. Pour prévenir les risques, encore diffus, de dislocation, obtenir que l'Union Française se transforme progressivement en libre association. Amener à se grouper, aux points de vue politique, économique, stratégique, les Etats qui touchent au Rhin, aux Alpes, aux Pyrénées. Faire de cette organisation l'une des trois puissances planétaires et, s'il le faut un jour, l'arbitre entre les deux camps soviétique et anglo-saxon. Depuis 1940, ce que j'ai pu accomplir et dire ménageait ces possibilités. A présent, que la France est debout, je vais tâcher de les atteindre."[3]

En réalité, il faut remonter encore plus loin pour se rendre compte que de Gaulle a compris, très tôt, qu'à la paix retrouvée, il s'avérerait impossible de faire un retour au passé. Les blessures laissées par le conflit le plus cruel de l'histoire de l'humanité rendaient inéluctable une évolution nouvelle et irréversible de la politique au niveau européen. Rien ne pouvait plus être comme avant. Dès lors, et au lendemain de la montée en puissance de l'Union soviétique qui se rendait maîtresse de tout l'Est européen, il importait, pour les nations occidentales, de mettre en application des stratégies nouvelles.

Le 18 mars 1944, devant l'Assemblée consultative à Alger, le général de Gaulle, à ce sujet, précisait sa pensée : "Et, cependant, l'Europe existe, consciente de ce qu'elle vaut dans l'ensemble de l'Humanité, certaine d'émerger de l'océan de ses douleurs, de reparaître mieux éclairée par ses épreuves et susceptible d'entreprendre pour l'organisation du monde le travail constructif, - matériel, intellectuel, moral, - dont elle est éminemment capable, lorsqu'aura été arrachée de son sein la cause capitale de ses malheurs et de ses divisions, c'est-à-dire la puissance frénétique du germanisme prussianisé. (…)

Mais, pour que le vieux continent renouvelé puisse trouver un équilibre correspondant aux conditions de notre époque, il nous semble que certains groupements devront s'y réaliser, sans que doive être, bien entendu, entamée la souveraineté de chacun. Pour ce qui concerne la France, nous pensons qu'une sorte de groupement occidental, réalisé avec nous, principalement sur la base économique et aussi large que possible, pourrait offrir de grands avantages. Un tel groupement, prolongé par l'Afrique, en relations étroites avec l'Orient et, notamment, les Etats arabes du Proche-Orient qui cherchent légitimement à unir leurs intérêts, - et dont la Manche, le Rhin, la Méditerranée, seraient comme les artères, - paraît pouvoir constituer un centre capital dans une organisation mondiale des productions, des échanges et de la sécurité. Comme toutes les œuvres de proche avenir, celle-là doit être préparée. Le Gouver nement français est, dès à présent, disposé à entreprendre, en commun avec les autres Etats intéressés, toutes études et négociations nécessaires."[4]

Avec ce discours, on devine les conceptions que le général de Gaulle avait en ce qui concerne la nature de la future union. En imaginant "une sorte de groupement occidental", il n'envisageait, à aucun moment, la disparition des Etats. L'Europe politique existante devait, pour lui, constituer la base la plus solide pour la future union.

Mais cette manière de voir les choses pour le futur de l'union de l'Europe occidentale fut à l'origine, par des déclarations sans doute erronées des journalistes, d'une interprétation tendancieuse des propos du Général.

Ainsi, profitant de la conférence de presse qu'il donne à l'Elysée, le 15 mai 1962, celui-ci entend remettre les pendules à l'heure : "Je voudrais incidemment, puisque j'en ai l'occasion, vous faire observer, Messieurs les journalistes – et vous allez peut-être vous en étonner – que je n'ai jamais, quant à moi, dans aucune de mes déclarations, parlé de «l'Europe des patries», bien qu'on prétende toujours que je l'ai fait. Ce n'est pas, bien sûr, que je renie, moi, la mienne ; bien au contraire, je lui suis attaché plus que jamais et je ne crois pas que l'Europe puisse avoir aucune réalité vivante si elle ne comporte pas la France avec ses Français, l'Allemagne avec ses Allemands, l'Italie, avec ses Italiens, etc. Dante, Goethe, Chateaubriand, appartiennent à toute l'Europe dans la mesure même où ils étaient respectivement et éminemment Italien, Allemand et Français. Ils n'auraient pas beaucoup servi l'Europe s'ils avaient été des apatrides et s'ils avaient pensé, écrit, en quelque «espéranto» ou «volapük» intégrés…

Mais il est vrai que la patrie est un élément humain, sentimental, alors que c'est sur des éléments d'action, d'autorité, de responsabilité, qu'on peut construire l'Europe. Quels éléments ? Eh bien, les Etats ! Car il n'y a que les Etats qui soient à cet égard valables, légitimes et capables de réaliser. J'ai déjà dit et je répète, qu'à l'heure qu'il est, il ne peut pas y avoir d'autre Europe que celle des Etats, en dehors naturellement des mythes, des fictions, des parades."

En fait, malgré qu'il était convaincu de la nécessité de bâtir une Europe politiquement et économiquement forte face à la puissance des Etats-Unis d'Amérique et à l'Empire soviétique, le général de Gaulle entretenait une certaine confusion quant à la nature exacte d'un futur ensemble européen. Le seul élément auquel il attachait de l'importance et qui ne pouvait faire l'objet d'aucune remise en question, était la place de la France dans cette Europe des Etats qu'il souhaitait.

En dépit de ce flou qu'il cultivait entre, par exemple, les termes de "fédération" et "confédération", comme le souligne très justement William B. Cohen[5] : "Pour de Gaulle, la nation était l'unité de base immuable du système international." et donc, par voie de conséquence, "il s'opposait donc à l'incorporation de la France dans une organisation supranationale."[6]

L'obsession de vouloir pour la France une place prépondérante dans le concert européen expliquera l'opposition catégorique de de Gaulle à la CED (Communauté Européenne de Défense). Il ne pouvait, en effet, concevoir que l'armée française soit incorporée dans un ensemble militaire tout entier placé sous le commandement de l'OTAN (Organisation du Traité de l'Atlantique Nord), autrement dit sous commandement américain : "(…) La lutte contre la CED devient alors la première préoccupation du gaullisme et celle du Général en particulier. Pour de Gaulle, le traité du 27 mai 1952 (prévoyant que les armées des Etats membres, regroupées en divisions, seraient placées sous le commandement intégré de l'OTAN) attentait purement et simplement à la souveraineté nationale."[7]

Les débats sur ce que Pierre Maillard appelle "l'affaire de la CED"[8] se terminèrent par une victoire pour le Général. Le projet de communauté de défense fut repoussé par le Parlement français, le 30 août 1954 : "Curieusement, et le fait est révélateur, un des motifs de l'échec fut la fameuse «clause de liaison» selon laquelle, en cas de réunification de l'Allemagne, tous les membres de la Communauté, y compris celle-ci, auraient eu le droit de s'en retirer, ce qui établissait leur égalité parfaite, mais en conservant le risque d'une grave fragilité du système."[9]

Pour le général de Gaulle, les relations entre la France et l'Allemagne furent toujours au centre des préoccupations. Bien que, par trois fois en l'espace de soixante-dix ans, les deux pays s'opposèrent dans des conflits plus cruels les uns que les autres, il ne pouvait se détacher de l'idée que, envers et contre tout, l'Europe future ne pouvait exister sans une étroite collaboration des deux Etats.

Recevant, en visite officielle, le président de la République Fédérale d'Allemagne, M. Heinrich Luebke, en juin 1961, il s'exprime en ces termes pour illustrer cette réflexion : "(…) Dieu, à la face de qui tant et tant d'hommes, couchés dessus le sol, sont morts dans nos grandes batailles, sait comment vous et nous avons terriblement lutté. Mais, dans la compréhension qui maintenant rapproche les Français et les Allemands compte avant tout le fait que toutes les guerres qu'ils se sont livrées ne correspondent plus aucunement aux buts que les uns et les autres ont décidé d'atteindre à présent. (…)

Ainsi l'Europe commence à s'accomplir du seul fait que l'Allemagne et la France se rejoignent. Comment pourrais-je manquer d'évoquer devant vous, Monsieur le Président, vos compatriotes éminents qui voulurent s'y consacrer et, d'abord, ce grand Allemand, ce grand Européen, ce grand homme : le chancelier Konrad Adenauer ? Il y a là une œuvre internationale propre à déterminer le destin de l'univers."[10]

Le rapprochement avec l'Allemagne sera évidemment celui de deux hommes qui ont compris l'importance de ce qui constituera une étape décisive dans la construction de l'Europe.

En 1958, Konrad Adenauer avait quatre-vingt-deux ans, Charles de Gaulle soixante-huit. Malgré la différence d'âge, une même sagesse, une même vision de l'avenir les animaient. Ils avaient la volonté manifeste de faire évoluer les Etats européens vers un destin commun, tout en étant bien conscients que les choses ne seraient pas simples compte tenu d'un passé conflictuel qui avait, à plusieurs reprises, opposé l'Allemagne et la France.

Le 14 septembre 1958, Konrad Adenauer est reçu à Colombey-les-Deux-Eglises et rencontre le général de Gaulle pour la première fois : "Me voici en tête à tête avec Konrad Adenauer. Tout de suite, il me pose la question de confiance. «Je viens à vous», me dit-il, «parce que je vous considère comme quelqu'un qui est en mesure d'orienter le cours des événements. Votre personnalité, ce que vous avez fait déjà au service de votre pays, enfin les conditions dans lesquelles vous avez repris le pouvoir, vous en donnent les moyens. Or, nos deux peuples se trouvent, l'un par rapport à l'autre, actuellement et pour la première fois, dans une situation qui leur permet de placer leurs relations sur des bases entièrement nouvelles, celles d'une cordiale coopération.» (…)

Je réponds au Chancelier que si nous sommes tous deux ensemble dans ma maison, c'est parce que je crois le moment venu pour mon pays de faire, vis-à-vis du sien, l'essai d'une politique nouvelle. La France, après les terribles épreuves déchaînées contre elle, en 1870, en 1914, en 1939, par l'ambition germanique, voit en effet l'Allemagne vaincue, démantelée et réduite à une pénible condition internationale, ce qui change du tout au tout les conditions de leurs rapports en comparaison du passé."[11]

Malgré des différences profondes entre les deux hommes inhérentes à leurs origines et à la politique menée par la République Fédérale d'Allemagne, qui était favorable à une coopération avec les Etats-Unis, la rencontre de Colombey ne pouvait que déboucher sur des résultats positifs, qui allaient entraîner une collaboration étroite entre de Gaulle et le chancelier Adenauer. Pierre Maillard le souligne avec justesse dans son excellent ouvrage consacré précisément au "problème allemand" : (…), il y avait entre les caractères des deux hommes des points réellement communs. Un certain culte de l'honneur et le sentiment chez l'un comme chez l'autre d'une mission à remplir, éloignée des ambitions vulgaires ; une exceptionnelle ténacité et la fidélité à l'idée qu'on s'est faite de la vie et de la politique, ainsi qu'à certains principes, enfin le culte du courage face aux épreuves de la vie et de la politique. Si l'on passe au plan des idées, le passé du Chancelier comportait beaucoup de choses qui justifiaient l'estime du Général : son attachement à sa province, le rôle qu'il avait joué dans les années pro-occidentales depuis 1945, l'importance enfin qu'il donnait au rôle de la France dans l'Europe en gestation. Enfin, le Chancelier était, pour lui, non sans de bonnes raisons, l'image parfaitement représentative de cette Allemagne qui, depuis sa jeunesse, avait occupé ses pensées."[12]

La rencontre de Colombey était le couronnement d'une profonde entente entre l'Allemagne et la France. Face à la puissance soviétique, elle constitua un gage de sécurité nécessaire au maintien d'un équilibre, certes précaire en soi, suffisant pour assurer l'espoir d'une paix durable.

Ce rapprochement franco-allemand n'eut pas, finalement, les résultats que l'on aurait pu espérer, l'Allemagne donnant priorité à ses relations avec les Etats-Unis. Néanmoins, une étape importante vers l'unité de l'Europe était franchie. Elle ne pouvait que se bâtir sur des fondations solides, à savoir, les deux Etats les plus puissants de l'Europe occidentale.

Le projet européen du général de Gaulle, nous l'avons souligné, est au centre de ses préoccupations dès la Seconde Guerre mondiale. La "certaine idée" qu'il se fait de la future Europe n'apparaît pas toujours, dans ses discours, d'une façon claire et précise.

Fidèle à sa manière de penser et d'agir, de Gaulle, en tous temps, s'est adapté aux événements. Sa vision de la France et du monde était, en quelque sorte, déterminée parce que motivée par la notion de "grandeur" qu'il entendait associer à la politique étrangère de son pays.

La construction de l'Europe n'était pas, pour lui, un fait accompli. Elle devait être le résultat d'un long cheminement, d'une réflexion en profondeur, d'une politique appelée à subir des changements de cap selon les circonstances. L'Europe, de l'Atlantique à l'Oural, nous le verrons en poursuivant cette étude, ne devait certainement pas être aux yeux du Général, simplement un mur qui s'effondre. Il importait qu'elle soit le résultat d'une volonté commune de renouveau, de paix assurée, d'une certaine idée de la grandeur.

Francis Depagie

[1] Mémoires d'Espoir, Tome 1, Le Renouveau 1958-1962, Ed. Plon, 1970.

[2] Le général de Gaulle et la construction de l'Europe, Librairie de droit et de jurisprudence, Paris, 1967.

[3] Mémoires de guerre, Tome 3, Le Salut, Plon, 1959.

[4] Mémoires de guerre, Tome 2, L'Unité, Plon, 1956.

[5] De Gaulle et l'Europe d'avant 1958 in De Gaulle en son siècle, Tome 5, L'Europe, Ed. Plon, 1992.

[6] Idem (7).

[7] La religion gaulliste, Gaetano Quagliariello, Ed. Perrin, 2007.

[8] De Gaulle et l'Europe, Pierre Maillard, Ed. Tallandier, 1995.

[9] De Gaulle et l'Europe, Pierre Maillard, Ed. Tallandier, 1995.

[10] Discours et Messages, Tome 3, 1958-1962, Ed. Plon, 1970.

[11] Mémoires d'Espoir, Tome 1, Charles de Gaulle, Ed. Plon, 1970.

[12] De Gaulle et le problème allemand, Ed. François-Xavier de Guibert, 2001.