L'ULB et l'Homme de l'Appel du 18 juin 40

L'Université Libre de Bruxelles (ULB) connut des heures particuliè­rement difficiles pendant la dernière guerre mondiale. Pour bien comprendre la situation qu’elle vécut, il faut connaître sa genèse au lendemain de l'indépendance de la Belgique. Son fondateur, Pierre-Théodore Verhaegen (1796-1862), souhaitait créer une université dont l'enseignement serait indépendant des dogmes de l'Eglise catholique et reposerait sur la liberté d'examen ("libre examen"). Cette nouvelle université, fondée le 20 novembre 1834, plaça d'emblée cette valeur au-dessus de toutes les autres, parce qu'elle est l’âme de la science. Dans ses grands moments, l’ULB se caractérise par le respect de ses principes fondateurs.

Ce fut le cas lors de la Seconde Guerre mondiale. Lors des prémices de cette dernière, l'Université s'était clairement positionnée contre les totalitarismes, notamment lors de la persécution des Juifs avec l'arrivée des nazis au pouvoir en Allemagne, en 1933, de la guerre civile espagnole en 1936 et la fondation du rexisme par Degrelle en Belgique. Un comité de vigilance antifasciste fut créé en 1934 sous les auspices du Recteur, rappelant la tradition de l'Université de se dresser contre les dogmes tyranniques. Malgré la neutralité adoptée par la Belgique, les étudiants de l'ULB manifesteront lors de l'invasion de la Norvège et du Danemark par les Allemands en avril 1940.

Après la capitulation du 28 mai 1940, la Belgique est mise sous la tutelle de l'administration militaire allemande, la Militärverwaltung dirigée par le général Alexander von Falkenhausen. Le Gouvernement belge est en exil et les fonctions ministérielles administratives sont assurées par les secrétaires généraux. Les Allemands se réservent la direction des ques­tions politiques. Dès juin 1940, deux membres de la Militärverwaltung font un rapport sur l'ULB pointant son caractère socialiste et ses liens avec la franc-maçonnerie. Ils l’accusent d’être un repère de professeurs juifs et de s'être livrée à des manifestations anti-allemandes. Avant la reprise des cours, l'Université est mise sous la tutelle d'un commissaire allemand, le capitaine Walz, professeur à l'université de Munich.

Les Allemands imposent notamment comme conditions à l’ULB de se limiter à des activités scientifiques et de contrôler le radicalisme de ses professeurs. Le Conseil d'Administration de l'Université décide, en octobre, de privilégier la poursuite de l'enseignement à la fermeture pure et simple de l'établissement. Pour permettre la reprise des cours, il va falloir pallier aux professeurs absents et écartés grâce à un véritable jeu de chaises musicales. Ces professeurs sont notamment partis à l'étranger pour continuer le combat, sont prisonniers de guerre ou ont été écartés parce qu'ils sont juifs. Dix-sept suppléants vont ainsi assumer les tâches de collègues absents. Pour faire face à ces chaires vacantes, le commissaire Walz veut imposer ses candidats et le bilinguisme à l'Université. A cette fin, il a consulté des professeurs de l'Université de Gand qui, dans la droite ligne des revendications nationalistes flamandes pro-allemandes, proposent des candidats flamingants plus ou moins radicaux. Le recteur Frans Van den Dungen refuse catégoriquement, prétextant qu'il revient aux seules facultés de nommer ses enseignants.

La ténacité des autorités académiques va provoquer la révocation du commissaire Walz et son remplacement par Ipsen en mai 1941. Celui-ci va relancer le dossier des professeurs empêchés en intégrant des professeurs pro-allemands. Le 22 novembre 1941, il va tenter un coup de force en imposant ses candidats et leur entrée en fonction immédiate. En sa séance du 24 novembre, tenue dans la bibliothèque de la Faculté de médecine, le Conseil d'Administration de l'Université va décider la suspension immédiate de l'enseignement, "considérant que dans la situation créée par l'autorité militaire, l'Université libre de Bruxelles ne pourrait plus poursuivre son enseignement sans manquer à ses devoirs à la patrie, que le conseil ne pourrait le faire sans méconnaître les intérêts moraux dont il avait la garde et sans participer lui-même et sans exposer les membres du corps enseignant à participer à la transformation d'une institution nationale". La Militärverwaltung va intimer l'ordre au Conseil d'Administration de reprendre les cours sous peine de fermeture pure et simple de l’ULB. Le 25 novembre, sept membres du Conseil sont arrêtés et transférés à la citadelle de Huy au titre d'otages. Ils ne seront libérés que le 3 mars 1942. L'un d'entre eux, le professeur Albert Dustin, décédera des mauvaises conditions d'incarcération. Le 26 novembre, Ipsen va interroger chaque professeur pour savoir s'il accepte de reprendre son enseignement. Sur les 300 membres du corps professoral interrogés, seuls 19 vont répondre positivement. Deux semaines plus tard, le commissaire allemand décide d'exercer l'ensemble des attribu­tions du conseil d'administration. Il suspend le traitement de l'ensemble du personnel scientifique de l'Université et lui interdit l'accès aux locaux. Des négociations difficiles échoueront et l'autorité allemande décidera la mise en liquidation de l'ULB. La Gestapo apposera les scellés sur l'ensemble des bâtiments le 11 août 1942. Quant aux étudiants, ils vivront une période difficile, suivant les cours dans la clandestinité ou dans les autres universités belges, qui se montreront accueillantes et souvent sympathisantes.

Le premier septembre 1944, la BBC va diffuser le message "la jonquille jaune est en fleur", donnant le signal à la résistance de se préparer à la libération du pays. Le 3 septembre, Bruxelles est libérée et dès le lendemain, les locaux de l'Université sont réinvestis. Le premier Conseil d'Administration libre se tient le 9 septembre. Le président Frerichs ouvre la séance par ces mots historiques : "Le régime odieux des nazis a pris fin et nous pouvons nous réjouir de nous retrouver réunis aujourd'hui dans notre salle habituelle et de féliciter ceux d'entre nous qui, jusqu'au dernier moment, étaient menacés d'arrestation. Ils ont pu heureusement éviter les poursuites de la Gestapo, cette abominable institution policière qui, par ses atrocités et ses horreurs, a fait reculer l'humanité de plusieurs siècles."

L'Université de Bruxelles décidera de conférer la dignité de docteur honoris causa à celui qui incarna sans aucune compromission la résistance à la barbarie nazie, le général de Gaulle. Elle fut remise à l’homme de l’appel du 18 juin 1940 lors de son voyage en Belgique dans l'immédiat après-guerre, alors qu'il était au sommet de son prestige. Dans le discours qu'il prononça le 11 octobre 1945 dans un auditorium comble à l'Université de Bruxelles, le Général rendit un hommage particulièrement appuyé à l’ULB dont il apprécia l'action de résistance exemplaire. Voici le texte du discours du général de Gaulle :

"Parmi les faits qui marquent le rétablissement de l'Europe boule­versée et dispersée par la guerre, la cérémonie d'aujourd'hui apparaît comme des plus symboliques. Au sortir des événements qui nous ont cruellement blessés et cinq mois seulement après que les bombes ont cessé d'écraser nos pays, la présence à l'Université libre de Bruxelles du Président du Gouvernement français et l'honneur que vous voulez bien lui faire en lui conférant un insigne diplôme renouent, en quelque sorte, la chaîne des temps.

En quel lieu, en effet, une pareille renaissance pourrait-elle se manifester mieux que dans votre noble maison ? C'est qu'en vérité, l'Université de Bruxelles, comme ses sœurs et émules de Louvain, de Gand, de Liège, représente un des foyers où notre vieux continent a trouvé sa lumière. C'est aussi parce que, dans l'épreuve, alors que l'ambition du Reich allemand, soulevée par une doctrine aussi frénétique qu'inhumaine, exploitait tout ce que les moyens de destruction modernes procurent d'avantages à la surprise et à la terreur, l'Université de Bruxelles s'est refusée à la servitude. Par son combat, mené sur le terrain dont elle avait la garde, celui du «libre examen», et derrière son Président, M. Frerichs, l'Université de Bruxelles a contribué à sauvegar­der l'honneur et, par suite, l'avenir de notre Occident.

Oui ! avec toutes les actions dont fut tissée la Résistance, le courage montré par votre maison a revêtu une portée capitale. Pour qu'aient pu survivre notre prestige et notre valeur, il fallait que notre idéal trouvât en nous des défenseurs. Cela fut fait.

Gloire à ceux qui eurent ici la clairvoyance et l'audace nécessaires ! Gloire à ceux qui luttèrent ! Gloire à ceux qui souffrirent ! Gloire à ceux qui moururent ! Grâce à eux, notre vieille Europe peut, la tête haute, retourner à sa vocation.

Je dis : vocation. Comment dénombrer, en effet, les trésors de pensée et d'action que l'Occident répandit sur le monde ? Comment mesurer quelles graves atteintes furent portées au progrès de tous nos frères, les hommes, par l'abaissement relatif de cette partie capitale du globe à la suite de tant de blessures ? Comment décrire l'horreur de la nuit qui s'étendrait sur la terre si, dans les contrées que bordent la Méditerranée, l'Atlantique, la Mer du Nord et le Rhin, s'épuisait quelque jour la flamme civilisatrice ? Rien n'importe davantage à l'Europe douloureuse et au monde tout entier que le rétablissement de notre Occident dans son ardeur, dans son génie et dans sa puissance. Il n'y a pas, pour nous, de devoir plus impérieux que celui d'y travailler.

Voilà pourquoi, si le salut que je viens apporter à l'Université de Bruxelles révère son passé et plus particulièrement sa conduite pendant la tourmente d'hier, il s'adresse aussi à son œuvre d'avenir.

Le Général rendit ainsi un des plus beaux hommages à l'Université Libre de Bruxelles pour sa fidélité à ses principes et sa résistance dès le début de l’occupation allemande. En ce 70e anniversaire de l’Appel du 18 juin et 175e anniversaire de la fondation de l’ULB, son corps enseignant et scientifique peut toujours s’en montrer particulièrement fier.

J.-P. Sculier