Il y a 50 ans la bombe atomique française

DE GAULLE : HOURRA POUR LA FRANCE

      Le 13 février 1960, tous les avions survolant l’Afrique reçurent l’ordre de s’écarter d’une zone située au-dessus du désert du Tanezrouft, quelque part en plein cœur du Sahara.

      Ce même jour explosait à Reggane, centre d’expérimentation français, la première bombe atomique française.  C’était  l’aboutissement de travaux effectués avant la guerre déjà, par des savants français tels Frédéric Joliot-Curie et Francis Perrin, et d’autres, mais interrompus par la guerre et repris ensuite, à partir de 1945 quand de Gaulle, chef du gouvernement, crée le Commissariat à l’Energie atomique.

      Cela va permettre à la France de poursuivre les travaux sur les plans scientifique et industriel, pour pouvoir se doter de cette arme, dont l’explo­sion à Hiroshima a dû impressionner le général de Gaulle et l’inciter à prendre les initiatives nécessaires dans ce but.

      Il s’appuiera notamment sur un homme qui va, pendant des années, des décennies même, travailler à l’armement atomique de la France, Pierre Guillaumat.                                       

      Après son retour aux affaires, en 1958, le général de Gaulle relance l’idée d’une arme atomique française.  En 1959, quelques mois avant le premier essai dans le Sahara, il déclare : "(…) En ce qui concerne la défense, dans son ensemble, je tiens à vous dire qu’il faut que cette défense de la France soit française.  Un pays comme la France, s’il lui arrive de faire la guerre, il faut que ce soit SA guerre.  Il y a une conséquence, c’est qu’évidemment il faut que nous sachions nous pourvoir de ce qu’on est convenu d’appeler une force de frappe, susceptible d’agir pour notre compte, à tout moment et n’importe où.  Il va de soi qu’à la base de cette force doit être l’armement atomique."

      Désormais, force de frappe et arme nucléaire seront associées à la personne du général de Gaulle.  Or, avant lui, des personnalités politi­ques avaient déjà prévu de doter la France d’une arme nucléaire.  En effet, sous la 4e République se déroulaient, en secret, des efforts constants dans cette direction, notamment sous l’impulsion de Guy Mollet, surtout après l’intervention sur le canal de Suez, d’où Français et Britanniques ont dû se retirer, sous la pression du chantage de l’URSS.

      Aussi, au début de 1960, c’est chose faite.  J’emprunte au journal OUEST FRANCE ce paragraphe qui décrit l’événement : "Le 13 février 1960, plus de 6 000 personnes étaient mobilisées au Centre saharien d’expérimentation militaire pour l’opération «Gerboise bleue».  La bombe, d’une puissance de 70 kilotonnes (quatre fois Hiroshima) était perchée sur une tour de 100 mètres de hauteur.  Avec cet essai aérien, la France entrait dans le club des puissances nucléaires."

      Au passage, je citerai une anecdote personnelle.  Etant officier de renseignement à la base aérienne de Chièvres, près de Mons, j’interve­nais chaque matin, après l'instruction aux pilotes et les prévisions de l’officier météo, pour décrire un avion ou missile du Pacte de Varsovie, voire pour faire un bref exposé sur l’un ou l’autre sujet connexe.  Aussi, quelques jours après l’explosion, j’avais préparé un panneau montrant des photos de l’événement en vue de le commenter quelque peu.  Les pilotes entrent et l’un d’eux (un Flamand), voyant le panneau, s’écrie sur un ton sarcastique : "Evidemment, parce que c’est la France !"

      Je ne peux m’empêcher de penser à un autre officier flamand qui, après l’acquisition de Mirage par la base de Florennes, demandait à un pilote de cette base ce qu’il pensait de cette camelote française (Franse spul).  Comme quoi la bataille des éperons d’or sévit encore, mais passons…

      En 1960, c’est la guerre d’Algérie et dans les négociations en vue d’y mettre fin, de Gaulle exige que le Centre de Reggane reste à la disposition de la France jusqu’à la fin des expériences dans cette région, d’autres devant avoir lieu, notamment celles concernant la bombe à hydro­gène (bombe H), la plus puissante.

      En effet, de Gaulle veut absolument que son pays dispose d’une bombe thermonucléaire, car il ne supporte pas l’idée que la France ne soit pas à la pointe de la technologie dans ce domaine.  Or la France ne maîtrise pas totalement cette technique et ce sont les Britanniques qui,  en la personne de l’attaché militaire à l’ambassade de France à Londres (il ne s’agit nullement d’espionnage), vont trouver le moyen d’y parvenir.  Ils veulent, en effet, l’appui de la France pour entrer dans l’Europe, dixit Jean Guisnel, coauteur de l’ouvrage Histoire secrète de la Ve Répu­blique.

      C’est donc dans le Pacifique, en Polynésie française, que s’installe le nouveau centre d’expérimentation, où le général de Gaulle se rend en 1966 : "Nous sommes en train de réaliser une puissance moderne, non pas une puissance destinée à attaquer, ou à dominer personne ;  au contraire, une force qui dans le monde dangereux où nous nous trouvons, doit nous donner la capacité de dissuader les autres de nous attaquer jamais, c’est-à-dire de nous donner la plus grande chance de paix qui soit  possible."

      Il peut paraître difficile de comprendre cette position étant donné qu’il s’agit d’une arme absolue qui a pour vocation de n’être jamais utilisée.  Dans la pensée de Charles de Gaulle, en effet, la France a été envahie trois fois : en 1870, en 1914 et en 1940 et il ne veut plus que ça recommence.

      Pouvoir infliger à un adversaire potentiel des dommages suffisam­ment graves pour qu’il ne prenne pas le risque d’attaquer la France, voilà ce qu’il veut.  C’est ce que le général Gallois appellera la dissuasion du faible au fort.

      Un total de 193 essais seront réalisés en Polynésie.  En 1992, le président Mitterrand décrète un moratoire sur les essais et Jacques Chirac y met fin en 1996, sans pour autant dénucléariser la France, les essais se faisant désormais par simulation informatique.

Des retombées plus que problématiques

      Les pays ayant procédé à des expérimentations nucléaires doivent faire face à des séquelles inévitables et la France n’y fait pas exception.  L’atoll de Bikini, dans les îles Marshall, est devenu inhabitable par suite des expériences américaines et que dire des nombreuses expériences thermonucléaires soviétiques dans les années 1960, arrosant de stron­tium 90 et de césium 137 des milliers de kilomètres carrés, provoquant des Tchernobyl  en série ?

      Quant à la France, elle est confrontée à des problèmes médicaux, financiers, politiques et autres concernant les personnels qui ont été exposés, mais aussi et surtout concernant les populations des zones touchées.  Aussi, près de 15 ans après les derniers essais, les victimes des retombées nucléaires se sont organisées et elles sont en passe d’obtenir, en grande partie, ce qu’elles demandaient : la reconnaissance de leur statut et les indemnisations de l’Etat français, grâce à la "loi Morin", du nom du ministre de la Défense, qui devrait entrer en appli­cation prochainement.  Mais les traces provoquées par les explosions perdureront encore pendant des générations.

      Le "Hourra pour la France" retentit amèrement aujourd’hui ;  c’est hélas la rançon de l’application moderne du vieil adage romain : "Si vis pacem, para bellum".  Le Général n’a rien voulu dire d’autre.  Rendons-lui cette justice.

                                                                                                                                                                          Roland FERRIER