DE GAULLE ET POMPIDOU

Le portrait qui fut fait de Georges Pompidou au deuxième chapitre des Mémoires d’Espoir est sans doute le seul qui fut consacré à une personnalité n’ayant eu, du fait de son âge, aucune part à la victoire pas plus qu’à la défaite de la France lors de la dernière Guerre mondiale.

S’il ne fut pas un "Compagnon", Georges Pompidou aura été, si on excepte une brève interruption chez Rothschild, pendant presque un quart de siècle (septembre 44 – avril 69), un serviteur totalement dévoué au général de Gaulle.

Cette collaboration, qualifiée par le Général lui-même de solide et efficace, a connu naturellement des moments difficiles, notamment en mai 1968. Assistant de l’ombre, exécutant précieux, Pompidou aura été, tour à tour, un amortisseur, un promoteur et un défenseur actif de la pensée du Général.

Aussi, pour le lecteur non averti, il est difficile d’imaginer que le portrait tracé par de Gaulle puisse s’apparenter à une quelconque critique de Pompidou.

Et pourtant. Lisons plutôt :

"Georges Pompidou m’a paru capable et digne de mener l’affaire à mes côtés. Ayant éprouvé depuis longtemps sa valeur et son attachement, j'entends

maintenant qu’il traite, comme Premier Ministre, les questions multiples et complexes que la période qui s'ouvre va nécessairement poser. En effet, bien que

son intelligence et sa culture le mettent à la hauteur de toutes les idées, il est porté, par nature, à considérer surtout le côté pratique des choses. Tout en

révérant l’éclat dans l'action, le risque dans l'entreprise, l'audace dans l'autorité, il incline vers les attitudes prudentes, excellant d'ailleurs dans chaque cas à

en embrasser les données et à dégager une issue. Voilà donc que ce néophyte du forum, inconnu de l'opinion jusque dans la cinquantaine, se voit soudain, de

mon fait et sans l’avoir cherché, investi d’une charge illimitée, jeté au centre de la vie publique, criblé par les projecteurs concentrés de l'information.

Mais, pour sa chance il trouve, au sommet de l'Etat, un appui cordial et vigoureux, au gouvernement des ministres qui, dévoués à la même causenque lui,

ne lui ménagent pas leur concours, au parlement, après la courte épreuve du référendum et des élections, une majorité compacte, dans le pays une grande

masse de gens disposés à approuver de Gaulle. Ainsi, couvert par le haut et étayé par le bas, mais en outre confiant en lui-même à travers sa circonspection,

il se saisit des problèmes en usant, suivant l'occasion, de la faculté de comprendre et de la tendance à douter, du talent d'exposer et du goût de se taire, du

désir de résoudre et de l'art de temporiser, qui son t les ressources variées de sa personnalité.

Tel que je suis et tel qu’il est, j’ai mis Pompidou en fonction afin qu'il m'assiste au cours d'une phase déterminée. Les circonstances pèseront assez lourd pour

que je l’y maintienne plus longtemps qu’aucun chef de gouvernement ne l’est resté depuis plus d’un siècle."[9

(Charles de Gaulle, Mémoires d'espoir, T.2, L'effort, Ed. Plon, 1971.)

Qu’on l’admire ou qu’on l’aime, on échappe difficilement à une certaine gêne vis-à-vis de ce que Jean Lacouture appellera, à plusieurs reprises, "le sur-moi" du Général parlant de lui-même, comme d’habitude, à la troisième personne. Cette remarque n’enlève rien au caractère particulièrement élogieux du portrait.

On peut toutefois se demander s’il était bien nécessaire de rappeler avec une telle insistance que c’était lui, de Gaulle, qui avait sorti Pompidou de l’ombre alors que, fils d’un instituteur socialiste, il était venu de Montboudif, " riche de ses seuls yeux tranquilles" mais aussi de ses immenses talents. Etait-il bien nécessaire de faire de cette solide relation qui, au fil du temps, s’était nouée entre ces deux hommes, l’objet d’un rapport de force ?

Ce qui est sûr, c’est que Pompidou, dès qu’il eut connaissance de ce texte, éprouva le sentiment d’une "exécution" (cfr. la Biographie de Pompidou par Eric Roussel – Lattès, p. 410).

Ceci dit, ce qui blesse Pompidou, en son for intérieur, n’est pas nécessairement ce que ressent le lecteur.

"Investi de mon fait et sans l’avoir cherché" est tout à fait exact et d’ailleurs tout à l’honneur de Georges Pompidou qui, dans l’admiration qu’il n’a jamais cessé de porter à ce géant de l’Histoire, était tout sauf ce qu’on appelle vulgairement un arriviste.

Par ailleurs, nous savons, d’après le fac-similé du manuscrit, tel qu’il apparaît dans les annexes du livre, que le Général a biffé "appui confiant" pour le remplacer par "appui cordial". Merci pour la nuance.

Enfin "ainsi couvert par le haut et étayé par le bas" peut paraître ambigu, comme si Pompidou était mis à l’abri de tout risque. Personnel­lement, je n’y vois rien de péjoratif.

Il n’en reste pas moins que, dans le fond de son cœur blessé, Pompidou n’a pas oublié une certaine tiédeur manifestée par le Général vis-à-vis des attaques sordides dont lui-même et surtout son épouse furent l’objet dans ce qu’on a appelé "l’affaire Markovic". "Vous savez, la presse peut parfois être bien basse."

Affaire de tempérament, voire de culture ou de style, c’est sûr que Pompidou aurait souhaité un appui plus significatif, d’autant plus qu’à l’époque rôdait, dans l’ombre, un certain ministre "avec des mains d’étrangleur". Pompidou en resta meurtri à vie et aucun portrait, si flatteur soit-il, ne pourrait y apporter aucune cicatrice.

Notons toutefois que le portrait, aussitôt achevé, la première phrase du paragraphe suivant, apparaît franchement sibylline…[ (idem ,p.115)(10]

"Au reste, le relatif répit que recommande la situation, s’il répond aux traits dominants du Premier Ministre, convient aussi à la population qui s’accoutume malaisément aux conditions d’une activité industrielle généralisée."

Mais en quoi un répit peut-il répondre aux traits d’un caractère ? J’avoue ne pas comprendre. Du reste, pour tout homme d’action, fût-il un simple gestionnaire, le répit est généralement un moment précieux, pour agir ou prévenir. Alors "in cauda venenum" ?

A cela, je n’ai pas de réponse.

Ces observations étant faites, il serait peut-être utile de s’arrêter un instant sur certains traits qui distinguent de Gaulle et Pompidou, appelés davantage à se compléter plutôt qu’à s’opposer.

La très grande intelligence qu’ont manifestée ces deux hommes, dans des circonstances parfois fort différentes, rappelle peut-être fort à propos la distinction courante que l’on faisait jadis dans les collèges et les lycées entre le "fort en thème" et le "fort en version".

Et là, de Gaulle serait sans doute un fort en thème. C’est lui qui, de son propre aveu, écrit et construit dans la difficulté, parfois dans la souffrance. Il écrit. Il biffe. Il rature. Passant de l’écrit à la parole, il apprend par cœur ce qu’il aura l’art de présenter comme une improvisa­tion. J’ajoute à cela qu’après ses écrits de jeunesse tout imprégnés d’histoire, de Gaulle voudra être "mémorialiste". Et pas à la manière de Saint-Simon. Avec ses Mémoires d’espoir, son style semble évoluer, presque de chapitre en chapitre. Si on ajoute à cela le texte de ses discours, qui furent presque toujours écrits d’abord, il n’y a aucun doute que, l’eût-il daigné, il aurait pu grandement honorer l’Académie française.

Y a-t-il un maître qui l’a marqué ?

Chateaubriand, sans aucun doute, et peut-être Tacite, ce "prince des historiens" dont nous savons avec une quasi-certitude que ses Annales figuraient au programme de rhétorique au collège d’Antoing en 1907.

Quoi qu’il en soit, de Gaulle prouve qu’un "fort en thème" peut faire un merveilleux écrivain.

Quant à Pompidou, qui ne fut pas un grand écrivain, faute peut-être d’en avoir eu le temps, il fut, sans conteste, l’exemple typique du "fort en version". En atteste d’ailleurs la mention qu’il reçut à l’agrégation. Version grecque de surcroît.

Chez lui, tout est facile et semble couler de source, au départ bien sûr de sa vision d’ensemble et d’un art consommé de la synthèse qui s’attache à l’essentiel. Comme de Gaulle, il fut aussi un grand maître de la parole et du débat, ainsi qu’il l’a prouvé plus d’une fois au Palais-Bourbon avec un goût marqué pour la phrase assassine qu’il amène à la manière d’un félin. Raminagrobis ! Mitterrand en a su quelque chose.

Il a aussi le don de la litote si chère à André Gide qui disait : "Le style français tend tout entier vers la litote. C’est l’art de dire le plus avec le moins."

Que ce soit dans Le Nœud gordien ou encore dans Pour rétablir une vérité, il n’y a rien qui puisse révéler un grand écrivain, ce que d’ailleurs il n’a jamais prétendu être, encore que, selon une confidence faite à un camarade de jeunesse, il aurait aimé l’être si la politique ne l’avait entièrement accaparé.

Quant à son introduction à l’Anthologie de la poésie française, elle se borne à justifier la sélection des auteurs choisis.

Et ceci nous amène, en passant, à nous poser la question de savoir si de Gaulle et Pompidou ont été des poètes. La réponse est négative.

Tous deux étaient trop réalistes. Même un homme comme Georges Pompidou qui était si féru, presque pétri de poésie, était ce qu’on appelle vulgairement un homme avec "les pieds sur terre", comme peuvent l’être généralement les gens issus du monde paysan.

Il convient toutefois de souligner que Pompidou avait une relation presque vitale avec la poésie. Elle était chez lui comme une palpitation du cœur, presque une source d’équilibre mental.

Ainsi cette jolie anecdote racontée par son ami Guy Béart dans Culture et action de Georges Pompidou (Puf page 298).

On est à l’époque de mai 1968, lors des rudes et longues discus­sions de Grenelle.

Pompidou avait été invité à un dîner d’amis où il était arrivé très tard, les traits tirés, mal rasé.

On lui avait servi un plateau en bout de table, alors qu’on avait demandé à une des participantes, Louise de Vilmorin, de réciter quelques vers. Elle a commencé un poème de Gérard de Nerval :

« La connais-tu, Daphné, cette ancienne romance

Au pied du sycomore ou sous les lauriers blancs

Sous l’olivier, le myrte, ou les saules tremblants,

Cette chanson d’amour qui toujours recommence ? »…

Et puis soudain, panne de mémoire de la récitante et Béart raconte qu’en bout de table, une voix sépulcrale, au timbre de cuivre, s’est élevée :

« Reconnais-tu le TEMPLE au péristyle immense,

Et les citrons amers où s’imprimaient tes dents,

Et la grotte, fatale aux hôtes imprudents,

Où du dragon vaincu dort l’antique semence ? »…

C’est aussi Eluard, qu’il citera avec tant d’à propos et tant d’humanité lorsque, dans sa première conférence de presse, un journaliste l’invite à commenter le suicide d’une enseignante amoureuse d’un jeune élève, il se bornera à répondre :

« Comprenne qui voudra

Moi mon remords ce fut

La victime raisonnable

Au regard'enfant perdue

Celle qui ressemble aux morts

Qui sont morts pour être aimés."

*

* *

Essayant d’aller plus avant dans l’analyse de nos deux héros, il me paraît intéressant de nous demander si de Gaulle et Pompidou furent des visionnaires. Il me semble qu’ils le furent l’un et l’autre, chacun à leur manière.

Chez de Gaulle, pour s’en convaincre, il n’est que de relire son célèbre appel du 18 juin.

De Londres où il vient d’arriver après la défaite catastrophique, alors que tout semble perdu, il voit aussitôt qu’"il y a dans l’univers tous les moyens nécessaires pour écraser un jour nos ennemis".

Il s’en explique avant de conclure "Le destin du monde est là."

Sachant où on est et d’où on vient, il y a dans cette vision quelque chose de fulgurant.

La vision chez Pompidou, grand anticipateur de l’Histoire, est d’un tout autre ordre. Elle s’exprime singulièrement dans son très beau discours d’investiture :

"Notre civilisation traverse une crise spirituelle. Les mutations écono­mi­ques, l’accélération des progrès scientifique et technique, l’ébran­lement des mœurs, des croyances et des contraintes traditionnelles, tout contribue à entraîner la société dans une course éperdue vers un progrès matériel sans limites, mais dont il apparaît qu’il développe les besoins plus encore qu’il ne les satisfait et ne fournit aucune réponse aux aspirations profondes d’une humanité désorientée."

On dira certes que cette vision s’apparente plutôt à un diagnostic, une sorte d’état des lieux où il entend inscrire sa volonté d’action et, avant tout, un combat pour la culture avec cet autre visionnaire que fut André Malraux. Magnifique triade d’hommes que l’histoire des civilisations inspire.

Au rayon des similitudes, j’aimerais relever son total désintéres­sement à l’égard de l’argent. Dans un hommage rendu à Pompidou à l’occasion du trentième anniversaire de sa mort, l’éditorialiste du FIGARO, Yves Thréard écrit : "L’argent ? il n’en laissa pas. Seul de tout l’immeuble du 24, quai de Béthune, il n’est pas propriétaire de son appartement."

Au rayon des différences, le style de Pompidou, à la télévision, est à l’opposé de la dramaturgie gaullienne. Naturellement proche des gens, cet homme, si autoritaire, pouvait avoir un je ne sais quoi de débonnaire par sa proximité naturelle avec les gens, leur vie quotidienne, avec ses joies et ses peines.

Il faut encore souligner que, dans sa politique étrangère, il est resté dans la continuité de la pensée du général de Gaulle, farouchement hostile à la politique des blocs.

Reconnaissons aussi que Pompidou, brillamment secondé par son ministre des Affaires Etrangères, Maurice Schumann, voix de la France à Londres en 1940 et devenu un peu la voix de Londres à Paris en 1972, apporte un certain infléchissement à la position gaulliste par l’acceptation de l’ouverture des portes de l’Europe à la Grande-Bretagne et à l’Irlande, d’ailleurs approuvée par référendum.

Je serais enclin à penser qu’à l’époque où ce fut fait, le Général ne l’eût pas désapprouvé.

En revanche, il y eut toujours une totale continuité d’identité de vue sur la politique de la France vis-à-vis d’Israël.

Enfin, dans leur action politique, de Gaulle et Pompidou se voudront être des "rassembleurs" mais là aussi, chacun à sa manière.

De Gaulle, par sa capacité charismatique à transcender les vieux clivages idéologiques de gauche et de droite, sans doute avec une inclination à la générosité. N’a-t-il pas dit : "Je n’aime pas les MRP parce qu’ils sont MRP. Je n’aime pas les socialistes, parce qu’ils ne sont pas socialistes.".

Chez Pompidou, ou plutôt derrière lui, se profile, comme en filigrane, un grand roi de France qui l’inspire. C’est Henri IV. Et pas précisément pour la "poule au pot". C’est d’ailleurs ce roi qui a donné son nom à ce grand lycée où il a enseigné si brillamment pendant les années de guerre. Un de ses anciens élèves, Alain Vigo, fils du grand cinéaste Jean Vigo, m’écrivait en 1953 : "Il nous éblouissait par sa culture et sa manière presque désinvolte de nous révéler à nous-mêmes.".

Dans un entretien avec un journaliste, il avait confié son admiration pour Henri Quatre, le Béarnais, descendant des rois de Navarre. N’est-ce pas lui qui, par son édit de Nantes de 1598, avait tenté de réconcilier la France avec ses huguenots, présents majoritairement dans le midi et le Languedoc, sur les terres de l’ancienne principauté de Béarn apportées en apanage à la couronne de France, par sa mère Jeanne d’Albret ?

Certes en 1970, quand Georges Pompidou faisait cette confidence, les guerres de religion étaient bien oubliées, mais ce que l’on appelle aujourd’hui "la tolérance" des esprits et des cœurs demeurait toujours une question bien actuelle. Des sectaires, voire des ligueurs, il y en aura toujours.

Dire que l’homme Pompidou, de nature si chaleureuse, a pu ramener des gens du midi, et pourquoi pas des joueurs de pétanque, vers l’essentiel du message gaulliste, est loin d’être une thèse absurde. Les politologues se sont penchés sur le sujet à l’occasion de plusieurs scru­tins électoraux.

Et voilà pourquoi je souscrirais volontiers à l’observation qui fut faite au lendemain de la mort de Georges Pompidou :

"de Gaulle est un Français d’oïl,

Pompidou, un Français d’oc."

Yves ROLAND