Texte intégral de la conférence de M. Christian FERRIER, vice-président du Cercle d’Etudes Charles de GAULLE donnée lors de l’assemblée générale du 25 avril 2009.

 

 

                                              DE GAULLE – SAINT EXUPERY :  LE MALENTENDU

Jeunesse et formation 

 

        Antoine de Saint-Exupéry (1) naît le 29 juin 1900 à Lyon. Issu d’une famille de vieille noblesse limousine, il est le troisième enfant, après Marie-Madeleine et Simone, du comte Jean-Marie de Saint-Exupéry et de Marie Boyer de Foncolombe. Après lui, viendront François et Gabrielle. Il partage une enfance heureuse entre ses frère et sœurs. Mais en 1904, son père meurt brutalement d’une commotion cérébrale, laissant Marie de Saint-Exupéry, sans ressources, éduquer seule ses cinq enfants.

 

        La mère de Saint-Exupéry vit plus ou moins bien ce veuvage prématuré, son naturel optimiste lui permet de faire face à ses obligations. D’une sensibilité à fleur de peau, elle va tisser des liens privilégiés avec Antoine, et lui donnera une excellente éducation. Elle transmettra à son fils adoré des valeurs qu’il conservera toute sa vie : honnêteté, respect d’autrui, indifférence aux barrières sociales. Elle est une femme exceptionnelle qui consacra sa vie à ses enfants, avec un humanisme que son fils Antoine cultivera tout au long de sa vie.

 

        Jusqu’à l’âge de dix ans, il passe son enfance entre le château de la Môle dans le Var, propriété de sa grand-mère maternelle et le château de Saint-Maurice-de-Rémens dans l’Ain, propriété d’une tante de Marie, Madame de Tricaud. De ces deux châteaux, c’est celui de Saint-Maurice-de-Rémens qui lui laissera le plus ardent souvenir. C’est une large bâtisse blanche de style classique, qui s’ouvre sur un parc clos d’immenses tilleuls. Lieu qu’aucune blessure ne pourrait atteindre, où la mère est aux enfants seulement, attentive à leurs désirs, docile à leurs caresses. De cette enfance, « la seule fontaine rafraîchissante », Saint-Exupéry n’a cessé d’écrire le charme et la magie.  Elle est attachée à la mère, surtout à elle, à toutes les images qui s’y rassemblent. En 1909, sa famille s’installe au Mans, région d’origine de son père. Antoine fréquente le collège Sainte-Croix où il ne se plaira guère.

 

                       

                                                                                               Saint-Maurice-de-Rémens : le château d’une enfance heureuse. (photo F. d’Agay)       

     

          En 1912, il passe les grandes vacances à Saint-Maurice-de-Rémens. Il est fasciné par le nouvel aérodrome d’Ambérieu-en-Bugey, situé à quelques kilomètres du château. Il s’y rend fréquemment à vélo et y reste des heures à interroger les mécaniciens sur le fonctionnement des avions. A l’insu de sa mère et à force d’insistance auprès du pilote Gabriel Wrobleski-Salvez, il finit par obtenir son baptême de l’air. Antoine, pour la première fois, connaît l’ivresse d’Icare. Il sait maintenant ce que c’est que d’entrer dans l’air. Il est dans le ciel. De quelle planète est-il au juste maintenant ?

 

        Antoine passe ainsi presque toute son enfance dans le château familial, entouré de ses frère et sœurs. Il se souviendra de cette période comme celle du paradis perdu, « les plus beaux moments de sa vie » dira-t-il plus tard..

 

        A la rentrée scolaire de 1915, Marie, qui vient de créer une infirmerie à Ambérieu-en-Bugey, soucieuse de protéger ses fils et de leur donner une éducation qui leur permette de développer leurs dons respectifs, les inscrit chez les frères marianistes de la Villa Saint-Jean à Fribourg, en Suisse.

      

        En 1917, Antoine obtient son baccalauréat, mais au cours de l’été, un drame va faire voler en éclats ce tableau idyllique. Souffrant le martyre à cause de maux articulaires, François, le frère cadet, le compagnon de jeux, décède d’une péricardite. C’est tout un pan de la vie de Saint-Exupéry qui s’écroule. En un instant, il passe de l’adolescent à celui d’adulte. Dix ans plus tard, nouveau drame, la tuberculose emporte sa sœur Marie-Madeleine.

 

        En 1918, il fait la connaissance de Louise de Vilmorin, qui lui inspire des poèmes romantiques.             

       A mon amie :

                                                       Je me souviens de toi comme d’un foyer clair

                                                      Près de qui j’ai vécu des heures, sans rien dire

                                                      Pareil aux vieux chasseurs fatigués du grand air

                                                      Qui tisonnent tandis que leur chien blanc respire.      

 

        En 1919, il échoue au concours de l’Ecole navale (résultats dans les branches scientifiques très bons, insuffisants dans les branches littéraires !) et s’inscrit en tant qu’auditeur libre dans la section architecture  à l’Ecole nationale supérieure des Beaux-Arts. Sa mère l’aide comme elle peut, malgré ses soucis d’argent. Antoine bénéficie alors de l’hospitalité de sa cousine Yvonne de Lestrange et accepte également plusieurs petits boulots.

 

Entrée dans l’aviation

        En avril 1921, il est affecté pour son service militaire en tant que mécanicien au 2ème régiment d’aviation de Strasbourg. Il prend des cours de pilotage à ses frais, mais quelques mois plus tard, seul, aux commandes de son avion-école, il se pose de justesse alors que l’appareil est en flammes. Ce grave incident révèle son sang-froid et sa maîtrise. Néanmoins, Antoine de Saint-Exupéry laisse le souvenir d’un aviateur parfois distrait, oubliant tantôt de rentrer son train d’atterrissage, tantôt de brancher ses instruments de bord, se perdant dans l’immensité du ciel. Le surnom de « Pique la Lune » lui est ainsi resté, non seulement en raison de son nez en trompette mais aussi d’une tendance certaine à se replier dans son monde intérieur. Début août 1921, il est affecté au 37ème régiment d’aviation à Casablanca. C’est là qu’il obtient son brevet civil. Durant ses loisirs, il excelle à réaliser des croquis de ses copains de chambrée au crayon et à l’encre turquoise. Tous ses dessins sont regroupés dans un cahier intitulé : Les Copains.

     

          En janvier 1922, il est à Istres comme élève officier de réserve. Il est reçu pilote militaire et promu caporal. En octobre, sous-lieutenant de réserve, il choisit son affectation au 34ème régiment d’aviation, au Bourget. Au printemps 1923, son premier accident d’avion  se solde par une fracture du crâne. Après ce grave accident, il est démobilisé. Pourtant, Saint-Exupéry envisage toujours d’entrer dans l’armée de l’air. Mais la famille de Louise de Vilmorin, sa fiancée, s’y oppose. Commence alors pour lui une longue période d’ennui : il se retrouve dans un bureau comme contrôleur de fabrication au Comptoir de tuilerie, une filiale de la Société générale d’Entreprise. En septembre, c’est la rupture des fiançailles avec Louise.

 

        En 1924, Saint-Exupéry travaille dans l’Allier et la Creuse comme représentant de l’usine Saurer qui fabrique des camions (il n’en vendra qu’un seul en 18 mois !). C’est une époque assez triste pour lui qui se console en volant aussi souvent que possible.

 

        En 1926, c’est le tournant décisif dans sa carrière de pilote : il est engagé par Didier Daurat, directeur de l’exploitation des lignes de la compagnie Latécoère ( la future Aéropostale) et rejoint l’aéroport de Toulouse-Montaudran, pour effectuer d’abord du transport de courrier sur des vols entre Toulouse et Dakar (Sénégal) alors qu’il rédigeait son premier livre, L’aviateur. A Toulouse, il fait la connaissance de Jean Mermoz et de Henri Guillaumet.  Au bout de deux mois, il est chargé de son premier convoyage de courrier sur Alicante et entre ainsi dans la légende de l’Aéropostale.

 

        Fin 1927, il est nommé chef d’escale à Cap Juby au Maroc avec pour mission d’améliorer les relations de la compagnie avec les dissidents maures d’une part et avec les Espagnols d’autre part. Il va y découvrir la brûlante solitude du désert. Après un atterrissage forcé, il rencontre une communauté de moines trappistes ; il relate cette expérience dans Terre des hommes « Le vent, le sable et les étoiles. La vie austère des trappistes. Mais sur cette nappe mal éclairée, six ou sept hommes qui ne possédaient rien au monde hormis leurs souvenirs, partageaient une invisible richesse ». En 1929, il publie chez Gallimard son premier roman Courrier sud dans lequel il raconte sa propre vie et ses propres émotions de pilote.

 

        En septembre 1929, il rejoint Mermoz et Guillaumet en Amérique du Sud pour contribuer au développement de l’Aéropostale jusqu’en Patagonie. Deux ans plus tard, il publie son deuxième roman Vol de nuit  qui connaîtra un immense succès, dans lequel il évoque ses années en Argentine et le développement des lignes vers la patagonie. En 1931, toujours, il se marie à Agay avec Consuelo Suncin Sandoval de Gomez (décédée en 1979 à Grasse), à la fois écrivaine et artiste salvadorienne.

        A partir de 1932, alors que la compagnie, minée par la politique, ne survit pas à son intégration dans Air France, il subsiste difficilement, se consacrant à l’écriture et au journalisme. Saint-Exupéry demeure pilote d’essai et pilote de raid en même temps qu’il devient journaliste d’occasion pour de grands reportages.

 

        Reporter pour Paris-Soir, il voyage au Vietnam en 1934 et à Moscou en 1935. En décembre de la même année, il tente un raid Paris-Saïgon mais est obligé de poser son avion, un Caudron Simoun en catastrophe dans le désert Libyque, en Egypte. Saint-Ex. et son fidèle mécanicien Prévot seront sauvés in-extremis par une caravane de bédouins. Bédouin de Libye : « Tu es l’homme … tu es le frère bien-aimé. Et à mon tour, je te reconnaîtrai dans tous les hommes ». En 1936 et 1937, il se rend en Espagne et publie des articles pour différents journaux.

 

        En février 1938, au cours d’une tentative de raid New-York-Terre de Feu, son avion s’écrase au sol lors d’un décollage au Guatemala. Grièvement blessé, il reste plusieurs jours dans le coma.   

 

        De tous ces voyages, il accumule une très importante somme de souvenirs, d’émotions et d’expériences, qui lui servent à nourrir sa réflexion sur le sens à donner à la condition humaine qui aboutira à la rédaction de Terre des hommes publié en 1939. Ecrit dans une prose magnifique, l’ouvrage sera récompensé par le prix de l’Académie française.

 

Saint-Exupéry et la guerre 39-45

    

        Mobilisé en septembre 1939, le capitaine de réserve Antoine de Saint-Exupéry est affecté à sa demande au groupe de reconnaissance 2/33 basé à Orconte en Haute-Marne où il effectue des missions de reconnaissance aérienne au-dessus de l’Allemagne et de la Belgique (Bastogne) puis, au nord de la France envahie. Saint-Ex. n’aurait probablement pas été autorisé à reprendre le service actif s’il n’avait triché sur l’état réel de sa santé.

 

        Se trouvant à Paris quand la « drôle de guerre » prend fin, le 10 mai 40, Saint-Exupéry en profite pour rencontrer, le 16 mai, le président du Conseil, Paul Reynaud, et lui propose de le déléguer aux Etats-Unis pour y faire campagne en faveur de l’intervention américaine. C’est  le gendre de Pierre Laval, René de Chambrun, qui sera finalement désigné à sa place.

 

        Le 23 mai, il effectue, à partir d’Orly, une mission hautement périlleuse sur Arras à bord d’un Bloch 174 et seulement à 300 mètres d’altitude ; il établit que les chars allemands sont à cinq kilomètres de la ville. Cette mission lui inspirera Pilote de guerre qui sera publié plus tard aux Etats-Unis sous le titre de Flight  to Arras qui deviendra vite un best-seller et contribuera à changer la vision de l’opinion américaine sur la défaite française.

 

        Le 31 mai, une nouvelle mission à haute altitude l’amène au-dessus d’Abbeville où se déroule la plus grande bataille de blindés de la campagne de 1940. Il ne sait pas alors que, sous les ailes de son avion, celui qui commande les opérations françaises au sol s’appelle Charles de Gaulle. 

 

        Au milieu de la panique générale de la débâcle, le groupe de reconnaissance 2/33 est soudainement transféré d’Orly à Nangis, au nord-est de Fontainebleau d’où Saint-Ex. effectue les deux dernières des sept missions de reconnaissance qui lui vaudront l’attribution de la Croix de guerre.

 

        Durant les quelques mois qui séparent l’armistice de son départ pour New-York, à la fin de 1940, Saint-Exupéry, trompé comme bon nombre de Français par la propagande de Vichy,  décide de ne pas se rallier à de Gaulle et de rester fidèle au maréchal Pétain.

 

        Le 20 juin, Saint-Exupéry, chargé avec d’autres pilotes de prendre livraison de quatre avions Bloch 174 à l’aérodrome de Bordeaux-Mérignac, profite de l’occasion pour réquisitionner un vieux quadrimoteur Farman juste assez grand pour transporter vers Alger pilotes et équipages du groupe 2/33 ainsi quelques retardataires d’autres unités. Parmi eux, deux passagers déjà gaullistes : une ancienne journaliste, épouse d’un député, portant l’uniforme d’ambulancière militaire : Suzanne Torrès, et un capitaine chargé d’étudier une éventuelle reprise des combats à partir de l’Afrique du Nord : Jacques Massu, le futur général Massu qui deviendra plus tard le second mari de la belle ambulancière.

 

        Suzanne Torrès-Massu raconte dans son livre intitulé « Quand j’étais Rochambelle »,   comment Saint-Exupéry rejetait déjà, à cette époque, l’idée de rejoindre de Gaulle sans toutefois parvenir à refroidir l’enthousiasme de ses compagnons qui tous voulaient rejoindre la France Libre naissante.

           

        Le 3 juillet 40, c’est le drame de Mers-el-Kébir en Algérie. Une unité de la Royal Navy y détruit  la flotte française au mouillage pour éviter qu’elle ne tombe aux mains des Allemands. Plus de 1200 marins français y trouveront la mort sans compter les nombreux blessés. Saint-Exupéry est révolté par le discours du général de Gaulle à la BBC cinq jours plus tard où il exprime sa colère mais dit comprendre l’attitude du gouvernement britannique.

 

        Saint-Exupéry était sincèrement convaincu que l’entreprise de de Gaulle ne pouvait que provoquer des divisions entre Français et d’inutiles souffrances. « Je l’aurais volontiers suivi contre les Allemands, je ne pouvais pas le faire contre les Français ». (2) Pourtant, beaucoup de ses proches, après l’Appel du 18 juin, n’hésiteront pas à rejoindre de Gaulle.   

 

        Ainsi, son cousin et ancien camarade d’études, le lieutenant de vaisseau  comte Honoré d’Estienne d’Orves, va opter sans hésiter pour le gaullisme. Le 10 juillet 40, il quitte son navire à Alexandrie en Egypte pour rejoindre les forces françaises libres. Tous deux étaient issus de la vieille noblesse et avaient reçu la même éducation sociale et religieuse.

             

        Saint-Exupéry est démobilisé le 31 juillet 1940 alors qu’il séjourne en Tunisie. Il rentre aussitôt en France et commence la rédaction de Citadelle au château d’Agay, chez sa sœur Gabrielle et son beau-frère, le comte Pierre Giraud d’Agay.

 

        Cependant, deux événements vont lentement faire douter Saint-Ex. du maréchal Pétain et de son régime : la poignée de main à Montoire et la présence de Laval à la tête du gouvernement qui affiche de plus en plus sa collaboration. Dînant à Vichy à l’hôtel du Parc et voyant entrer Laval, il ne put s’empêcher de s’exclamer à haute voix : « Voilà le salaud qui vend la France ». On comprend dès lors que Saint-Exupéry refusera toute participation au gouvernement de Vichy.

 

Saint-Exupéry aux Etats-Unis

    

        Partisan de la continuation du combat malgré la défaite, convaincu que la victoire ne peut venir que de l’Amérique, Saint-Exupéry finit par gagner les Etats-Unis à la fin de l’année 1940. Fort de sa notoriété là-bas, auréolé du succès de la traduction de Terre des hommes (en anglais : « Wind, sand and stars »), il espère pouvoir peser de tout son poids pour entraîner l’Amérique dans la guerre.  

 

        Quand il se rend chez sa mère en décembre 40, dans la petite maison du merveilleux village de Cabris, sur les hauteurs de Grasse, sa décision de quitter la France est déjà prise. Il offre à Marie un poste de radio, un cadeau d’adieu en quelque sorte, car la mère et le fils ne se reverront plus jamais. Gagner Londres est l’enjeu d’une série de débats entre lui et l’un de ses proches, Alain de La Falaise. L’idée ne le séduit pas vraiment.

 

        Non, décidément, c’est l’Amérique qui le tente d’autant plus que ses éditeurs l’y invitent. En route pour les Etats-Unis, c’est à Lisbonne qu’il apprend le 27 novembre la disparition de son compagnon de l’Aéropostale, son ami Henri Guillaumet. « Guillaumet est mort. Il me semble ce soir que ce soir je n’ai plus d’amis… »

 

 

 

 

                                          

         

                                          Saint-Ex. et son ami Guillaumet. (photo Musée d’Air France)

 

        A New-York où il s’est installé dans un appartement de Central Park South, Saint-Exupéry mène une vie qui semble s’articuler autour de quatre pôles : son travail d’écriture, le groupe des amis et par extension les amis des amis, les relations et les mondanités, la colonie française et ses luttes intestines. On pourrait peut-être aussi ajouter les femmes auxquelles il n’est pas insensible.

 

        Tandis que l’auteur de Terre des hommes n’arrêtait pas d’être sollicité pour des interviews, conférences, dîners-débats, … ses relations avec la colonie française devinrent vite compliquées. Son ami, Pierre Lazareff  l’avait prévenu : les Français d’Amérique pouvaient être classés en trois groupes : aux antipodes, les partisans du régime de Vichy et ceux du général de Gaulle, au centre une sorte de nébuleuse d’individualités qui se gardaient bien de prendre parti.

 

        Figure emblématique, Saint-Exupéry va rapidement devenir un enjeu entre pétainistes et gaullistes. Les premiers, à son insu, sans doute pour lui forcer la main, ignorant tout de son état d’esprit, le nomment au Conseil national (de Vichy), sorte d’assemblée de notabilités. Saint-Exupéry dénonce aussitôt la manoeuvre et fait publier dans le New York Times du 31 janvier 1941 une interview en forme de mise au point sur sa ligne de conduite : « M. de Saint-Exupéry, arrivé de France  il y a un mois environ, a exposé qu’il « n’est pas un homme politique » et qu’il préfère exercer son influence, s’il en a une, au moyen de ses écrits. De plus, il n’a pas été informé officiellement de cette désignation, et il déclare : « j’aurais décliné la présente nomination si j’avais été consulté ».

 

        En dépit de ce refus, et même s’il exprimait son indignation contre les rumeurs qui lui attribuaient des missions secrètes pour le compte du gouvernement de Vichy, les gaullistes influents lancèrent contre lui une insidieuse campagne diffamatoire, qui se poursuivit jusqu’à sa mort. Saint-Exupéry fut terriblement blessé par la propagande gaulliste qui insinuait qu’il était soit un traître, soit un lâche. Il vécut ces attaques comme une douleur morale. Marginalisé, il se réfugia dans l’amitié et l’écriture. L’une et l’autre le soutinrent tout au long de son séjour en Amérique.

 

        Cette année 1941 est décidément une période bien difficile à vivre pour Saint-Exupéry. En Europe, seule l’Angleterre résiste courageusement au projet hégémonique d’Hitler. A son grand désespoir, les Etats-Unis se cantonnent dans leur neutralité. Même son ami Charles Lindbergh se rallie publiquement aux tenants de la non-intervention. Saint-Ex. va jusqu’à proposer ses services pour convoyer des avions entre les Etats-Unis et la Grande-Bretagne. Sa candidature sera classée irrecevable, en premier lieu pour des motifs d’ordre médical.

 

        Les combats fratricides de Syrie entre les troupes gaullistes et vichystes en mai et juin 1941 eurent sur la colonie française de New-York d’importantes répercussions. Les gaullistes attendirent vainement que Saint-Exupéry prenne position contre le maréchal Pétain.

 

        Le 7 décembre 1941, l’attaque foudroyante des Japonais sur Pearl Harbor fait basculer les Etats-Unis dans le camp des Alliés dont ils vont prendre la tête. Chez les gaullistes de la colonie new-yorkaise, c’est évidemment l’euphorie à laquelle Saint-Exupéry n’échappe pas. Ne s’exclame-t-il pas : « Maintenant les Américains sont engagés, c’est le début du salut de la France ».

 

        Durant l’année 1942, Saint-Ex. travaille principalement à son œuvre posthume Citadelle, ouvrage philosophique malheureusement inachevé en même temps qu’il écrit Le Petit Prince.

      

        Déclenchée dans la nuit du 7 au 8 novembre 1942, l’opération « Torch », permet à un corps expéditionnaire anglo-américain de 106 000 hommes de débarquer au Maroc et en Algérie. Saint-Exupéry exulte mais il ignore encore que les forces vichystes se sont durement opposées aux Alliés.

 

        Il se range dans le camp de Darlan et de Giraud, et critique de Gaulle qu’il accuse d’être un apprenti dictateur. Il lance à la radio un appel à l’union qui sera publié dans le New York Times Magazine du 29 novembre 1942  sous le titre « An open letter to Frenchmen everywhere », puis à Montréal, en français, dans le journal Le Canada qui, loin d’apaiser les passions, relance la polémique. Saint-Ex. y développe sa rhétorique qui tend vers un idéal : la réconciliation et l’union du peuple de France pour lutter contre l’ennemi commun. Toujours son idéal de fraternité humaine. Cet objectif implique une série de concessions : l’abandon des haines privées, des luttes de partis et de clans, facteurs de division.

 

 

                             

 

 

 

 

 

Saint-Exupéry lance un appel à l’union le 29 novembre 1942. (photo NBC)  

 

       

 

 

 

 

 

  

        En faisant publier un tel discours, l’écrivain sait qu’il va susciter de vives réactions de la part de ses adversaires. Le 19 décembre, le philosophe catholique Jacques Maritain  lui répond dans le journal Pour la victoire, en affirmant que la réconciliation des Français passe par la reconnaissance de la faute originelle de Vichy, celle de l’armistice et de la collaboration avec l’Allemagne. La réplique de Jacques Maritain blessa profondément Saint-Ex. Il en fut « désespéré ». Mais il refusa la polémique et après une ultime rencontre, ils restèrent l’un et l’autre sur leurs positions.

 

        Subitement, pour Saint-Ex. le temps s’accélère : l’intervention américaine en Afrique du Nord, l’annonce des batailles futures le stimulent dans son désir  de servir. Il veut retrouver ses camarades du groupe 2/33, basé à Tunis. Il commence par activer toutes ses relations au sein de l’Army Air Force et du War Department, et particulièrement les généraux Spaatz et Doolittle. La réponse est toujours la même : un refus pour raison d’âge.

 

        Assiégé par Saint-Ex., le général Béthouart, chargé de négocier le réarmement en matériel américain des forces françaises, se laisse convaincre  et lui obtient une mobilisation effective en date du 1er avril 1943.

 

        Dernier cadeau aux lecteurs américains avant son départ, la publication du Petit Prince. La critique sembla très réservée sur ce conte qui veut parler aux enfants et s’adresse aux adultes. Mais Saint-Exupéry est ailleurs, il est à la recherche d’un uniforme de capitaine de l’armée de l’air et d’un convoi pour l’Afrique du Nord. Malgré quelques tracasseries administratives, son départ est possible à la mi-avril. C’est alors l’adieu à sa femme Consuelo qui était venue le rejoindre fin 1941. Ils ne se reverront plus. Il lui écrit une longue lettre :

        « Je pars pour la guerre. Je ne puis supporter d’être loin de ceux qui ont faim, je ne connais qu’un moyen d’être en paix avec ma conscience et c’est de souffrir le plus possible (…) Je ne pars pas pour mourir. Je pars pour souffrir et ainsi communier avec les miens. (…) Je ne désire pas me faire tuer, mais j’accepte bien volontiers de m’endormir ainsi ». Dans une autre lettre à son amie Silvia Hamilton, il écrit : « Si je n’étais pas gaulliste à New-York, c’est que leur politique de haine n’était point pour moi la vérité … On m’a reproché ma vie à New-York. On m’a injurié. Alors aujourd’hui, je suis bien content de pouvoir attester, en engageant ma chair jusqu’à la moelle, que je suis pur. On ne peut signer qu’avec le sang… »

  

Saint-Exupéry à nouveau dans la guerre       

 

        Le 5 mai 1943, le capitaine de Saint-Exupéry se présente au Palais d’Eté d’Alger devant le général Chambe, son ami, devenu ministre de l’Information du général Giraud et lui déclare : « Présent au rendez-vous, mais avec six mois de retard, excusez-moi. C’est la faute aux gaullistes ». Chambe l’amène à Giraud. Mais entre l’écrivain et le commandant en chef civil et militaire, le courant ne passe pas très bien. Saint-Exupéry explique à Giraud la nécessité de contrer la propagande gaulliste qui jette le trouble au sein de l’armée et le met en garde contre la venue du général de Gaulle à Alger.

 

        Giraud n’aime pas les hommes de lettres donneurs de conseils : « Mon petit Saint-Ex., à chacun ses affaires. Je connais les miennes, à vous les vôtres. Je vous remercie de vos avis. Tant que vous y êtes, Saint-Ex., traitez-moi d’imbécile ! » (3) Après cette audience écourtée, Saint-Exupéry dit à Chambe : « C’est ça votre général Giraud ? Ca en promet de belles ! » Dans la Lettre à X …(4), il revient sur le cas Giraud. « Quel con. Et quelle bande de cons l’entourent. Je sors de cette entrevue plus écoeuré que jamais. (…) Je n’aime pas la locomotive gaulliste, à cause d’un certain nombre de ses aspects. Mais c’est une locomotive. Il n’y a rien en face qu’un mannequin poussiéreux, désuet et ridicule. »

 

        Néanmoins, Giraud intervient personnellement auprès du général Eisenhower, commandant en chef des troupes américaines en Afrique du Nord, pour autoriser Saint-Exupéry à réintégrer le groupe 2/33. Trois semaines plus tard, le 30 mai 1943, de Gaulle arrive à Alger. L’autorité du général Giraud va très vite décliner.

 

        Saint-Exupéry rejoint son groupe 2/33 reconstitué à Oudjda au Maroc et commence dès le mois de juin ses vols d’entraînement sur Lightning P 38, (le chasseur le plus rapide de l’époque) avant de déménager pour La Marsa, près de Tunis pour y commencer une nouvelle série de missions de guerre. Le 25 juin, il est promu commandant. Le 21 juillet, il effectue sa première mission de reconnaissance photographique au-dessus de la France (La Ciotat-Toulon). Le 1er août, lors de sa deuxième mission, un ennui de moteur le contraint de revenir au terrain après quinze minutes de vol mais à cause d’un problème de freins, il endommage l’avion lors de l’atterrissage.

 

                           

 

     

 

 

 Saint-Exupéry au milieu de ses camarades du groupe 2/33. « Qui suis-je si je ne participe pas ? »     

      

 

 

 

 

         A la suite de cet incident, le commandement américain saisit l’occasion pour l’interdire de vol malgré l’intervention du commandant du groupe, son ami, René Gavoille et doit quitter l’escadrille le 30 août, après une seule mission de guerre.  Saint-Ex. était beaucoup trop âgé pour ce type d’appareil (la limite d’âge était de 30 ans !) et sa forme physique s’était dégradée depuis trois ans durant lesquels il n’avait pas volé.

 

        Mis « en réserve de commandement », il revient alors à Alger et habite chez son ami, le docteur Pélissier. Tout en poursuivant ses démarches pour reprendre du service, il continue à travailler à Citadelle et supporte de plus en plus difficilement son inaction forcée.

 

        Dans son discours du 30 octobre 1943, destiné à honorer les écrivains qui avaient préféré l’exil à la collaboration,  le général de Gaulle omet de citer Saint-Exupéry tout comme André Maurois et  Alexis Léger.(5) Nouvelle blessure. Sentiment d’exclusion pour l’auteur du Petit Prince. De Gaulle refuse d’aider Saint-Ex  à réintégrer le service actif, et aurait même écarté sa demande en choisissant publiquement de ne retenir de lui que son habileté à réaliser des tours de cartes. Il aurait également refusé de le recevoir et, apprenant qu’il souffrait d’être tenu à l’écart, il aurait répondu : « Qu’il y reste. Il est juste bon à faire des tours de cartes ». (6)

 

        Après de ténébreuses tractations et d’innombrables démarches auprès de ses nombreuses relations, Saint-Exupéry, après huit mois de pénitence,  finit par arriver à ses fins. Au printemps 1944, il obtient, à titre exceptionnel, du général américain Eaker, commandant en chef des forces aériennes en Méditerranée à Naples, l’autorisation d’effectuer cinq missions de guerre. Il en fera effectivement huit.

 

        Il rejoint aussitôt son groupe 2/33 basé à présent à Alghero, en Sardaigne. Il effectue plusieurs vols, émaillés de pannes et d’incidents divers. Le 17 juillet 1944, le groupe est transféré en Corse, à Borgo, au sud de Bastia.

 

        Le 31 juillet, il décolle à 8h45, pour sa dernière mission cartographique au-dessus de Grenoble et Annecy. A 14h30, il n’est pas rentré et sa réserve de carburant est épuisée, il ne peut plus tenir l’air. Le soir, il est officiellement porté disparu en service commandé. « Pilot did not return. Is presumed lost ». Saint-Exupéry, le lendemain 1er août, devait être mis  dans le secret du débarquement allié en Provence du 15 août. Par décision du général de Gaulle, président du gouvernement provisoire, chef des armées, il est cité à l’ordre de l’armée aérienne le 3 novembre 1944.

 

                                      

 

     

 

             31 juillet 1944, Saint-Ex. décolle pour sa dernière mission de guerre.

              Il ne reviendra jamais.

 

 

 

 

 

 

 

         « Commandant pilote de grande reconnaissance, faisant preuve des plus belles qualités d’audace et d’adresse. Au cours des mois de juin et de juillet 1944, a exécuté au-dessus de la France, sur monoplace non armé, une très belle série de grandes reconnaissances-photo, à la fin de laquelle il a été intercepté par deux chasseurs ennemis. A réussi à s’échapper par la manœuvre et à ramener les renseignements recueillis. Le 29 juin 1944, des ennuis mécaniques l’ayant contraint de stopper un moteur au cours d’une mission cartographique, a réussi à ramener son avion et les renseignements recueillis, après avoir survolé plus de 250 kilomètres de territoire ennemi et 200 kilomètres de mer. »

 

Le malentendu – La rencontre manquée

 

Est-ce le malentendu entre les deux hommes qui est la cause de leur rencontre manquée ou le contraire ?

Pourquoi de Gaulle n’a-t-il pas reçu Saint-Exupéry alors que celui-ci lui avait en vain demandé audience ?

 

 «  … Mais quand cette haine vient d’un type exalté mais propre, elle me démoralise. Comme un malentendu d’amour. » (7) On peut comprendre que Charles de Gaulle se soit irrité de voir un écrivain aussi marquant bouder sa cause, surtout dans ses débuts si difficiles.

  

Pourquoi Saint-Exupéry ne s’est-il pas tourné vers le Général lui-même ?

 

        De Gaulle se considérait, depuis le 18 juin 40, le dépositaire de la légitimité française, ce que n’acceptait pas l’écrivain. Il s’est tout de suite méfié de ce général qui agissait en politicien alors que le rôle d’un général est de livrer bataille et la gagner, sans hypothéquer un avenir politique et institutionnel que seul le peuple français libéré et redevenu souverain serait habilité à choisir. Malheureusement, Saint-Exupéry n’a pas vécu suffisamment longtemps pour comprendre la mission sacrée que de Gaulle s’était assignée au nom de l’honneur, dans l’abandon général.

 

        Il n’a pas compris que les quelques milliers de Français qui suivirent de Gaulle en 1940 devaient symboliser la France, incarner la résistance jusqu’au jour du rassemblement du peuple tout en entier. Tel fut l’itinéraire du général de Gaulle, «  acteur de sa propre chanson de geste, condamné par sa vocation à excommunier tous ceux qui se refusaient à se joindre à lui ». (Raymond Aron, in Le Monde du 1 octobre 1982)

 

        Le malentendu, chez le Général, trouve son prolongement chez son fils, l’amiral Philippe de Gaulle qui, 53 ans plus tard, parle de Saint-Exupéry dans ses Mémoires accessoires, tome 1, en termes fort peu élogieux voire méprisants où l’on relève du reste plusieurs inexactitudes.

 

        « C’est à la table de mon père que j’apprends la disparition de Saint-Exupéry, le 25 juillet 1944.(…) Le général de Gaulle déplore la perte d’un homme dont la carrière aérienne n’avait plus d’intérêt mais qu’il aurait voulu conserver comme écrivain illustre. « J’avais prescrit de ne plus le laisser voler, dit-il, mais on a profité de ce que j’étais aux Etats-Unis et au Canada durant la 1ère quinzaine de juillet (44) pour le laisser revenir en escadrille à mon insu »

NDR : Saint-Ex. disparaît le 31 juillet. Il réintègre l’escadrille dès le mois de mai 44 avec l’accord de Fernand Grenier, ministre de l’air du Général !

 

        « L’auteur du Petit Prince avait passé plusieurs années à New-York sous l’égide de Vichy, s’égarant quelque peu dans les mondanités. Soucieux de se rattraper, il avait mis à profit son amitié avec les Américains pour se faire affecter au groupe 2/33 sur P38, bien que trop âgé pour cette activité en dépit de sa forme physique. En juin 1944, à Oudjda, après un quart d’heure de pilotage, un atterrissage l’avait fait sortir de la piste. »

NDR : L’incident se passe à La Marsa en Tunisie le 1er août 1943 et est dû à un problème de freins.

   

         « C’est alors que mon père avait ordonné de le faire « arrêter de vol », mais Saint-Exupéry, vedette de la propagande américaine, se tenait à distance des Français libres. Peut-être même a-t-il voulu « disparaître en plein ciel de gloire » pour rejoindre la légende de Pilote de guerre, déjà écrite en 1940. »

 

        On sait, depuis la découverte récente de l’épave de l’avion de Saint-Ex. et le témoignage de Horst Ripper, le pilote allemand qui l’a abattu, que la thèse du suicide est à exclure définitivement.

 

         Six ans plus tard, dans son livre De Gaulle mon père, tome 1, Philippe de Gaulle persiste et signe. J’en suis d’autant plus peiné que j’ai pour l’Amiral la plus grande estime.

 

        « L’aviateur et écrivain célèbre Saint-Exupéry fit, on le sait, une propagande constante pour Vichy et mon père regretta beaucoup qu’ « un tel talent se fit l’avocat d’un tel régime de démissionnaires » (…) Mon père rendit hommage dans ses Mémoires à « son sacrifice délibéré. »

 

        Laissons le soin de conclure à Pierre Sudreau, résistant et ancien ministre du Général, : « …De Gaulle … Saint-Exupéry, deux grands écrivains, deux hommes passionnés, admirablement courageux, tendus vers le même but, souhaitant l’un comme l’autre farouchement la victoire, et paradoxalement opposés. L’un, chef de guerre, accablé de soucis, portant sur ses épaules le destin de la France, rassemblant son armée, comptant ses partisans, naturellement exigeant. L’autre, philosophe, poète, se sentant à sa manière responsable des « otages » laissés en France, ayant horreur des embrigadements, accusant « les gens de Londres » d’intolérance… » (8

       

        On ne saura jamais ce qu’aurait été le dialogue entre Saint-Exupéry et de Gaulle, le dialogue qui seul aurait gardé à la France un des ses enfants, le plus irremplaçable des êtres. 

                                                                               

                                                                                                                                                                                                                         Christian FERRIER

    (1)     NDR : Saint-Exupéry écrivait toujours son nom sans trait d’union !
    (2)      Michèle Cointet, De Gaulle et Giraud,  L’affrontement, Ed. Perrin, 2005. 
    (3)      Ibid. p.471
    (4)     A. de Saint-Exupéry, Ecrits de guerre, 1939-1944, Lettre à X,  Ed. Gallimard
    (5)     Alexis Léger, ancien secrétaire général du Quai d’Orsay, alias Saint- John- Perse, prix Nobel de littérature en 1960.
    (6)     Jules Roy in Saint-Exupéry, Coll. Génies et Réalités, Hachette,1963, p.223
    (7)     A. de Saint-Exupéry, Ecrits de guerre, 1939-1944, Lettre à X …
    (8)     Pierre Sudreau, Au-delà de toutes les frontières, Ed. Odile Jacob, 2002.