Analyse de film : Le livre d'Eli

 

Le Livre d’Eli, film d’Albert et Allen Hughes, avec Denzel Washington. Sorti en salles le 20 janvier 2010.

Affiche du film
Ce film est fascinant. Enfin non… en fait c’est plutôt l’histoire du film qui est fascinante.
Comment un film avec un vide scénaristique si énorme a-t-il pu avoir autant de succès ? Mais surtout : comment un tel film peut être quasiment considéré comme un film « intello », juste parce que l’ambiance est… mystérieuse ?

Pour une fois Charlie Hebdo, au moment de la sortie du film, a visé au plus juste : « La pilule est si grosse, le sérieux du film si papal, que l'on se demande si l'on n'assiste pas à un cas d'hypnose collective ou à un hypothétique syndrome Sarah Palin. »

Petit rappel du concept de base (attention spoiler) : dans un monde post-apocalyptique, le dernier bon chrétien sur Terre est prêt à tout pour protéger une Bible, même à découper cruellement plein de bonshommes en petits morceaux.
Il s’agit là de théologie de très haut niveau, je dois bien l’admettre.

Bref. Le décalage cyclopéen entre mon ressenti du film et ce qu’avait pu en dire certaines critiques (3/5 dans Télérama ?!), m’a longtemps laissé perplexe, perturbant jusqu’à mes cycles de sommeil.
J’en suis venu à imaginer que la préparation du film avait dû ressembler à quelque chose comme ça :

 


Mai 2008, quelque part dans un studio de la Warner


- Le producteur : Bon les mecs, je vous ai tous réunis parce que la Warner a besoin de thunes. J’ai vu que Dimension Films préparaient un film post-apocalyptique, faudrait qu’on fasse pareil, c’est un genre qui marche bien depuis 28 jours plus tard.

Les studios Warner
- L’assistant du producteur : J’ai lu dans USA Today que les Américains de plus de 25 ans aimaient les films qui mettent en avant certaines valeurs, la foi par exemple…

- Le producteur : Ouais c’est cool, mais il faut aussi toucher les moins de 25, et c’est pas avec un film chiant sur la foi qu’on va les attirer.

- Le 1er assistant réalisateur : Je connais bien le mec qui a chorégraphié les bastons dans Matrix, on pourrait lui demander de participer au projet. Ils aiment ça les jeunes, la bagarre.

- Le producteur : Ok c’est un bon début. Mais il faut aussi une bonnasse pour que ça fonctionne. Quelqu’un a une proposition ?

- La directrice du casting : Mila Kunis, je viens de boire un café avec elle. Elle a joué dans le 70s Show. Elle est canon et elle fait rien en ce moment.

- Le producteur : Va pour Mila. Bon, il me faut l’acteur principal maintenant, un nom connu qui pourrait vendre correctement le film.

- La directrice du casting : Tom Cruise ?

- Le producteur : Tu déconnes ? On n’a pas le budget ! Non non, plutôt un acteur en fin de carrière tu vois, mais que le public n’a pas encore oublié.

- La directrice du casting : Bah j’ai le numéro de Denzel Washington si vous voulez… Vieux mais pas trop…

- Le producteur : Ca serait parfait ! En plus comme ça on a notre quota de black, on est tranquille pour le reste du casting.
Il nous faut un méchant bien flippant maintenant. Heath Ledger est dispo ? Il était super dans The Dark Knight !

- La directrice du casting : Non, il est mort. Par contre dans The Dark Knight y’avait aussi Gary Oldman. Il faisait super bien le méchant dans le 5ème élément

- Le producteur : Ça me va. Bon, on a les bases. Le scénariste, t’as une idée pour l’histoire ?

- Le scénariste : Ouais ouais j’suis trop inspiré là. Alors ça se passe dans une Amérique désertique, ravagée par une catastrophe genre nucléaire tu vois…

- Directeur de la photographie : Si vous voulez je viens d’acheter un super filtre qui fait genre effet sepia/HDR un peu moisi. Et puis on peut faire 2 ou 3 séquences de slow-motion sur des plans de transition pour faire genre ambiance mystérieuse.

- Le scénariste : Ouais ouais, c’est bien ça. Donc bon, le héros (à la fois sage et super combatif, un peu comme Yoda dans l'Attaque des clones, tu vois) il a une mission à accomplir, genre protéger une relique ou un livre saint tu vois…

- L’assistant du producteur : J’ai lu dans le Daily News que les américains étaient majoritairement chrétiens.

- Le scénariste : Ouais ouais, c’est vrai. Bon bah il protège une Bible alors. Ou alors il l’emmène quelque part dans un lieu sûr, mais en chemin il croise des gens vachement hostile tu vois, du coup il se bat, parce que la Bible c’est super important pour lui…

- 1er assistant réalisateur : Il faudra que les combats soit vachement violents pour compenser les séquences d’ambiance molles.

- Le scénariste : Ouais ouais, ok. Ensuite il rencontre le méchant qui est malin et qui veut lui prendre la Bible, mais on sait pas trop pourquoi (de toute façon on s’en fout, c’est juste pour le mystère). Mais le héros il se laisse pas faire tu vois. Et au même moment il rencontre la fille qui craque sur lui…

- Le producteur : Ouais mais je veux pas de relation amoureuse. Mila et Denzel ils ont genre 50 ans de différence, ça ferait malsain, on aurait des mauvaises critiques des journaux conservateurs.

- Le scénariste : Ouais ouais, pas de problèmes, leur relation sera purement platonique tu vois. Et puis à un moment donné y’a une grosse bataille ou une putain de fusillade tu vois…

- Le producteur : Ce qui serait sympa ça serait de faire un plan séquence à ce moment là, ça va satisfaire les amateurs de cinéma et du coup on aura une bonne critique dans le New York Times.

- Les frères Hughes : Oh non, c’est relou à tourner les plans séquences !

- Le superviseur des effets visuels : Nan mais c’est bon, j’ai une super application sur mon Mac qui crée des plans séquences à partir de plans tournés indépendamment. Y’a quasiment plus rien à faire.

- Les frères Hughes : Ah bah dans ces conditions, ok !

- Le scénariste : Ouais ouais, c’est cool ça, les plans séquences. Et donc, pendant la bataille, le héros on croit qu’il meurt mais en fait il meurt pas…

- Le producteur : Pas mal.

- Le scénariste : Ouais ouais, et à la fin il réussi à aller là ou il voulait avec la fille.

- Le producteur : Mouais… il faudrait un twist pour agrémenter un peu le final. Un truc super surprenant, comme dans 6ème sens… un truc complètement improbable !

- Le superviseur des effets visuels : On a qu’à dire qu’il est aveugle ? Je sais bien faire ça moi, les yeux d’aveugle. Un peu de blanc sur la pupille et hop ! En plus ça rend bien à l’écran, ça fait mystérieux.

- Le producteur : Parfait ça !

- 1er assistant réalisateur : Mais on risque d’avoir des incohérences, si notre héros est aveugle, à part jouer du piano comme dans Ray, il pourra rien faire.

- Le producteur : Non non c’est bon ! Pendant tout le film on fait comme s’il était normal sauf qu’on lui met des lunettes de soleil (comme ça en plus on fait un placement publicitaire, avec Oakley par exemple), du coup la surprise à la fin est encore plus grande !

- 1er assistant réalisateur : Mais les gens vont se rendre compte qu’on se fout de leur gueule, non ?

- Le producteur : Maaaaiiiis noooon, fais-moi confiance, plus c’est gros, plus ça passe ! Et puis il va bien y avoir des geeks sur le net qui s’inventeront une explication cohérente. 
Par contre il manque une séquence émotion pour faire pleurer la ménagère de moins de 50 ans…

- Le scénariste : Ouais ouais, je m’étais dis qu’on pouvait faire mourir le héros pour de vrai à la fin.

- Le producteur : Ah, pas mal ! Ca fait toujours son petit effet la mort du héros. Et puis de toute façon je comptais faire un one-shot, Denzel est trop vieux pour une trilogie.

- Les frères Hughes : Pour la musique ça serait cool d’avoir Ennio Morricone, on a toujours adoré les westerns.

- Le producteur : Non non, Ennio aussi est trop cher ! Et puis il y a le fils de mon coiffeur qui est un peu musicien, j’ai promis de le pistonner. Il fait des super trucs avec juste trois notes, vous allez voir, c’est étonnant !

- Les frères Hughes : Tant que c’est mystérieux…

 

Amédée HAULLYMANE (Août 2013)
 
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