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Notre grande traversée

publié le 30 mars 2013 à 15:17 par Frédéric Nedelec
Trois semaines ont passé, déjà, depuis notre arrivée à Argostoli, dans l'île de Keffalonia, située à l'ouest de la Grèce.
Nous qui pensions ne rester là que quelques jours avant d'avoir une fenêtre météo favorable pour quitter la Grèce avons dû patienter plus longtemps.
Tandis qu'en France, l'hiver frisait l'indécence à n'en plus finir d'étendre son long manteau blanc, les dépressions, à défaut de glaçons, nous offraient des coups de vents impressionnants, tantôt dans un sens, tantôt dans l'autre.

Quel magnifique prétexte pour s'aventurer sur les chemins de cette île encore sauvage, aux plages à l'eau turquoise tapissée de galets blancs, aux montagnes vertigineuses surplombant la mer, aux petits ports de pêche dignes des plus belles aquarelles et bien sûr à l'hospitalité proverbiale de nos hôtes insulaires..
Mais de fenêtre météo, rien !

Alors lorsque ces deux jours de vent de sud-est modéré ce sont présentés, nous n'avons pas hésité un seul instant. Branle-bas de combat ! Tout le monde sur le pont ! On va appareiller !

D'abord, c'est l'avitaillement : on fait les menus pour ces deux jours de mer et on cuisine les petits plats qui rythmeront cette traversée.
Croque-monsieurs, salades grecques (forcément) et kondros aux poireaux (le côté crétois de Flo !). Sans oublier les petits trucs à grignoter pour la nuit.
Ensuite, toutes les vérifications techniques : le matériel de sécurité, le moteur, l'état du gréement, l'éclairage de nuit, etc.
Et enfin le rangement complet du bateau afin d'avoir un pont et un cockpit parfaitement dégagés et un intérieur où tout est calé et à sa place pour éviter les blessures.
Ne pas oublier le réveil, à 3h30 du matin !
Ben oui, 170 milles à 4,5 nœuds de moyenne, cela fait 38 heures de navigation ! Donc si on veut arriver avant la deuxième nuit, il faut partir tôt !

Une pluie fine accueille le réveil. Le ciel est plombé. La pleine lune invisible.
La stratégie pour sortir le bateau de ce mouchoir de poche qu'est le microscopique port du club nautique d'Argostoli est mise sur pied.
Problème d’arithmétique de CE2 : sachant que le bateau fait 4,20 m de large, que le passage fait 5 m de large, qu'un pare battage fait 30 cm de diamètre et que le bateau a 2 côtés, combien reste-t-il de place une fois le bateau engagé ?
Plus beaucoup ! C'est vrai ! 20 cm exactement !
 
Avec d'infinies précautions, le navire s'extirpe de sa tanière et à 4h40, disparaît silencieusement dans la nuit pour se présenter devant la ténébreuse immensité de la mer mêlée au ciel.

Lorsque les enfants se réveillent, les conditions sont idéales : nous filons a plus de 7 nœuds sur un mer bienveillante avec comme toile de fond un ciel qui s'éclaircit.
La vie en navigation se met en place, tranquillement.
Toujours quelqu'un à la surveillance, pour éviter les ferries rapides qui relient la Grèce à l'Italie. Quand leur long panache de fumée noir apparaît au loin, il ne reste plus que quelques dizaines de minutes avant que leur grosse masse sombre n'arrive à notre hauteur et nous dépasse, avec en guise de salut quelques vagues copieuses levées par leur sillage puissant.
Quelques leçons du CNED, bien sûr, mais surtout beaucoup de détente pour les enfants, qui transforment leurs cabines en salle de jeux.
La lecture est agréable sur cet îlot solitaire perdu au beau milieu de la mer Ionienne. Les longues séances de contemplation aussi.

Le spectacle de la mer est fascinant, toujours le même mais sans cesse renouvelé, obéissant au doigt et à l’œil au vent, son maître, qui peut selon son humeur, en faire une immensité bleue, docile, à peine ridée, ou une furie noire, aveugle et déchaînée. 
Préparant lentement son coucher, le reflet du soleil devient éblouissant, comme un signal qui annonce l'approche de la nuit.

Les feux s'allument. Les relais à la barre s'enchaînent. Toutes les 3 heures. Café, vigilance, lecture, cap, musique, réglages.
La pleine lune a décidé de se faire notre compagne pour cette longue veillée. Elle éclaire puissamment l'onde noire. Le plancton n'est plus la star de la nuit.
Les milles défilent plus laborieusement. Le vent a lentement faiblit tout au long de l'après-midi et semble s'être assoupi lui aussi.

Mais avec l'aube, quelques nuages d'altitude apparaissent et revigore un peu le vent. Les milles défilent. Encore et encore.
L'occasion de se souvenir de tous ces bons moments passés en Grèce. Tous ces endroits visités. Et de se dire aussi que cela fait longtemps qu'on n'a plus vu de dauphins !
Et que se passe-t-il, en scrutant l'horizon, à la recherche de la trace de ces seigneurs de mers ?
Une gerbe d'eau au loin ? Une forme sombre qui jaillit tout là-bas ? Une autre ? Ça y est ! Les voilà ! Ils sont revenus ! C'est incroyable ! Comme s'ils attendaient qu'on les désire, qu'on les appelle pour se montrer !
Ils déboulent avec une rapidité étourdissante, bondissant hors de l'eau pour être les premiers à atteindre l'étrave du bateau et jouer, jouer, jouer, jouer !
Tourner, se pousser, se retourner, virer, glisser et virer encore. Ils sont là, à quelques centimètres de nos mains, formant sans effort une véritable escorte.
C'est une spectacle unique, merveilleux de simplicité et d'intensité. Comme les messagers de la mer qui, de part le calme et la sérénité qu'ils dégage à ce moment, semblent en même temps nous dire : "Poursuivez votre route ! Soyez tranquilles ! Aujourd'hui, la mer sera favorable ! N'ayez crainte !". Puis, soudain, après s'être concertés, virent à droite et disparaissent.

Sous le charme, les dernières dizaines de milles sont une douceur. Crotone et ses plates-formes pétrolières se dessinent tardivement dans une nébuleuse de nuages statiques.
La grande traversée touche à sa fin. Bien sûr, comme d'habitude, le vent s'en mêle et nous joue ses derniers tours. Mais cette fois, on sent que c'est juste pour taquiner.
Comme l'avait dit les dauphins.

Malheureusement et déjà, la page de la Grèce est tournée.
Mais celle de la botte italienne se dessine, avec encore beaucoup d'histoires à nous offrir !

A bientôt !

Traversée Grèce (Argostoli, Keffalonia) > Italie (Crotone, Calabre).
28 et 29 mars 2013
173 milles nautiques - 38 heures

PS : Cékoidon niveau 2 :
Devinerez-vous ce qu'est ceci ?

Indice 1 : on en a trouvé quasiment tous les 20 mètres tout le long de la traversée !
Indice 2 : ce n'est pas une moule mutante !


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