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Textes

Démarche artistique , Janvier 2017


La maternité

Thème ancestral et universel s'il en est, la représentation picturale et sculpturale de la maternité a longtemps été le domaine des hommes. Déesse de la fécondité dans la statuaire antique et africaine, peinture de la vierge à l'enfant... les représentations de femmes enceintes, allaitante ou mère ne manquent pas dans l'histoire de l'art antique, classique et moderne.

En revanche il est plus rare de voir des mères artistes aborder ce thème pourtant essentiel dans la vie d'une femme. Paradoxalement, traité par une artiste, la maternité reste un sujet tabou ou dévalorisé.
Expérience de l'intime s'il en est, la question de la maternité est toujours brulante d'actualité, enjeu important du politique, tant sur la question de la condition féminine que sur la reproduction médicalement assisté…

La naissance de ma fille est l'événement essentiel de ma vie. J'ai vécu ma récente grossesse comme une résidence d'artiste en mon propre corps. Procréation et création se sont intimement mêlées.

Loin de m'éloigner de ma démarche artistique antérieur, cette naissance a révélé l'essence de tous les travaux précédents. Le désir de maternité, auparavant inconscient et sublimé, est aujourd'hui révélé et assumé.

Pourtant la problématique de la maternité était déjà clairement inscrite dans tous ses sens: érotisme, origine du monde, matrice, fécondation, reproduction, corps métamorphosé.

La cosmogonie (du grec cosmo- «monde» et gon- «engendrer») est le sujet transversal de ma démarche artistique. Le titre de mon mémoire de maîtrise en Fac d'Arts Plastiques était: L'origine du monde, la matrice. (Mémoire d'ailleurs avorté...). Ma grossesse m'a fait comprendre que mon obsession pour la création du monde était en fait un désir de maternité non assumé. Mes dessins et sculptures de globe terrestre déformés (Globulisation, 2010), ma fascination pour ce ventre planétaire, peuvent être lu tant sous l'angle de la symbolique Terre-Mère nourricière que sous l'angle géopolitique d'un monde meurtri.

Les paysages anthropomorphes que je représente sont des accouchements à l'échelle du paysage. (Lilipute, 2011, sculpture de femme paysage dont le sexe est un barrage hydraulique, le ventre un bassin artificiel rempli d'eau, les seins des centrales nucléaires.)

Elément essentiel des mythes fondateurs, l'eau est un motif fondamental de mon travail. Déluge, inondation, sécheresse ou montée des eaux, rupture de barrage… je traite ce thème tant comme symbole de la fertilité que comme sujet d'enjeu écologique, économique et politique. L'eau qui compose le corps humain à 65%, est également le liquide dans lequel chacun de nous a baigné avant sa naissance.

L'arbre, autre motif récurrent de mon travail: Forêt, racines, réseaux… ces formes végétales deviennent organiques, sexuelles et érotiques, elles évoquent les entrailles, les réseaux hydrauliques souterrains, des cordons ombilicaux,des sexes béants ou tuméfiés... ­

Le corps

La Transformation du corps de la femme enceinte que j'ai souvent représenté dans mes dessins animés sous forme d'objets-corps qui grossissent et se déforment, enflent jusqu'à l'explosion... Le film d'animation, technique que j'expérimente depuis toujours, est d'ailleurs par essence même l'art de la métamorphose.
Les seins,
décliné sous l'angle sémantique: dessins, des seins, des seins animés, le saint des seins, sans sein, cent seins, sang sein, seins pressés, s'en téte, sans tête, sang tété…
Les seins comme objet nourricier, est devenu signifiant depuis que je suis devenue mère nourricière.

Mon corps féminin est devenu contenant, gourde ( est-ce pour cela qu'on appelle une femme une gourde?) réceptacle, devenue moi-même corps-maison et corps consommable,mon expérience récente de la maternité m'a inspiré une infinité de nouvelles formes, thématiques, images à représenter que je souhaite développer ces prochaines années.

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Camille Goujon- Artiste

Sélection d'extraits de catalogues et Articles

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Cruci-Fiction, texte de Michel Micheau,

exposition installation Eglise Saint-Merry, Paris, Fevrier 2013 :

Sur un écran semi-opaque épousant parfaitement la forme ogivale d’un vitrail translucide, sont projetées, en un temps très court, deux scènes en dessin animé de la vie du Christ :

  • Le baptême : Jean-Baptiste lui verse délicatement de l’eau sur la tête à l’aide d’une coquille. Et brusquement, tout se détraque : les gouttes se transforment en une véritable douche, le Christ est revêtu d’un habit d’eau.
  • La crucifixion : le Christ est crucifié sur de vieux poteaux électriques des années 50-60 dans un paysage tranquille où les nuages passent paresseusement avec en arrière-plan deux centrales nucléaires crachant leur volutes blanches. Cette introduction décalée de la mort du Christ dans notre temps contemporain serait presque étrangement paisible, jusqu’à ce qu’un événement se produise : un court-circuit secoue le supplicié et du sang sort de ses mains et ses pieds (et non de son côté comme il est écrit dans les Textes). Comme dans la scène précédente, le fluide rouge coule à flot et recouvre le corps. Puis tout s’arrête, le corps sur la croix reprend son aspect de départ.
  • Un blanc : la boucle reprend.

Le tout dure deux minutes !

Le fluide, à savoir l’eau, le sang, la peinture, ainsi d’ailleurs que l’image filmique, s’exprime de façons multiples dans une esthétique cohérente.

Une œuvre totalement actuelle

   À l’époque des écrans, alors que le cinéma retrouve ses racines (le muet, le dessin animé), alors que la BD a le statut du 9e art, Camille Goujon utilise tout son talent de dessinatrice pour peindre à l’huile des centaines d’images sur verre et les recomposer en film, non pas pour enfant mais pour église, non pas dans un but catéchétique mais dans le cadre d’une esthétique s’affirmant à côté d’une autre, celle du XIXe.

Alors qu’à cette époque, les grands récits religieux et républicains primaient en peinture, voire s’affrontaient, et sont souvent incompréhensibles à nos contemporains, avec « Crucifiction », le jeu de mot (de notre époque) dit le projet : raconter une petite histoire. Camille Goujon appartient à cette génération de jeunes plasticiens qui, depuis dix ans dans le monde entier, ont imposé le retour du narratif, de l’historiette dessinée ; mais ici elle n’est pas dans le conte. Sa griffe est celle de l’humour ; ici elle aborde la question du religieux. Ce travail fait parie d’une série en cours qu’elle a commencée avec le déluge (l’eau encore…)

La brièveté est tout autant celle du tweet que du dessin animé : rétrécir le temps du visiteur, frapper son imaginaire sollicité par bien d’autres messages visuels. Il s’agit d’être efficace !

Les thèmes sont familiers dans l’œuvre de l’artiste : l’eau et sa place dans notre monde, le risque d’en manquer, l’objet de multiples conflits régionaux. Les deux centrales nucléaires sont les signes d’un autre axe de sa réflexion : dire l’énergie, le gâchis que nous en faisons, le risque d’en manquer. Et après que sera notre vie en société ? Camille Goujon est dans le questionnement de l’écologie politique. Ici, elle y introduit la question du sens proposé par le christianisme.

Une douche d’eau, un vêtement de sang coulant : on frise la pensée de l’excès, celle de l’hubris dans l’art, analysée avec force par Jean Clair. L’excès pour pénétrer le sens ; ici elle frise l’esthétique contemporaine du spectacle, où l’imaginaire de l’artiste se transforme en fantasme incongru. Il y a des traces de « bad paintings », qui à son origine s’opposaient à un art bourgeois ou ultra codé, mais son dessin est hautement contrôlé et fixe ses limites : le lieu, une église.

Le détournement des codes

Les vitraux laissent passer la lumière au service de la couleur et d’œuvres composées avec des morceaux de verre. Symboliquement, la lumière vient de Dieu, d’en haut, de l’extérieur et éclaire les fidèles réunis pour prier. Ici, la perspective est détournée : la lumière vient de l’intérieur et éclaire l’extérieur, le monde. C’est ainsi que le projet initial de Camille Goujon devait être vu de la rue avoisinante, ce qui n’a pas pu « voir le jour » pour des questions techniques… Mais une autre symbolique est introduite : la lumière (l’appareil vidéo) vient de la splendide chaire du XVIIIe, qui était le lieu de la parole ! La parole d’une artiste sur les textes évangéliques s’exprime sur un vitrail particulier : une toile de cinéma reprenant la forme exacte des fenêtres de l’église, la modernité épousant alors la tradition.

Les chapelles Nord de Saint-Merry, ont fait l’objet de restaurations par des commandes publiques après les endommagements produits par les émeutes parisiennes de 1832. Le style de leurs fresques, peintures et vitraux est traversé par une piété, des figures pleines de bons sentiments, exprimant des modèles à suivre. Camille Goujon se saisit de cette tradition du dessin réaliste, de la référence passée, connue et crédible, mais son trait ne recherche pas la perfection, le film transgresse le dessin, l’incident (la douche, le court-circuit) crée une rupture dans la perception statique. Les bons sentiments sont subvertis par les codes du divertissement en mouvement.

Les églises sont raidies par le sérieux du sens, par le tragique des messages, par l’encouragement aux belles valeurs. Les artistes ont pourtant parfois pris de la liberté avec la commande ; ainsi, Saint-Merry est pleine de ces initiatives créatrices, la frise du XVIe, la fresque de sainte Marie l’Égyptienne. Mais Camille Goujon transgresse à nouveau les codes et introduit un peu de cocasse et de burlesque comme beaucoup d’autres artistes, Magritte et la tradition belge en étant de bons exemples. La vidéaste ne fait pas des gestes gratuits ou blasphématoires, mais ouvre des fenêtres de représentation où du sens peut alors s’engouffrer. Rien d’ironique dans ce récit de crucifixion mais une allusion entre le supplice du Christ il y a deux millénaires avec celle des tortures électriques contemporaines.

Les deux scènes sont les plus fréquemment abordées dans l’art occidental. Or les propos de l’artiste réveillent ici la sensibilité contemporaine endormie par tant de siècles de représentation. Camille Goujon est dans le respect des énoncés et des valeurs. Il n’y a aucune trace de provocation.

Une vision théologique ?

Camille Goujon n’est pas dans vision une théologique précise. Son propos est de dire, dans le sillage de bien d’autres artistes. Elle aborde les questions à partir de recherches iconographiques poussées. Avec ses partis pris esthétiques elle rejoint cependant bien des interprétations et souligne certaines vérités.

Les deux saynètes ouvrent et ferment la mission du Christ sur terre. Elles sont fondamentales. L’artiste n’aborde pas la question de sa résurrection, elle traite de sa vie humaine. Elle réactualise la représentation que l’on a faite de ces deux évènements et oblige le croyant à interpréter et à produire du sens.

Les textes évangéliques multiplient les références à l’eau et au sang, jusqu’au geste du centurion qui perce le côté du supplicié, d’où sortent l’eau et le sang. Ici, l’artiste prend une liberté face à cette description mais est dans la justesse en traitant de manière analogique les flots de liquides qui recouvrent le corps du Christ. Sa vision est alors forte : c’est tout l’être qui est recouvert, qui est plongé. D’ailleurs les Textes parlent de baptême d’eau et de sang.

Si la mort du Christ est représentée dans sa grande violence, elle est conforme à bien des ouvrages de théologiens contemporains. Mais ce qui est surprenant, c’est que des moines du XVIe avaient adopté la même vision dans leurs dessins.

Entretien avec l’artiste :

V&D : En 2010, à l’occasion de l’exposition d’été, V&D avait envisagé que tu exposes une de tes installations autour du thème de l’eau. Or, tu es revenue avec un tout autre projet que tu as appelé au dernier moment : Crucifiction. Comment as-tu été amenée à imaginer un tel projet ?

C G : Je cherchais un projet qui s’intègre complètement dans l’église aussi bien dans l’architecture que par sa thématique. Enfin, une nuit je me suis réveillée avec une idée lumineuse :Il fallait créer un miracle à Saint-Merry !

Le lendemain, je suis allée méditer cela dans l’église. En admirant son architecture, ses peintures, sculptures, la musique, la mise en scène, le vêtement du prêtre… j’ai alors réalisé que le catholicisme avait inventé la Société du spectacle… des siècles avant Guy Debord ! Le catholicisme est la seule religion qui a compris l’importance de la communication par l’image bien avant l’invention du marketing de la « religion » capitaliste. La seule chose que l’église n’ait pas exploitée c’est l’image animée.

C’est alors que j’ai remarqué ces vitraux vierges, puis en faisant le tour de l’église, ce vitrail qui illustre un saint faiseur de miracles ... J’ai alors pris conscience que le vitrail est l’ancêtre du cinéma, la lumière qui traverse une surface transparente colorée, est le même procédé que la lumière du projecteur traversant la pellicule. Le vitrail est une lanterne magique intégrée à l’architecture, la course du soleil donne le mouvement aux personnages… Or depuis quelques mois j’expérimentais à l’atelier un procédé de réalisation de peinture animée sur verre… C’est ainsi que le projet de vitrail animé m’est apparu comme une évidence. J’avais trouvé mon miracle : donner l’illusion que la scène du vitrail s’anime.

V&D : Plusieurs lectures de cette œuvre très originale sont possibles. Au fond, quel est ton propos ? Pourquoi, une vidéo sur un sujet religieux alors que tes autres travaux, plutôt ironiques, portent sur des questions de société ou en sont des métaphores ?

C G : La religion n’est-elle pas plus que jamais un sujet de société ? Mon travail consiste à traiter de sujet d’actualité avec humour, ce qui permet la distanciation et ouvre au dialogue. Plus une œuvre a de niveau de lecture plus elle amène à réfléchir.

Je n'ai pas reçu d'éducation religieuse mais je suis façonnée par la culture judéo-chrétienne, d’autant que l’histoire de l’art s’est construite sur les représentations religieuses que j’ai beaucoup étudiées. Par ailleurs, j’ai le sentiment de faire sans cesse référence à la bible : le baptême, le déluge, la création du monde, Adam et Eve sont des sujets récurrents dans mon travail. Je trouve très intéressant de tisser des liens entre l’ancien Testament et les problématiques actuelles. Du Déluge au changement climatique provoquant des catastrophes naturelles, il n’y a qu’un pas…

En l’Église Saint-Merry, qui est un lieu de culte, il me semblait essentiel de traiter de thématique religieuse inscrite dans un contexte contemporain. Je me suis posée beaucoup de questions en réalisant ce travail ; je craignais qu’il soit mal interprété à notre époque où certains extrémistes religieux ne laissent plus aux artistes la liberté de s’exprimer. Pourtant les artistes ont toujours représenté les scènes de la vie du Christ avec les codes de leur époque, par les choix vestimentaires, les paysages, en intégrant des visages de leur contemporain, y compris les perspectives correspondaient à des codes religieux aujourd’hui oublié. C’est ainsi que j’ai choisi de représenter la scène de la Passion en crucifiant le Christ sur un poteau électrique. Notre chemin de croix aujourd’hui est une ligne à haute tension qui mène au risque d’accident nucléaire, la lumière céleste est devenue lumière électrique ... Chaque œuvre artistique est une interprétation ; c’est ainsi que j’ai choisi d’intituler ce travail Cruci Fiction.

V&D : Avant toi, ces deux scènes ont été traitées des milliers de fois dans la peinture. Comment as-tu relevé un tel défi ? Avais-tu en tête des références particulières ? Et dans la culture vidéo ou BD ? Détournement des codes et Bad painting ?

C G : J’avoue que ça n’a pas été facile de relever ce défi… J’ai refait chacun de ces tableaux animés plusieurs fois, je n’étais jamais satisfaite, je n’arrivais pas à me libérer de la peinture classique, idéalisée, « bien peinte ». je ne sais pas ce qu’est la « Bad Painting », et je suis assez inculte en Bande Dessinée. Par contre, je possède beaucoup d’ouvrages de peintures religieuses, du moyen-âge au XXème siècle, c’est là que j’ai puisé mes références. Pour donner l’illusion de vitrail animé, j’ai composé mes tableaux comme des scènes classiques de baptême et de crucifixion. Finalement j’ai réussi à dépasser mon angoisse en me référant aux peintres du XXème siècle : Chagall, Picasso, James Ensor, Emil Nolde… m’ont aidé à assumer mon dessin.


V&D : Techniquement comment as-tu fabriqué une telle œuvre ?

C G :Le film d’animation me passionne depuis toujours. Art complet s’il en est, puisqu’il est tout à la fois : dessin, sculpture, mouvement, narration, son…

A mon sens cet art n'est pas estimé à sa juste valeur, y compris dans l’art contemporain où il est sous-représenté hormis des artistes comme William Kentridge et David Shrigley.

Ces dernières années j’ai réalisé plusieurs dessins animés sur papier. Puis, j’ai commencé à expérimenter d’autres techniques. Pour ce vitrail animé j’ai utilisé un procédé que j’expérimente et perfectionne depuis plusieurs mois. Mon atelier possède une grande vitre qui sépare deux pièces. D’un côté de la vitre j’ai créé un caisson lumineux, de l’autre je peins sur le verre à la peinture à l’huile. C’est pourquoi je défini ce travail comme « Peinture animée » plutôt que « Dessin animé ». A chaque modification de la peinture, je prends une photo. Ces deux scènes représentent plus de 4000 photos différentes pour à peine 2 minutes de film. La succession de disparition et d’apparition picturale donne vie à la scène. En ce sens on pourrait parler d’une résurrection de la peinture.



 

Extrait du Catalogue Ouessant,

résidences d'artistes au Sémaphore du Créac'h, île d' Ouessant, 2008-2012

L'observation du monde est la matière première de mon travail. Energie, paysage, origine du Monde, anthropomorphisme sont des sujets récurrents que je modèle, déforme, transforme avec humour en dessin, sculpture ou film.

Avant cette expérience de résidence sur l'île d'Ouessant, je travaillais essentiellement sur la trace de l'homme dans le paysage. Immergée dans cet environnement sauvage, balayée par la force des éléments naturels, j'ai d'abord été terriblement angoissée. Ce n'était plus la trace de l'homme sur le paysage qui était en jeu, mais l'empreinte du paysage sur moi-même.

A force d'isolement, je suis entrée en dialogue avec les éléments. L'énergie de la nature m'a fait retrouver celle que je voyais auparavant dans les paysages machines. La mer, paysage érotique, les phares, des phallus érectus, les falaises, des vagins humides, le va-et-vient du ressac en jouissance perpétuelle... La création remplaçant l'angoisse, j'ai réalisé des centaines de dessins. Signifiant de l'origine de la vie, le vocabulaire marin m'a inspiré des jeux de mots et d'images qui m'ont fait "marrée, dit-vagué", donnant naissance à des " des -seins" animés.

Chaque expérience intense laisse des traces.... Un jour de tempête, j'ai fais des dessins en laissant couler l'encre sur la surface extérieure des vitres de la salle de veille du sémaphore. Lavée par la pluie et le vent, l'encre dessinait des paysages abstraits. J'ai recréé ce dispositif dans mon atelier. Actuellement, je peins sur la surface d'une vitre verticale derrière laquelle j'ai construis une boîte lumineuse. Chaque ajout de matière, chaque effacement est pris en photo. La succession de ces images fixes crée des peintures animées.

Depuis mon immersion dans ce paysage "mob-île", je ne cesse d'expérimenter l'infinité des techniques du film d'animation. Comme les vagues qui se suivent, naissent et disparaissent, chaque image s'efface pour faire apparaître une nouvelle image. L'ensemble de ces disparitions, la succession de ces images inachevées, crée une temporalité, une narration, donne vie au dessin.

Camille Goujon, Ouessant, 2012

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Présentation de ma pratique artistique : Camille Goujon, 2010

Notre perception de la nature est culturelle, liée à des référents inconscients profondément ancrés dans notre enfance. L’environnement dans lequel on grandit est essentiel dans la construction de notre personnalité. Pour ma part, je suis née dans les années 70 en banlieue parisienne. A l’époque ce territoire était composé de champs et de terrains vagues propice au jeu et à l’imagination. Au fur et à mesure que je grandissais, mon paysage familier se transformait en cité résidentielle, les terrains vagues accueillirent les ballets des caddies de supermarché sur leur piste fraîchement bitumée. L’été, j’allais en vacances me baigner dans un lac d’une retenue de barrage hydraulique. Un été de sécheresse, j’ai découvert terrifiée qu’il y avait des maisons sous l’eau. Quand j’allais au bord de la mer, je passais mes soirées au coin du feu à décrotter mes bottes jaunes des taches de goudrons. A neuf ans, je savais déjà dire :  nuage, pluie, champignon, radioactif, Tchernobyl.

 De la recherche introspective à la représentation d’une cosmogonie érotique, mon travail s’inscrit dans l’histoire du paysage anthropomorphe. J’invite le spectateur à reconsidérer la naissance de la perspective : le point de fuite est le point 0 d’où s’écoule l’eau de la matrice : l’origine du Monde. Cependant, à la différence de mes prédécesseurs qui signifiaient la morphologie humaine en s’inspirant des formes géographiques, je révèle le genre masculin et féminin de notre environnement en fantasmant ses constructions industrielles : barrage hydraulique, centrale nucléaire, château d’eau, aqueduc, derrick, sont autant de symboles érotiques. Leurs formes épurées, blanches, monumentales les place au même niveau architectural que les temples antiques ou les constructions pharaoniques. Fascinée par la capacité humaine d’ériger de tels édifices, je suis terrifiée par la menace de catastrophe qui en émane. Je collectionne les objets touristiques du monde entier qui représentent les sites nucléaires et  barrages hydrauliques. Ces objets de propagande du XXème et XXIème siècle, sources de fierté de notre société de consommation seront de futures pièces archéologiques témoignant de l’auto destruction d’une civilisation.

 Mon processus créatif naît d’une enquête sur un territoire pour comprendre ses enjeux symboliques et politiques et déterminer l’interaction entre l’homme et son environnement. Je me nourris du résultat de ces recherches menées auprès de différents interlocuteurs, de l’étude des cartes, et de documents pour donner naissance à des œuvres (dessins, sculptures, vidéos, installations) inspirées du système de production industriel.

A Los Angeles j’ai enquêté sur la question de la gestion industrielle de l’eau. En Russie, je me suis intéressée à la disparition de lacs dû à l’industrie chimique. Au Japon, j’ai travaillé sur l’analogie formelle et la dangerosité latente du volcan et de la centrale nucléaire.

La finalité de ma démarche est d’imaginer une oeuvre significative d’une actualité écologique, où l’humour et la fiction permettent d’engager un dialogue critique avec les acteurs mêmes de cette industrie. Le décalage qui s’opère entre ma perception subjective du réel et la perception qu’en ont les habitants apporte un regard critique et engagé sur la réalité écologique d’un territoire.

Camille Goujon

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Texte Sinziana RAVINI, catalogue du Salon de Montrouge 2011,

La Terre machine

De nos jours, les artistes pourraient facilement être divisés en trois catégories : ceux qui considèrent l’atelier comme leur monde, ceux qui voient le monde comme leur atelier et ceux qui zigzaguent en permanence entre les deux.
Camille Goujon appartient sans aucun doute à la troisième catégorie. Ses maquettes de micro-mondes, ses interventions au Salon
de l’Agriculture, ses voyages aux quatre coins de la Terre jusque dans des villages fantômes situés à proximité d’usines chimiques, démontrent que les vrais artistes n’ont pas besoin de choisir et qu’ils peuvent à la fois recréer le monde à leur échelle, comme le faisaient les grands alchimistes de la Renaissance, et intervenir dans le tissu social, comme c’est devenu courant depuis les années 1990. Le monstre bicéphale, emblème de la réconciliation des opposés, se manifeste souvent dans son travail en assurant une dialectique entre culture et nature, utopie et dystopie, escapisme et altruisme.

L’une des nombreuses obsessions de Camille Goujon est le paysage anthropomorphe. Chaque paysage est un portrait, chaque portrait
est un paysage. Une sculpture figurant une femme nue, couverte de végétation, un barrage hydraulique à la place du sexe et des seins
en forme de centrales nucléaires, indique une cosmogonie érotique à la fois retenue et incandescente. À ses côtés une autre sculpture : un homme paysage, la tête en forme de montagne,tient à la main son sexe-pompe à pétrole.

Si les paysages anthropomorphes de la Renaissance illustraient le narcissisme d’une époque qui percevait la nature comme un reflet de sa propre nature, ceux de Camille Goujon dénotent une fascination pour le paysage machine, qui évoque l’homme machine de La Mettrie, les mondes tuyaux de Victor Hugo, les machines célibataires de Duchamp, ou encore la pensée « rhizomatique » de Deleuze et Guattari. S’agit-il d’une réconciliation de l’homme avec la « nature » et « l’industrie »,ou d’une mise en scène de leur éternel conflit ?

Si notre pensée lilliputienne nous empêche de nous engager dans une véritable pensée écologique, Goujon nous transforme en géants « omnivoyants ». Nous n’avons alors plus d’excuses.

On peut facilement tirer un trait d’union entre : les jeux de perspective de Dürer dans Homme dessinant une femme couchée – où une femme est allongée devant un artiste, qui seul peut contempler son entrecuisse – L’Origine du monde et les grottes de Courbet, Étant donnés de Duchamp, et la remise en scène de Camille Goujon de ce « O » originel, la terre et l’eau, qui sont devenus des machines célibataires, désirantes, pénétrées par des organes industriels.

Il ne s’agit plus de l’origine, mais de la fin de notre monde tel qu’on le connaît. Comme toujours, la seule chose qui nous reste quand le monde s’écroule, c’est le rire.

Sinziana Ravini

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Extrait catalogue Aquavitalis, Position de l'art contemporain,

Texte Paul Ardenne, Claire Tangy, Artothèque de Caen, 2013

Catalogue de l'exposition Aquavitalis, Edition La Muette au bords de l'eau





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