- À PROPOS DE JACQUES LAVIGNE, ENTRETIEN AVEC ALAIN MARTINEAU

ARTICLE PROPOSÉ AU DEVOIR EN 2009 À L'OCCASION DU DIXIÈME ANNIVERSAIRE DU DÉCÈS DE JACQUES LAVIGNE

Perron, 59 ans, interroge son ancien professeur, Alain Martineau, 69 ans, au sujet de Jacques Lavigne, qui a enseigné à ce dernier au Collège Jean-de-Brébeuf, il y a cinquante ans, de 1959 à 1961et qui est mort en 1999.

PERRON, Luc, B.A., M.A. (Sc. Po.), président du Syndicat des professeurs de l’État du Québec

MARTINEAU, Alain, B.A., B.Ph., M.A., Ph. D., retraité, auteur de Marcuse’s Utopia et ancien élève de Jacques Lavigne.


Q. – Jacques Lavigne est-il vraiment le philosophe le plus important du Québec?

R. – Pour moi, personnellement, il n’y a aucun doute que l’œuvre de Lavigne appartiendra pour toujours à l’histoire de la pensée québécoise. En 1950, il publie dans le même périodique que Paul-Émile Léger qui deviendra prince de l’Église catholique plus tard et que Claude Ryan qui sera élu premier ministre du Québec. Puis dans les journaux, il sera très critique d’une pensée qui n’en finissait pas de se scléroser. Son évolution intellectuelle sera extraordinaire.


Q. – Quels signes peux-tu me donner de cette évolution de sa pensée ? Les noms que tu viens de mentionner le rapprochent plutôt d’une ancienne pensée moyenâgeuse. Ryan, par exemple, comme Smith, croyait au pouvoir de « la main de Dieu ».

R. – Lavigne sera toute sa vie un chrétien authentique et sincère, mais il distinguait clairement théologie et philosophie.


Q. – Quelle est, selon toi, la contribution lavignienne à l’évolution culturelle québécoise ?

R. – Cette évolution, je la vois allant de l’exclusion pratiquée comme un dogme par l’autorité pontificale du « Hors de l’Église, point de salut ! », de l’excommunication et de la censure à l’inclusion libre et personnelle de tous. Lavigne y a contribué en enseignant que la philosophie est cette activité qui prend le temps d’évaluer par et pour soi-même le positif et le négatif d’une question, en enseignant qu’il est essentiel d’apprendre à inclure la pensée d’autrui pour enrichir la sienne.

De même qu’ailleurs on ramenait tout au marxisme ici on ramenait tout au thomisme. Mais grâce à sa méthode, Lavigne réussit à éviter le piège de la scolastique, cette philosophie qui part d’elle-même pour y revenir contrairement à la philosophie aristotélicienne qui part du réel pour y revenir.


Q. – En quoi consistait sa méthode ?

R. – La réponse mériterait un long développement parce qu’il m’a donné plusieurs leçons sur sa méthode. Mais je vais plutôt te répondre avec un exemple concret. Lors de son premier cours de philosophie, Lavigne nous demanda en première partie d’écrire un texte qui racontait une expérience personnelle puis, après une pause, en seconde partie, de faire un retour sur cette expérience pour dire ce qu’elle nous avait appris. Nous venions de découvrir concrètement et pratiquement ce qu’est la philosophie : une activité réflexive sur la vie, une activité qui donne sens et orientation à la vie.

Q. – Si j’ai bien compris, pour lui, le statut de la philosophie est une activité pratique et non une théorie ou une doctrine que l’on apprend pour la répéter.

R. – Je reconnais là ton intelligence rapide. Tu as bien compris.


Q. – Pourquoi Lavigne n’est pas plus connu au Québec ?

R. – Les raisons sont fort nombreuses. Je vais te mentionner celle dont j’ai été témoin. De 1959 à 1961, Lavigne a été très productif intellectuellement au Collège Jean-de-Brébeuf. Je suis témoin de ses cours sur le renouvellement de la pensée d’Aristote et de Kant, sur Heidegger et sur Freud. En 1960, Radio-Canada l’invita à donner une conférence. Les Jésuites ne m’ont pas permis de l’écouter. Je les en remercie parce que j’ai alors demandé à ma mère (qui a maintenant 101 ans) de l’enregistrer pour moi. Bien plus, elle me l’a transcrite (sans faute). J’ai donc toujours eu une bonne connaissance de ses travaux. Mais la publication de cette conférence intitulée « Les fonctions et les racines psychiques de l’activité philosophique » ne parut qu’en 1985 dans le livre de Beaudry Autour de Jacques Lavigne. Donc 25 ans plus tard, si on omet que l’essentiel a été utilisé en 1971 dans son livre sur L’objectivité.

Permets-moi de préciser que Lavigne parle de l’activité philosophique et non pas de la philosophie. Ce n’est pas du tout innocent. C’est sous l’influence de Wittgenstein comme le prouve le chapitre sur la science dans L’inquiétude humaine qu’il envisage la philosophie. Or Wittgenstein ne sera traduit en français que 40 ans plus tard (1921 en allemand, 1922 en anglais, 1961 en français) par Pierre Klossowski.


Q. – C’est-à-dire.

R. – Klossowski est celui qui a fait découvrir Nietzsche à Foucault.


Q. – Où est la nouveauté?

R. – Quand Lavigne publie L’inquiétude humaine en 1953, la philosophie s’enseigne en latin au Québec. Comme les Jésuites demandent à Lavigne de rajeunir le cours de philosophie du collège (7 heures semaine), il critique les anciens manuels et propose une activité philosophique qui repose sur une réinterprétation du réalisme aristotélicien, un réalisme ouvert qui intègre les éléments des autres manières de poser le problème de la connaissance et qui favorise un langage de base à partir du langage commun.

Le nouveau c’est le fait que Lavigne utilise l’anglais plus que le latin. Cela éloigne tous les intellectuels qui ne connaissent pas l’anglais, mais qui ne l’avoueront jamais. J’ai compté dans la bibliographie de L’inquiétude humaine deux ouvrages en latin et vingt-six en anglais. De même qu’autrefois l’usage du latin éloignait bien des gens d’une compréhension profonde, de même encore aujourd’hui l’usage de l’anglais.

Lavigne a beaucoup à apporter, mais le contexte n’est pas prêt à l’accepter.


Q. – Quelle est la géographie des idées à l’époque où Lavigne rédige sa thèse?

R. – C’est la guerre en Europe. Il témoigne du fait qu’il est difficile de se procurer des livres français. Ici au Québec la philosophie se fait en latin et respecte les idées catholiques imposées par le souverain Pontife de Rome. Il se replie sur les livres anglais. On devine facilement qu’il est au courant du débat à Oxford entre Heidegger que l’on ne prend pas au sérieux et Carnap qui incarne l’erreur philosophique par excellence.


Q. – Mais toi personnellement qu’as-tu retenu de son enseignement en 1959 ?

R. – Trois noms. D’abord Wittgenstein. Cet émigré viennois en Grande-Bretagne développe une analyse du langage-outil pour remplacer celle du langage-miroir et nous libérer de la recherche kantienne des conditions de possibilité des représentations langagières.

Puis Korzybski. Un émigré polonais aux États-Unis, influencé par Pavlov et Freud qui expose une pathologie des symboles et propose à la philosophie la tâche de délivrer l'individu des confusions engendrées par le langage et particulièrement celles véhiculées par un certain aristotélisme.

Enfin Bachelard. Ce français montre que le mot ne peut plus être conçu comme un être, mais doit être considéré comme une fonction : « Le mot a perdu son être, il est l'instant d'un système sémantique particulier. »

J’allais oublier qu’il m’a fait travailler, dans un séminaire individuel, sur Brentano qui s’intéressait à l’intentionnalité et voulait assurer la sauvegarde de la philosophie menacée de disparition. J’ai appris plus tard que Foucault s’était aussi intéressé à Brentano à la même époque.


Q. – Mais les commentateurs de Lavigne ne mentionnent pratiquement jamais ces noms.

R. – La majorité des gens qui écrivent sur lui s’empressent de poser une étiquette qui vient des courants de la pensée française : spiritualisme, existentialisme chrétien, personnalisme. Ils ont le droit de faire tous les liens qu’ils veulent s’ils sont capables de les démontrer. C’est mon droit de leur dire qu’ils doivent faire plus qu’une affirmation gratuite.

Le vrai lien avec la France vient du fait qu’il publie une œuvre magistrale dans la collection « Philosophie de l’esprit » qui a vécu pendant 50 ans de 1934 à 1984. Elle est centrée sur la métaphysique et le christianisme. Elle accueille les thèses doctorales de jeunes philosophes à la pensée originale comme Paul Ricoeur et Jacques Lavigne en compagnie de traductions prestigieuses comme celles de Hegel ou de Heidegger.

Un compte rendu de la collection a justement été fait par mon directeur et maître de conférence à la Sorbonne qui avait lu L’inquiétude humaine de Lavigne et qui est devenu un ami en ce sens qu’il marchait avec moi une fois par semaine de l’Hôtel des sociétés savantes à la Sorbonne.


Q. – Qui était-ce ?

R. – André-A. Devaux. Il donnait une conférence hebdomadaire d’une heure dans le grand amphithéâtre à trois mille étudiants tous les jeudis. Et lorsqu’il promettait à la fin de chacune de ses conférences de parler du marxisme, les applaudissements ébranlaient presque les murs. Cela me faisait sourire parce que je savais qu’il était un catholique pratiquant. Il parlera de Marx pendant dix minutes à sa toute dernière conférence.


Q. – Si j’ai un bon souvenir, tu m’as déjà fait lire un numéro de la revue Frayages qui s’intéressait à La naissance de la psychanalyse à Montréal. Mais il n’était pas question de Lavigne.

R. –La meilleure façon pour moi de te répondre est de te faire lire une page du cours sur Freud que Lavigne nous a donné à Brébeuf en 1959.

Réflexions préliminaires sur la pensée freudienne

Freud est un médecin qui, par son travail en clinique, a fait des découvertes extraordinaires traduites aujourd’hui dans des notions étranges pour le commun des mortels. Cependant, ces conceptions font maintenant partie de notre vie quotidienne. C’est pourquoi il est important d’essayer de les comprendre et de les résumer en quelques caractéristiques principales simples.

1) L’une des principales caractéristiques de la pensée de Freud se reconnaît dans l’affirmation d’un devenir caché qui influence nos pensées et notre agir, notre relation avec le monde des choses et des personnes.

2) Freud a élaboré ses théories à partir d’expériences cliniques dans lesquelles il s’agissait de faire passer quelqu’un d’un état anormal à un état normal. Pour y arriver, il avait besoin d’une théorie qui puisse inclure les deux états. C’est pourquoi l’anormal se présente comme un grossissement des phénomènes normaux. L’anormal révèle le normal. Comme il était possible de faire passer quelqu’un d’un état à un autre, il est apparu qu’il n’y avait pas de séparation entre les deux états et que cela permettait d’apprendre beaucoup de choses. Finalement, la théorie freudienne deviendra une théorie du normal qui inclut l’anormal ou le pathologique.

3) Dans les différents comportements humains ou plus précisément dans les phénomènes psychiques, Freud a reconnu la présence des traces de la sexualité qu’il désigne par un nom plus théorique: la libido, mot latin qui signifie plaisir. Il élargit donc le concept de sexualité de façon à y faire entrer tous les phénomènes psychiques. Cela lui vaudra de très nombreuses critiques plus ou moins malveillantes surtout de la part de ceux qui n’ont pas fait l’effort de le comprendre.

4) Pour comprendre la pensée de Freud, pour saisir son véritable sens, il ne faut jamais oublier de la replacer dans son optique originale, celle d’un clinicien qui ne quitte jamais le terrain de l’expérience. En effet, on ne guérit pas avec le freudisme: des mots ne sont pas des cures. De même qu’il ne faut pas confondre les théories des physiciens avec les différentes philosophies de la nature, de même il ne faut pas confondre la théorie freudienne avec une philosophie de l’homme. Ces théories ne provoquent pas nécessairement des lumières. Mais celui qui les comprend peut ensuite mieux classer ses propres intuitions à propos de lui-même, des autres et du monde. Cela signifie que la théorie freudienne est une théorie opératoire et non une explication ontologique, une théorie qui éclaire et qui permet de comprendre la signification de certains phénomènes psychiques.

5) Il faut voir dans Freud autre chose qu’un certain langage qui se veut profond et qui s’est répandu au cinéma, au théâtre, à la radio et à la télévision. Par exemple, au moment d’une élection, un commentateur parlera non plus de la fièvre électorale, mais de la psychose électorale. Freud comme tout autre génie n’est là que pour nous permettre de mieux chercher chacun pour soi le véritable sens de l’humain. Aucune théorie ni aucune philosophie ne remplaceront l’effort personnel que demande la connaissance de soi.



Q. – Par conséquent, si je comprends bien, Lavigne a mis la psychanalyse et les sciences humaines au service de la philosophie entendue comme activité philosophique à la manière de Wittgenstein, en comprenant celui-ci comme Bouveresse dans Le philosophe et le réel, actuellement professeur au Collège de France.

R. – Oui, excellente conclusion. Lavigne a accepté la conception thérapeutique de la philosophie qui a pour tâche de guérir les maladies philosophiques.




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