Introduction

14 décembre 1798 : prise de la frégate anglaise HMS Ambuscade par la corvette française La Bayonnaise

Regards croisés sur un combat singulier


Par Philippe de Ladebat


De nombreux tableaux et gravures de marines illustrent sous différents angles l’abordage et la prise de la frégate anglaise HMS Ambuscade par la corvette française laBayonnaise le 14 décembre 1798, au large du pertuis d’Antioche. Surnageant dans l’océan de nos désastres maritimes révolutionnaires et impériaux, ce combat singulier fut diversement raconté de part et d’autre du Channel et, tandis que la France honorait ses marins victorieux, l’Angleterre traduisait les siens en cour martiale.

La Bayonnaise et l'Ambuscade, ar Crépin , Musée national de la marine

Pour tenter d’obtenir le consentement du public aux efforts de guerre et promouvoir un militarisme patriotique, la Royauté, la République et l’Empire ont souvent convoqué la peinture : la propagande d’État entendait célébrer les victoires et les sacrifices des armées sur terre comme sur mer. Quatremère de Quincy alla jusqu’à déplorer : « La conscription de la peinture au service de la politique. »

Pour ce qui concerne les combats navals, c’est sans doute sous Louis XVI que notre histoire maritime offrit aux peintres les meilleurs sujets de fierté avec nos actions décisives dans la guerre d’indépendance américaine illustrées notamment par Rossel de Quercy. La peinture de marine rencontrait la peinture d’histoire. Ensuite, mise à part la curieuse capture de la flotte hollandaise au Helder par la cavalerie de Pichegru, et malgré les actes individuels de bravoure de nos marins, les années révolutionnaires et de l’Empire n’offrirent pas aux peintres de marines de victoires navales d’envergure propres à magnifier la gloire de la flotte française. Pour ne citer que les plus connus, les désastres successifs de Toulon (28/08/1793), de Prairial an III (1er juin 1794), d’Aboukir (1 et 2/08/1798), d’Irlande (11/10/1798), de Trafalgar (21/10/1805), et de l’île d’Aix (12/04/1808) ne pouvaient servir d’illustrations édifiantes qu’au service de la propagande politique de l’ennemi.

Qu’à cela ne tienne. Faute de victoires maritimes, la Convention et ses successeurs trouvèrent cependant avec le sort tragique du Vengeur du Peuple au cours des combats perdus de prairial an III une occasion de propagande picturale démesurée sur « l’héroïsme révolutionnaire ». Heureusement, quelques années plus tard, les vraies victoires d’un Surcouf, par exemple, fournirent de beaux sujets de tableaux de marines et eurent même droit à une célèbre chanson « Au 31 du mois d’août » pour rappeler sa prise du Kent par la Confiance le 31 août 1800.

 Prise du Kent par la Confiance, par Garneray
Pour ses peintures édifiantes de commande l’État dut en effet se rabattre sur des représentations de combats navals beaucoup plus limités, sans portée stratégique immédiate, mais au cours desquels des marins français, souvent corsaires, avaient fait preuve de hardiesse, de bravoure et d’astuce. Ils avaient pu ainsi remporter soit des victoires partielles au cours de grandes batailles navales finalement perdues, soit et le plus souvent dans des duels à l’abordage au hasard de rencontres avec un navire ennemi.

Beaucoup moins connu car moins exploité que le sort malheureux du Vengeur, le duel victorieux de la Bayonnaise contre l’HMS Ambuscade mérite pourtant qu’on s’y intéresse aussi. Le nombre et la qualité de ses illustrations par des peintres, dessinateurs et graveurs du XIXe siècle tout autant que les commentaires auxquels il donna lieu en Angleterre et en France, montrent combien un exploit singulier mais sans conséquence historique, peut susciter d’interprétations et de commentaires divergents où la mauvaise foi le dispute parfois à la flagornerie. On tente ici de croiser les points de vue pour approcher la réalité de ce combat à partir de ses différentes mises en scène.

Dans la suite de cet article on s’en tiendra à l’orthographe anglaise de l’Ambuscade qui ne s’écrira l’Embuscade qu’en devenant française après sa capture. Enfin on rappelle que la frégate et la corvette sont des navires à trois mâts verticaux (de l’avant vers l’arrière : misaine, grand mât et artimon) et un mât oblique, le beaupré couché à 20/25 degrés environ, avançant en saillie au-delà de la proue. Dans la hiérarchie des bâtiments de guerre à trois mâts de l’époque la corvette est classée après la frégate qui vient immédiatement après le vaisseau de ligne. L’une et l’autre n’ont qu’une seule rangée de sabords. Au XVIII ème siècle on classe encore parfois les navires de guerre en fonction du poids de leurs boulets (Ex. L’Hermione « frégate de 12 » livres) ; on les désigne aussi de plus en plus, comme on le fera ici, par leur nombre de canons embarqués en précisant ou nom les calibres exprimés en livres : ainsi, selon le dictionnaire des bâtiments de guerre de J.M. Roche l’Ambuscade serait une « frégate de 32 canons » et la Bayonnaise une « corvette de 20 canons ».