Gabriel FACAL (Centre Asie du Sud-Est, Anthropologie, Indonésie et monde malais)

Se représenter et représenter. Performance et autorité des danseurs dans les initiations martiales à Banten, en Indonésie

Mots-clés : Anthropologie : danses de combat, Indonésie et monde malais


Ma recherche porte sur les danses de combat pratiquées par les « hommes puissants » jawara, dirigeants de groupes d’initiations martiales développées à grande échelle sur le plan régional à Banten, en Indonésie.

Les jawara ont dirigé les luttes révolutionnaires indonésiennes entre 1945 et 1949 et ont occupé des postes politiques de premier plan à l’issue de l’indépendance nationale, puis tout au long du régime suhartoïste (1966-1998). La chute de ce régime et le processus de décentralisation initié en 1999 ont encore renforcé leur position, notamment par le monopole politico-économique exercé par le jawara Chasan Sochib. La fille aînée de celui-ci a été élue gouverneure en se présentant comme une « femme puissante » (jawari), avant d’être condamnée pour une affaire de corruption en 2013.

En plus de ces fonctions politiques les jawara incarnent un statut d’autorité, d’origine religieuse. Cette captation de pouvoirs est liée à leur pratique de techniques de combat, lesquelles ont été utilisées dans le cadre de programmes coercitifs de contrôle sociopolitique, mais aussi à leurs qualités d’experts de danses martiales ayant une dimension ésotérique. Ces danses visent à la possession par des ancêtres tutélaires, lesquels sont considérés comme des intermédiaires avec Dieu, tel qu’il est conçu au travers des conceptions islamiques locales. Ces ancêtres révèlent aux communautés initiatiques des signes leur permettant d’orienter leurs activités agraires, commerciales, politiques, rituelles et religieuses.


Le jawara Chasan Sochib lors d'une cérémonie organisée par son entreprise Sinar Ciomas


L’expertise des danses par les initiés s’appuie notamment sur leur faculté à maîtriser un « ressenti » (rasa), selon la notion développée dans le traité indien d’art dramatique Nāṭyaśāstra et pour laquelle le monde malais présente des variantes locales marquées. À ce titre, le cas bantenois peut enrichir les enquêtes antérieures menées par des chercheurs comme Paul Stange et James Ferguson. Ceux-ci ont travaillé sur la façon dont la notion de rasa articule la performance rituelle et l’exercice du pouvoir. Selon leur analyse, le contrôle du rasa permet d’acquérir un sens du bien-faire rituel et la capacité de canaliser différents types de pouvoirs mondains et invisibles.

Ces aspects transparaissent particulièrement dans le cas précis que j’étudierai, celui du groupe d’initiation martiale penca du village de Rancalame, au centre de Banten. Dans ce contexte rural, la maîtrise du ressenti permet aux initiés de se conformer à l’étiquette, de gagner en charisme et en influence. De façon complémentaire, cette compétence conditionne leur capacité à effectuer des danses de combat dont la beauté, telle qu’elle est conçue localement, peut favoriser la possession par les esprits des ancêtres tutélaires.

Ainsi, l’expertise de chacun pour pratiquer les danses de combat participe aussi bien au prestige et à la renommée individuelle qu’aux intérêts collectifs du groupe initié. Le savoir-faire des hommes et femmes initiés pour effectuer de belles performances de danses de combat lors des représentations rituelles leur permet alors d’acquérir et de renforcer une légitimité pour représenter la communauté initiatique. Cette représentation s’effectue aux niveaux politique (auprès des responsables politiques régionaux de l’État) et religieux (auprès des ancêtres tutélaires du groupe initiatique).



  Une posture de danse de penca effectuée par le maître d'initiation de Rancalame




Danses martiales à Banten : danse Silat














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