Catherine BASSET

Insulinde (Bali, Java) : science tantrique et initiés dans les représentations scéniques, quelle autorité des détenteurs de (super)-pouvoirs ?

Mots-clés : Ethnologie : arts de la performance, Bali et Java


Quelle autorité de ces lettrés et spécialistes des représentations, notamment théâtrales, dont la fonction traditionnelle, cruciale pour la société (et l’univers), n’induit pas de pouvoir de décision ni de comportement autoritaire, mais suppose des super-pouvoirs cosmologiques, relatifs à une science (ilmu) secrète d’inspiration tantrique ?


Si les citoyens ne sont que « membres » de véritables « corps » sociaux, seuls les initiés deviennent de réels individus (indivis et complets), des microcosmes réalisés, des hommes-univers, dont la responsabilité est alors un Dharma aussi globalisant que celui des souverains et grands-prêtres (initiés au premier chef).

C’est resté vrai surtout à Bali, tandis que Java et Sunda, islamisés, ont depuis longtemps démocratisé initiation, pratiques spirituelles et l’idéologie du tapa di negara « méditation sans quitter le mondain » : avec la disparition des grands-prêtres, les mages-marionnettistes dalang (du Wayang) et les fondeurs initiés (dont de gong et gamelan) semblent y avoir acquis plus de fonctions, de moyens et de prestige.


La littérature (d’origine sanskrite) indo-javanaise puis javano-balinaise et ses mises en scène confrontent toujours la science et les initiés dits de (main) droite (tengen) à ceux de (main) gauche (kiwa). L’issue au théâtre doit systématiquement être une victoire de la droite sur la gauche, avec une récupération de la surpuissance de la science tantrique « de gauche » dans le Dharma unifiant — une science « de gauche » spécialiste de la décomposition de la matière, ayant pour arme son énergie (sakti) et ses micro-composants (buta-kala).

La main en question est celle agissante de l’initié, tantôt la droite, tantôt la gauche ; aussi cela correspond-il, dans les représentations, aux créatures et personnages rangés à main droite et main gauche des marionnettistes dalang, ou à droite et gauche dans toute représentation en style Wayang dansé, peint, sculpté, etc.


La science secrète des lettres (Sastra Jendra) constitue les parties purement rituelles des performances scéniques – notamment tous les préludes et certaines fins de spectacle —, ainsi que la teneur des traités secrets concernant ces performances.

Mais c’est aussi cette science qui structure — entre autres — quasiment toutes les esthétiques traditionnelles, surtout palatines mais souvent aussi villageoises, selon des principes remontant aux savoirs sanskrits. Elle en fait des structures puissantes, qui font norme, donc autorité, par leur validité cosmologique. Or, cette science structure le corps ou corps-esprit des initiés de la même façon, comme microcosme, qui chez les maîtres du Verbe oral est encore plus vibrant et donc efficace, puissant.


La vitalité des arts narratifs (médiateurs de tout) est un des multiples indicateurs du fait que le même dynamisme est encore un enjeu dans la société contemporaine à Bali, Java et Sunda, y compris la rivalité « droite-gauche ».

D’autres indicateurs, d’occidentalisation du système de pensée et des religions, probablement jusqu’à l’intérieur de la perception des personnes, montrent que les représentations scéniques sont affectées dans la forme et le sens, quand elles sont devenues seulement « arts » du « spectacle » mais, semble-t-il, parfois aussi jusque dans leur fonction de rituels d’harmonisation universelle ou de composantes de tels rituels.


Le terme de « pouvoir », au simple sens de « capacité », « aptitude », « puissance », ne posait jusque là aucun problème. La tentative d’intégration du terme d’autorité et la répartition des termes et notions respectifs de pouvoir et d’autorité seront déjà un objet de la recherche, qui pour l’heure complique description et réflexion, mais dont on verra s’il pourrait l’enrichir.

De nombreux cas observés sur le terrain apportent la matière.  Par exemple, des cas inscrits dans le social, pour lesquels comparer tradition et évolution actuelle :

  • dalang de jour vs dalang de nuit : mage-dalang vs artiste-dalang, pour les formes de Wayang en marionnettes, à Bali, Java et Cirebon.

  • Dans le Topèng (théâtre dansé masqué) rituel à Bali, les rôles d’initiés de penasar (serviteur-traducteur-commentateur) et de porteur du masque sacré Sida Karya — un tantrika de gauche — qui parachève l’office cosmique du grand-prêtre Brahmana au moyen de la science « de gauche ».

  • Le théâtre tantrique purificateur donné dans les cimetières à Bali avec les masques de Barong et Rangda, et une vogue croissante à la fois des combats magiques entre initiés et des transes de possession par les buta-kala (micro-composants de la matière et du temps) que maîtrise la science « de gauche ».

  • Les stratégies visant à l’autonomie de peuples des marges (montagnardes en l’occurrence) à Java et Bali, par l’apprentissage, voire l’usurpation, dans les palais, de la science lettrée, notamment du Wayang, qui contient à peu près toute la science secrète. Autorité ou pouvoir des néo-initiés passant par la formation de troupes théâtrales ?

  • Sur l’île de Java, le grouillement des troupes de danses à chevaux de bambou, et autres formes martiales populaires avec transes dépendant d’un initié (pawang) : cela relève-t-il bien encore de la science « de gauche » (bien que les pawang soient généralement musulmans) ? Quel lien à l’autorité, par exemple chez les Kyai de centres coraniques ou des chefs de village qui ont choisi de monter et diriger de telles troupes ?

  • A Java aussi, le courant de Black Métal javanais, qui, avide d’énergie sakti pas seulement en images fortes mais aussi acquise par certains rockers, se nourrit de shivaïsme et de tantrisme de gauche version kejawèn (javaniste) et en référence à l’empire tantrique de Majapahit (Java Est), fondateur de l’idée de la nation indonésienne jusque pour la République.





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