Regards croisés
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Regards croisés sur le bouddhisme :  

Frère Félix / Marc Bosche

 

 

Frère Félix, entouré de deux moines Theravadin

                                                                                                                                                                

Regards croisés : Frère Félix

Le site Bouddhismes (http://bouddhismes.info) avait ouvert son année 2005-2006 avec Ram Bahadur Bomjon, ce jeune népalais de 16 ans qui médite « non-stop » en forêt. Aujourd’hui Ram  Bahadur Bomjon a quitté le coin de jungle où il s’était assis, fuyant la pression des caméras, des curieux et des échoppes, pour aller - avec quelques proches - plus loin dans la jungle népalaise, là où on ne le trouvera pas. Et nous respectons son souhait de silence et de tranquillité.

Nous ouvrons cette année académique 2006-2007 avec une autre personnalité qui, par ses écrits, est à sa manière en train de faire évoluer les pratiques sociales du bouddhisme. Nous avons été sensible à ses efforts, à ses idées et à ses textes. Nous avons découvert que ceux-ci avaient tout à la fois force et urgence.

Il s’agit de Frère Félix. Ordonné moine bouddhiste au monastère tibétain de Menri en Inde, après une expérience professionnelle en France au service des autres dans l’action sociale, il a décidé aujourd’hui de communiquer, grâce à Internet, ce qui peut l’être de son expérience. Et la présente page se veut une invitation à découvrir ses weblogs.

Marc Bosche

 

Esquisse biographique de Frère Félix

Voici en quelques mots la présentation par Frère Félix de son parcours personnel et professionnel :

 

« Educateur d’enfants sourds à l’institut médico-pédagogique d’Illzach en Alsace, puis travailleur social dans un centre d’accueil de demandeurs d’asile de Mulhouse, je transmettais à l’OFPRA, Office Français de Protection des Réfugiés et Apatrides, les suppliques et les espoirs de familles de déracinés. J’entendais toutes sortes de récits sur l’arbitraire et l’abject. Dix ans auparavant, j’étais devenu un peu africain après avoir épousé la fille d’un haut fonctionnaire de l’ancien Zaïre, de surcroît chef coutumier de la région de Mbandaka. Les malheurs des pays pauvres ne sont pas toujours des fatalités. Mon travail me confrontait aux conséquences de l’opulence occidentale. C’était difficilement supportable. Entre 2001 et 2002, je parcourais inlassablement l’Asie. Mes pérégrinations me conduisirent dans un monastère himalayen assez isolé, dans le nord de l’Himachal Pradesh (Inde). Sa Sainteté Loungtok Tenpai Nyima, 33ème Abbé de Menri, quelques temps après mon arrivée, m’offrait de rejoindre la communauté monastique. »  (courtesy http://bouddhanar.blogspot.com )

 

 

Lire Frère Félix : ses écrits en ligne

La liste actualisée de ses weblogs peut être consultée en ligne : http://www.blogger.com/profile/29597130

http://bouddhanar.blogspot.com

C’est la page d’accueil principale de F. Félix. Elle vous permettra d’aller sur ses autres weblogs. Mais surtout elle pose en quelques posts plusieurs idées force de l’auteur : « le bouddhisme occidental sera-t-il tantrique ? », « le philosophe Longchengpa était-il un libertaire ? » ou encore « les méthodes méditatives ne sont pas indispensables ». Nous vous suggérons ainsi de commencer la lecture des textes de Frère Félix par cette page.


Regards croisés

 

Comme indiqué ci-dessus, nous avons donc convenu avec Frère Félix qu’une interview mutuelle serait bien adaptée pour mieux faire ressortir nos idées respectives, les exposer et les croiser ainsi par un jeu de questions-réponses. Voici les premiers fruits de ces « regards croisés ». Bonne lecture.

(Cette interview mutuelle est également publiée dans les blogs de Frère Félix : http://bouddhanar-4.blogspot.com/ ).

 

Regards croisés :

Frère Félix : La première question que se posent vos lecteurs concerne ce basculement extraordinaire du statut de professeur d'une grande école à celui de modeste moine bouddhiste. Qu'elles sont les motivations ?


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Marc Bosche : J’avais bien exploré le domaine des possibles dans la grande école où j’enseignais, je m’y plaisais beaucoup appréciant l’atmosphère presque communautaire de « club » lié à l’exigence de la sélection à l’entrée et au niveau élevé de chacun en matière de culture générale. Nous connaissions beaucoup de nos élèves par leurs noms (dans une grande école on dit élève plutôt qu’étudiant !) et avec certains avions des relations de confiance qui nous permettaient de communiquer sur des sujets divers touchants aux sciences humaines y compris autour d’un repas au restaurant universitaire. J’avais introduit les premiers cours sur l’interculturalité dans le cursus du département sciences humaines de cette école, et avais des étudiants de diverses nationalités en particulier asiatiques. Disons que la grande école a été une très bonne préparation pour le monastère. Quant aux professeurs j’avais la chance d’appartenir à une institution où les enseignants s’étaient dotés de procédures démocratiques pour s’évaluer, se promouvoir, se doter de statut leur permettant d’avoir une vraie activité de recherche. C’était aussi une sorte de communauté, avec un niveau élevé de formation, puisque la plupart de mes collègues avaient obtenu leur doctorat dans les meilleures universités américaines comme Yale, Stanford, Harvard, Purdue, Northwestern, etc.

Cette atmosphère choisie et exigeante tant au niveau de mes collègues que de nos élèves était donc un avant goût de l’expérience fraternelle, communautaire et démocratique que j’attendais, que j’espérais du monastère.

Le déclencheur a été la rencontre avec ce vieux moine tibétain, déjà âgé de 77 ans. Au cours d’un enseignement public il a demandé des bonnes volontés pour finir de mettre en route son nouveau monastère. J’ai perçu que c’était maintenant ou jamais, que dans dix ans le vieux sage khampa ne serait plus, et qu’il fallait me décider dans l’année si je voulais avoir une chance d’approcher le célèbre rinpoché et d’apprendre auprès de lui. C'était en effet l'un des tout derniers yogis, vivant en Europe, qui était issu de l’ancienne école érémitique himalayenne, c’est à dire qui avait longuement connu le Tibet d’avant la présence chinoise.

J’ai donc proposé ma démission au Doyen des professeurs de mon école, lui présentant mon projet de vie monastique et une lettre de démission en bonne et due forme. A ma grande surprise le Doyen a refusé ma démission. Il m’a demandé de partir plutôt en congé sans solde et de revenir du monastère après un an vers le professorat si je changeais d’avis.

J’aimerai à mon tour savoir ce qui vous a amené à quitter le champ de l’action sociale que vous décrivez dans votre blog comme votre métier d’origine pour devenir moine. Je pressens que ces deux vocations sont intimement liées chez vous, mais ce sera à vous de nous dire si tel est le cas…

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F. Félix : Votre pressentiment est fondé. Les moines qui le désirent peuvent participer à des projets de solidarité.

J’avais rencontré dans le BIHAR, un des états les plus pauvres d’Inde, un vieux moine engagé dans le bouddhisme social. Il rêvait de scolariser les enfants pauvres, mais sans argent son projet avait peu de chance d’aboutir. Toutefois, il  disposait d’un petit lopin de terre. Le Vénérable Bhikkhou, eut l’idée de planter des fleurs, beaucoup de fleurs. Quelques mois plus tard, il donnait ses premiers cours d’alphabétisation à un petit groupe d’enfants émerveillés de se trouver au milieu d’un palais floral. L’initiative fut appréciée par des donateurs, avec leur argent le moine finança un bâtiment parfaitement intégré à l’environnement. Aujourd’hui, cette petite école, proche de Bodhgaya, est probablement l’école la plus fleurie du monde.

Le moine thaïlandais BOUDDHASA BHIKKHOU était engagé dans le bouddhisme social. A Taiwan, une nonne est très active. Au Sri Lanka, Japon, Corée, etc., les communautés monastiques ne sont pas indifférentes aux problèmes sociaux.

Un peu partout, les moines occidentaux sont sollicités pour donner des cours d’anglais. 

Le bouddhisme social permet de concilier la spiritualité et l’action altruiste, je n’ai donc pas renoncé à mon engagement social antérieur. Je me suis simplement dégagé d’un certain nombre de contraintes liées à l’ambition, au paraître, au superflu…

Je comprends votre sympathie à l’égard de lama GUENDUNE et votre désir de l’aider à fonder son nouveau monastère, mais votre ordination répondait certainement à une quête spirituelle. Vous êtes très discret sur cet aspect, il n’est  pas vraiment développé dans vos textes, si j’ai bonne mémoire.  

Vous dites que vous étiez préparé à la vie  communautaire d’un monastère d’obédience VAJRAYANA.  Le bouddhisme tibétain  perpétue des pratiques rituelles d’un autre âge, comme le CHOD, la  « découpe » imaginée de son propre corps pour l’offrir aux esprits. Comment vous êtes-vous harmonisé avec tout cela ? Lama GUENDUNE vous a-t-il parlé de son expérience érémitique ?

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Marc B. : Oui, il m’a fallu commencer à pratiquer Chöd (Tcheu), nous avions des séances avec d’autres nouveaux au monastère le soir en dehors de nos heures de travail bénévole. La musicalité du rite qu’avait transmis à une disciple de notre monastère le Lama Teunzang de Montchardon est très proche des goûts mélodiques occidentaux, une mélodie agréable à entonner, captivante. La pratique de lama Guendune était une psalmodie plus austère et dénuée de musique au sens où nous l’entendons en Occident. Nous pratiquions donc selon le joli chant rituel transmis par lama Teunzang et sous la houlette de lama Guendune. Oui, j’ai donc eu à imaginer que je faisais l’offrande de mon corps coupé en petits morceaux ou cuisant même en soupe à divers fantômes affamés !! Cela devrait vous faire sourire. Mais la vérité est que je n’étais pas très doué pour le maniement simultané de la cloche, du grand tambourin rythmique et du fémur humain évidé. Il s’agissait de chanter le rituel en même temps, mais aussi de se visualiser dans ces offrandes de son corps, comme une nourriture pour des entités invisibles. Un soir au temple tandis que je m’évertuais à sonner clochette et à agiter tambourin en reprenant à gorge déployée la belle mélodie captivante de Chöd, le vieux lama est entré dans la salle du temple où nous répétions. J’étais à la place près de la porte, le vieux moine est resté là, souriant aux uns et aux autres, adressant en particulier un sourire encourageant à la disciple qui officiait comme maître du rituel. Mais j’ai senti qu’il me regardait aussi intensément, et profondément en train de m’agiter un peu à contretemps, de m’évertuer à chanter comme je pouvais, et de visualiser sans vraiment parvenir à visualiser. Je ne sais si c’est à cause de ce long regard qu’il m’a adressé, mais je n’ai plus recommencé. J’ai donc très tôt laissé tombé l’apprentissage de Chöd au monastère. J’ai rendu sans regret l’os de fémur humain évidé qu’on m’avait préparé. Il s’agissait pendant le rituel de souffler dans cet os en modulant un son plaintif supposé attirer les esprits, fantômes et autres démons mangeurs de chair fraîche ! L’horreur absolue. A chaque fois que j’ai eu cet os en main, et surtout à portée de bouche, une atroce nausée me saisissait. L’idée que ce fémur humain devait me servir de flûte déclenchait  les premiers spasmes du vomissement. Ce qui m’était particulièrement insupportable est que je pouvais sentir que l’os était encore gras au toucher, mais pas gras d’une huile ou d’un onguent, gras comme un membre humain tranché sur un cadavre. Il avait encore cette sorte d’odeur fade et écoeurante que je n’avais jamais sentie auparavant et qui évoquait sa vie humaine interrompue. C’était pour de vrai. Je me répète mais je n’ai pas pu m’y faire. J’avais donc rapidement donné cet os à un vieux moine français du monastère, et conclu là mon tour de piste des charniers visualisés du tantrisme de Chöd. J’avais en revanche des camarades tous plus jeunes qui pour certains excellaient vraiment dans cette pratique rituelle et l’avaient très vite apprise, avec une grande facilité apparente.

Je l’ai fait aussi pour une autre raison. On avait vendu aux bénévoles pour quelques dizaines de francs quelques fémurs humains fraîchement sciés, nous disant qu’ils avaient été achetés dans un hôpital, et comme si cela allait de soi. J’en ai été choqué. Cette banalisation m’avait fait dressé les cheveux sur la tête, mais avait aussi éveillé rapidement des questions nouvelles en moi. Je n’avais  pas pu obtenir de précision sur la manière dont ces ossements avaient été ainsi obtenus. J’étais très ennuyé de cette absence de transparence, ne sachant pas comment ces os étaient arrivés ici au monastère. Je me suis demandé même légitimement s’il pouvait s’agir éventuellement d’un petit trafic mené dans le cadre des expériences d’anatomie d’une université de médecine. Car pourquoi des ossements humains arrivaient-ils ici ainsi, de quel droit ? Je pensais que si des personnes avaient fait don de leur corps à la science avant de décéder, elles n’avaient peut-être pas en tête que leurs fémurs deviennent des flûtes dans une secte tantrique pour appeler démons et fantômes à la régalade. Ecoeuré à l’idée même d’envisager tout cela, révolté par ces détails sordides que je ne pouvais qu’imaginer, las de ne pas avoir de réponse à mes questions, j’avais préféré ne pas garder cet objet en ma possession et je l’ai rapidement rendu à la personne qui l’avait évidé de sa moelle, pour ne pas me sentir en situation de recel d’un objet dont la provenance n’était pas claire. Je ne voulais pas participer à ce type d’activités manquant de transparence, activités encouragées par la sujétion au groupe, voilà tout. Cette histoire que je viens de vous raconter m’a pris mon innocence de moine novice. Après cela, je n’ai plus regardé l’institution, qui m’accueillait le temps de cette immersion, de la même manière. Quelque chose avait changé dans ma manière de regarder se mouvoir ce groupe fébrile, qui ne semblait pas se poser beaucoup de questions, et cela a je crois hâté ma résolution de ne pas m’y attarder. Mais c’est aussi là que j’ai laissé mon enthousiasme et ma confiance dans ce projet. J’ai commencé à perdre mon insouciance de moine novice à ce point, et cela s’est avéré progressivement irréversible. Je suis tombé sur un os, pour de vrai.

Après avoir répondu à votre question sur Chöd, quelques mots sur votre récit. Votre présentation de l’expérience qui est la vôtre m’a réservé ses bonnes surprises. Vous voyez bien toute la différence : pendant que vous regardiez pousser des enfants et des fleurs et que ce bon moine rendait la vie des jeunes défavorisés plus belle et plus heureuse, j’étais moi en train d’avoir des hauts le cœur en soufflant dans un fémur humain évidé tout en visualisant entre deux accès de nausée un charnier où des fantômes étaient supposés me dévorer découpé en dés, comme du bacon dans une grand soupe.

C’est à ce point précis que nous pouvons percevoir l’irréductible éloignement des deux types de pratiques. Et c’est à ce point que pour moi la voie tantrique, inspirée du Bönpo de Chöd n’est pas une voie praticable. Ce n’est pas, je parle pour moi, une voie praticable car il y a un divorce évident avec le bon sens et la santé fondamentale. L’imaginaire morbide du Chöd doit être très difficile à harnacher sur le long terme. Seuls des êtres ayant grandi dans cette culture (dans la région autonome du Tibet) et disposant de solides repères moraux pouvaient à mon sens le faire sans dévier, c’est-à-dire sans se prendre petit à  petit au jeu psychopathe.

Quant à la rencontre de lama Guendune elle était le plus souvent silencieuse, nous ne parlions pas la même langue, il ne parlait pas anglais ni français et je ne parlais pas le dialecte du Kham dans lequel il s’exprimait. Les entretiens avec traducteur étaient souvent décevants en terme de contenu verbalisé, le moine se limitant à quelques phrases, voire à quelques mots que je passais de longs moments à tenter  de me remémorer et d’interpréter. Mais à défaut d’un échange verbalisé tout se passait au quotidien par les attentions infimes de la vie, les gestes, et ce qui ne se voyait pas, mais pouvait parfois être ressenti. J’avais la chance de pouvoir côtoyer le vieux lama chaque jour ou presque, souvent dans les circonstances ordinaires qui prenaient alors un relief inattendu et bienvenu. Si vous le souhaitez j’y reviendrai à votre convenance. Pour dire un mot de la vie érémitique de lama Guendune, il avait lui-même vécu à un moment de sa vie comme un Chöd-Pa (tcheupa) errant au Tibet, n’acceptant pas l’hospitalité plus de quelques instants dans les maisons, vivant ainsi de mendicité et dormant à la belle étoile, dans le froid, ou dans la chaleur, dans le vent et la très grande misère qui fut sa compagne à cette époque de sa vie.

Mais revenons à vous et à ce moine qui s’investissait dans l’action sociale et qui a su vous rencontrer, vous qui aviez déjà l’expérience de ce type d’activité. J’ai été très impressionné par votre narration, même succincte de ce projet autour des fleurs, de l’accompagnement des enfants autour d’un projet d’horticulture et de ce village fleuri. Tout cela porte des images qui peuvent réconcilier en effet avec le bouddhisme lorsqu’il est aussi et surtout tourné vers le bien être des autres, le soutien des plus démunis, et une confiance indéfectible en la beauté de la Terre et la dignité des humains et du monde vivant. Je suis ébloui par ce récit que vous en faîtes.

Est-ce que le moine aux fleurs que vous évoquez est l’un de ces beaux visages qu’on voit à vos côtés sur plusieurs photos de vos blogs ? Pouvez-vous nous en parler un peu plus ?

Pourriez-vous aussi  nous parler de votre projet de vie monastique en Inde et des conditions dans lesquelles vous l’avez vécu ?

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F. Félix : C’est vrai, l’école fleurie de BODHGAYA mérite un développement plus complet dans ce blog,  

Les grandes Organisations Non Gouvernementales internationales prétendent détenir le monopole de la solidarité et savent attirer l’attention de la presse au détriment des petits projets imaginés par les habitants des pays pauvres. Les initiatives locales simples et efficaces ne sont pas rares. Des observateurs doutent parfois de la sincérité de certaines ONG, mais ce point risquerait de nous éloigner de notre débat autour du bouddhisme.

J’ai peu d’éléments à communiquer sur  ce vénérable bhikkhou de la tradition des « Anciens ». Il était très humble et parlait peu de lui. Je regrette ne pas l’avoir photographié, son physique reflétait sa noblesse et sa compassion. Cette école n’est pas très loin du monastère vietnamien de Bodhgaya. Durant ma visite, les moines vietnamiens distribuaient des fournitures scolaires aux enfants.

Mon expérience du monachisme tibétain en Inde n’a pas été très positive.

J’ai été ordonné au monastère tibétain de MENRI.  La tradition de MENRI est traitée par Christelle MOEBS dans ce blog (en préparation). Ce monastère est situé dans la région himalayenne de l’Inde, dans l’état de l’Himachal Pradesh. Le lieu est d’une grande beauté. La communauté tibétaine de DOLANJI, qui a construit le monastère, est relativement isolée. Seul un vieux car poussif permet de relier la ville de SOLAN, située à une heure de route. Le monastère échappe ainsi au vacarme indien encouragé par la seule règle respectée des automobilistes : « PLEASE HORN ! »

Menri est une sorte d’université monastique qui forme d’excellents docteurs en sciences traditionnelles, les fameux guéshés experts des joutes oratoires bruyantes, leurs arguties sont ponctuées par de foudroyants claquements de mains.

Depuis quelques années, de plus en plus de jeunes moines rêvent de se rendre en Occident sur les traces des vedettes du bouddhisme tibétain, les coqueluches des centres du dharma.

Au début, des années 2000, le monastère était en travaux. Les petits orphelins n’étaient pas épargnés par les corvées. J’étais au monastère durant l’hiver 2001-2002,  le spectacle d’enfants en haillons, parfois nu-pieds, obligés de gravir les pentes d’une colline le dos chargé de briques, était insupportable. Les plus jeunes (environ quatre ou cinq ans) pleuraient sans cesser de travailler. Un moine impassible surveillait les enfants. L’orphelinat fonctionnait selon des normes d’un autre âge. Les jeunes moines étudiants ne se souciaient que de leur réussite, les familles payaient leurs études et exigeaient des résultats. L’ambiance était délétère, Je décidai de m’écarter.

Je recherchais une maison à louer dans la vallée. L’abbé était d’accord. Cependant, l’éloignement du marché du Solan me posait des problèmes. Je ne pouvais pas communiquer avec les fermiers locaux pour acheter à un prix raisonnable mes aliments. Au monastère, j’avais sympathisé avec un jeune aide cuisinier, âgé de douze ou treize ans. Il s’exprimait en anglais. J’aimais son humeur toujours joyeuse.  L’adolescent était débrouillard et intelligent. Il pouvait m’aider à m’installer dans la vallée contre une honnête rémunération.

Lors d’une promenade matinale autour du monastère, chapelet en main, un attroupement de curieux se dissipa à mon arrivée. On lisait sur les visages le malaise de ceux qui ont assisté à un spectacle honteux. Les personnes s’écartaient et je reconnu le jeune aide cuisinier en fâcheuse posture. Un moine colossal le soulevait de terre d’une main  et de l’autre le frappait avec un gourdin. Avant que je parvins à formuler ma question sur les raisons d’une telle violence,  le colosse disparut avec sa proie.

Un moinillon et le jeune aide cuisinier étaient accusés de vol. Le moine à la carrure de yéti était le toulkou responsable de l’orphelinat.

Un travailleur indien me révéla l’endroit où étaient interrogés les enfants. Malheureusement, des moines s’opposèrent fermement à mon entrée dans le bâtiment. Ils étaient déterminés à me faire rebrousser chemin par la force. Puis, les prisonniers disparurent de ce lieu.

Durant, plusieurs jours, j’ai harcelé Frédéric, le moine français, qui est maintenant le secrétaire de l’abbé de MENRI, pour tenter de voir les accusés. Frédéric n’arrivait pas à découvrir l’endroit de leur détention. « Et, de toute façon, serait-il possible de les rencontrer ? » s’interrogeait le moine, mon aîné de deux années dans la profession monastique.

Je quittai pour toujours la triste université. Le moine français ne m’a jamais communiqué la moindre information sur le sort des enfants. Ce silence est lourd, très lourd. Il pèse dans ma décision de dénoncer le cléricalisme féodal tibétain.

Votre travail d’information sur le bouddhisme pourra-t-il provoquer un revirement des mentalités ?  Percevez-vous une volonté d’affranchissement des hiérarchies, des croyances et du mercantilisme qui discréditent le bouddhisme occidental.

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Marc B. : J’ai lu avec émotion votre narration de la brutalité avec laquelle ont été traités ces deux enfants au sein même de la communauté indienne dans laquelle vous vous étiez établi. Vous avez quitté ce monastère après avoir en vain essayé de retrouver ces jeunes, de savoir s’ils étaient sains et saufs, et c’est la seule chose que j’aurais également trouvé à faire. Les récits de brutalité au sein des monastères de tradition himalayenne sont arrivés jusqu’en Occident désormais et dans la page en anglais du site bouddhismes.info on trouve quelques extraits d’auteurs qui y font directement et explicitement référence. Des précepteurs chargés de la discipline circulaient armés d’un gros gourdin. Il était fréquent qu’une geôle existât pour les malheureux. J’ai lu même que certains de ces gros bras monastiques chargés de la discipline et du gourdin dans ces mondes sans femme avaient la réputation de trouver leurs partenaires sexuels dans les rangs des jeunes garçons et adolescents du monastère qui devenaient discrètement les victimes de leur abus d’autorité. La page de citations anglaise de http://bouddhismes.info/19.html cite des extraits explicites comme celui-ci.

Anh Do & Teri Sforza http://www.urbandharma.org/bmonk/boymonk1.html :

« Punishment for rule-breakers was severe. Each monastery had a disciplinarian called an "iron club" lama, who was responsible for maintaining order. Monks who appeared to nod off during prayers or classes were beaten with wooden prayer beads or switches for what was said to be their own good. It didn't matter if the offending monks were young or old; if they broke the rules, they met the same fate. Kusho cringed as a monk he knew was beaten in front of him for mischievousness; the sights and sounds of it haunted him. He felt terrible for the boy every time he saw him.It was so hard to make friends. He worked hard to fit in and avoid the whip. »

More on this topic http://www.urbandharma.org/bmonk/boymonk2.html

http://www.urbandharma.org/bmonk/boymonk3.html

http://www.urbandharma.org/bmonk/boymonk4.html

En déroulant la page http://bouddhismes.info/19.html (vers le bas de page) vous trouverez d’autres citations qui évoquent aussi les abus sexuels sur enfants. Vous aurez aussi sous les yeux des photos de moines armés de gourdins. Voici un extrait d’un autre auteur dont voici d’abord la carte de visite :

Richard S. Ehrlich is from San Francisco, California, and first journeyed to Asia in 1972. Reporting news from across Asia since 1978, his bases have included Hong Kong, New Delhi, and now Bangkok.  His coverage has focused on the guerrilla wars in Afghanistan, Kashmir, Punjab, Sri Lanka and Cambodia, as well as the region’s cultures and other events.  He received his Master’s degree from Columbia University’s Graduate School of Journalism, and won their 1978 Foreign Correspondents Award. 

A Tibetan told me: "He stopped being a monk after five years because his monastery's senior lama beat novices with a stick during scripture examinations. Tibetan Buddhist monasteries often mete out such child abuse. During the Dalai Lama's time, before he fled Tibet in 1959, head lamas in his Potala Palace beat errant monks for gambling or other naughty behavior."

If you delve into Tibetan affairs a bit deeper you'll discover Tibetan monks beating their students in monasteries in and out of Tibet is nothing new. “

Richard S. Ehrlich also wrote http://www.escapeartist.com/efam/40/Tibet.html

Encore un autre auteur nous en parle :

Michael Parentis The Tibet Myth  http://www.swans.com/library/art9/mparen01.html

Young Tibetan boys were regularly taken from their families and brought into the monasteries to be trained as monks. Once there, they became bonded for life. Tashì-Tsering, a monk, reports that it was common practice for peasant children to be sexually mistreated in the monasteries. He himself was a victim of repeated childhood rape not long after he was taken into the monastery at age nine. […] The monastic estates also conscripted peasant children for lifelong servitude as domestics, dance performers, and soldiers.”

L’histoire évoquée ci-dessus de Tashi Tsering est particulièrement révélatrice à cet égard puisque c’est lui qui a raconté comment il avait été violé fréquemment au sein de son monastère où il était arrivé à l’âge de neuf ans. 

Voici les coordonnées de son livres paru aux Etats-Unis : Melvyn Goldstein, William Siebenschuh, and Tashì-Tsering, « The Struggle for Modern Tibet: The Autobiography of Tashì-Tsering « Armonk, N.Y.: M.E. Sharpe, 1997.

Je n’ai pas pu vérifier ces sources et les cite telles quelles, mais leur variété suggère qu’il y a bien (eu) un vrai problème avec la brutalité dans certains monastères lamaïstes des Himalayas.

Je crois qu’il devrait y avoir un code éthique : les donateurs occidentaux en particulier associatifs ne devraient donner que si un monastère passe le test de la non violence. Il pourrait y avoir des visites anonymes, et il ne serait pas si difficile de se faire une idée sur la qualité des soins qui sont donnés aux enfants. Regardez comme on a reproché récemment à Apple de faire produire son iPod par des salariés exploités plus de soixante heures en Chine. Aussitôt, craignant la mauvaise publicité Apple a dépêché une mission et a vérifié et resserré les conditions de sa charte éthique avec l’entreprise productrice. Pourtant ces entreprises multinationales ne sont pas forcément des missions humanitaires, mais lorsque les circonstances l’exigent elles font quand même correctement leur travail, balayent devant leur porte, remettent les choses en ordre efficacement, et posent des conditions éthiques qui sont alors méticuleusement vérifiées sur le terrain. Pourquoi ce que font  correctement les hommes d’affaires mus par l’intérêt financier ne pourrait pas être accompli aussi au minimum par des personnes se targuant de hautes valeurs spirituelles de sagesse et de compassion, n’est-on pas en droit de l’exiger ?

Maintenant je réponds à la question que vous me posez à savoir :  (Félix C. :) « Votre travail d’information sur le bouddhisme pourra-t-il provoquer un revirement des mentalités ?  Percevez-vous une volonté d’affranchissement des hiérarchies, des croyances et du mercantilisme qui discréditent le bouddhisme occidental. »

Non, clairement le travail d’une seule personne ne peut suffire, et je ne suis pas celui qui est le mieux placé pour cela, car je ne suis pas du tout situé dans une confrontation idéologique ou culturelle. Mes centres d’intérêt me portent davantage vers l’écriture en matière de communication et d’anthropologie interculturelles.

 Mais chacun peut se situer dans son domaine de spécialité et d’expérience, c’est le principe du réseau collaboratif et bénévole d’information : il s’agit de mettre en relation les témoignages, d’assembler les pièces du puzzle. Et le nouvel Internet collaboratif (le Web 2.0) est l’outil parfait pour cela.

Le débat critique sur le bouddhisme est parti des Etats-Unis, puis d’Allemagne, avant de concerner la Belgique et la Suisse. Le monde francophone a ainsi été touché par une information plus accessible et disponible, même s’il faut parfois aller la chercher au départ dans d’autres langues que la sienne, en particulier en anglais. Aujourd’hui c’est le tour de la France métropolitaine de devenir un espace (francophone) du débat et de l’information. Et ce mouvement va continuer.

Alors à l’avenir chacun fera comme il voudra, mais cette fois en meilleure connaissance de cause. Libre à un internaute d’aller dans une de ces communautés controversées ou de suivre les cours d’un « maître » qui aura eu des ennuis avec ses meilleurs disciples, voire avec la justice. Mais la plupart des candidats iront d’abord faire un tour sur Google, et se livreront à quelques recherches préalables. Les forums l’aideront à affiner ses questions. Les blogs d’opinion comme le vôtre lui donneront des éléments de référentiel. 

Il suffit parfois désormais de taper « lama XXX sexual abuse » en mettant le nom du lama à la place des XXX, pour découvrir le pot aux roses en quelques clics de souris. Certains m’ont dit avoir essayé avec le nom bien connu  d’un lama qui commence par S. et ils ont eu de suite trois pages de liens en anglais sur le moteur de recherche http://google.com . Après, sur le fond c’est à chacun de poursuivre l’investigation, de vérifier soigneusement les sources de s’assurer quels sont les faits et comment les interpréter.

C’est vrai, la naïveté humaine est immense, le besoin d’éducation, à la mesure. Un responsable de la MIVILUDES s’exprimait à ce sujet dans un article de France Soir : « Lutter contre la naïveté, c’est au dessus de nos moyens.» Et la naïveté est aujourd'hui la chose au monde la mieux partagée. « Les gens ont peur de la mort, de la maladie… Ils n’acceptent pas ce que nos anciens acceptaient : une vie ordinaire. » In France Soir du 17 juin 2006.

Les organisations qui ont fait du désir spirituel un fond de commerce parfois lucratif au mépris de l’éthique ont un marché global et en croissance. Et cela va continuer. C’est une industrie virtuelle qui ne coûte presque rien aux promoteurs en terme d’investissement. Il leur faut du toupet, un peu de décorum, de belles paroles, un trône en contreplaqué laqué Glycéro et un titre incertain de "réincarnation célèbre" proclamé en petit comité. Cette mise en scène dérisoire peut attirer legs, donations et tickets d’entrée.  Alors en route pour les initiations publiques de par le monde et la grande vie pour la petite équipe tantrique qui moissonne alors rapidement les pays à fort pouvoir d’achat en Asie, en Europe, en Amérique, en Océanie, selon la stratégie de la terre brûlée. Ils ne récoltent en général que sur une poignée d'années, auparavant c’était au mieux sur quelques décennies. Après l’information finit par les rattraper. La réputation  et leurs « hauts faits » reviennent par Internet comme un désagréable écho. Ces dynamiques entrepreneurs spirituels sont donc dans une fuite en avant : il faut vite ouvrir des centres nouveaux, les faire croître, ratisser et partir vers d’autres horizons plus prospères, quand les premiers enthousiasmes sont déçus, et que les généreux donateurs et bénévoles sont fatigués d’avoir tant donné pour ne rien recevoir de valable. Et surtout quand Internet arrive au galop pour édifier chacun sur leur "sainteté"…

C’est un « business model ». Mais les organisations où les gourous montent au cocotier sans avoir la culotte propre ont du souci à se faire à l’avenir. L’information croisée, collaborative, accessible et gratuite du Web2.0 fait reculer l’efficacité de ces mises en scènes éblouissantes qui contredisent les pratiques sociales affligeantes de ces organisations. Et cette prise de conscience est  inexorable, irréversible, progressive. Les marchands de chanson spirituelle, si pressés de développer leurs organisations, ont encore de beaux jours devant eux. Mais pour le futur, leur cas est déjà "réglé" : l’histoire laissera dans son sillage leurs artefacts, comme des babioles kitsch qui n'intéresseront que des collectionneurs de curiosités et des amateurs d'insolite. Il faut bien voir, qu'après un démarrage en fanfare dans les années 70 et 80, le pari d'imposer en Occident le tantrisme bouddhique comme la nouvelle culture spirituelle de masse a échoué. Ce "style de vie" subsiste aux marges, mais son engouement collectif a passé comme une mode fugitive, une ondée éphémère. Car comme l’écrit bien mieux que moi le prix Nobel de littérature V.S. Naipaul (cité en 2002 par l’hebdomadaire Newsweek) au sujet de la quête humaine du bonheur : « l’idée de l’individu, de la responsabilité, du choix, de la vie intellectuelle, de la vocation, de la perfectibilité et de l’accomplissement : c’est une idée humaine immense. Elle ne peut pas être réduite à un système fixe. Elle ne peut pas générer du fanatisme. Mais on sait qu’elle existe et, à cause de cela même, les autres systèmes plus rigides éclatent finalement... »

Voici ma question pour vous : est-il possible pour nos concitoyens de vivre leur spiritualité gratuitement sans avoir à passer par ces officines commerciales ? Pourriez-vous esquisser quelques grandes lignes  ou quelques menus exemples à votre entière convenance, car j’ai vu que vos blogs sur la vie érémitique, ses nourritures, son habitat contemporain, etc. s’étaient étoffés ces tout derniers jours.

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F. Félix : Votre question est très importante. Dans le cadre des traditions religieuses, les dérives mercantiles du néo-bouddhisme sont étonnantes.  Indiquent-elles l’émergence d’un autre bouddhisme, une sorte de spiritualisme utilitaire vendeur de bien-être ?

L’un des principes du consumérisme triomphant est le mépris de la gratuité. Les produits et les services offerts gratuitement n’ont aucune valeur dans notre société. Ce principe fait la fortune de certains psychanalystes mondains et des gourous. Le montant de la somme payée suffit parfois pour accréditer la valeur d’une technique spirituelle. Ce “prix psychologique” est-il plus important que la technique elle-même ?

La mouvance religieuse du début du 21ème siècle ressemble à un bazar de méthodes hétéroclites. De nouvelles professions sont apparues, des psychothérapeutes initiés et des marchands de spiritualité. Leurs produits répondent à des besoins et des angoisses parfaitement identifiés par le marketing religieux. Les catalogues “d’éveil spirituel” proposent des stages et des initiations qui visent à renforcer la puissance physique et psychique pour échapper à la souffrance et vivre heureux.

Le marché de l’euphorie spirituelle est très éloigné des adeptes de la vie simple (ermites laïcs, moines indépendants, maquisards de la mondialisation…). Ces personnes “sans affaires”, selon  une expression du Ch’an, se contentent d’accepter un processus naturel de déconditionnement libérant en quelque sorte l’esprit originel. Les techniques spirituelles payantes ou gratuites, les mantras, les méditations, les postures, les textes religieux sont beaucoup moins importants qu’un mode de vie dénué  d’ambition agressive, de rivalité, d’artifices… Quand l’intuition permet de ressentir l’essence existentielle, j’ai l’impression qu’un autre mode de vie survient spontanément. D’une manière concrète, les besoins ne sont plus les mêmes. Une nouvelle compréhension de l’activité professionnelle peut rendre le travail plus créatif et moins aliénant. Le productivisme et le consumérisme sont rejetés à cause de la destruction de l’environnement et aussi d’une forme d’esclavage salarial. Certains, beaucoup plus lucides que de nombreux religieux et prélats, préconisent dès à présent la “simplicité volontaire”, c’était autrefois l’idéal franciscain.  La charte de la simplicité volontaire est dans “DÉCROISSANCE”, journal de la joie de vivre.  http://www.casseursdepub.net/journal/

Sur le marché du bien-être et de la spiritualité utilitaire, le bouddhisme tibétain sera-t-il obligé de renoncer à ses superstitions afin de mieux  commercialiser ses  méthodes psychothérapeutiques?

Les lamas, animateurs de stages, devront-ils se soumettent à des exigences scientifiques et éthiques et s’inscrivent au registre national des psychothérapeutes ? Cette idée permettrait de responsabiliser le corps enseignant tibétain peu soucieux, jusqu’à présent, de déontologie.  Le vajrayana  risque d’échapper au contrôle des lamas, des thérapeutes occidentaux, membres d’ordres professionnels reconnus par les autorités publiques, utilisent des techniques curatives empruntées au bouddhisme  tibétain : yoga du rêve, exercices respiratoires associés aux yantras (postures corporelles), système de manipulation de l’énergie psychophysiologique, etc.

 Pascal BRUCKNER a écrit :

Si l'on excepte un tout petit nombre d'érudits et de lettrés, ce n'est pas le bouddhisme qui triomphe en Occident, c'est une religion à la carte habillée d'exotisme. Ce n'est même pas une spiritualité, c'est une thérapie, un bouclier contre le stress qui promulgue un credo passe-partout acceptable par le plus grand nombre. Comment une doctrine du renoncement peut-elle séduire une société de l'implication mondaine ? En renonçant au renoncement, en le servant sous forme light digeste pour nos estomacs délicats, nos ego survoltés. On peut alors y piocher comme dans une boîte de chocolats, en prenant les meilleurs, en rejetant les autres. L'essentiel est que l'emballage reste tibétain, zen ou tantrique.

A travers cet engouement pour l'Orient, autre chose se joue peut-être : l'invention d'un syncrétisme inédit, la réconciliation magique des contraires, de la sérénité et de l'inquiétude, de l'attachement et de l'indifférence, du développement personnel et de l'illusion du moi par le biais d'une croyance minimale. Que sera ce néo-bouddhisme? Le complément spirituel d'une mondialisation sans esprit, la religion de la fin des religions? Peut-être. De cette folle étreinte entre l'Est et l'Ouest, contemporaine de l'ère des doctrines faciles, il adviendra quelque chose qui ne ressemblera à rien de connu : surtout pas au bouddhisme authentique, encore trop rigide, trop discipliné, qui sera défiguré, piétiné, victime de son succès. Il en sortira un gigantesque contresens, l'éternelle forme de la nouveauté dans l'Histoire.”

  (“L’euphorie perpétuelle” éditions Grasset.)

Que pensez-vous de ces lignes?

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Marc B. : La page de Brückner sur le bouddhisme extraite de l’essai « l’euphorie perpétuelle » est en effet bien choisie. En quelques paragraphes l’auteur décode en effet quelques enjeux qui étaient passés inaperçus des Occidentaux eux-mêmes. Il montre le contresens d’un bouddhisme survitaminé permettant de mieux surfer encore sur la vague d’une euphorie toujours renouvelée, d’une vie collective comme portée par le mythe d’une croissance irrépressible.

Mais je crois que si Brückner montre bien le contresens du bouddhisme – doctrine du détachement -  associée paradoxalement au « toujours plus » occidental, il ne révèle pas deux dimensions essentielles de sa pratique sociale. Et la raison je crois pour laquelle l’auteur ne montre pas cette réalité est tout simplement qu’il ne la connaît peut-être pas. Ces deux dimensions sont les suivantes :

1) Certaines formes de bouddhisme peuvent être addictives. Loin de doper le citadin, de lui permettre de mieux résoudre ses contradictions, d’aller plus loin dans un style de vie toujours plus confortable, d’être un tigre dans son moteur, le tantrisme bouddhique peut tout simplement constituer une dépendance nouvelle. C'est-à-dire qu’au lieu de permettre de mieux vivre la vie mondaine le tantrisme bouddhique peut, discrètement, de manière furtive, s’imposer progressivement dans l’inconscient et le quotidien de son adepte et finir par les coloniser. C'est-à-dire que contrairement à ce que Brückner semble croire, le bouddhisme comme outil de développement personnel, de renforcement de la psyché, de vitamine de l’esprit, cela ne marche pas forcément. Si notre disciple devient dépendant (d’un gourou, d’une école tantrique, de rituels, de pratiques préliminaires, de séminaires divers, d’un discours formaté, d’une communauté de pairs, de diverses pressions pour faire des donations etc.) sa vie commence à être comme prise de l’intérieur par tous ces nouveaux devoirs, par toute cette dévotion. Bientôt le conjoint, les enfants, puis le travail s’en ressentent. Au final, il arrive que l’adhésion au tantrisme bouddhique prenne tout, et que le disciple se retrouve clos dans un centre de retraite collective, pour trois à sept ans, ayant coupé les ponts avec toute sa vie. Mais c’est son droit le plus strict, et loin de moi de l’en dissuader si cela lui chante.

2) La désillusion, le désenchantement et le désengagement peuvent succéder à l’euphorie, au plaisir de la nouveauté et à l’enthousiasme des débuts. C'est-à-dire que le bouddhisme tantrique par exemple peut être abandonné après une adhésion initiale. L’euphorie n’est pas perpétuelle. Elle a besoin d’objets nouveaux. Or le bouddhisme tantrique s’il fascine au début par sa multiplicité de choses nouvelles, miroitantes, translucides et colorées, reste fondamentalement un univers clos et limité. Il sert d’ailleurs à cela : il remplace l’univers vaste et complexe qui nous est donné, par son mandala de divinités, ses mantras et ses rites. Ses protecteurs sont là pour nous protéger de l’irruption inévitable du monde, du vrai. L’esprit s’en lasse. La maison tantra est petite. Le corps s’en fatigue. Les pratiques répétitives usent les ressources psychosomatiques naturelles disponibles dans le corps. Les sentiments du début s’émoussent. Et comme on était passé, par exemple de la passion New Age au bouddhisme tibétain, on passe à autre chose, une autre mode, un autre support pour notre insatiable curiosité. Il y a le choix : le développement personnel est en plein boom.

C’est bien pour cela que les disciples l’ont senti, et qu’autour de certaines communautés lamaïstes en perte de vitesse, beaucoup essayent de se recycler en vitesse dans la « psychothérapie ». Appauvris et marginalisés, n’ayant pas accumulé d’expérience significative dans leur vie professionnelle suite à leurs années intenses d’engagement dans le bouddhisme de tradition himalayenne, certains parmi les disciples tentent de devenir « psychothérapeutes », quasiment autoproclamés, en appliquant les recettes du tantrisme bouddhique à la relation d’aide. Ils suivent quelques séminaires pompeusement appelés « stages psychothérapeutes » donnés par des eurolamas à la périphérie de communautés tantriques, lisent quelques livres, et lorsqu’on leur demande alors ce qu’ils deviennent ils répondent fièrement qu’ils sont « psychothérapeutes ». Pensons aux naïfs et aux candides qui donneront peut-être de leur argent et de leur confiance à ces « psychothérapeutes dharma » !

Fort opportunément, et à point nommé, la profession de psychothérapeute est en train d’être réglementée (comme le sont déjà celle de médecin  et de psychologue par exemple). En France il faudra un diplôme universitaire reconnu en cinq ans de type master 2 de psychologie clinique pour pouvoir pratiquer. Sinon comme vous le soulignez il faudra au candidat psychothérapeute présenter un dossier de validation d ‘expérience et de titres devant une commission pour prétendre figurer dans le registre national des psychothérapeutes (accessible aussi sur Internet) qui permettra à chacun de vérifier si une offre de service est qualifiée ou non. Quelques exceptions sont prévues : les médecins (en particulier parce qu’ils sont amenés à prescrire parfois les médicaments psychotropes), seront inscrits de plein droit dans le registre, ils pourront pratiquer sans avoir à passer devant la commission.

Donc d'éventuels « psychothérapeutes Dharma » de pacotille pourront être démasqués assez facilement : il suffira de leur demander leur titre universitaire ou de consulter ce registre national conçu pour pouvoir être interrogé région par région. Seuls les plus naïfs et les plus crédules des « patients » se feront piéger. Mais je pense que la réglementation du statut de psychothérapeute assainira considérablement les choses et devrait permettre de limiter la casse que pourraient faire des adeptes formés en quelques stages autour d’une lamaserie, et qui n’auraient pas les compétences requises pour exercer ce métier.

Vous pouvez réagir à ces propos éventuellement, et nous parler un peu plus de la vie d’ermitage, cette vie plus simple que vous évoquiez, telle que vous la concevez et la vivez… Son intérêt est-il dans sa plus grande simplicité par rapport à la vie urbaine ou périurbaine d’aujourd’hui ? Et quid de tous nos contemporains qui vivent en ville (là où il y a du travail et des écoles secondaires pour leurs enfants) : peuvent-ils aussi partager ce bien-être d’une vie érémitique en aménageant leur quotidien ? Leur faut-il faire comme la famille Pagnol : quitter chaque week-end la grande ville pour aller dans les garrigues du « château de ma mère » pour y goûter et y partager une vie meilleure ?

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F. Félix : Avant de répondre à votre question, il n’est pas inutile de rappeler un autre créneau d’insertion sociale de quelques lamas occidentaux  passionnés de littérature. Je pense aux écrivains, à Matthieu RICARD et ses excellents livres, notamment ses deux volumes consacrés au moine tibétain itinérant et ermite convaincu, SHABKAR, le Saint François du Tibet.

SECHEN GOMPA, le monastère de Matthieu RICARD est situé à BODHNATH dans la banlieue de KATHMANDOU. Dans une aile du bâtiment, une petite équipe de moines, sous la houlette du talentueux français, sauvegarde les textes tibétains à l’aide de plusieurs ordinateurs. En juillet 1998, Matthieu RICARD m’avait aimablement confié un texte dzogchen pour me permettre de le photocopier à mon aise. Ce texte est un « terma » réputé, autrement dit un « texte trésor » dissimulé durant des siècles puis retrouvé par un initié prédestiné, un « tertön ». Le travail des moines copistes informatisés de SECHEN GOMPA préserve l’abondante culture tibétaine, mélange de chamanisme magique, de mazdéisme, de tao, d’hindouisme, de bouddhisme et d’autres traditions comme le manichéisme et le ch’an chinois qui survit dans les écoles Bön et Nyingma. Le bric-à-brac des croyances tibétaines continuera  à inspirer des lamas essayistes et romanciers.

La réponse à votre question met en exergue une forme de contestation qui s’apparente à la désobéissance civile de H. THOREAU. Ce philosophe s’était retiré durant deux années dans une cabane, l’ermitage de WALDEN.

La conciliation d’un érémitisme du dimanche et du mode de vie imposé par l’économie « libérale », ce terme est révélateur du cynisme de cette idéologie, me semble impossible. Le détenu d’un goulag sibérien aurait-il réintégré son enfer froid et mortifère après avoir connu le bonheur de vivre libre dans un paradis tropical ? Les sorties bucoliques dominicales, les vacances estivales et hivernales permettent de rallonger ses chaînes mais pas de les cisailler. Les esclaves des temps modernes sont dépossédés du désir de liberté. Un prêtre catholique révolutionnaire, Ivan IILICH avait, dès le début des années 1970, dénoncé les terribles conséquences du productivisme et de la consommation de masse. ILLICH utilise deux expressions lapidaires qui résument la catastrophe actuelle: « La destruction des liens sociaux » ; « la désintégration de l’homme ». L’homme désintégré est un mort vivant. Un zombie sans volonté propre ne peut s’affranchir de sa condition servile.

La scolarité des enfants des mondes concentrationnaires urbains et périurbains est loin de l’idéal de certains pédagogues sincères. Le titre du brûlot de Jean-Paul BRIGHELLI définit clairement l’école urbaine ou rurale : « La fabrique du crétin ». Dix ans avant la parution de « La fabrique du crétin », Raoul VANEIGEM, dans son livre « Avertissement aux écoliers et lycéens », reprochait à l’école sa fonction de dressage des futurs consommateurs. Il écrit : « Après avoir arraché l’écolier à ses pulsions de vie, le système éducatif entreprend de le gaver artificiellement afin de le mener sur le marché du travail, où il continuera à ânonner jusqu’à écoeurement le leitmotiv de ses jeunes années : que le meilleur gagne !

Gagne quoi ? Plus d’intelligence sensible, plus d’affection, plus de sérénité, plus de lucidité sur soi et sur les circonstances, plus de moyens d’agir sur sa propre existence, plus de créativité ? Non, plus d’argent et plus de pouvoir, dans un univers qui a usé l’argent et le pouvoir à force d’être usé par eux. » (« Avertissement aux écoliers et lycéen », R. VANEIGEM, éditions Mille et une nuits, 1995.)

Je reviens à ILLICH, son texte « Une société sans école » n’est pas un plaidoyer en faveur de l’ignorance. Au contraire, il s’agit d’offrir une véritable éducation qui prépare à la vie dans la vie. Chacun aurait durant toute son existence l’occasion de s’instruire et de partager ses connaissances. (« Une société sans école » Ivan ILLICH, éditions du Seuil, 1971.)

Le candidat à la vie érémitique (« érémos » désert en grec) cherche à s’éloigner du capharnaüm urbain populeux, pollué et invivable. Indépendamment, des motivations religieuses, l’ermite est souvent un résistant non violent à la dictature marchande mondiale, grande destructrice de la nature et dévoreuse de vies. Ce totalitarisme économique a réussi le plus extraordinaire asservissement des peuples de l’histoire. L’hégémonisme des marchands est incontrôlable et insatiable. L’activisme effréné qu’il génère est responsable d’une extinction de masse des espèces vivantes. Malgré d’innombrables observations scientifiques alarmistes, les  politiciens n’ont qu’un credo : la croissance par la consommation. Ce sont des irresponsables.

Pendant que la vie est en train de s’éteindre sur terre et dans les océans, les populations  manipulées se passionnent pour des spectacles internationaux puérils habilement orchestrés par les médias. Des milliardaires  en culottes courtes courent après un ballon et le monde entier retient son souffle, les yeux rivés sur les téléviseurs. L’ermite n’a pas de télévision.

Quand l’Abbé du monastère de MENRI me proposa l’ordination, je connaissais l’existence des contre-sociétés spirituelles asiatiques. Quelques années avant, j’avais séjourné quelques jours dans une petite communauté himalayenne d’ermites Kagyüpa, dans la magnifique région de LAHAUL. Un lama partageait son ermitage avec une jeune nonne. Ils m’avaient offert l’hospitalité. Le thé au beurre chauffait sur le poêle placé au milieu de la pièce, les tapis étaient en laine de yak. Il régnait une ambiance intemporelle dans ce petit ermitage de montagne  (Photo de l’ermite).

L’Asie donne la possibilité d’une vie érémitique au sein des contre-sociétés bouddhistes. La Thaïlande est une terre de prédilection pour les moines gyrovagues, ces infatigables pèlerins. Au 9ème siècle, le grand nombre de moines mendiants, exemptés de l’impôt et de la carrière des armes, provoqua la proscription du bouddhisme en Chine, mais les communautés autonomes de moines travailleurs furent épargnées. La vie érémitique n’est pas un refuge pour oisifs. 

L’Inde traditionnelle recommande d’attendre le troisième période de la vie pour devenir ermite. Le quatrième et dernière période est celle des renonçants itinérants. L’existence d’un hindou se divise en deux parties de deux périodes chacune :

la première partie contribue à l’organisation sociale indienne : étudiant (première période) et ensuite père de famille (deuxième période) ;

la seconde partie de la vie de l’hindou est davantage consacrée à l’intériorité. Il devient ermite sédentaire et se retire dans une cabane quand son fils aîné atteint l’âge adulte  (troisième période). La phase ultime, ermite gyrovague (quatrième période), est  difficile mais jamais obligatoire.

Contrairement  à l’hindouisme, le bouddhisme n’est pas une religion. Le Kalama sutta rejette l’autorité des textes sacrés, de la tradition, des gourous …. C’est à partir de ce constat que Stephen BATCHELOR tente de libérer le bouddhisme de ses croyances adventices. Les idées de S. BATCHELOR, ancien moine bouddhiste, sont à prendre en considération  pour définir un projet d’édification du bouddhisme occidental. 

« Une vision bouddhiste agnostique d’une culture de l’éveil bousculera inévitablement les nombreux rôle consacrés au bouddhisme religieux. Elle ne considérera plus que le rôle du bouddhisme soit d’apporter une autorité pseudo-scientifique sur des sujets tels que la cosmologie, la biologie et la conscience, comme ce fut le cas dans les cultures asiatiques préscientifiques. Elle ne considérera pas non plus que son rôle soit d’offrir des garanties réconfortantes d’une meilleure vie après la mort dès lors que l’on vit selon la représentation du monde du karma et de la renaissance. Elle mettra l’accent moins sur la doctrine pessimiste indienne de la dégénérescence du temps que sur la liberté et la responsabilité de créer sur cette terre une société plus éveillée et plus compatissante. En place et lieu d’institutions autoritaires et monolithiques, elle pourrait imaginer un réseau décentralisé de petites communautés autonomes de l’éveil. Et, à la place d’un mouvement religieux mystique, sous l’autorité de leaders autocratiques, elle prévoirait une profonde culture agnostique et séculaire fondée sur l’amitié et mue par la coopération. »  (« Le bouddhisme libéré des croyances » Stephen BATCHELOR.)

Quel coup de balai ! Le karma, la réincarnation, les théories de l’Abhidhamma, les hiérarchies religieuses, S. BATCHELOR fait place nette dans l’espoir d’édifier « un réseau décentralisé de petites communautés autonomes de l’éveil ». Cette idée, magnifiquement utopique, pourrait-elle faire naître la société conviviale, joyeuse et frugale, rêvée par Ivan ILLICH ? Des phalanstères d’irréductibles bouddhistes agnostiques nargueraient la puissance de l’ordre marchand. Cet ordre, qui interdit maintenant aux jardiniers d’utiliser le purin d’ortie gratuit  http://www.kokopelli.asso.fr/actu/new_news.cgi?id_news=77  , pourrait-il tolérer les petites communautés autonomes de néo-ruraux ou  d’ermites bouddhistes, apostats du consumérisme ?

En tant qu’anthropologue, percevez-vous des signes avant-coureurs qui permettraient à Stephen BATCHELOR de réaliser son utopie ? Ou bien, à l’opposé,  décelez-vous les indices de la domination parfaite de l’ordre marchand selon « Le meilleur des mondes » d’Aldous HUXLEY ? Dans ce cas, le bouddhisme serait-il utilisé pour continuer l’entreprise de crétinisation qui débute à l’école ? La presse écrite, qui est sous le contrôle du pouvoir économique,  est  particulièrement complaisante à l’égard du vajrayana tibétain. Les aspects autoritaires de cette doctrine religieuse n’ont pas échappé au couple Trimondi et sont mis en évidence dans vos sites Internet.

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Marc B. : D’abord en un mot : votre réponse, son ton, ses accents sont justifiés. Quand « la maison brûle », on appelle, voire on crie, ce mode de « communication » est adapté sans doute aussi à l’urgence de notre temps. Votre texte se suffit à lui-même, il est explicite.

Maintenant je peux répondre à votre question. Oui, il y a des signes avant coureurs qui évoquent la possibilité pour certains de vivre cette utopie dont vous nous parlez ci-dessus. Ces signes ne sont pas tant dans l’analyse anthropologique/interculturelle que dans l’examen ordinaire des conditions matérielles de ce temps.

Et c’est paradoxal : ce monde hyperindustrialisé, urbanisé, compétitif, en croissance perpétuelle, soumis aux règles du profit et qui épuise la terre, est aussi ce qui peut permettre à des ermites des temps modernes de vivre simplement et aisément leur utopie ! D’abord en les y poussant par une réaction naturelle, et je crois que vous l’avez bien évoqué. Mais aussi en leur fournissant des moyens bon marché et accessibles à toutes les bourses : de bonnes couvertures, des vêtements chauds, de bonnes chaussures, des chaussettes en abondance, une paire de bottes, un bonnet de laine, un réchaud, une vieille caravane à côté de l’ermitage (cf. la photo de votre blog), une bicyclette. Tous ces biens produits aujourd’hui en quantité industrielle ne sont pas trop chers, et l’ermite peut aussi  se les offrir. Cela semble aller de soi, pourtant c’est une des conditions de la vie érémitique, que curieusement la surproduction du consumérisme industriel permet de satisfaire.

Mais il y a mieux. Récemment j’ai été invité à visiter l’ermitage d’un couple allemand. C’est un beau terrain face au Puy de Dôme, une vue à couper le souffle. Monsieur a sa roulotte en bois, Madame sa vieille et grande caravane. Une salle de bain carrelée toute simple avec douche a été aménagée contre la grange. J’ai constaté que la caravane recevait une ligne de téléphone et m’en suis enquis : c’est non seulement le téléphone mais aussi le haut débit internet. Et nos amis ne sont pas coupés du monde lorsqu’ils en ont besoin. Leur ordinateur Macintosh d’occasion leur permet de communiquer à leur guise depuis l’humble caravane perdue dans la nature.

Haut débit, Internet, ordinateur, la liste des outils utiles (je n’ai pas dit indispensables) à l’ermite ne s’arrête pas là : à l’avenir il y aura des panneaux solaires, des éoliennes individuelles, des systèmes de stockage électrique à régulation automatique pour la maison, c'est-à-dire aussi pour l’ermitage. Ils seront, comme tout le reste, produits en quantité industrielle, à bas coût, et deviendront de plus en plus accessibles au pouvoir d’achat de l’ermite, neufs ou d’occasion.

Plus tard on peut le supposer, voire l’espérer, ce sera l’heure des voiturettes propres, comme celles qu’on trouve déjà sous forme de prototypes sur  http://www.moteurnature.com/ . Mais n’anticipons pas.

C’est donc un énorme paradoxe : ce qui paraît à juste titre développement suicidaire mondialisé et aussi ce qui permettra aux ermites des temps modernes de mieux en mieux s’installer et d’envisager une vie autonome, supportable, soutenable, naturelle, significative, interconnectée et communicative. Comment voyez-vous ce paradoxe ?

Mais j’ai une autre question pour vous. Lorsque je me promène ici ou là, à Kuala Lumpur, Taipei, Tokyo ou Séoul, je ne peux m’empêcher de me laisser emporter par le flot de « l’euphorie perpétuelle » dont vous nous avez parlé. Cette foule juvénile et joyeuse, optimiste et courageuse me fait partager ses valeurs sans rien m’en dire : il y a beaucoup d’efforts, beaucoup de travail, beaucoup de don de soi, derrière ces mégalopoles de verre et d’acier. Et cela m’impose le respect pour tous ces gens qui parient ensemble quand même sur un avenir partagé, même s’il est si fragile. Alors vous arrive-t-il vous aussi de trouver que le monde moderne, si imprévoyant de son propre avenir, a sa beauté et sa grandeur, sa dignité et ses valeurs ?  Ses foules sentimentales et sérieuses vous inspirent-elles parfois comme à moi un zeste d’une irrépressible tendresse qui s’impose alors comme l’essentiel de ce qui sera à retenir de ce temps et de ses éphémères conquêtes matérielles ?

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F. Félix : Comme vous, j’ai été sensible à la jeunesse asiatique enthousiaste et laborieuse. En Chine, à CHENGDU dans le SICHUAN, une étudiante s’était passionnée pour le romantisme français. C’était attendrissant et assez flatteur. Dans les mégalopoles d’Asie les traditions et la modernité se côtoient joyeusement. La capacité d’intégration des asiatiques est peut-être porteuse d’un renouveau mondial. J’aimerais croire à l’avènement d’un monde meilleur.

Mais comment oublier AUSCHWITZ ? Le crime contre l’humanité a été froidement planifié par des personnes intelligentes, cultivées et éduquées selon des valeurs chrétiennes. Depuis 1945, les génocides n’ont pas cessé : Cambodge, Yougoslavie, Rwanda… Les guerres, les injustices sociales, la pollution entretiennent un climat apocalyptique. Des millions d’humains attendent leur seigneur de la guerre sainte, le MAHDI des musulmans, le roi de justice des chrétiens, le dixième AVATARA des hindous, KALKIN grand exterminateur de Mlécchä comme son homologue du bouddhisme tantrique, le roi de SHAMBALA. Les livres sacrés des plus grandes religions du monde prophétisent l’instauration de leur théocratie après une hécatombe sans précédent.

D’après le LINGA PURANA (chap.40) :  « Durant la période de crépuscule qui termine le Yugä, le justicier viendra et tuera les méchants. Il sera né de la dynastie de la lune. Son nom est « Guerre » (Samiti). Il errera sur toute la terre avec une vaste armée. Il détruira les Mlécchä (les barbares de l’Occident) par milliers. Il détruira les gens de basse caste qui se sont saisis du pouvoir royal et exterminera les faux philosophes, les criminels et les gens de sang mêlé. Il commencera sa campagne dans sa trente-deuxième année et continuera pendant vingt ans.

Il tuera des millions d’hommes, la terre sera rasée. Les gens s’entre-tueront furieusement. » (Alain DANIELOU « Le destin du monde d’après la tradition shivaïte »)

 Le 11 septembre 2001, J’étais dans un pays musulman. Je parcourais la Malaisie et l’Indonésie (Sumatra et Java).  A plusieurs reprises, des gens de la rue exprimèrent leur contentement au sujet de la destruction des tours jumelles de New York. Sur les marchés on vendait des tee-shirts et des posters à l’effigie de Ben Laden. Le terroriste était souvent représenté sous l’apparence du Mahdi. Ces manifestations d’agressivité, les nombreux attentats qui suivirent et le fanatisme exaltant le « martyr » religieux de jeunes kamikazes doivent-ils nous faire craindre un choc des civilisations ? Le monde du début du 21ème est-il plus belliqueux que religieux ? On l’oublie trop souvent, il existe bien un bellicisme religieux, un prophétisme des guerriers de l’apocalypse. Des bouddhistes, réputés pacifistes,  sont convaincus que le dharma sera rétabli par les forces armées du roi de Shambala, selon les prophéties du Kalachakra tantra. Les prophéties sont souvent exploitées pour manipuler les populations. Les nazis utilisèrent des prophéties obscures qui annonçaient le retour de l’empereur Frédéric Barberousse et l’union de l’Orient et l’Occident après de terribles guerres. L’attaque nazie contre la Russie fut baptisée « plan Barberossa ».

Une critique moins pessimiste serait agréable à lire. Je suis persuadé que votre regard sera plus radieux que le mien.

Votre observation, au sujet de l’usage caritatif de la surproduction de biens, est fondée. Des personnes survivent dans l’exclusion involontaire et apprécient cette surabondance de biens et d’aliments bon marché.

L’exemple alimentaire est significatif, les néo-ruraux, les marginaux écolos, les adeptes de la vie saine évitent d’acheter les aliments industriels. Dès les années 1920, les pionniers de l’alimentation naturelle avaient stigmatisé les méthodes modernes de production des aliments. Des coopératives bio et des réseaux associatifs distribuent les produits naturels. Le mouvement alternatif préconise l’autarcie depuis des décennies. Dans le domaine de l’édition des manuels de l’anti-consommateur, le « Catalogue des ressources », « Les fiches écologiques » de Daniel FARGEAS, par exemple,  enseignent comment fabriquer des poêles, séchoirs solaires, cuisinières à bois, savon, pain, vêtements… Les W.-C. actuels et le gaspillage de l’eau  sont décriés depuis plus de trente ans, les écolos utilisent des toilettes sèches. Toutes les certitudes du confort moderne sont revues et corrigées. Le Système d’Echange Local procède au troc des échanges de biens ou de services sans avoir recours à la monnaie traditionnelle.

Le consumérisme fait penser à un pays de cocagne illusoire. Malgré la profusion de marchandises bon marché, il est souvent plus intéressant de se contenter d’un minimum d’articles utiles et de qualité. Le coût plus élevé des articles de facture artisanale est très relatif si l’on considère leur longévité. Le prix attractif des marchandises jetables participe au gaspillage et à la pollution. Pour autant, il ne s’agit pas de retourner à la société préindustrielle. Actuellement, comme vous l’indiquez, de nombreuses innovations techniques permettent de limiter la pollution et de rendre autonomes en énergie les néo-ruraux, les ruraux et les urbains. La technologie des énergies douces devrait se développer dans l’avenir. Il est plus important de s’équiper de ce type de matériel que de s’encombrer d’appareils électroménagers peu onéreux mais superflus.

La société de consommation ne commercialise pas encore un habitat autonome pour environ cinq cents euros. Les libertaires disent qu’il est possible de faire une construction écologique à ce prix.    http://ecolib.free.fr/page06.html  Les réseaux de solidarité offrent une alternative à la grande distribution afin de répondre aux besoins essentiels. Ils créent des activités indépendantes, un artisanat à temps partiel ou saisonnier. Activités qui demeurent souvent clandestines à causes des charges patronales considérables qu’un néo-artisan libre, peu soucieux de rentabilité et de chiffre d’affaires, ne peut payer.

La vieille caravane de la photo du blog consacré aux joies de l’érémitisme http://bouddhanar-3.blogspot.com/ est une erreur de débutant en autonomie. (La caravane appartenait à l’ancien propriétaire du terrain.) La bio construction est préférable à la récupération de mobile homes ou de caravane :

http://www.lamaisonenpaille.com

Les anachorètes écrivains de la THEBAÏDE (4ème siècle) rédigeaient probablement leurs textes à la lumière des lampes à huile, une sorte de « high tech » de l’époque, bien supérieure aux techniques d’éclairage primitives comme la flamme éphémère d’un bout de bois résineux. Les ermites chrétiens sont des ascètes qui s’efforcent d’acquérir la perfection et la sainteté. Leur école est assez triste car elle préconise les jeûnes, les veilles, les mortifications. L’école buissonnière de l’érémitisme joyeux n’exclut pas les plaisirs et le cartable électronique rempli de quelques objets nomades : lampe solaire et ordinateur portable. Un ami ermite et écrivain accepte volontiers la lampe solaire mais voue l’ordinateur et Internet à la damnation éternelle. Il préfère sa vieille machine à écrire et refuse la possibilité de télécharger gratuitement une bibliothèque entière grâce à Internet. 

Les paradoxes ne manquent pas dans nos sociétés. L’économie de marché permet d’acheter un ordinateur portable à un prix accessible à tous et d’organiser sur Internet la résistance contre le consumérisme. La science allonge la durée de la vie et consent à créer des armes de destruction massive. Il n’est pas inconcevable de mettre un peu de nature dans de belles cités écologiques, conviviales, moins bruyantes et respirables. Malheureusement, les milieux dominants ne se soucient pas de la qualité de vie des masses laborieuses. Le travailleur est moins dupe et n’hésite pas à vilipender ses maîtres et les oligarchies en rêvant d’exode urbain.

A proximité de mon domicile, un centre tibétain a fait construire un énorme temple de béton, sa silhouette enlaidit la nature. La nature est un temple merveilleux. « On apprend, disait Bernard de CLAIRVAUX,  plus de choses dans les bois que dans les livres : les arbres et les rochers vous enseigneront ce qui ne se dit pas ailleurs, et vous verrez par vous-même qu’elle joie descend de ces montagnes. ». L’école de méditation tibétaine n’est guère sensible aux problèmes environnementaux. Les lamas en dépit de leurs savantes techniques spirituelles, qui prétendent ouvrir un troisième œil extralucide, ont fait installer un chauffage au fuel dans leur blockhaus sacré. Les méandres du lamaïsme sont déconcertants. 

Le retour de bons sauvages, coureurs des bois, est une belle utopie nomade découverte grâce à Internet :

« La Famille Rainbow est un mouvement utopique idéaliste avec la vision d’un monde guidé par l’Amour et la coopération, sans violence ni compétition. C’est la vision égalitaire d’un monde sans dirigeants, sans oppresseurs ni peuples opprimés. La Famille est décentralisée avec des Rassemblements et des événements dans le monde entier. Il n’y a pas d’organisation centrale qui puisse être subvertie ou détruite. C’est un mouvement et non une organisation. Sa force réside dans les individus qui font les Rassemblements. (...) Les Rassemblements européens célèbrent la diversité culturelle et se moquent des frontières. »

http://frenchrainbow.free.fr/idees/textes/people.html

Les quelques lignes ci-dessus exorcisent les sinistres eschatologies religieuses. Les escapades libertaires du mouvement Rainbow sont séduisantes. Le mode de vie érémitique sédentaire et tranquille paraît bien pantouflard à côté des chemineaux de ce mouvement. Connaissez-vous cette utopie nomade qui remonte aux années 70 ? 

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Marc B. : De vous savoir en recherche et en exploration me réjouit. Celui qui ne cherche pas ne se trompe qu’une seule fois, et c’est une bien maigre consolation. J’ai aussi souri en lisant, constatant qu’ici et là nous avons des regards bien distincts sur les choses, et c’est tant mieux.

Ah ! La maison en paille ! 

Je craindrai que, comme les premières générations de maisons en bois, ces maisons en paille ne soient trop chaudes l’été pour être d’un habitat agréable. Les premiers propriétaires de maisons en bois l’ont découvert à leur dépend : la canicule y est plus insupportable qu’ailleurs, et il a fallu attendre des maisons mieux conçues, doublement isolées pour l’hiver et pour l’été, plus coûteuses donc, pour commencer à régler ce problème.


Quand au groupe Rainbow, Il semble un mouvement assez hétérogène, connu aux Etats-Unis pour sa réputation controversée, comme le suggère ce forum de discussion en anglais : http://www.factnet.org/discus/messages/3/279.html?1143751934

Une très importance consommation d’alcool semble se produire dans la partie « A camp » des festivals. Les soins psychiatriques ne sont pas encouragés, ni assurés, pour les personnes en état de décompensation psychotique. L’hygiène et l’asepsie peuvent faire défaut lors de ces mêmes festivals. Tout cela m’incite à la plus grande réserve quant à ce mouvement qui finira à mon sens tôt ou tard par figurer dans le rapport annuel de la MIVILUDES. Il suffira d’un premier incident, qui semble hélas inévitable. Je ne comprends pas très bien que vous puissiez être tenté par cette étrange « utopie » un tantinet régressive qui de tout évidence commence à être un peu défraîchie, pouvez-vous m’en dire plus ?

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F. Félix : Les flâneries sur Internet sont parfois étonnantes. Le retour de la paille comme matériau de construction,  les toilettes sèches, la vie tribale de sauvageons attardés sont  probablement révélateurs d’une forme de contestation de l’ordre social trop artificiel, trop aseptisé.  Récemment,  j’ai accompagné une jeune montpelliéraine à la communauté de l’Arche de La Borie Noble fondée par Lanza del Vasto. L’odeur de l’étable a enchanté la jeune femme. C’est après la deuxième guerre mondiale que l’exode rural a profondément transformé la société française. Toutefois l’urbanisation massive n’a pas supprimé le caractère ancestral des français, peuple de cultivateurs et d’éleveurs. Les effluves bovines ont-elles le pouvoir de réveiller l’atavisme paysan de certaines personnes ?

Il arrive que des néo-ruraux  se lancent dans des aventures champêtres assez surprenantes. Dans le Languedoc des originaux vivent dans une autre dimension, comme ce contemplatif de cinquante cinq ans qui demeure dans une yourte mongole au milieu de la garrigue depuis quatre ans. Un panneau solaire lui procure assez d’énergie électrique pour son éclairage. Un autre, autrefois artiste renommé dans son pays, a élu domicile dans un hangar agricole inconfortable. Sa compagne, professeur à Montpellier, le rejoint chaque week-end pour partager sa passion des plantes tropicales.

Comme vous,  j’avais formulé de nombreuses questions sur les constructions en paille.  Les défenseurs de la bio-construction ont des arguments imparables que je ne peux vous détailler. Cependant, je pense qu’il est préférable de construire une ossature en bois avant d’utiliser la paille. Ce colombage apparent permet un remplissage avec de la terre liée à la paille. C’est le torchis des vieilles maisons à colombage qui datent parfois de plusieurs siècles. On peut aussi fixer des lattes de bois pour qu’un enduit protège l’ensemble de la structure des intempéries. 

Des dérapages du mouvement  rainbow sont arrivés dans ma boîte aux lettres et corroborent vos réserves. C’est dommage, je croyais que les adeptes de cette utopie respectaient les orientations des pères fondateurs, selon les textes qui se trouvent dans le site du mouvement.

Ce qui me séduit dans toutes ces expériences c’est la pluralité des modes de vie qui s’oppose à la pensée unique. Accordons nous le droit de passer de l’état de sédentaire besogneux à celui de nomade insouciant, et de revenir travailler dans une fascinante mégalopole d’Asie pour ensuite mieux apprécier le silence d’un ermitage himalayen. L’écrivain voyageur Philippe FREY fait rêver avec ses méharées en compagnie de chameliers nomades du Sahara, les derniers hommes libres du désert.  Après des mois de vagabondage inconfortable, le retour à la vie sédentaire est bien agréable.

En ce moment, voyageur immobile devant mon ordinateur, je navigue sur Internet et le lamaïsme m’a réservé une nouvelle surprise.

Une relation, femme réaliste qui avait administré un ranch en Amérique du Sud, est entrée dans la petite communauté de Joël LABRUYERE située en Normandie. Internet m’a permis de mieux connaître le maître à penser de la dame de la pampa.

Joël LABRUYERE lutte contre une nouvelle inquisition qui persécute les mouvements spirituels. Il est l’auteur de « L’état inquisiteur » aux éditions des 3 monts. Président d’une association de défense des individus victimes de discrimination en raison de leurs choix spirituels : l’OMNIUM des libertés individuels http://www.chez.com/omnium/index.html Joël LABRUYERE, qui n’hésite pas à se faire l’avocat des scientologues, accuse les lamas tibétains de participer à un plan mondial de contrôle mental :

"Pour découvrir ce qu'est le Tibet et le Lamaïsme en se risquant au-delà des "aventures d'une parisienne à Lhassa " ou de "Tintin chez le Yéti", ni se laisser impressionner par les prosternations d'intellectuels convertis, nous avons interrogé un tibétain de vieille souche. Un oriental qui accepte de se défaire un moment de son sourire immuable pour parler sincèrement de choses interdites, voilà qui est assez rare pour être consigné. Monsieur BHODYOUL compte parmi ses ancêtres des bouddhistes de la confrérie des Lohans aussi bien que des lamas Karmapa à bonnets rouges et des Gelugpa du lamaïsme officiel (bonnets jaunes). II n'est donc pas sectaire. Fin lettré et esprit libre. Il connaît l'histoire et les chinoiseries de la politique asiatique. Mais le fait le plus précieux c'est qu'il a des connaissances très précises sur la magie tibétaine sans laquelle les rêves du Tibet n'ensorcelleraient pas l'Occident."

[...]

www.conspiration.cc/sujets/religion/conte_fee_tibet_labruyere.html 

Naviguer sur le WEB peut donner la nausée, le mal de mer. C’est la première fois que l’idée d’une panne de mon ordinateur me réjouit.

Il est vrai que des lamas sont coupables de malversations, d’obscurantisme, d’immoralité… Mais croyez-vous que l’on peut associer ces voyous himalayens à un complot luciférien international ? Je doute des capacités médiumniques des lamas. (Je doute aussi de l’existence de Lucifer.) Lorsque que je suis arrivé au monastère de MENRI, en Inde, mon apparence était assez minable. Sous mes guenilles de pèlerin, je dissimulais une petite fortune (dollars et chèques de voyage). L’Abbé de MENRI, grand hiérophante et maître des arcanes tantriques du Tibet, me voyant si misérable m’avait solennellement notifié qu’il ne pouvait pas pourvoir à mes besoins. J’en ris encore.

Comment pouvez-vous expliquer cette paranoïa, cette tempête sur le Web qui transforme les lamas en suppôts de Satan, à côté d’eux les scientologues seraient des enfants de cœur ? [...] Le 13ème Dalaï-lama THUMPTEN GYATSO, mort en 1933, avait fait traduire en tibétain le livre de HITLER « Mein Kampf ». HEINRICH HARRER, ami et confident de l’actuel Dalaï-lama, était en réalité un SS en mission au Tibet. Des tibétains combattaient dans les rangs des nazis sous l’uniforme de l’ordre noir SS. [...]

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Marc B. : [...]  En réalité, ni vous ni moi ne sommes hostiles, et encore moins « contre » le lamaïsme. Ce serait une forme de discrimination religieuse, particulièrement odieuse donc, et l’expression d’œillères. Mais, comme vous l’écrivez dans votre message et sur vos blogs, nous avons vu et constaté certaines dérives actuelles, commises au nom de cet engouement, et avons choisi de le faire savoir afin que les personnes puissent mieux s’informer et se préserver.

En même temps il y a de bonnes choses vécues ou accomplies au nom du lamaïsme, j’ai personnellement passé une année délicieuse au service de ce vieux lama tibétain que j’ai évoqué dans mes textes. C’était un homme épatant, mais aussi modeste, amical, courtois, sensible et humain, qui exprimait une haute forme de respect pour chacun, y compris les plus humbles de ses visiteurs. Le temps qui a passé depuis sa mort, dix ans bientôt, m’a confirmé dans cette appréciation.

Quand il y a dérapage et que nous le découvrons : nous le signalons, quand la ligne jaune de la loi ou de l’éthique est franchie et que cela vient à notre connaissance : nous l’écrivons. Mais cela ne me donne personnellement aucun désir d’émettre un jugement de valeur général ou un stéréotype à ce sujet.

J’ai lu avec intérêt et non sans une certaine curiosité la page dont vous nous donnez le lien : www.conspiration.cc/sujets/religion/conte_fee_tibet_labruyere.html 

C’est un étonnant mélange d’intuitions brillantes, d’une grande culture historique et il faut bien le dire de spéculations échevelées ! Cet ésotérisme permet de prédire tout et son contraire, d’imaginer une trame aux phénomènes historiques, de donner du sens aux confrontations culturelles. Le problème est que nous n’avons aucun élément de validation ou d’invalidation mis à disposition. Ce que nous dit la personne interviewée est indécidable. Tout au plus nous pouvons y croire, y adhérer (ce n’est pas mon cas) ou non.

L’approche scientifique empirique, ou au moins l’observation, ont le mérite de nous donner des éléments pour valider ou invalider des hypothèses. C’est grâce à cela que, collectivement, on peut envisager construire un progrès scientifique, une évolution technologique voire même des avancées sociales : en accumulant l’expérience et en la partageant. Mais la plongée dans l’ésotérisme, la spéculation, l’interprétation totalement subjective ne le permettent pas, sauf exception, et je ne peux ainsi y souscrire. Néanmoins, j’ai lu avec intérêt cette interview qui a pour mérite peut-être de pouvoir stimuler ensuite la réflexion personnelle, d’évoquer d’autres possibilités interprétatives. Mon sentiment est que cette « thèse du complot » contient un mélange de vrai et de choses imaginaires, sans que je puisse me prononcer sur la valeur ou l’intérêt de cet imaginaire faute d’éléments de validation.

Mon impression est en revanche plus assurée sur le terrain suivant : avec la possibilité des échanges humains et de la communication globale en temps réel (téléphonie, fax, Internet, Web 2.0) les courbes d’apprentissage vont connaître un raccourcissement : il faudra moins de temps pour résoudre un certains nombre de questions ou de problèmes, qu’ils soient d’ordre socioculturels, philosophiques, scientifiques et surtout technologiques. En échangeant les documents, en croisant les expériences, en faisant mûrir plus vite les prises de conscience, en accédant aux sources de l’information rapidement, il semble clair que ce que qui paraissait obscur ou insurmontable par le passé pourra plus tôt trouver des solutions. Ainsi même de grands défis, comme la révolution énergétique, peuvent s’envisager à l’aune de cette vitesse d’apprentissage qui est désormais plus grande. Passer des hydrocarbures à l’après pétrole sera peut-être rendu possible parce que nous avons désormais les moyens d’échanger et de communiquer aisément les expériences, les projets, les réalisations. Ce n’est qu’un exemple d’actualité, et l’avenir dira si c’est vrai ou non.

Il y a aussi un autre effet qui peut être bienfaisant ou inquiétant selon les cas, c’est celui de l’échelle ("scale"). Un mot prononcé par le pape en Allemagne peut allumer le feu à l’autre bout du monde. C’est l’aspect inquiétant de ce monde interconnecté. Mais, en revanche, cette économie d’échelle remarquable fédère en réseaux collaboratifs – littéralement - des centaines de millions de personnes avec le Web 2.0. Elle permet aussi des conquêtes et des réalisations rapides et convaincantes. Je consultais ce matin Google vidéo et les cours complets gratuitement mis à disposition par l’université de Californie à Berkeley ( http://video.google.com/ucberkeley.html ). Dans un de ces cours, le SIMS 141, consacré aux moteurs de recherche, l’enseignante avait invité Sergei Brin, le co-fondateur de Google (http://video.google.com/videoplay?docid=7137075178977335350&q=owner%3Aucberkeley+is141 ). Celui-ci a introduit la séance de questions/réponses avec les étudiants par un intéressant propos liminaire. Il a indiqué qu’il n’avait pas vraiment cru que l’initiative de Wikipedia de créer une vaste encyclopédie collaborative et gratuite sur Internet, nourrie et éditée par les internautes eux-mêmes, serait possible, ni qu'elle pourrait aboutir. Mais il a ensuite constaté que ce pari a bien été gagné : Wikipedia est bel et bien devenue une source relativement fiable et diversifiée d’information encyclopédique. Pour Sergei Brin, c’est l’effet d’échelle qui a permis cela : c’est parce que le nombre des internautes – et donc aussi de contributeurs à l’encyclopédie compris dans ce nombre - est très élevé que la possibilité de réussir une gageure comme celle-ci est devenue possible.

Comme je vous le disais dans un billet  précédent, je crois que les gourous ambigus et les promoteurs d’idées contestables ont du souci à se faire. Dans un sens, et en apparence, Internet et les communications globales leur donnent des outils pour convaincre et rallier des supporters. Mais c’est sans compter sur l’effet d’échelle : plus de 500 millions d’ordinateurs sont reliés à Internet, un milliard d’êtres humains, peut-être, qui utilisent ainsi le Web, vont peser attentivement et parfois activement à leur tour sur les images qu’on voudrait leur imposer. Ce progrès a accéléré, il va continuer.

Si les organisations en repli communautaire sont si crispées aujourd’hui, c’est aussi parce que l’ouverture formidable de notre champ de connaissances, permise en particulier par l’Internet collaboratif, va contribuer à exposer leurs mécanismes, permettre d'informer sur leurs dérives, neutraliser l’habileté de leurs discours, voire prévenir certains de leurs stratagèmes.

La nervosité de certains de leurs cadres ou de leurs sympathisants ne s’explique pas autrement : l’avenir  interconnecté, informé et attentif du Web 2.0 va exposer leurs contradictions, et inévitablement diminuer leur influence, sinon "mettre sur la paille" leur business, peu ou prou, en informant chacun sur l’envers des décors… On peut comprendre qu’ils protestent véhémentement contre tout cela : contre les sites critiques comme prevensectes, ou contre les rapports téléchargeables de la MIVILUDES… Mais qu'ils poussent des cris d'orfraie ne changera rien… Les faits sont là : désormais un seul clic de souris peut suffire à dissiper le plus puissant des sortilèges…

Il suffit parfois seulement de taper une requête dans la petite boîte de recherche de Google pour découvrir le pot aux roses :  clic-clac, faites envoi, le Web collaboratif fait le reste…

Mais ceci est une provocation à la réflexion, qu’en pensez-vous ?

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F. Félix : [à suivre…]

 


Fictions spéculatives par Marc Bosche, copyright  28 mars 2006. Textes sous licence Creative Commons (copie autorisée pour usage non commercial). L'éditeur ne peut assumer aucune responsabilité éditoriale pour les liens externes proposés, ne connaissant pas nécessairement les arrières plans et les contextes des sites vers lesquels ces liens pointent depuis la présente page. Le fait de citer ces sources externes ne signifie pas que l'éditeur soit en accord avec toutes les opinions exprimées par ces sites externes vers lesquels des liens pointent.