Protecteurs courroucés
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"Gardiens" ou "Protecteurs" courroucés du bouddhisme tibétain

par Marc Bosche


Mahakala Bernatchen, un des principaux protecteurs courroucés du panthéon traditionnel du tantrisme bouddhique

 

Même si elles sont des symboles profonds par ailleurs, j'ai souvent l'impression que les images du panthéon tantrique ont au moins quelque chose en commun avec leurs avatars plus modernes de la BD américaine : les Iceman, Silver surfer, Batman et autres gentils et méchants super héros. Ces images-là ont été proposées à des enfants et des préadolescents en quête d'identité et de confiance en soi, craintifs face à un monde d'adultes qui les impressionne. Peut-être la situation des tantrikas aujourd'hui n'est pas totalement différente, avec une société technologique, compétitive et complexe qui tend à les rejeter vers les marges. Alors pour ne pas se sentir trop petits et vulnérables sortent-ils (au sens figuré) leur Yamantaka de sa housse, ou leur Mahakala de sa naphtaline et s'offrent-ils un "jeu de rôle" tantrique, comme d'autres se rassurent en s'identifiant avec le personnage fragile qui peut devenir Spiderman en un tour de passe-passe, ou avec quelque super héros de jeu vidéo qui fait quotidiennement des prouesses sur son écran de XBox 360 ?

Non, ce n'est pas ainsi, ce n'est pas si simple. D'abord il y a de nombreuses divinités paisibles dans le tantrisme bouddhique, souvent de couleur blanche, comme Tchenrezigs (Avalokitésvara). Ces divinités ne posent pas particulièrement de question délicate quant au sens de leur pratique qui est, semble-t-il, d'inviter à l'apaisement. Il existe aussi des divinités d'autres couleurs ou d'autres expressions qui représentent la transformation des énergies plus passionnelles au cours du processus de méditation. Mais loin de nous l'idée de jeter la moindre ombre sur ces pratiques qui peuvent tout à fait se justifier en écoutant attentivement ce que les pratiquants eux mêmes ont à en dire.

Les questions se posent plutôt pour les protecteurs courroucés, qui peuvent être, par exemple, représentés de couleur noire et entourés de flammes, et qui constituent généralement le troisième refuge des tantrikas bouddhistes. Alors que dans les autres véhicules du bouddhisme on prend refuge dans le bouddha, son enseignement et sa communauté spirituelle, dans le vajrayana ou tantrisme bouddhique le refuge peut s'accomplir dans le lama, la divinité de méditation (yidam) et le gardien ou protecteur courroucé, le Dharmapala.

Nous pensons que si des interrogations subsistent sur la manière qu'ont les disciples les plus investis d'envisager les pratiques du tantrisme bouddhique, ces questions doivent porter surtout sur ce troisième aspect particulier.

Sur le blog d'Arnagala nous avons trouvé ce bref extrait qui suit, et qui porte sur la problématique des "protecteurs courroucés", appelés ici Gardiens, et des ombres possibles à leur pratique :

"A la retraite d'Orléans, en 1994, Namkhai Norbu nous parla longuement des "Gardiens". Ce sont des Bouddhas censés protéger les pratiquants. Mais s'adresser à eux est, pour diverses raisons, réputé être une tache dangereuse. Les pratiques qui leur sont consacrées sont donc longues et complexes. Après plusieurs années de réflexion sur la question, j'en vins à la conclusion que ces choses-là n'étaient pas pour moi. Certes, je sens la force des rituels, et j'apprécie de m'y plonger, mais cela reste une mise en scène symbolique, plus encore en ce qui concerne les Gardiens, les esprits et les rituels "violents" ou magiques en général. Surtout, cela me touche infiniment moins que les textes Dzogchen. Je décidais donc de ne garder qu'eux et, par respect pour Namkhai Norbu, qui nous demandais de croire que ces gardiens n'étaient pas QUE des personnifications mais aussi des personnes bien réelles, je cessais d'aller à ses retraites. "
(C’est nous qui soulignons.)

                                                                                                                                             

 représentation de Mahakala

Alors quid de ces pratiques des protecteurs courroucés, appelés aussi gardiens (Dharmapala) ? Sont-elles inoffensives, ou peuvent-elles être "instrumentalisées" à d'autres fins que celles officielles de la "transmutation" et la "purification" des émotions négatives au cours de la méditation ?

Tout dépend des praticiens de ces images. Nous pensons que la plupart pratiquent avec bonne foi et dans une orientation bienveillante, nous n’avons d’ailleurs aucune raison de présupposer qu’il en soit autrement. Nous nous intéresserons donc ici à une marge très minoritaire de ces pratiques, celles accomplies par des personnes qui n'auraient pas un parfait équilibre psychologique et qui ont été décrites dans la page "perversion du lien". Nous avons imaginé que ces pratiques pourraient être  utilisées par ces quelques personnes peu équilibrées au plan psychologique décrites précédemment comme violentes, ou violentes perverses, ou encore perverses narcissiques (voir la page Web du site consacrée à cette question). On a vu que selon les estimations disponibles environ 3% de la population est sujette à ce type de trouble du comportement, répartis à peu près à part égale entre hommes et femmes. En revanche il est impossible de savoir si ce pourcentage sera le même au sein du milieu du tantrisme bouddhique, en l’absence d’études sur cette population. La prévalence de ces comportements pathologiques pourrait être plus faible compte tenu de l’idéal bouddhiste de pacification des émotions perturbatrices. Mais elle pourrait aussi être plus forte, compte tenu du fait que les pratiques courroucées pourraient attirer particulièrement des sujets désireux de trouver un exutoire discret et socialement désirable à leurs pulsions. On le voit, il est bien difficile de déterminer une hypothèse raisonnable pour apprécier précisément la perversion du lien au sein des populations du tantrisme bouddhique.

Mais il y a une autre question à résoudre ici : la raison, encore moins la science n'admettent la moindre efficacité à ce type de visualisation de soi (auto visualisation), ou en face de soi, de personnages effrayants issus du panthéon du tantrisme bouddhique. Comme notre raison est ici -en quelque sorte - inopérante, nous  proposons sur la présente page Web une hypothétique incursion dans l'imaginaire ombrageux de ces auto visualisations.

Il s'agit ici clairement d'un texte spéculatif (comprendre : de fiction spéculative). Nous décrivons ici des hypothèses librement. Et nous demandons à tous les pratiquants stables, équilibrés, bienveillants et sincères de ces pratiques, soit une écrasante majorité, de bien vouloir par avance nous excuser de cet  imaginaire qui ne les concerne pas, mais qui désigne ici de rares incidents critiques éventuels, et leurs dérapages hypothétiques, puisque rien n'est donné à voir dans ce domaine des visualisations méditatives du tantrisme bouddhique.

Merci de lire ce qui suit sur cette page Web à la lumière de ces précautions.

                                                                                                                                               

Fiction ombrageuse

Quelle population serait directement concernée ? Ces questions concernent surtout peut-être les personnes qui ont beaucoup donné à ces pratiques des protecteurs courroucés, celles qui ont coupé sous leurs pieds l'herbe de leurs relations humaines antérieures suite à de longues retraites closes en groupe, qui ont renoncé à une sexualité assumée dans le cadre de vœux de chasteté prolongés, qui n’ont plus accès au monde du travail, et dont les projets personnels en société se sont délités au fil des ans dans l’environnement par exemple d’une lamaserie. C'est à dire qu’il n’y a qu’une très petite population concernée, elle pourrait par exemple être constituée en particulier de ces personnes qui se retrouvent comme coupées du monde dans lequel elles vivent à l'issue de 7 années de retraites closes, avec comme seul bagage résiduel ces auto visualisations. Ces 7 années de retraite collective sont composées en réalité de deux retraites successives de trois années et trois mois. La première des retraites collective comporte l’étude et la pratique quotidienne (pendant une heure et quart par jour) du rituel des protecteurs courroucés. Cette pratique de Mahakala sera approfondie en deuxième retraite où le protecteur Mahakala deviendra en réalité la divinité tutélaire des yogis pour une année de pratique intensive, quatre sessions de trois heures par jour. De même il faut rappeler ici que la question posée ne concerne parmi eux qu'une minorité de ces tantrikas offerts aux auto visualisations de protecteurs courroucés. Et peut-être un très faible pourcentage de personnalités ayant des tendances de violence perverse tentent vraiment de devenir des prédateurs indétectables de l'image subtile et de l'énergie des autres au travers de ces pratiques. Nous avons vu que le taux de prévalence de ces désordres serait d’environ 3% dans la population en général. Sur une population cumulée au fil des ans de cent drouplas issus de la deuxième retraite, seulement quelques-uns tout au plus pourraient alors être sujets à ces troubles du comportement.

Quel serait alors le mode opératoire de ces déviances comportementales ? En voici une esquisse hypothétique : au lieu de commettre des crimes, des abus ou des viols, ils s'assoient dans leur chambre de yogi, et visualisent ces passages à l'acte sur les autres avec une extrême intensité et un détail méticuleux en se mettant en scène de manière dynamique avec la forme et les attributs du Dharmapala courroucé. Ces divinités himalayennes sont pourvues généralement d'armes tranchantes, de couperets ou de poignards, mais aussi de longues griffes et de dents immenses. Ces attributs au lieu de rester des images symboliques, vides de réalité, de métaphores de la compassion comme pour la majorité des yogis deviennent pour le violent pervers des armes visualisées et à destination tournées vers les victimes qui sont simplement visualisées. Flamboyants de colère, ou de noire passion, les protecteurs courroucés tiennent un bol rempli de chair ou de sang, et arborent fièrement autour du cou des têtes humaines fraîchement tranchées. Pour la majorité des yogis cela symbolise la transmutation  des agrégats au cours de la méditation, mais pour le violent pervers cela peut être le substrat d’un scénario de victimisation d’un tiers, victimisation avec des atteintes visualisées à l’intégrité de son corps et de sa vie. Ce type de pratique ne tentera personne qui a des tendances équilibrées, c'est-à-dire la majorité des pratiquants qui sont très conscients de ce type de dérapages. Mais ce type de jeu de rôle macabre peut éventuellement devenir une véritable addiction pour les rares personnalités violentes dont le lien affectif et social est perverti.

Dans certaines circonstances conflictuelles ce type de violence visualisée peut aussi à des degrés divers, et de manière heureusement temporaire, toucher des groupes, dans une atmosphère de clôture, d’émulation et de fièvre religieuse,  voire de crainte pour l’avenir communautaire. Se pose ainsi la question des pratiques rituelles collectives sur commande en période de crise intercommunautaire. A ce qu’on en lit elles ne sont pas toujours très reluisantes lorsqu'il s'agit de guerres internes entre factions (conflit des karmapas par exemple, ou conflits entre branches Guelugpa) ou d'enjeux sociopolitiques... Je me souviens ainsi de ce vieux rinpoché malade lors de sa 77ème année, il avait donné en guise d'explication : "il y a eu des souhaits négatifs". Nous étions en plein coeur de la bataille des karmapas. Le challenger du karmapa officiellement reconnu, challenger que soutenait indirectement le vieux rinpoché, venait de recevoir quelques temps auparavant des jets de briques à New Delhi de la part de moines issus de l'autre faction. Rien n'allait plus entre les deux factions, et selon cette formule lapidaire : "il y a eu des souhaits négatifs", le vieux lama sous-entendait peut-être que ses soucis de santé avait quelque chose à voir avec les rituels courroucés et les pratiques de groupes issus de la faction adverse. C'est en tout état de cause ainsi que ses disciples l'ont interprété. Personnellement je découvrais, horrifié, que mes camarades pouvaient même imaginer ces aberrations au sein d'un monastère bouddhiste.

Discuter de ce thème des auto visualisations de protecteurs courroucés est sensible et parfois tabou dans les communautés du tantrisme bouddhique. Il pose en effet les questions sur le tantrisme à leur extrême. C'est ce qu'on appelle en sociologie la méthode des incidents critiques : on regarde ce qui ne va pas dans une organisation pour la comprendre et l'analyser. Et effectivement cela ne veut pas dire que rien ne va, ou que tout va mal.
 

                                                                                                                           

 

Existe-t-il des visualisations indiscrètes voire intrusives ?

De la même manière que les parents ne prendront pas le risque d'exposer leur enfant à un pédophile, même s'il y a moins d'une chance sur cent de faire cette triste rencontre au bord d’une route, le principe de prudence les incitera à éviter de prendre le moindre risque avec des groupes tantriques aux effectifs parfois importants réunis dans un même lieu. Car si cinquante, cent personnes ou davantage habitent là, ou sont réunies pour un évènement exceptionnel, les probabilités de croiser le chemin d'un violent pervers augmentent pour devenir significatives. Et le pervers narcissique, en manque d'affection et doté de tendances internalisées par sa pratique tantrique ciblera de préférence les sujets jeunes, à l'aspect agréable, au contact facile, à l'énergie disponible, c'est à dire plus probablement des enfants, des adolescents, des jeunes gens ou des jeunes filles.
Ces personnes naïves répondront volontiers au sourire qui leur est adressé, croyant à l'apparence vertueuse que confère une robe qui évoque le lamaïsme, ou le prestige de quelque école initiatique, sans se douter qu'elles deviendront les jouets non consentants, bien involontaires, de la pratique tantrique unilatérale de leur discret prédateur le soir-même dans la solitude de sa chambre. Le tantrika en mal de satisfactions se visualisera par exemple en yabyum (union sexuelle) avec la personne rencontrée pourtant si innocemment, quand il ne la soumettra pas à ses caprices de psychopathe ou de pervers accomplis sous la forme d'images en mouvement courroucées et violentes avec la visualisation explicite des coups de couperets, de griffes, de dents ou de lance. Ces images dynamiques adoptent le protecteur courroucé comme avatar pour déculpabiliser leur auteur au sein de la pratique bouddhiste, lever les inhibitions, et donner au yogi violent libre cours à ses fantasmes retenus dans sa vie de renoncement et d’ascèse. Les 7 années de pratique en ermitage collectif donneraient, paraît-il, à ce type d'auto visualisations une plus grande clarté et une précision accrue, l'esprit s'étant longuement entraîné à ces exercices.
Ces pratiques ne sont pas supposées être détournées sur ces voies erronées, et sans doute le sont-elles en effet très rarement. Mais que le yogi est bien le seul à en juger : aucune police, aucune justice ne viendra lui en faire reproche, et ces actes purement mentaux ou abstraits ne sont pas considérés comme des infractions, des délits ou encore moins des crimes. A l'extérieur rien n'arrive, rien ne se voit, il ne se passe rien de tangible. Cette liberté totale, cette absence de sanction de la part de la société, peuvent donc tenter certains, heureusement sans doute fort rares, dans cette regrettable direction...
Dans cet exemple je n'ai bien entendu pas la prétention d'épuiser le sujet, mais de faire entrevoir ce type de phénomène, même si nous ne disposons pas d’un vocabulaire adapté.

 

                                                                                                                                                           

Les objections

Je ne connais pas la nuisance subjective et encore moins objective que pourraient représenter ces pratiques erronées pour leurs victimes. Selon la raison ordinaire, il ne devrait rien se passer pour celui qui subit de type de visualisation, puisqu’il ne s’agit que d’images. Il m’a de plus été objecté que « la karma mûrit et rétribue sévèrement les adeptes aux pratiques erronées ». Personnellement je ne suis pas certain que cette sorte de justice immanente (karma) punisse toujours les vilains ! Ce serait une bonne nouvelle, et je veux croire au Père Noël. Pourquoi pas, en effet, une autorégulation au sein du système tantrique lui-même. Excellente idée, mais un peu idéaliste.

Les observations et imaginations précédentes viennent aussi de discussions que j'ai eues avec des personnes qui, sans se concerter initialement, ont reconnu avoir fait grosso modo la même expérience avec un personnage aux pratiques tantriques ambiguës au coeur d'une même communauté yogique. Ce sont surtout des femmes qui s'en sont plaintes, mais pas exclusivement. Plusieurs de ces personnes ont connu des difficultés intérieures suite à un entretien houleux avec ce tantrika qui a des fonctions dans cette communauté. Et il a fallu à chacune de ces personnes plusieurs années pour dépasser ces difficultés intérieures inédites et sans réelle cause certaine, suite à un seul entretien de quelques dizaines de minutes. Deux personnes m'ont dit qui leur a fallu trois années pour sortir de ce sentiment mêlé de conflit intérieur, d'agitation et de dépression qui a fait suite à une interview où le yogi en question s'est mis en colère avec elles.
L'une de ces personnes s'est ouvert de ses questions auprès d'un autre pratiquant du tantrisme qui connaît bien de l'intérieur la situation réelle de cette communauté. Il lui a confirmé ses intuitions, ajoutant que le tantrika en question était "peu équilibré" et "misogyne" et qu'il avait déjà fait de nombreuses "victimes" parmi les femmes qui venaient régulièrement se plaindre du traitement moral désagréable qu'elles avaient subi.
Le mode opératoire était toujours le même : au début le yogi établissait une relation amicale, cordiale, souriante, séduisante et personnelle avec chacune de ces personnes qui s'ouvraient de plus en plus et adoptaient ce personnage comme leur guide spirituel. Puis, alors que ce processus d'ouverture était bien engagé et que la personne était liée solidement par des liens subtils avec notre tantrika, ce dernier se mettait subitement en colère, faisait des reproches injustes et terribles à sa disciple, et mettait cette élève dans un état d'abattement et de conflit intérieur qui pouvait ainsi prendre plusieurs années pour se dissiper lentement. Le tantrika s'en prenait surtout à des personnes à la périphérie de ce mandala de pratique collective, comme si cela lui permettait de moins avoir à craindre pour lui-même de réplique voire de choc en retour.

                                                                                                                                             

 

Une solidarité autour des victimes apparaît

Ces conversations sont très récentes autour de la communauté que j'évoque, et reflètent une nouvelle prise de conscience. Auparavant un sentiment de honte, de culpabilité et de responsabilité hantait les victimes qui imputaient à eux-mêmes et à leur propre "karma" ces difficultés intérieures inopinées et inexplicables. Leurs amis justifiaient ces difficultés avec "l'approche directe" du lama, la "purification du karma", voire ses "moyens habiles" et son "activité courroucée de compassion" et avec cette « langue de bois » dharma ne donnaient aux victimes aucune réponse satisfaisante.

C'est à partir du moment où les victimes ont commencé à en parler entre elles, puis un peu autour d'elles, que les langues ont commencé à se délier, et que des anciens du système ont mis aussi leur expérience à leur service pour leur permettre d'étoffer leurs analyses.
Il a fallu admettre à chacune de ces victimes que seul l'instant de dispute avec ce tantrika ne pouvait pas expliquer la gravité et la durée du conflit intérieur qui en avait résulté. Il y avait certainement autre chose en filigrane qui avait agi. Mais quoi ? Et c'est en parlant avec des anciens, qui connaissaient bien ce système tantrique que les victimes en sont arrivées à ce qui est sans doute le coeur du sujet. Ce tantrika misogyne est un spécialiste de Makalaha mais aussi d'autres protecteurs courroucés du même lignage et il est notoirement connu au sein de sa communauté pour les utiliser au quotidien dans ses relations avec les autres. Il a également fait la deuxième retraite de 3 ans où ces pratiques sont enseignées en auto visualisation, pendant plus d'une année de pratique intensive, environ douze heures par jour.

Une surveillance discrète s'est donc organisée à son insu autour de cet apprenti Mahakala au couperet peut-être trop "affûté" et aux griffes trop "pointues" ; les anciennes victimes incitant leurs proches à bien l'observer. Et, en effet, d'autres observations intéressantes, menées et confrontées avec l'expérience de personnes qui ont effectué les deux retraites de trois ans, ont permis de mieux cerner ce mode opératoire, même si bien entendu il est impossible d'en reconstituer l'intériorité.

Récemment d'ailleurs une anecdote m'a montré que ces questions étaient partagées par d'autres. Un ancien du dharma me confiait récemment, sans que je l'y convie, qu'il avait rencontré récemment notre tantrika, adepte peut-être de la visualisation intrusive à griffes réelles, dans le petit temple communautaire. Il l'a vu regardant une jeune adolescente et a eu l'intuition m'a-t-il dit qu'il "voulait lui voler son énergie" (sic). Il a donc entrepris de lui adresser quelques paroles, prétexte pour déranger et interrompre le tantrika ; celui-ci sentant ce regard inquisiteur porté sur lui a changé d'attitude et a finalement laissé tranquille la jeune fille se détournant d'elle. Tout cela est-il illusion ? Sans doute, mais... Ces personnes se font-elles des idées ? Oui, peut-être... Chacun répondra à ces questions avec sa sensibilité et son expérience. L'intervenant que je viens d'évoquer en dernier a 25 ans d'expérience dans le bouddhisme de tradition himalayenne et en connaît bien les ficelles. Et j'ai ainsi tendance à penser que les personnes s'approchent inexorablement du vrai lorsqu'elles mettent patiemment en commun leurs expériences. Mais leur conclusion inévitable fait-elle encore peur à celles qui n'ont pas été victimes ? Et serait-ce pour cela que les 97% des adeptes sincères préfèrent encore ne pas voir ces 3% de réalité pathologique en face, préférant le confort de leurs jolies images d'Épinal et de leurs bouddhas dorés, à la vérité noire, cruelle et tranchante qui rôde solitaire et secrètement drapée peut-être sous la rassurante robe rouge ?


                                                                                    

 

Difficile dy croire, en effet

Le débat ne fait que commencer, le sujet n'ayant été qu'effleuré. Et nous ne disposons pas du vocabulaire ni du cadre de référence pour évoquer ces "questions invisibles"...

Quant à la critique des "abus" en général, ce sont les femmes, en effet, qui sont montées en première ligne pour dénoncer les dérapages du tantrisme bouddhique : Victoria Trimondi (l'ombre du dalaï lama, écrit avec son époux), June Campbell (sur Kalou et sa vie très secrète), Tara Carreon (auteure du site American Bouddha, avec son époux James, avocat).
Et quand ce ne sont pas des femmes se sont les mouvements associatifs représentant la minorité gay comme celui qui est à l'origine de l'intéressant site britannique FlameOut/Gurus, qui ont pris la parole pour protéger chacun des abus commis au nom de la spiritualité.

Oui, les lois protègent attentivement le citoyen. Mais dans le domaine de l'intrusion ou de la subjugation spirituelle, (si ces choses ont le moindre sens) rien ne filtre, rien n'est visible, et il faudra aux victimes faire valoir des droits plus tangibles en plaidant et en prouvant la manipulation mentale, ou l'abus de faiblesse et d'ignorance de personnes en état de sujétion psychologique. Parfois l'absence de symptômes clairs, visibles, et de liens évidents de cause à effet, peut réduire les possibilités de se défendre en utilisant le droit.

Et c'est sans doute pour cela qu'il faut craindre hélas les premiers suicides ou décès prématurés pour que des parents ou des proches osent porter plainte, se faisant assister de l'Unadfi, comme dans un autre cas récent, celui du Néophare plaidé en 2004. La loi Abou-Picard sur l'abus de faiblesse et d'ignorance de personnes en état de sujétion psychologique y a été appliquée pour la première fois.

Alors avant que tout drame n'ait lieu, les forums, les sites Internet et les livres peuvent utilement permettre aux victimes de faire valoir leur expérience et de la partager, puis de contenir les éventuels dérapages communautaires, et de prévenir les accidents regrettables.

                                                                                                                                                

Revenir à la réalité

Pour ne pas prendre les choses trop à coeur, trop au sérieux on peut essayer de leur trouver une sorte d'esthétique : le noir prédateur cruel, déambulant dans sa robe intensément rouge, par les coursives glacées du monastère, par exemple ! Il vaut mieux en faire un texte, un conte, un livre, pour ne pas en faire un drame. C'est pour cela aussi que le roman nirvana actuellement en ligne sur le net raconte justement l'exposition d'un prédateur au sein d'une lamaserie. Ce thriller à tonalité fantastique évoque avec la liberté de ton romanesque ce sujet délicat, et tabou chez les tantrikas.
En ouvrant le lien de "nirvana" ci-dessus, j'ai retrouvé cet email qu'a envoyé Lhakdor, assistant et traducteur du dalai lama au Bureau de sa sainteté à Dharamsala, à l'auteur du roman, et qui traite aussi de ces questions :



[Mc Leod Ganj 176219, Distt. Kangra, H.P. India]

(Traduction française)
[Ce courriel est présenté avec l’aimable permission de son expéditeur.
Office of His Holiness the Dalai-Lama]

 03/09/2001, à 23h10


 Cher Dr. Bosche,

Merci de votre courrier du 17 Août [2001] et de votre livre : « Le Voyage de la Cinquième Saison ». Votre lettre était très informative, et nous lirons votre livre. Je présenterai à l’attention de Sa Sainteté [le dalaï-lama] le contenu de votre lettre.
J’ai également lu en entier le résumé en anglais [de huit pages très denses] à la fin de votre livre et je suis totalement en accord avec ce que vous avez écrit.
C’est un signe clair de dégénérescence du dharma [de l’enseignement bouddhiste] que beaucoup aujourd’hui ne fassent pas d’effort sérieux pour comprendre l’enseignement fondamental du Bouddha sur les Quatre Vérités [la souffrance, son origine, sa cessation et la voie juste], les Deux Vérités [la vérité conventionnelle & la vacuité], la Compassion, la Bodhicitta [l’esprit d’éveil] etc. Ils n’ont pas de motivation personnelle pour étudier et comprendre l’enseignement du Bouddha.
Des personnes tendent à s’appuyer sur des pratiques rituelles superficielles et essayent d’apaiser et d’adorer des divinités et des protecteurs [courroucés], comme si toute bénédiction et toute bonté devaient venir de l’extérieur.
La signification réelle du mot tibétain pour dharma est Chö qui signifie : transformer et changer sa propre attitude à travers la connaissance et l’attention. Tant qu’on ne fait pas d’effort personnel, même le Bouddha ne peut changer notre attitude. Dans les sutra [les textes] le Bouddha a clairement dit : « Je vous ai montré le chemin du nirvana et le nirvana dépend de vous. » C’est l’effort qu’a toujours fait Sa Sainteté [le dalaï-lama] : amener et préserver l’enseignement principal et le message du Bouddha. Ainsi il est devenu important de séparer l’enseignement authentique des clichés culturels dépassés.
Il y a beaucoup à faire pour donner une éducation adéquate au public. Les gens sont si facilement induits en erreur par des attractions séduisantes qui sont vides de contenu. C’est seulement avec le temps qu’on pourra discerner qui suit sincèrement l’enseignement du Bouddha, et par quel chemin les êtres vivants recevront de l’aide — les rituels ornementés et attractifs, ou bien le vrai sentier des quatre vérités, etc. tel qu’il a été enseigné par le Bouddha. Je suis certain que les gens peuvent apprendre beaucoup d’une expérience telle que la vôtre. La plupart des choses que vous avez écrites sont exactement les mêmes que celles par lesquelles Sa Sainteté [le dalaï-lama] conseille les autres.
Avec mes meilleurs souhaits et mes remerciements.

Votre sincèrement,
Lhakdor,
Religious Assistant & Traducteur "


Fictions spéculatives par Marc Bosche, copyright  28 mars 2006. Textes sous licence Creative Commons (copie autorisée pour usage non commercial). L'éditeur ne peut assumer aucune responsabilité éditoriale pour les liens externes proposés, ne connaissant pas nécessairement les arrières plans et les contextes des sites vers lesquels ces liens pointent depuis la présente page. Le fait de citer ces sources externes ne signifie pas que l'éditeur soit en accord avec toutes les opinions exprimées par ces sites externes vers lesquels des liens pointent.