Premières conclusions
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Un monastère de l'Himalaya en Europe :

« Au Revoir, Très Précieux... » / Premières conclusions

par Marc Bosche

 



Avec la disparition d'un vieux lama tibétain, c'est aussi la fin d'une époque.

© Marc Bosche, 30-07-2002 – Propos émis par l'auteur le 30 juillet 2002, tous droits réservés.

 

La plaisanterie est bien connue dans le monde extrême-oriental. Elle distingue les deux types de formation monastique bouddhiste. On y évoque le voyage de deux moines. L’un est issu d’un monastère où l’on pratique l’enseignement classique du bouddha et de ses textes. L’autre est tantrique et appartient à une école bouddhiste de yoga intérieur. Ils arrivent en barque au bord du rivage. Hélas un gros chien aboie furieusement et menace de les mordre s’ils débarquent comme ils en ont l’intention. Pour apaiser l’animal, le moine tantrique se redresse. Avec conviction, il prononce des formules rituelles de protection en sanskrit. Il joint ses mains en donnant à ses doigts un pouvoir intimidant. Il se visualise comme s’il était une divinité, et il voit le chien en l’imaginant comme son protecteur courroucé. Le chien est tellement perturbé par ces simagrées qu’il devient féroce. Il ne reste plus qu’à l’autre moine, fidèle à l’enseignement de la tendresse, de sortir un gâteau de son sac et de le donner au chien. Ce dernier agite de suite sa queue en panache et mange joyeusement. Nos deux moines peuvent aborder en toute sécurité. Le chien leur fait fête et les accompagne un bout de chemin en ami.

 

 

LE BOUDDHA À GRANDE VITESSE (1994)

 

« Faut-il toujours que le matin revienne ? L’empire de ce monde ne prend-il jamais fin ? »

NOVALIS

LES PREMIERS FLOCONS, volettent et, tels de blancs papillons, se posent sur le pare-brise. La petite Seat s’élève le long des méandres de l’étroite vicinale. Éphémère est donc ce passé que je laisse derrière, me dis-je. Je vais au monastère de Félicité ce soir. Le dalai. lama vient de me donner, il y a quelques jours, mes voeux de noviciat à Barcelone. Il me suffit, bientôt, que le vieux maître himalayen du monastère, me confirme ma condition de moine, en me permettant de porter la robe rouge qui attend dans mon sac, dans le coffre de l’auto. Je serai donc un étrange novice. Mi-figue, mi raisin. Je suis le disciple de deux écoles himalayennes fort différentes. Le dalaï lama encourage chacun à l’éthique individuelle. Le Très Précieux, vieux lama du monastère de Félicité, encourage la dévotion communautaire. Comment vais-je vivre la condition de moine bouddhiste ? Serai-je heureux là-bas, parmi les nuages et les milans qui planent ? Tels sont les doutes qui m’assaillent, tandis que l’épais manteau blanc se pose doucement sur le paysage.

La vieille auto grimpe courageusement les collines érodées de ce massif ancien. Ces antiques volcans éteints, alignés au loin, constituent comme la silhouette alanguie d’un grand bouddha endormi. Les nuées semblent conspirer aujourd’hui pour me permettre d’atteindre le monastère, et ne plus en ressortir. Ne faudra-t-il pas attendre la fonte des neiges pour reprendre la route à nouveau... Sources jaillissantes, les vallées s’ornent de leurs eaux fraîches qui murmurent. Haies de noisetiers dépouillés de leurs feuilles en cet hiver qui blanchit. Bocages attendris du labeur millénaire de solides cultivateurs. Souvenirs de celtes qui défirent l’ordre romain antique. Je découvre une montagne forte et austère.

Au loin la silhouette du temple en construction se dresse vers le ciel opalescent. Tel une chimère figée dans le mystère d’un nuage. Gris géant de ciment, il s’hérisse de fers à béton. La communauté se serre autour de bâtiments blancs, de plain-pied, aux toits de tuiles pourpres. Un chorten, peint de frais, indique, près des drapeaux à prières multicolores, que je suis arrivé. Ai- je abandonné le destin du monde? Trouverai-je ici la vraie sérénité ? Moi qui aime la vie et les êtres, pourrais-je mieux la comprendre ? Les questions se pressent tandis que je gare la désuète Malaga 1200 sur le parc intérieur réservé aux moines. Déjà mes pas crissent sur la neige, alors que je marche à la rencontre du Supérieur que je vois debout, dehors, près du petit sanctuaire. Il me donne de suite une chambre au monastère. J’y dépose mon sac. Je suis donc un novice.

 

 

UN MOINE PARMI TANT D’AUTRES (1995)

Parmi les heures de ce séjour monastique, il en est qui restent dans notre souvenir. Pour celui qui vit au monastère, il est de ces joies sereines à vivre simplement. Où le quotidien pourrait paraître répétitif, le novice trouve un réconfort. Par les heures claires du jour, par les ombres de la nuit, il songe avec appréciation: « ce mode de vie est bien agréable. Ma sagesse n’est-elle pas plutôt dans ce passage du temps ? Plutôt que de demander au tantrisme de remarquables extases, vivons-nous sans regret. » Il nous faut évoquer en quelques lignes les fragiles instants d’un novice. Ombre et lumière. Le matin est arrivé. Ombre qui s’éteint, lumière qui éclôt. Les matinées appellent un solide petit déjeuner. Pour le novice, c’est le moment de s’éveiller. Préparer le thé du matin, infuser le délice ambré, le verser au creux d’une tasse. Le goût est bon. Le pain grillé aime notre repas. Il appelle un peu plus de ce crémeux fromage pasteurisé. Ouvrir l’ordinateur portable Macintosh, disposé sur une tablette à hauteur des tatamis. Assis en tailleur, comme les antiques scribes, travailler au texte du livre du vieux maître. Il nous faut inventer le glossaire, donner une signification aux idées, compléter la biographie de notre auteur, et surtout choisir parmi ses innombrables enseignements les quelques perles à enchâsser dans la forme du livre. Il est déjà l’heure d’une pause. Prenant mon rosaire en nacre marine blanche, je commence à égrener spontanément les cent onze billes enfilées en allant par les chemins. Me voici au pied du haut totem blanc en ciment. Il comporte plusieurs niveaux. Il symbolise le but de la méditation. La base évoque les vertus humaines, le milieu : le monde épanoui de la réalisation, et le haut : les treize terres de l’éveil. On tourne autour, dans le sens horaire. On y dépose des souhaits, des aspirations. Il est entouré de feuillages et de jeunes conifères. J’y retrouve un autre moine qui y détend sa journée.

Le quotidien continue, avec bientôt le repas de midi. Il me faut arriver un peu plus tôt, avant les fourgons bondés qui reviennent des travaux. Nous voici passant, un bol à la main devant les grandes casseroles disposées sur le comptoir. Pour nous un peu de viande, c’est le conseil du chef. Il ajoute une bonne cuillerée de jus de cuisson: « tu en auras du bienfait, me dit-il... »

Le partage du repas sur les bancs aux tables de bois, est le moment des conversations. Nous invitons un ami à venir à la pause d’après-midi prendre le thé à notre chambre. Ma vocation me reprend : il faut continuer le livre. Nous offrons le goûter à notre visiteur. Biscuits au blé complet, sucre roux, thé de Ceylan, et un moment précieux. Assis en tailleur, écoutant avec attention, nous devisons, calmes et souriants. Le châle du moine est bien plissé sur notre épaule. Si notre visiteur est très familier, nous laissons le châle nous envelopper sans les plis protocolaires. La journée est presque envolée. Heures fugaces, vous ne nous laissez donc aucun répit...

 

 

RETOUR AU MONDE (1996...)

Je quitterai la communauté après une année complète d’observation participante. La vie me rappelle bientôt à la villégiature. Il me faut compléter le cycle annuel. La nuit de la Saint Sylvestre, je fête le réveillon avec les autres nouveaux moines et les bénévoles laies. Nous mangeons du poulet. Et nous buvons des alcools consacrés. Nous dansons au réfectoire, parfois en robe monastique, pour quelques-uns, parmi les plus audacieux, sur des airs de variété internationale. Il est trois heures du matin. La nouvelle auto, modèle hydropneumatique spacieux, dessiné par M. Giuseppe Bertone en Italie, que je viens d’acquérir en cachette, est prête. Elle est mon sauf-conduit vers le monde. Avec son autonomie de style, se termine ma vie communautaire. Secrètement, je l’ai chargée de mon bagage. Il est temps de retrouver ma vie individuelle. Un an, jour pour jour, après mon arrivée au monastère, au coeur de la nuit de ce nouvel an, je pars. La berline bleue stratos nacrée se confond avec le paysage irréel de cette montagne où se glisse l’aileron stabilisateur, dans le discret murmure du diesel turbo- compressé. Les cataphotes de la glissière de sécurité se succèdent à vive allure dans l’éclat éblouissant des halogènes. La vitesse fait se raccourcir les heures dans le corridor virtuel des voies. Dans le silence de la vaste nuit, serein sur l’autoroute à pleine allure, j’écoute en attendant Cousteau avec une nouvelle appréciation — musique stellaire, bleue et or, que Jean-Michel Jarre composa en hommage à la vie sous-marine. Songeant à tous ceux que je quitte, songeant à tout ce que je vais à nouveau découvrir... Un bien étrange novice, me dis-je. Le porteur de lumière danse avec le sombre Arhimane. Le beau et la puissance, en guise du bouddha disparu, sont le secret du monastère de Félicité. La vie que je rejoins ce matin, au bout de la nuit, est l’école par excellence...

 

UN ÂGE D’OR QUI S’ACHÈVE (1997)

Il faut ici raconter notre dernière rencontre avec le Très Précieux. Il est à trois jours et demi de sa mort. Nous bénéficions d’une séance de remise d’un cordon béni, avec Philippe, un ami, dans ses appartements. En prenant congé, il pose sur sa tête sa coiffe rouge de la lignée, en en rabattant lentement les deux oreillettes vers le bas. Il me montre ainsi sa dignité et son indéfectible appartenance à cette tradition lamaïque. Il est calme, et modeste, peut-être d’une manière poignante. Il est très humain, dans le sens où ses gestes de la vie quotidienne sont devenus lents, voire hésitants. Il va prendre son déjeuner, composé de plusieurs mets disposés en quantité modérée, que son cuisinier lui apporte bientôt sur un plateau. Il est ainsi en condition de manger normalement. Il me semble que le Très Précieux que je vois, tout près de moi (il prend lui-même mes mains jointes dans ses paumes qu’il réunit), n’a pas de grande félicité communicative à faire rayonner, mais une humble émotion humaine profonde... Il reste simple, et apparemment désemparé, ce qui est compréhensible pour un être en fin de vie. Il me paraît, avec le recul, qu’il sait déjà qu’il part. Il me montre un visage émouvant d’un homme prochainement face à la mort... Il montre que le rêve de la réalisation spirituelle dans le cours d’une seule vie humaine, accomplissement qu’on lui attribue ici, est, sans doute, un hommage poli qu’on lui fait aimablement. Il est donc humain au seuil de la mort, fragile, mais vrai. Je peux ainsi mieux comprendre la part de désir de perfection que j ‘avais projeté vers lui. On peut imaginer qu’un guide spirituel ait un message de sagesse à transmettre au moment de son adieu. Il n’y en a point de sa part, hormis celui de son silence, et c’est très intéressant. Ce sont ses proches disciples qui rédigent un simple compte-rendu de son décès.

 

Goodbye « Très Précieux »...

Les augures sont ordinaires pour son bûcher funéraire près du temple en béton, dans un jour de grisaille austère et frileux. Beaucoup de ses disciples ne se déplacent pas pour l’occasion, signifiant, peut-être, que le maître est proche de ces quelques centaines, à peine, qui sont venues. La crémation est supposée, dans ces traditions himalayennes, s’accompagner de signes, voire de « miracles. » Contrairement aux légendes, où « de vastes arc-en-ciel et des pluies immaculées de fleurs » se produisent au cours de la crémation des sages, le Très Précieux part sans effets spéciaux. Pas d’arc en ciel, pas de rayon de soleil, pas de pluies de fleurs, ni de miracle extérieur pour le jour des flammes. Ce départ est-il un signe de la fin de l’âge d’or à Félicité ? Le Très Précieux a créé le monastère et l’a quitté, sans demander prestige, titre, ni richesse pour lui... Cette exemplarité a attiré des élèves désintéressés.

 

 

PARADIS BLANC & EXPÉRIENCE DE LA VACUITÉ (1998)

II nous est nécessaire de réfuter ce tableau désenchanté d’un bouddhisme enfui : il est vivant aussi. Même s’il n’est sans doute plus le même qu’au temps historique du bouddha. Le monastère n’est pas seulement un site de stuc et de ciment peint. Il porte la capacité de donner à ses résidents, voire à d’autres, des expériences contemplatives intenses. Ainsi les évidences du monastère sont-elles ces moments privilégiés où chacun peut faire son chemin dans une autre conscience... Il est sans intérêt pour le lecteur de lui conter toutes nos expériences. Il a les siennes, et l’initiation de la vie n’est pas moins riche aujourd’hui. L’une d’entre elles évoquera cependant le champ de ces possibilités.

Plusieurs années après notre séjour au monastère, un paradis blanc, une expérience de vacuité particulière, nous devient évidente. Afin que le lecteur s’en fasse une idée réaliste, nous esquissons un tableau littéraire de ce monde sans matière et sans formes vivantes. Il nous fut, sans initiative particulière de notre part, rendu accessible. Il s’éloignera conjointement avec notre dégagement progressif du système tantrique.

Paradis blanc : la conscience se ralentit. Le corps atteint une perte de mobilité. Il est probablement dans un état apparent de « catatonie », pour reprendre la terminologie des psychiatres. Il vaut mieux nous adosser, et nous asseoir au niveau du sol. En effet, une brève période d’évanouissement survient pendant un court instant. Lorsque la conscience émerge de nouveau, elle est unifiée à une autre perception. Cette dernière est simultanée avec la réalité de notre environnement matériel. Nous approchons le paradis blanc sans quitter le plan humain. II apparaît, ce plan subtil, au niveau du coeur, mais plus largement il pacifie les centres neurovégétatifs à partir de la poitrine. Il semble rayonner et constituer une réalité blanche, fraîche, « intense », très équilibrée. Pour ces rencontres, il s’est avéré comme une expression translucide, presque opalescente, immaculée et sereine. Il est possible de s’y détendre, d’en apprécier la subtilité. Nulle douleur, nulle peine, et pas de pensée discursive. La fraîcheur de cette ouverture est palpable: notre corps semble se refroidir. Il est presque dans un paysage de neiges éternelles, sans qu’il y ait de forme, ni la moindre matérialité à ce champ de luminosité blanche et vide. Peut-être le « Pays de Neige » que dépeint le romancier Yasunari Kawabata est-il son expérience de ce mode d’être dont il apprécie « cette transparence de cristal »‘ Cette blancheur n’est cependant pas éblouissement. Kawabata, prix Nobel de littérature, reçoit ce royaume « dans la lumière laiteuse et jusque dans le reflet miroitant des nuages, dont chaque gouttelette infime et rayonnante de lumière se confond avec son infinité, tant le ciel est clair, d’une limpidité et d’une transparence inimaginables. [Cette écharpe sans fin, ce voile infiniment subtil, subtilement tissé dans l’infini... » Douce, avec une nuance opalescente d’autres ont chanté le plan vide et lumineux de la sagesse, sans y faire explicitement référence. Elle semble bien co-émergente avec notre nature spirituelle et notre place dans le filigrane immatériel de l’univers. Pour le compositeur et interprète Michel Berge? Ce monde qui commence là où notre vie s’arrête un jour, se mêle à l’évocation des terres polaires. « Le téléphone pourra sonner, il n’y aura plus d’abonné, et plus d’idées, que le silence pour respirer. Recommencer, là où le monde a commencé. Je m’en irai dormir dans le paradis blanc, où les nuits sont si longues qu’on en oublie le temps. Tout seul avec le vent. Comme dans mes rêves d’enfant. Je m’en irai courir dans le paradis blanc, loin des regards de haine et des combats de sang [comme avant. [Le jour où j’aurai tout donné, que mes claviers seront usés, d’avoir osé toujours vouloir tout essayer. Et recommencer, là où le monde a commencé. [Je m’en irai dormir dans le paradis blanc où l’air reste si pur qu’on se baigne dedans, à jouer avec le vent, comme dans mes rêves d’enfants, comme avant. »

L’expérience doit s’arrêter. Il nous vient une nécessité de revenir vers notre conscience ordinaire. Pour ces passages en direction de notre vie organique, une légère nausée marque le retour dans la réalité habituelle. Il faut ensuite retrouver notre chemin d’humain, qui aime, crée et danse. Le paradis blanc est, comme le pôle terrestre, un espace où nous ne pouvons vivre comme ici, où nous ne pouvons nous maintenir durablement. Il est heureux d’y « aller », d’éprouver l’unité dont il est l’émanation. Mais ce n’est pas nécessaire. Il suffit d’écouter la chanson de Michel Berger, de lire Yasunari Kawabata pour les sentir. Cette blancheur délicate, cette présence spirituelle immuable et légère, nous accueillent avec nos ombres. Neiges éternelles, méditation de Vairocana, le bouddha blanc...

 

 

LE POINT SUR LE LIGNAGE (1999-2000)

LA RÉALITÉ du karmapa est liée, pour cette génération, à une transmission de lignage particulière. L’enfant, reconnu comme la réincarnation du maître défunt, dépend pour régner à sa majorité, des quatre régents qui ont été chargés de retrouver sa réincarnation après son décès. Chose étonnante ces régents n'ont pas été désignés comme tels par le vieux karmapa lui-même de son vivant. Le karmapa n'avait semble-t-il donné aucune instruction précise écrite et c'est un des dignitaires de sa lignée qui fera entériner officiellement l'idée de quatre régents après le décès du seizième karmapa. Les régents seront également enclins à s’assurer de la validation officielle de leur choix par le dalai lama, autorité sacerdotale politique et temporelle (aujourd'hui en exil), qui appartient lui à une autre lignée et qui traditionnellement confère ses voeux monastiques au jeune lama karmapa.

Un régent parmi les quatre est décédé d’un accident de voiture, avant les conclusions des recherches du jeune enfant réincarné. Deux parmi les trois régents qui demeurent ont bénéficié tradivement d’une lettre du précédent karmapa, aidant à leur tache de retrouver la réincarnation de ce dernier. Ils ont pu choisir le jeune enfant himalayen, au caractère de braise, étonnamment mûr et affirmé, découvert dans une famille de nomades à l’âge de six ans. Le dalai lama a entériné leur démarche. Le quatrième des régents affirme quant à lui, avoir retrouvé une deuxième réincarnation d’âge juvénile pour le karmapa décédé de la lignée. Lequel de ces deux garçons sera-t-il intronisé? Il s’avère que ces conflits d’intérêts himalayens vont influer aussi sur le choix du futur de la communauté en Europe. En effet, ce quatrième régent est lié par des liens familiaux au projet européen de Félicité. C’est son propre frère qui a été, avec le Très Précieux, à l’origine de la première implantation en Europe de son centre d’études himalayennes. Il a même prêté un peu d’argent à ce projet lorsqu’il en a eu besoin. Ainsi Félicité dépend de ce quatrième régent plus que des autres. Il est naturel que le monastère ait un lien avec lui.

On vient de l’écrire ci-dessus, le précédent karmapa a laissé quatre régents avant de quitter ce monde mais sans les avoir explicitement désignés lui-même par écrit comme ses régents.

L’un d’entre eux est mort subitement . Il n’a pu participer semble-t-il, à toute la sélection. S’il avait été vivant, aurait-il accepté le choix des deux autres régents solidaires ? C’est possible, c'est même probable.. En effet ces derniers disposent donc d'une lettre retrouvée une décennie après la mort du précédent karmapa, signée du maître et comportant les informations destinées à retrouver sa prochaine réincarnation. C’est cette lettre qui a été, selon toute probabilité, prise en compte par le dalai lama pour corroborer le choix fait par ces deux régents solidaires. Cette lettre devait probablement refléter le style personnel bien affirmé du précédent karmapa. Son authenticité est officielle, mais a été contestée par le quatrième régent, que nous appelons ici le chaperon. Il n’est resté que lui, pour choisir l’autre candidat au trône : le « Suprême ». Celui-ci est l’enfant d’un maître himalayen laïc qui vivait en famille à Lhassa. Il a été identifié par le chaperon, à partir de l’intuition et des démarches de ce dernier. Cet enfant a été invité avec sa famille à émigrer vers l’Inde par le chaperon. Peut-être des considérations individuelles ont-elles joué. La séparation en deux branches, du lignage, est- elle tout simplement issue de choix humains et d’enjeux relationnels ? Ce ne sont pas des informations vérifiées ni complètes qui sont données ici, mais de simples récits que nous entendons au quotidien.

 

Félicité a choisi son maître

Le monastère de Félicité sera finalement consacré au jeune Suprême, sans reconnaissance médiatique. Il séjournera au monastère pour la première fois dans une relative discrétion. II enseigne, mais il semble ne pas encore exprimer tout le soutien remarquable qu’on attend d’un maître. À un groupe qui lui demande un avis au sujet du type de pratique spirituelle à lui conseiller, il répond: « Je pense que cela dépend réellement des pratiquants eux-mêmes. Vous pouvez effectuer toutes les pratiques. » La réponse est facile, peut-être apprise pour faire face aux questions. Cependant pour qui connaît un tant soit peu le tantrisme himalayen, on sait que c’est sans doute la prudence qui doit primer. Il ne faut certainement pas encourager les disciples à expérimenter « toutes les pratiques » vers le monde inconnu pour eux du tantrisme. Il semble que ce tout jeune homme présente les traits d’une éducation attentive. De toute évidence d’autres adolescents seraient qualifiés pour procurer ce conseil.

Le Suprême a sans doute peu de ressources personnelles issue de sa notoriété ailleurs. II semble en effet recevoir l’aide de Félicité. Il est en effet souligné à plusieurs occurrences dans le bulletin du monastère que les ressources de la congrégation sont grevées au moment de la venue de son Suprême. « Le Suprême va résider maintenant plusieurs mois à Félicité avec ses deux professeurs et ses intendants, et nous avons besoin de votre soutien pour les frais de son séjour. » Traditionnellement, le maître tantrique disposait d’un tel rayonnement auprès des laïcs qu’il pouvait accompagner les moines en leur offrant ses propres ressources issues de la générosité des bienfaiteurs. Ici la communauté monastique locale semble plus directement prendre en charge le poids de ce visiteur.

 

Coup de tonnerre

Le sensationnel Paris Match publie au printemps un reportage effectué en Inde où s’est réfugié le jeune karmapa en exil. Pleines pages, quadrichromie, le journaliste est accompagné d’un chercheur du centre national de la recherche scientifique. II semble donc que le magazine souhaite réaliser un fort impact médiatique sur son lectorat. Les meilleures photos du karmapa, pendant ses années d’enfance au Tibet y sont étalées, et commentées. Le reporter confie au garçon: « Le dahu lama a aussi précisé que pour lui il ne peut y avoir de confusion entre vous, le vrai karmapa, et un autre lama qui prétend être sa réincarnation. Cette confirmation de votre statut de grand maître de l’école de la lignée orale de la part de la plus haute autorité du bouddhisme tibétain vous satisfait-elle ? » Ainsi le dahu lama non seulement confirme le karmapa, mais encore dénie à son jumeau, le Suprême, le titre qu’il porte à Félicité. Le tirage de Paris Match est tel, son impact visuel si populaire, que Félicité ne pourra désormais plus jouer sur la méconnaissance des Européens de ce sujet. On arrive donc à un paradoxe. Félicité est le grand dispositif monastique européen où les retraites de trois ans permettent la transmission des pratiques traditionnelles. Or, ce centre unique par ses moyens de formation, ne peut plus affirmer désormais qu’il est le lieu de la transmission de la lignée. De plus, toute sa pédagogie est basée sur l’idée que le maître est le bouddha. Or le désaveu désormais explicite du dalai lama, mais aussi du jeune karmapa, pour le Suprême rendent la dévotion difficile, voire improbable, pour les disciples qui se tournent vers Félicité.

Pour les moines européens qui avaient été confortés, voire un peu exaltés, dans l’idée qu’ils seraient les détenteurs de la lignée orale, c’est la fin du rêve... La terre pure de Félicité révèle, du moins pour quelques temps, une évidence: leur pratique dévotionnelle elle-même semble difficile à mener. Comment pourraient- ils ignorer que le karmapa dispose désormais d’un rayonnement plus vaste que leur Suprême? Ils se voient confrontés à une histoire sans concessions : leur maître n’a pas le meilleur destin. L’autre est plus connu.

 

Le dalai lama a tranché

En boudant officiellement le jeune Suprême, intronisé comme le nouveau maître à Félicité, le dalai lama est sans concession. Félicité connaissait, en effet, un grand essor. Formant des dizaines de « détenteurs du lignage » simultanément en quelques années, le monastère pouvait se targuer de leur offrir un métier, une vocation, et un réseau de disciples en forte croissance. L’Europe est séduite par la beauté, le prestige, voire le mystère des robes du bouddha. Les nouveaux moines de ce vaste projet monastique, le plus grand d’Europe, avaient un bel avenir devant eux. Félicité ne fait pas qu’enseigner. Le monastère reproduit ses cadres et les multiplie. Il assure un continuel flux de nouveaux moines formés, grâce au système des retraites de trois années. Une dizaine d’unités de vie, soit une centaine de personnes à la fois, constitue un séminaire riche en ressources humaines. Félicité dispose du titre, reconnu par le ministère de l’Intérieur, de congrégation monastique. On autorise ainsi des Occidentaux de plus en plus nombreux à enseigner cette tradition. Cependant, le dalaï lama a résolument choisi d’arbitrer le duel entre les deux prétendants au trône de cette lignée principale du bouddhisme. Il a choisi le karmapa, qui n’est pas accepté à Félicité, et qui ne dispose pas d’un tel monastère européen aujourd’hui. Par cette initiative le dalai lama vient peut-être de mettre un frein à l’essor foudroyant du monachisme de style himalayen en Europe. Pourquoi l’autorité la plus respectée et la plus officielle du bouddhisme a-t-elle infléchi, indirectement, l’implantation mondiale d’une des lignées, issue de son pays natal ? Le dalai lama a pesé de tout son prestige pour retirer au jeune Suprême le titre de karmapa, neutralisant ainsi la persuasion du plus grand système de formation monastique tantrique européen: Félicité. Ce grand complexe sera un lieu d’ermitage, mais pas le coeur d’une ancienne et vaste lignée. Les signes et le sens sont venus de l’intérieur. On ne connaît pas encore les conséquences à long terme de ce désaveu. C’est le potentiel de pénétration européenne de Félicité qui est sous haute surveillance désormais. Le dahu lama semble préférer accompagner les Occidentaux sans implanter dans leurs cultures d’artefacts culturels himalayens. On peut y voir un reflet de sa prudence, voire de sa réputation d’homme de paix. Il connaît les écoles du tantrisme, en en étant un des enseignants. Dans cette opération, il est très suivi aujourd’hui dans ses recommandations par les autres maîtres bouddhistes réputés. Le temps dira pour quelles raisons il a agi si fermement. En retirant indirectement à Félicité l’autorité médiatique de son jeune Suprême, âgé de dix-sept ans, peut-être a-t-il rendu un loyal service — quoique inattendu — aux jeunes Européens, en quête de leurs propres identités, qui pourront exprimer ailleurs leur sagesse.

Ainsi les prédictions du Très Précieux aujourd’hui défunt, s’avèrent, aujourd’hui du moins, décevantes. (L’avenir pourrait nous surprendre.) N’avait-il pas affirmé que le vrai héritier du lignage se manifesterait par son activité spontanée, de lui-même? La fête médiatique autour du karmapa en Inde, dans l’aura prestigieuse du dalai lama qui l’accueille dans un de ses monastères principaux, ne révèle-t-elle pas que la lignée est chez eux... Bref, la quête de vérité des jeunes Européens ne pourra désormais s’investir, candide, vers ce projet. Peut-être faut-il se sentir rassuré de l’initiative du dalai lama qui a mis en jeu sa propre réputation pour clarifier la situation dans une autre lignée que la sienne. Il a ainsi joué son rôle d’arbitre dans l’échiquier du bouddhisme. Sans doute lui reproche-t-on, parfois, quelque intérêt de lignage à ce que ses confrères soient scindés en deux courants rivaux. Leur rayonnement ne peut ainsi pleinement se manifester. Le jeune karmapa dispose du pouvoir de la parole et de la photographie, des médias et du titre accrédité. Il vit en exil, sans monastère traditionnel désormais pour l’accueillir. Le jeune Suprême dispose, lui, en Europe, d’un superbe outil de formation et de reproduction de la lignée, avec Félicité, et ses nombreux moines sympathiques d’origines internationales. Mais le fait que sa place soit considérée comme une ambition qui lui est déniée par les autorités de sa propre culture, neutralise le potentiel de conversion du monastère. Ainsi le tantrisme en Europe ne sera pas aussi convaincant qu’il aurait pu être. Les Européens disposent désormais de lieux de pratique dont le sens est explicité d’un point de vue du pouvoir. Ils pourront faire des choix plus documentés et être mieux avertis de ce qu’ils vont y rencontrer. C’est la fin de l’âge d’or de Félicité, et sans doute le moment où ses moines peuvent vraiment se distancier des idéaux de dévotion ordinaire et de tradition féodale pour élaborer leur propre bouddhisme européen à l’aube du troisième millénaire. Le chantier sera ardu, voire très difficile à assumer. En effet la structure du monastère, de ses systèmes sociaux a été entièrement conçue autour d’un maître idéal. L’abandonner signifie laisser toute l’organisation, la symbolique, et le privilège des anciens retraitants. C’est à dire leur inscription dans cette nouvelle institution. Cependant il est probable que ce contexte ambigu porte en lui les germes d’un détachement serein pour chacun des moines. Enfin le frein au rayonnement international de Félicité est aujourd’hui dans l’adhésion forte du monastère au Suprême et à son chaperon, le quatrième régent de la lignée. Le lien risque de contenir une part de plus en plus perceptible de « gêne » pour les moines.

 

Un destin à comprendre pour les moines

Il nous faut ici retracer la motivation qui a amené les actuels moines au monastère. À l’origine, la plupart n’avaient sans doute pas de projet avec la lignée, ni avec le tantrisme. Issus de divers milieux, ils recherchaient qui, une vie de contemplation, qui, une expérience de sagesse en retraite, qui des amis fraternels, qui, à faire le bien tout simplement... La formation, la structure du monastère, et les enseignements dont ils sont les porte-parole, les orientent dans une direction spéciale qui est décrite dans ce récit. Ils sont en quelque sorte les garants et les bénéficiaires de cette école tantrique dévotionnelle. Il s’avère que les leçons de l’époque sont contradictoires avec les principes qu’ils assument quotidiennement. On leur promet un maître réalisé, un bouddha vivant: et voici que le datai lama lui-même les met en garde vis à vis de leur Suprême. Ils prient ce dernier pour qu’ils les accompagnent: et voici qu’un autre maître, portant le même titre, le karmapa, fait la une des journaux et attire ailleurs les sympathies. Ils peuvent se sentir comme dépossédés de leur part de vérité. L’esprit du temps semble leur adresser des signes forts. Peut-être l’isolement qui semble se créer autour de leur choix collectif est-il une invitation à user de leur discernement. Les grandes questions peuvent alors se poser. En voici quelques-unes : la prière assistée du puissant rituel des divinités et des protecteurs courroucés est-elle un facteur de stabilité durable pour ses pratiquants ? Parée du vocabulaire de la compassion, n’est-elle pas une magie religieuse tout simplement ? Cette magie est-elle entièrement inoffensive, c’est à dire dépourvue de tout appétit ? Le triste sort des grands monastères himalayens, qui faisaient grand usage de ces rituels, face à la terrible invasion chinoise, constitue hélas un autre signe du temps. Se pourrait-il que notre époque soumette les apprentis magiciens à des épreuves?

Autre question: la dévotion pour les maîtres est-elle soutenable dans le temps pour les disciples ? Les difficultés à Félicité semblent bien issues du désir de gouverner de quelques-uns contre vents et marées. Les élèves doivent-ils se solidariser avec le monde humain du dalai lama et des autres représentants du bouddhisme himalayen solidaires de son action?

Les temps qui viennent vont poser ces questions avec acuité. Il y aura sans doute moins d’offrandes d’argent, moins de possibilités d’enseigner, et moins de reconnaissance de la société pour cette école, si elle s’entête à s’opposer au dahu lama, à la communauté himalayenne en exil, et à ce fougueux karmapa. L’entêtement va-t-il durer ? Sera-t-il le point d’achoppement de cette communauté ? On voit le clivage. L’usage intensif de la magie rituelle himalayenne ne va-t-elle pas achever de tendre la situation ? C’est à dire qu’après l’âge d’or du Très Précieux, facteur de confiance remarquable, succède un âge des confrontations avec un environnement qui résiste clairement à certaines des ambitions qu’à Félicité de continuer dans la même direction. Dans l’atmosphère de dévotion et de don de soi, les moines ne risquent-ils pas d’aller sacrifier trop de leur bonheur ? Ne risquent-ils pas d’y laisser non seulement leur réputation, mais aussi le meilleur de leur engagement? L’époque de l’unanimité sera sans doute bientôt révolue au monastère. On ne pourra sans doute pas éviter les déceptions. Mais l’ampleur des difficultés semble proportionnelle à l’ardeur des moines. Plus ils affirment le titre du Suprême, plus l’environnement international leur adresse des signes forts pour les en dissuader. Il leur appartiendra sans doute de le découvrir. Chacun a sans doute sa part de discernement à exercer... Le voyage de sagesse semble tourner à une parodie, pour les moines, souvent aimables et désintéressés. Ils ne l’avaient certainement pas prévu. Ils sauront, il le leur faudra, inscrire leur vérité, dans cet environnement sans concession.

 

 

RÉSUMÉ SYSTÉMATIQUE DE LA RECHERCHE (1989-2004) EN QUATORZE POINTS 

Le bouddha bénéficie d’une image de conscience, de sérénité, de liberté et de sagesse. Des moines, supposés être de célèbres réincarnations, attirent l’attention des journaux. Les images chaleureuses du Toit du Monde agissent sur la sensibilité des contemporains. Ces derniers commencent à construire de nouveaux monastères bouddhistes en Europe. Le premier monastère, doté d’une continuité de transmission, y est apparu. Il forme des générations de plus de cent pratiquants à la fois. Ceux-ci sortent tous les quatre ans environ des retraites collectives. Cette organisation connaît une croissance rapide. C’est la principale école du bouddha en Europe, et son centre de transmission le plus important en terme d’effectifs. Nous avons choisi de présenter quelques images, que le novice acquière pendant son immersion dans cette communauté de moines. II est esquissé ici une analyse de ses méthodes.

 

I. ACCROCHE-TOI BIEN À MON CHÂLE, ANANDA

Nous avons vécu une année complète comme novice portant la robe monastique. Nous avons commencé en étant éplucheur de légumes et assistant du cuisinier. Puis, pendant plus d’un mois, nous fûmes un ouvrier carreleur du réfectoire et des salles de bain du monastère. Nous devînmes secrétaire par intérim du maître pour répondre au courrier qu’il recevait, pendant cinq mois. Nous étions l’hôte et le secrétaire d’accueil, et même le standardiste, de la congrégation monastique à cette période. Depuis notre chambre au monastère, nous avons travaillé, cinq mois de plus, à l’édition des livres du maître sur ordinateur.

 

II. LE BOUDDHA À GRANDE VITESSE

L’individualité, pourtant si précieuse, de l’humain en devenir, ou même en révélation progressive, se concilie-t-elle avec la dynamique communautaire au monastère ? Ainsi, sur les sept garçons nouvellement ordonnés dans ce monastère quatre, soit plus de la moitié, quittent la congrégation. Parmi ces quatre, trois y ont travaillé bénévolement quatre années, sans disposer sur place de congés, ni de périodes renouvelées de pratique méditative à leur convenance. Ces vénérables, disposant de la complétude de la transmission monastique n’auront pas connu au final l’intégration communautaire. Ils auront consacré l’essentiel de leurs efforts à un travail quotidien et à un chantier de construction...

 

III. UN VIEIL HOMME

Aujourd’hui, après avoir laissé le tantrisme, nous sommes satisfaits d’avoir été un moine novice dédié au service de ce maître himalayen pendant l’une de ses toutes dernières années de vie. C’est une expérience enrichissante. Mais elle ne mérite ni passion, ni engouement. Il se peut que l’attrait du bouddhisme tantrique diminue un jour, pour d’autres, tout comme il a disparu pour nous. Le phénomène de mode pourrait fort bien s’estomper. Chacun se fera en tout état de cause sa propre impression. Il est encore peu de témoignages vécus de moines, de bénévoles ou d’anciens disciples du tantrisme. L’art de la parole chez les élèves de cette école himalayenne est à cultiver. Lever un peu du secret, et raconter. Ce maître a quitté notre inconscient progressivement. Nous avons été prompt à recouvrer la précieuse individualité autonome, en laissant son image disparaître de notre vie.

Cette école n’induit-elle pas chez des Européens en recherche spirituelle une quête stéréotypée de la vie religieuse ? Celle-ci est-elle adaptée à chacune de leur constitution individuelle ? À leur histoire ? À leur devenir ? À leurs aspirations personnelles?

 

IV. LE CULTE DE L’APPARENCE

Le spectaculaire des décors reconstitués et des couleurs des costumes, le flamboyant des vrombissantes incantations sont-ils une mise en scène ? On voit ici que la forme initiale du bouddhisme ancien tend à s’orner, voire à disparaître, aspirée dans le culte religieux. Comment distinguer le bouddhisme aujourd’hui de sa parodie ? Il semble bien qu’il ne soit plus distinct d’elle. La différence entre la méditation libre de cadre institutionnel et la célébration dionysiaque du tantrisme apparaît cependant comme un paradoxe spécifique. Comment trouver la sérénité au milieu des rugissements des trompes titanesques, du feulement des fémurs humains évidés en instrument à vent, des coups sourds qui font battre notre coeur au rythme du haut cylindre de cuir tambouriné?

 

V. LA VIE QUOTIDIENNE

Il est plaisant de renouer avec le mythe. Vivre en moine du bouddha, porter sa robe, joindre les mains et se faire raser la tête. Où commence son aventure, nous avons découvert le certain sourire. Un thé, une aimable présence, notre chambre, des lentilles dans notre bol de faïence jaune. Où la vie est stable, la sagesse se confond avec le bonheur, tout simplement.

 

VI. LA DISTINCTION

Le bol abandonné, les promesses précises de conduite pure des moines qui ne sont pas enseignées en détail, le texte ancien des premiers enseignements qui est peu étudié. Le bagage des moines tantriques n’est pas ce qu’il fut au temps du bouddha. Ces quelques lignes suggèrent des absences surprenantes dans la doctrine et la tradition bouddhistes proposées aux Européens à Félicité. Peut-être ressentir, se conduire et comprendre passent aujourd’hui par d’autres expériences que celles de la conformité religieuse. Il ne faut donc pas regretter ces distinctions essentielles avec le temps du bouddha. Il nous est loisible de les voir comme un signe de notre époque que donne la communauté.

 

VII. LA FRATERNITÉ...

Des amis arrivés, eux aussi, au monastère y restent comme des présences dans notre expérience quotidienne. La sagesse que nous trouvons au jour le jour n’est pas dans les statues dorées. Elle s’incarne à travers leur manière de travailler, de parler, d’écouter. Leur nuance individuelle, leur contribution, leur noblesse, leur dignité... Kaléidoscope d’impressions. Ici les conditions très saines de vie expliquent la bonne santé des moines. La fraternité est plus difficile qu’ailleurs cependant. La promesse idéale de la réalisation spirituelle amène les plus influencés, à se désintéresser des solidarités indispensables au partage. Pour tous, les quatre saisons sont contrastées.

 

VIII. SIGNES ET SENS

Le monde discret du monastère offre une façade typée. Ces signes constituent la partie accessible d’un monde tantrique. Ainsi, à moins de se faire soi-même sa propre conviction sur la réalité profonde qui est partagée au monastère, en devenant soi-même un adepte, il faut relire son système sémiologique (son monde des signes). Ce dernier nous révèle bien des faits, à condition de savoir observer chacun et de le situer dans son contexte.

Vêtement coloré et vif, maître doté des attributs archétypiques des guides, moines drapés de rouge foncé, geste noble et digne de leur main, rituels tambourinants: il existe une variété de moyens anciens aussi pour séduire les fidèles! C’est à dire que notre hypothèse à ce jour est ainsi : le monastère de Félicité exhibe aussi une vieille technique de persuasion et de réclame très subtile. Elle recourt à l’art, bien que celui-ci soit devenu figé et répétitif. Les peintures ne font plus guère de place à l’impression. Il faut reproduire à l’identique.

 

IX. L’ÉGALITÉ

Le moment des premiers bilans sociaux est là. Quelle communauté, quelle orientation et quel projet attendent les personnes qui se tournent aujourd’hui vers cet endroit nouveau et paré de nombreuses peintures multicolores ? Les bénévoles, ainsi que les nouveaux moines, sont - sept heures par jour environ - vêtus de vieux vêtements de chantier maculés de boue et de ciment. Les pieds trempés dans leurs chaussettes de laine, ils subissent l’humidité du climat de cette région. Ils vivent dans un bâtiment d’accueil sans chauffage. La réalité du monastère semble se trouver dans une concentration du pouvoir politique, économique et culturel. Les responsables officiels de la lignée, selon leur rang, accumulent une part relative à leur niveau de prestige de ces trois modes de contrôle collectifs. La tri articulation, est ici aussi à inventer.

 

X. LE LIGNAGE

II s’avère que des conflits d’intérêts himalayens vont influer sur le choix du futur de la communauté en Europe. Le dahu lama a pesé de tout son prestige pour retirer au jeune Suprême de Félicité le titre de Hiérarque du lignage, neutralisant ainsi la persuasion du plus grand système de formation monastique tantrique européen : Félicité. Ce grand complexe sera un lieu d’ermitage, mais pas le coeur d’une ancienne et vaste lignée. Les signes et le sens sont venus de l’intérieur. On ne connaît pas encore les conséquences à long terme de ce désaveu. C’est le potentiel de pénétration européenne de Félicité qui est sous haute surveillance désormais. Le dalai lama semble préférer accompagner les Occidentaux sans implanter dans leurs cultures d’artefacts culturels himalayens. On peut y voir un reflet de sa prudence, voire de sa réputation (peut-être un peu compromise récemment par ses déclarations contradictoires, son contrat de publicité pour Apple, et sa participation au magazine Vogue) d’homme de paix.

 

XI. LA VIE SPIRITUELLE

C’est probablement un lieu d’apprentissage de voies antiques délaissées par le bouddha lui- même: rites figés, décors ornés, gourou emblématique, adoration d’idoles, hiérarchie sociale autocratique, trône doré pour le maître, uniformité des destins des élèves, festins ritualisés comportant viande, sucreries et alcool, sensualité exacerbée, répétition des mêmes formules rituelles, etc. Les disciples les expérimentent quelque temps et les délaissent probablement en les ayant comprises. C’est ainsi un lieu du désir archaïque de l’humanité pour la vie religieuse antique sous ses formes les plus caractéristiques, parfois les plus ornementées. Les liturgies sont en effet souvent impressionnantes. Mais c’est surtout l’opportunité de les voir et de ne pas y succomber. Ainsi c’est un lieu de convergence où se côtoient calmes moines, apprentis encore naïfs et enthousiastes, ainsi que quelques tantriques, peut-être, indulgents avec leur tendance à s’adonner à une image simplifiée de leur réalité.

 

XII. LA LIBERTÉ

Les idoles issues du panthéon bouddhiste tantrique sont-elles, comme picsou et mickey, destinées à s’établir en Europe 7 Peut-être la faculté de pénétration de cette école, dans la culture, est-elle liée à la fermeté extrême des images qu’elle implante.

L’image de la « divinité » induisait une rencontre de la lignée avec notre propre constitution subtile et en opérait la dédicace à cette lignée. Elle permettait également de rencontrer, nous le pensons, la constitution subtile des autres... C’est dans cet accès au corps subtil (si cette notion a le moindre sens) que résidait sans doute le pouvoir de cette identification. Une transformation de ces niveaux subtils s’opérait avec la visualisation. Les pratiquants pouvaient-ils éviter de se laisser influencer dans leur dynamisme subtil par ce modèle sans grande douceur humaine ? Étaient-ils assez attentifs pour ne pas laisser une image, implacable et fascinante, affecter leur vitalité ? Les délicates qualités, en particulier de nature juvénile, des contemporains, seront-elles capables de se préserver de ce secret dynamisme agressif ?

 

XIII. L’EUROBOUDDHISME

Le bouddhisme est-il vraiment l’expression, libre de dogme, de la sagesse aujourd’hui 7 Ou est- il une autre religion, prétendant à l’universalité de son message, établie à partir des impulsions déjà anciennes de son fondateur, le bouddha? Une sagesse est-elle éternelle ? Peut-elle traverser le temps, indifférente aux métamorphoses de la vie 7 Cette conception d’une vacuité intemporelle, butoir auquel l’humanité devrait prêter attention, est sans doute une simple représentation d’une sagesse plus complexe et plurielle.

 

XIV. LA MÉTAMORPHOSE INDIVIDUELLE

L’éthique individuelle se fortifie dans la confrontation. Provocation à la spontanéité, la vie de novice, vaut quand même par la découverte d’un antique monde. Il s’agit donc bien d’un sanctuaire opératoire de cette tradition. Il ne se limite pas à son beau folklore culturel et rituel. Il y a vraiment une école initiatique. Elle dispense des expériences très généreusement et parfois très précieuses. Ainsi le bilan est-il très bon.

Cependant, le temps n’a pas corroboré ces impressions bénéfiques. C’était la stabilité dans ces expériences qui faisait semble-t-il défaut. La sérénité souriante que dépeint le bouddhisme n’était pas continue ici. On y trouvait des intensités, des visions, des ouvertures, mais pas réellement le stable. C’était autre chose.

Cependant notre impression aujourd’hui est que la vie nous donne spontanément des occasions plus fécondes. Un voyage, une rencontre, un travail, un temps de disponibilité, la rue, la campagne, les livres : il y a une telle richesse, et une telle profondeur dans la vie elle-même, qu’il est sans doute inutile de chercher en dehors. L’école de la vie. Il nous a fallu nous rendre à l’évidence : elle était plus subtile. Elle nous donnait des contemplations plus fines. Ses sagesses étaient incomparables. Le monastère nous a paru ensuite un peu sommaire, ses expériences moins personnelles, et son atmosphère sans réelle nécessité.

 

 

PREMIERES CONCLUSIONS

Aussi fulgurantes et souvent fascinantes qu’en puissent devenir les séductions, tout ce qui ressort du champ de l’effet spécial & de la conquête des esprits évolue et se dépose au creux du temps, s’y sédimente, vieillit et se décante d’une certaine manière dans son devenir comme la poussière tombe au fond de l’eau qui se repose. Ce qui rayonne de l’expérience humaine personnelle, en revanche, s’élabore, souvent, peut-on écrire, par la transversalité du temps qui court, et l’étonne, liant à peine de légères relations avec le flux temporel. Leurs apparences se confondent généralement jusqu’à nous induire à la confusion ; mais qui les expérimente de manière prolongée et intérieure, sait que les deuxièmes gardent leur saveur et leur qualité d’intemporalité, alors que les premières évoqueront immanquablement leur éphémère construction. Ainsi notre découverte du bouddhisme s’avère ressortir des deux types de découverte. Ouvert à la décantation de notre expérience, il a laissé apparaître son construit social, historique, culturel et rhétorique. Après plus de dix années de recherche heuristique nous offrons ce premier regard à l’aune d’une simple expérience la sagesse n ‘est pas plus présente dans ce dispositif idéologique qu’elle ne l’est dans la vie sociale librement assumée. En revanche, il nous faut reconnaître l’existence surprenante de très remarquables phénomènes subtils, qui confèrent à la culture bouddhiste de tradition himalayenne sa reconnaissance comme une école de yoga intérieur, II y a donc quelque chose qui y est donné, mais qui n ‘est pas réellement la recherche usuelle de sens, de sérénité, voire de connaissance. Ce quelque chose fascine, attire et magnétise aujourd’hui les candidats aux nouvelles méditations tantriques en Occident. Il nous fallait en faire nous aussi la rencontre, prendre la patience avec nous et aller jusqu ‘aux conclusions. Le bouddha est aujourd’hui une image qui recouvre la réalité des yoga intérieurs hindo himalayens, et leur exploration remarquable de l’érotisme subtil, voire abstrait de tout acte corporel. Il nous a fallu le vivre et percevoir que la vie humaine est en général plus adaptée à la sagesse que ces expériences contemplatives tantriques sans inscription dans la réalité planétaire.

Mais celle découverte vaut surtout pour nous-mêmes, peut-être d’autres y trouveront autre chose. Ainsi nous ne mettrons pas en garde trop prématurément nos contemporains de cette différence entre le message extérieur et la réalité intérieure de cette vie monastique. Il se peut que nous ayons exploré les limites du sacré aujourd’hui dans cette nouvelle possibilité de vie spirituelle, il nous semble qu ‘elle est déposée aujourd’hui en Occident pour que nos prochains puissent s ‘ils le désirent la comprendre, avec ses ombres, ses dangers, ses difficultés, sans en faire l’économie au cours de son apprentissage. Il se peut que le tantrisme évoqué dans ces pages soit donné avec la part de désenchantement qu ‘il provoque à terme dans la nature, dans la culture, dans l’époque, et même dans notre propre histoire.

 

© Marc Bosche, 30-07-2002 – Propos émis par l'auteur le 30 juillet 2002, tous droits réservés. Article publié par Médiane vol. IV, 2000.