Philosophie ou religion ?
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Bouddhisme : Religion ou philosophie ?

Une doctrine & une mythologie réfutables.

par Marc Bosche



" Je sais que la plupart des hommes, dont ceux qui sont à l'aise avec les problèmes de la plus grande complexité, peut rarement accepter ne serait-ce que la vérité la plus simple et la plus évidente si cela les oblige à admettre la fausseté des conclusions qu'ils se sont attachés à expliquer à des collègues, qu'ils ont fièrement enseignées à d'autres, et qu'ils ont cousues fibre par fibre dans le tissage de leur vie. "

Léon Tolstoï


Le bouddhisme est un terme général qui désigne des cultes distincts et institutionnalisés, c'est à dire de nombreuses églises (écoles) qui communiquent d'ailleurs dans l'ensemble relativement peu et qui ne partagent pas toutes exactement les mêmes croyances et surtout pas les mêmes pratiques. En France ont été reconnues congrégations religieuses (par le Bureau Central des Cultes qui dépend du Ministère de l'Intérieur) plusieurs organisations issues du bouddhisme, en particulier se réclamant de lignages du tantrisme bouddhique de tradition himalayenne.

Dans la mesure où des lieux de culte existent, que des communautés d'adeptes s'y regroupent et y célèbrent des rites on ne peut parler seulement de philosophie.

C'est parce que le bouddhisme ne révère pas un Dieu créateur qu'il est justement qualifié de religion non théiste.

Mais le débat est ouvert, on va nous objecter que le bouddhisme est avant tout une praxis, une pratique, voire un style de vie... Et nous ne pouvons pas non plus le contester !

Dans l'environnement du bouddhisme de tradition himalayenne tel qu'il est proposé en Europe la dimension collective religieuse, voire conviviale est très présente.
Tisser des liens n'y est pas incongru, bien au contraire, et parfois les liens sont même visibles, comme je vais essayer de l'illustrer avec l'exemple suivant.

J'ai souvent noté que l'été au bord d'un lac proche d'un de ces centres du Dharma, les pratiquants se retrouvent pour un moment de baignade : parfois des familles entières, avec parents et leurs jeunes enfants.

A quoi les bouddhistes en maillot de bain se reconnaissent-il ? Cela pourrait être une devinette, si nous ne nous refusions pas sur ce forum à toute forme de discrimination, en particulier religieuse.

On les reconnaît dans cet espace public aux cordons de protection rouges qu'ils portent autour du cou ou plus rarement du poignet.

Bien souvent les jeunes enfants, parfois des nourrissons, portent aussi ces liens en coton grenat supposés apporter une bénédiction ("djinlab"), qui signalent qu'ils ont été présentés à quelque lama, eurolama ou droupla lors d'une cérémonie publique ou d'un entretien familial, voire d'une séance de refuge, qu'elle soit collective ou plus privée.

J'ai choisi cet exemple du cordon de protection afin de montrer que l'appartenance religieuse semble bien être au coeur du processus d'acculturation au bouddhisme, dans le cas de traditions d'origine himalayennes à tout le moins...

Alors trancher les liens ou nouer un nouveau lien ? Le bouddha avait tranché, mais il n'est pas sûr que ses nouveaux émules (ceux du tantrisme bouddhique made in Europe) l'aient bien compris.
 

                                   

                                                                                                  
                                                                       
Les limites du religieux et le sutra du lotus


Extrait du sutra du lotus : « Il n'aura pas les lèvres pendantes, ni retroussées, ni gercées ni pustuleuses; elles ne seront ni abîmées ni tordues, ni épaisses ni grandes, pas plus qu'elles ne seront noircies, ni avec aucun autre défaut. Il n'aura pas le nez aplati ou tordu, ni le visage basané, allongé, étroit ou concave; il n'aura aucune marque rébarbative. »
Cet extrait vient à propos pour mieux faire apparaître ce que cette forme tardive de bouddhisme a intégré, en effet, de merveilleux, de religieux, mais aussi, il faut bien le dire de caricatural. En relisant attentivement ces citations on perçoit dans tel ou tel passage que cette pensée est souvent figée et hypothétique, et qu'elle s'affirme comme exclusive. Qui aujourd'hui pourrait assumer la déclaration suivante au nom d'une religion de tolérance et d'acceptation des différences : "Il n'aura pas le nez aplati ou tordu, ni le visage basané, allongé, étroit ou concave; il n'aura aucune marque rébarbative." ? On n'est pas loin du dérapage discriminatoire, raciste et xénophobe avec ces assertions péremptoires et générales issues de ce sutra. Et le pire qui pourrait arriver serait que des Occidentaux, des nouveaux convertis, prennent ces choses au pied de la lettre comme une "nouvelle sagesse", et en fassent une forme de (néo)fondamentalisme !
L'interactivité est une agréable chose nouvelle, et Internet qui la permet - en faisant circuler et commenter l'information - devrait irréversiblement contribuer à décrypter puis à déminer des messages d'intolérance lorsqu'ils se présentent sous l'apparence de sagesse évidente d'un "sutra".

Personne ne peut aujourd'hui assumer de tels propos de nature discriminatoire. Alors ce bouddhisme tel qu'il est affirmé dans ce sutra appartient-il au rayon des curiosités datées et périmées ?


Autre extrait du sutra du lotus : « Les êtres y naîtront tous par métamorphose et il n'y aura pas de désir de fornication. On y obtiendra les grands pouvoirs divins, les corps émettront de la lumière et l'on s'y déplacera librement en volant. La volonté y sera affermie, comme le zèle et la sagesse. Tous seront universellement de couleur d'or et seront spontanément parés des trente-deux marques. »
(Merci à J.P. puis à Th. qui ont attentivement  identifié ces passages du sutra du lotus.)

La bande dessinée pour enfants et les films hollywoodiens comme Spiderman ou Batman font aujourd'hui aussi bien dans ce registre du merveilleux :"On y obtiendra les grands pouvoirs divins, les corps émettront de la lumière et l'on s'y déplacera librement en volant."

 
Le diable est dans les détails, et c'est vrai, qu'en citant précisément le sutra, il nous est permis de découvrir clairement ses détails.
Si nos contemporains les découvrent aussi, ils verront la trame de ce projet, et comprendront que les ombres et les dérives éventuelles de la pratique du bouddhisme en Occident ont aussi un fondement textuel et idéologique. Ces dérapages souvent notés désormais du bouddhisme actuel ne sont pas seulement le fait de faiblesses humaines contemporaines, mais déjà inscrits dans certains textes de référence bouddhistes depuis fort longtemps, qui en sont comme des programmes.

Jusqu'à présent des animateurs de centres du dharma et des promoteurs du bouddhisme en Occident ont affirmé que c'était les névroses des Européens d'aujourd'hui qui étaient à l'origine des difficultés à pratiquer leurs bouddhismes de manière décente et convaincante. Il semblerait en lisant ces brefs extraits de sutra que les modèles de comportements que ce dernier propose soient aussi plus conflictuels, névrotiques, voire presque psychotiques (avec ce culte de la toute puissance et d'un surhomme dharma) qu'il n'est généralement admis.
 

                                 

                                                                                                      
                 
Le bouddhisme est-il une psychologie ?


Une psychologie doit répondre comme toute activité scientifique au critère de l'interrogation et de la réfutation. Est-ce que le tantrika est prêt à interroger les croyances et les modèles sur lesquels est basée sa pratique ? Pas certain ! Il peut objecter à juste titre qu'interroger par exemple la vertu ou les qualités de son propre maître va affaiblir sa dévotion et donc nuire éventuellement à sa pratique. Ou il veut pouvoir conserver pour sa pratique son modèle de mandala de l'univers avec une terre plate, une haute montagne au centre et quatre continents disposés aux quatre orients. D'ailleurs sa sainteté le dalaï lama a proposé, sans grand succès auprès des disciples, que l'on abandonne de modèle de l'univers tantrique avec sa terre plate puisque nous en savons davantage grâce à la science sur la forme de la terre, des galaxies, etc.

C'est parce qu'il nécessite un acte de foi renouvelé par la prière, et non l'examen libre et critique de la réalité, c'est parce qu'il ne peut pas accomplir le rejet de modèles codifiés et ritualisés qui ne correspondent pas à la réalité, que le tantrisme bouddhique ne peut pas constituer une psychologie et qu'il appartient typiquement aux nouveaux mouvements religieux en Occident.

Personnellement je ne suis pas vraiment gêné de certains attachements que dénonce le bouddhisme. Ils nous aident à nous inscrire dans le monde. Que serait la vie sans amour, sans plaisirs, sans passions, voire sans vocations professionnelles ou sans familles ?
Je suis plus séduit par le message du bouddha quand il permet de mieux abandonner la violence, la jalousie ou la haine. Mais là aussi il y a une limite : la vie avec son instinct de survie indispensable, sa lutte entre les espèces pour la nourriture, n'est-elle pas un contre exemple de ce message de sérénité et de détachement ? En bref pratiquer vraiment l'absence d'attachement comme l'absence d'agression est-il possible, puisqu'il semble bien que ce soit inscrit dans le dynamisme de la vie animale et humaine... ?

"Etre libéré des conceptions, des opinions" est aussi un des objectifs de la pratique du bouddhisme souvent souligné par ses défenseurs. Mais en réalité "les opinions" ou "les conceptions" sont-ils vraiment des obstacles au processus de connaissance ?
Il me semble que la curiosité d'esprit, le regard et le point de vue qu'on a sur les choses et sur le monde, et jusqu'au débat d'idées qui font avancer la pensée et parfois notre réalité concrète, sont plutôt du côté des choses utiles, et non de ce dont il faudrait se débarrasser.
Je crains plutôt quand nos contemporains n'auraient plus d'opinions, plus de conceptions, et donc plus de représentations !
Cette manière de condamner le mental, et ses productions, comme la source de nos maux, est très usuelle dans les milieux du bouddhisme en Occident, et je ne l'ai pas trouvée à ce point en Asie lors de mes séjours.
Notre raison, notre "mental" sont si indispensables que je suis bien certain que, cher lecteur, vous vous en servez beaucoup chaque jour, ne serait-ce qu'en cet instant en utilisant cet ordinateur qui est face de vous, je ne vois pas pourquoi vous voudriez nous débarrasser de certaines de ses plus utiles productions comme les conceptions ou les opinions !
"Etre libéré des conceptions, des opinions" : j'ai souvent trouvé ce point de vue, parfois sous des formes encore plus affirmatives, sur des forums bouddhistes.

Je me demande parfois si ce n'est pas une manière de contrôler les disciples, de les décourager de critiquer la structure de certaines écoles se réclamant du bouddha, de les rendre plus soumis en somme à un contrôle social et mental, plus qu'une véritable hygiène de vie. Car des élèves sans conceptions et sans opinions seraient alors parfaitement malléables, et des hiérarques indélicats pourraient (j'imagine) même tout leur demander d'accepter au nom de leur foi : obéissance, travail non rémunéré, service des anciens, discipline du groupe...

Bien entendu ce point est une provocation à la réflexion.

Le bouddha lui-même avait beaucoup de conceptions et d'opinions, puisqu'elles remplissent littéralement les trois corbeilles du vinaya, des sutra et de l'abhidharma ! Pourquoi nous refuser à nous-mêmes, ce qu'il avait, lui, en son temps, cultivé au plus haut point ?!

                                     
                                                                                                     
                    
La vie est plus une opportunité qu'une souffrance


De mon côté, contrairement au dogme canonique du bouddhisme qui affirme « la première vérité de la souffrance », je ne suis pas convaincu que la vie soit souffrance. Cette première noble vérité ne me paraît pas aussi essentielle que l'enseignement du bouddhisme le dit. La vie est souffrance, certes, surtout face à la perte, au chagrin, au désespoir, au fait d'éprouver ce qu'on ne veut pas et de ne pas être unifié avec ce que l'on voudrait, face surtout à la maladie, à la vieillesse et à l'imminence de la mort. Mais la vie est surtout vie, c'est à dire opportunité unique d'une expérience consciente, sensorielle, morale, artistique, sociale, pratique, terrestre etc. C'est à dire qu'on peut valablement considérer que la vie est avant tout un cadeau extraordinaire à apprécier avant même d'en trouver amer les inconvénients, c'est à dire la souffrance. Je ne « bouddhe » pas mon bonheur de vivre, de vivre simplement, même si je peste parfois de souffrir aussi. Et je ne conçois pas d'éveil qui trouverait que la vie ne vaut pas la peine d'être éprouvée. Car sans la vie que serions-nous ? Sans la souffrance de la vie, point de vie. Alors que serions-nous sans la vie ? Nous voudrions la vie sans la souffrance ?! Je ne pense pas que nous puissions jouer sur les deux tableaux, avoir le beurre et l'argent du beurre.
Etre vivant - naître, grandir, éprouver - privilège unique (aucune vie n'est semblable à aucune autre) mérite bien d'être reconnu. Notre reconnaissance et notre appréciation sont bien le moins que nous puissions offrir pour un tel cadeau : exister plutôt que ne pas exister, naître plutôt que de ne pas naître, être plutôt que ne pas être.
Et en plus la Terre est jolie... Le ciel étoilé la nuit, très beau. Et les humains souvent sympathiques.

Alors dukkha (la "souffrance" en langue ancienne pali) restera aussi petite que possible, et ne comptez pas sur moi pour en faire un épouvantail !
S'il existe un nirvana, ou plutôt des expériences possibles d'éveil, il me semble que ce sera ici et maintenant, au moment même où je presse sur la touche envoyer du clavier.

Il me semble qu'une génération plus jeune d'Occidentaux se saisit actuellement d'un bouddhisme doloriste. Un peu écoeurés et à juste titre des dérapages du tantrisme bouddhique et des scandales qui ont émaillé les années 90, ils foncent sur une lecture plus fondamentale des textes canoniques, en quête d'une certaine pureté.
Le risque est d'en faire une sorte de nouvelle ascèse, d'une sorte d'idéologie de la privation : privation de viande, privation d'une sexualité assumée, privation des expériences sensorielles et des plaisirs de notre temps. Et surtout le risque est de se couper de l'époque et des autres selon le credo que tout étant souffrance, le monde étant souffrance, et les autres vivant la souffrance, il faut s'en détacher.

La question du soi / non soi est probablement aussi une cheville ouvrière du bouddhisme.
Vivre ! Ecrire une chanson joyeuse qui s
appellera « singing in the rain », plutôt que se laisser mouiller amèrement par la pluie... Et la chanson deviendra presque immortelle en passant aux générations suivantes et en les enrichissant. Faire de sa vie une oeuvre d'art à défaut de trouver le nirvana
Pour reprendre ce point voici une anecdote récente. J'ai passé le réveillon avec des amis, trois couples ayant chacun vingt à vingt-cinq années de pratique du bouddhisme. Nous avons beaucoup parlé des questions qui intéressent aussi le forum. En échangeant avec eux j'ai évoqué les limites que je voyais au message même du bouddhisme : 1) la vérité de la souffrance, 2) le karma, 3) le nirvana et 4) les vies successives. Après avoir présenté mes modestes élucubrations, l'une des personnes présentes au réveillon m'a dit : "je pense comme vous, je suis d'accord." Je lui ai fait remarqué : "Alors vous n'êtes pas bouddhiste". Elle m'a répondu avec un sourire : "je me présente comme bouddhiste, mais je ne crois pas, en effet, à cela." Un autre participant à la soirée a ajouté, en substance : "oui, il faut toujours dire qu'on est bouddhiste aux autres qui le sont, pour ne pas créer de difficultés ou de problèmes avec eux, mais c'est vrai on ne croît pas vraiment à ces choses".

J'ai donc réalisé que ces amis qui ont vingt à vingt cinq ans de dharma, qui sont pour la plupart végétariens et ont adopté une hygiène de vie et une éthique très attentive, qui pratiquent la méditation au quotidien, ne croient pas un mot du dogme fondamental qui définit le bouddhisme.
Mais ils se disent toujours "bouddhistes". Voici ces quelques éléments sur lesquels nous étions d'accord, mais qu'ils n'osaient pas évoquer avec leurs amis et relations bouddhistes :


                                                                                                     
               
1) En un mot la vérité de la souffrance (ou "première noble vérité" selon le corpus bouddhiste) n'est peut-être pas correctement formulée dans le bouddhisme, puisque en réalité la vie si elle est souffrance, certes, est surtout opportunité d'une expérience consciente unique. Sans la vie nous ne serions sans doute pas, et donc vivre n'est pas une maladie ni une fatalité douloureuse, mais plutôt un tremplin précieux et un cadeau inestimable.
Un bouddhisme lu au plus près du texte pourrait hélas inciter des jeunes gens à se punir, au fond, pour un monde en lequel ils ne se reconnaissent pas beaucoup, ou plutôt à se punir deux fois : la frustration du monde qui les entoure, plus cette ascèse supplémentaire de l'octuple sentier conçu comme une extrême modération, c'est à dire une sorte d'anorexie générale vis à vis de la vie.
Pour ne pas tomber dans ce mode de vie rétréci, tout en comprenant les enseignements du bouddha, il me semble qu'il faut avoir vécu, avoir bien vécu avant de prendre le recul.
Le bouddha lui-même ne fit pas autre chose et jusqu'à la trentaine (un âge déjà conséquent pour l'époque antique), il tira à l'arc, pratiqua la vie chevaleresque des kshatria, fit l'amour, alla à des fêtes (des teufs dirait-on aujourd'hui), conçut une descendance, profita de plusieurs palais, et se destina même à reprendre le trône régional des Sakya après son père. C'est après cette vie vocationnelle bien remplie, comme lassé de tous ces plaisirs terrestres dont il avait vidé la coupe, qu'il prit le recul, chercha le sens, médita vraiment.

Peut-être les jeunes gens qui cherchent le sens dès la vingtaine au sein du bouddhisme pourraient s'en inspirer. Au lieu de se mettre au RMI et de faire des retraites sous la tutelle ambiguë de certains "guides », (comme cela arrive parfois) ils pourraient étudier, travailler, parcourir le monde, vivre l'amitié et la rencontre des autres, jouir de leurs jeunes années et se faire des souvenirs avant d'avoir des regrets lorsque l'âge sera venu. Car c'est avec ce riche matériau d'une vie pleinement vécue, (et quelques remords d'avoir trop aimé la vie pourquoi pas!), qu'ils pourront sans doute prendre le recul nécessaire, et décider s'ils le souhaitent de s'orienter vers une vie plus contemplative.
Mais bien entendu je ne peux parler que de mon point de vue, chacun fera bien ce qu'il lui plaira.

Lidée de maturation des graines karmiques est nécessaire pour rendre plausible la théorie du karma, mais cela fonctionne-t-il vraiment comme cela ? La durée de la vie humaine permet-elle cette "maturation" ? Probablement non, et alors il faut absolument croire à cette idée de vies successives pour que la rétribution karmique ait la moindre chance de se produire et donc d'exister. Or rien n'est moins sûr que ces chapelets de vies successives pour vous et moi. Il y a donc au moins deux hypothèses, pour le moins hasardeuses, indispensables ici pour fonder cette théorie du karma.
                     
2) Quant au karma, le bouddhisme nous dit que les souffrances d'aujourd'hui résultent d'actes non vertueux d'hier et que les bonheurs d'aujourd'hui résultent d'actes vertueux accomplis par le passé. Or, nous le voyons bien, beaucoup d'innocents souffrent (les victimes du Tsunami par exemple), d'enfants innocents meurent. Nous ne pouvons pas moralement affirmer que c'est à cause d'actes négatifs antérieurs, ce serait victimiser deux fois ces personnes, leur faire porter une deuxième fois le poids de destinées que rien ne peut justifier.
En revanche des dictateurs coulent de vieux jours paisibles. Des tortionnaires ou des aigrefins passent de paisibles retraites semblant ne pas souffrir particulièrement de cette fameuse "loi du karma". Mr Papon libéré de prison pour raison de santé, coule des jours heureux. Mr Crozemarie bénéficie paraît-il d'un jacuzzi dans sa confortable maison de retraite. Mr Pinochet est juste à peine inquiété par la justice de son pays. Mr Saddam Hussein est toujours vivant à l'heure de son procès, alors que de nombreux irakiens innocents, des femmes, des enfants, des jeunes gens sont morts. La loi du karma du bouddhisme paraît un voeux pieux plus qu'une réalité.
                      

3) Quant au nirvana, qui peut vraiment compter dessus, en faire le projet de sa vie ? Honnêtement ?

Et puis, ce serait intéressant de découvrir aussi si l'union "vacuité-félicité" qui est pour les tantrikas du vajrayana le coeur de l'éveil spirituel correspond au nirvana de leurs amis Theravadin...
Chez les kagyu où l'influence Dzogchen et plus généralement Nyingma est présente (la lignée kagyu emprunte beaucoup aux enseignements et aux maîtres nyingma) le nirvana est un peu réservé... aux maîtres, aux détenteurs de lignée. Pour les disciples, il s'agit plutôt, de vie humaine en vie humaine, de réaliser progressivement des terres pures au moment de chaque mort successive et d'avancer ainsi de la première vers la dixième terre pure (ou treizième selon les systèmes), vers la libération du cycle des renaissances. Je crois que c'est à ce point qu'on peut alors parler de nirvana selon ce système tantrique.
Il y a aussi les cas de ces yogis qui réalisent le corps d'arc-en-ciel au moment de leur mort, il s'agit d'une manière de libération également, mais je ne peux dire si selon ce modèle de l'illumination c'est l'ultime et définitif, c'est à dire le nirvana. Comme ces atteintes successives (des terres pures, ou même du corps d'arc-en-ciel) correspondent de toute évidence à un raffinement de plus en plus grand de la conscience :
"Dans le dzogchen tibétain, la nirvana est également assimilé à la conscience fondamentale, qualifiée de grande perfection naturelle. Il faut reconnaître la nature de l
esprit, vide, lumineuse, sensible et au delà de la mort."

Alors, un nirvana pour tous, ou divers nirvana promis selon les diverses écoles ? Les promesses engagent surtout ceux qui y croient. Un vieux maître Soto Zen (Kodo Sawaki, le maître de Taisen Deshimaru) disait quant à lui que le nirvana c'était "l'endommagement ultime"... Que voulait-il dire par là ?

Et puis il y a les NDE, les near death experiences, ces expériences au seuil de la mort que racontent nos contemporains qui les ont vécues, en particulier en Occident. Sont-elles une expression de ce "nirvana", de cet éveil spirituel ? Est-ce le même éveil que chez les bouddhistes, est-ce encore une autre forme de conscience ou d'expérience ?

                    
4) Pour ce qui est des vies successives, rien ne montre que cela se passe comme le dit le bouddhisme, c'est à dire qu'un courant de conscience se réincarne encore et encore dans différents plans possibles d'existence, nous donnant au passage ici et maintenant cette vie humaine. D'autres possibilités sont tout aussi crédibles : dispersion ou cessation de la conscience fondamentale au moment de mort, réintégration ou réabsorption de celle-ci dans une autre dimension ou une autre réalité spirituelle, combinaison de facteurs dynamiques de la conscience appartenant à plusieurs êtres pour composer la conscience d'un nouveau-né. Etc. etc. Bref la théorie des vies successives est aussi un conte simple et séduisant, mais ne présente aucune présomption de sa réalité. Le mystère de la mort et de ce qui pourrait suivre reste entier, le bouddhisme n'a pas levé le voile sur ce mystère plus que les autres religions.


                                                                                                    
                
La terre plate encore présente dans les représentations de nombreuses écoles bouddhistes.


Sa sainteté le dalai lama souhaitait, si j'ai bien compris, que le modèle tantrique traditionnel de l'univers - plat avec sa haute montagne au centre, ses quatre continents et ses huit sous-continents le tout entouré d'un mur de fer - soit abandonné au profit d'une représentation plus conforme à l'état de la science sur la structure du cosmos. Il ne semble pas avoir été entendu...
Voici par exemple le témoignage de deux éminents connaisseurs du Tibet, Jérôme Edou et René Vernadet, qui, en dépit des cartes et des photos satellite qu'ils ont présentées, n'ont pas pu persuader un lama tibétain avec lequel ils ont eu une conversation à ce sujet, de la forme quasiment sphérique de la Terre. Leur interlocuteur, fort des enseignements traditionnels du tantrisme bouddhique, n'a rien voulu entendre et préférait s'accrocher à l'idée que la terre était, selon lui, plate :
« Nous voudrions citer ici une discussion avec un moine tibétain nouvellement arrivé en Europe concernant la question de savoir si la terre était ronde ou plate ! Pour notre lama, le Bouddha ayant dit que la terre était plate, sa croyance se fondait sur les écritures. Pour nous, forts de nos certitudes scientifiques, il était évident et définitif que la terre était ronde... Après des heures d’argumentation, il nous fut impossible de parvenir à un accord, car comme ce fut souvent le cas au Moyen Age, deux visions du monde radicalement différentes s’opposaient. Ce qui fut intéressant dans ce débat, fut de constater que notre lama avait la même conviction dans la vérité des écritures que nous dans les démonstrations scientifiques. Aucune preuve, ni les cartes ni les photos prises par les satellites ne pouvaient entamer sa confiance. »
Extrait de : Edou, Jérôme & Vernadet, René : « Tibet, les chevaux du vent », éditions Shambhala, Bruxelles, 1988, p.141.
Cela me rappelle aussi la résistance auquel fit face le lama Denis Tundroup (lama Denys) lorsqu'il introduisit la pratique de Tchenrezi traduite en français et chantée en français. Les adeptes n'en voulaient pas au début, préférant la langue mystérieuse et moins compréhensible du tibétain.
L'abandon du latin au profit des langues nationales pour le culte, a aussi été un long combat dans l'église catholique, mais elle l'a gagné. Ceux qui pratiquent encore en latin ont d'ailleurs été mis à l'écart et sont considérés, je crois, comme des intégristes.
La question de la foi hante le bouddhisme en Occident aujourd'hui. Le bouddha, athée, autonome et expérimental, était sensé la faire sortir par la porte, et la foi est revenue par la fenêtre avec l'accent mis sur le dévotionnel, le dogme et la croyance par des instructeurs de diverses écoles. Le bouddhisme était sensé libérer les Occidentaux de l'obscurantisme, et voilà qu'il devient le nouveau véhicule de la croyance, des pratiques répétitives, de la soumission à l'autorité du maître ou du dogme canonique, etc.
Un paradoxe.

Je pense que la valeur d'un paradigme, d'une vision du monde, d'un référentiel se mesure aussi à cela, c'est à dire à la possibilité que nous avons de communiquer avec les autres hommes. Si notre regard est universel, s'il partage les principes universels de la logique, de la réfutation, du bon sens, de l'analyse et de l'expérimentation, il permet effectivement de vivre pleinement, en communiquant pleinement. Si en revanche nous nous limitons à une gnose étroite, à des principes acquis au sein d'une organisation et qui contredisent les lois de la logique, nous nous retrouverons dans un milieu étroit, limité, comme coupé des autres, et c'est dommage. Mais chacun est libre de ne vivre qu'à 1% de son potentiel communicatif si cela lui chante.

                     

                                                                                                    
                       
Vouloir la paix est-il possible ?


Un participant, que nous appelerons T., avait écrit sur le forum Bouddhismes & dépendance : "Je veux la paix, cette paix profonde qui est le coeur de mon être, je veux qu'elle se déploie."

Je réponds à sa pacifique invitation.

« Ce souhait est tout à votre honneur. Mais vouloir cette paix n'est-il pas déjà le signe que ce sera difficile de l'éprouver vraiment ? Cette sérénité n'a-t-elle pas en effet sa manière à elle de s'inviter dans notre vie ? Et la vouloir, ou vouloir la construire, vouloir la produire, vouloir l'obtenir, ne l'empêche-t-elle pas de s'épanouir ?
N'est-ce pas là tout le dilemme de nos amis bouddhistes qui veulent à tout prix la paix, et qui en oublient que la paix préfère la vie, la vraie, et connaît seule son heure pour venir. Elle visite ceux qui l'accueillent, non ceux qui lui commandent. Ceux qui peuvent être surpris de la découvrir, plutôt que ceux qui ont construit des palais ou des temples pour la garantir. Ceux qui vivent, plutôt que ceux qui l'attendent.
Vous pouvez tout avoir cher T., un beau voyage, une belle vocation, une vie assumée, mais vous ne pouvez pas vouloir la paix. Elle est comme une biche ou une antilope, comme un daim : si vous criez "viens !!, viens !!", il s'éloigne et se cache. Le seul moyen de l'attirer est de se promener très gentiment, en songeant que nos prières sont parfois comme des cris de commandement, qui éloignent la sérénité et la paix de nous.
Mais, plutôt que de souhaits ou de mantras, plutôt que de visualisations ou de prières de refuge, si vous avez dans vos mains un peu du pain de la patience, un peu du pain de l'appréciation, la paix et la sérénité viendront à vous sans même que vous les appeliez, partager le pain de votre humanité au creux de votre paume...

Le bouddhisme de l'invocation, de l'incantation est donc le plus sûr moyen de ne pas éprouvez cette paix ! C'est pour cela que les centres du Dharma sont peuplés de personnes anxieuses et tendues. C'est pour cela en revanche que ceux qui vivent la vie avec simplicité et avec gratitude (et qui ne prennent pas la vie pour une souffrance, ni une fatalité, ni une maladie de l'ignorance), qui ainsi n'ont jamais étudié dharma ou méditation, sont aussi souvent ceux sur le visage desquels on peut lire le sourire de la sérénité.
La paix fuit ceux qui la veulent, car sans le savoir ils l'éloignent. Elle fuit les stupas circumambulés, elle fuit les robes drapées, elle fuit les prosternations répétées, elle fuit les zafus trop hauts, les prières de refuge rabâchées, les malas de nacre moites de transpiration, des préliminaires aux initiations. La paix a horreur de ces pièges et de ces sortilèges grossiers qu'on lui a tendus pour la capturer et l'asservir.
Mais elle se montre hospitalière à ceux qui savent s'abandonner sincèrement à la conversation du monde...

"Je ne veux pas cette paix, cette paix profonde qui n'est pas le coeur de mon être ; mais si elle veut bien s'inviter, elle sera bienvenue. Ce n'est pas une énergie qui se déploie comme un parachute ou un parapluie, mais un peu de la vie toujours déployée comme une aile." »
 

                           

                                                                                            

                   
La grande valeur des arts du mouvement pour pratiquer concrètement le bouddhisme


Le dharma est mort dans des temples, vous ne verrez que ses cendres. Cette formule excessive et péremptoire est bien entendu juste une provocation à la réflexion.

Alors vous qui pratiquez un art martial, accrochez-vous à votre kimono, serrez bien votre ceinture noire, enracinez-vous à votre tatami et n'écoutez pas les sirènes. Avec l'aïkido, par exemple, vous avez le dharma vivant et vécu au bout de vos bras et de vos jambes. Vous vivez déjà le bouddhisme, car vos gestes ne peuvent mentir.

Quant à la méditation assise, il n'est pas certain qu'elle soit moins bien pratiquée, ni moins intense, dans votre club d'Aikido (où chacun paye sincèrement de sa sueur le prix de l'effort et de l'engagement physique) que dans un centre du dharma (où c'est plutôt compris hélas comme une consommation molle de loisir spirituel, un peu comme siroter des cocktails dans un piano bar).

En Corée dans les années 80, il restait des traces de bouddhisme ésotérique par la voie des arts martiaux. Cela avait été une tradition très vivante, et on dit qu'elle restait vivante encore dans le Sud, le Sud-est du pays (je crois par exemple dans la région du temple de Pomosa). Personnellement je n'ai pas rencontré cette tradition, mais j'ai eu la possibilité de rencontrer quelque chose de sa transmission aux nouvelles générations sous des formes adaptées à notre époque, et cela dans une école de Komdo atypique, à Séoul. Il s'agissait de kendo coréen, et non de kendo japonais. Il utilisait surtout le sabre courbe et moins le sabre rond en lames de bambou. Nous nous entraînions sans masques de protection, à la différence du kendo japonais, faisant tournoyer nos sabres courbes en bois en des motifs complexes. Seul le maître avait le droit de faire ses démonstrations avec son sabre affûté en acier, lame au clair. J'ai raconté ailleurs cette rencontre et cette période où j'apprenais comme débutant cet art martial dans cette école vraiment coréenne. Le maître avait appris son art dès son enfance, par quelques vieux moines d'un monastère, où il avait grandi, ses parents en étant les gardiens. Il avait dû ensuite retrouver des livres et des gravures anciennes rares pour compléter ses figures et sa connaissance traditionnelle. Le dharma-komdo qu'il enseignait était d'une incroyable énergie, et c'est vrai le KI (Chi) était effectivement au coeur de la puissance qui y était explorée. Les mêmes mouvements des élèves avec ou sans KI ne donnaient pas du tout le même résultat... D'ailleurs deux petits exercices anodins avaient éveillé ma curiosité lorsque je passai la ceinture jaune, puis la ceinture bleue. Pour la première je devais, entre autres exercices, éteindre une flamme de bougie du seul souffle du sabre. Pour la deuxième je devais casser une paire de baguettes (comme celles qu'on utilise pour manger le riz) avec la tranche d'une carte de visite par la seule vivacité du geste. J'ai compris plus tard que ces modestes exercices étaient une invitation à entrevoir la créativité du KI, qui était tellement active chez nos habiles instructeurs... La méditation était aussi au programme et j'en garde un souvenir très vif, dans l'ambiance d'énergie et de vitalité de ce dojo, où vivaient d'ailleurs les instructeurs dans une désarmante simplicité. Pas de douches après l'entraînement, il nous fallait puiser avec une sorte d'écope dans un grand bac d'eau froide. L'hiver cette eau des bacs était gelée dans cette salle sans chauffage. Les élèves ainsi que les instructeurs devaient parfois en casser la glace.
Cette manière d'envisager la spiritualité à l'aune du corps et de sa réponse paraît un excellent garde-fou. Le corps ne triche pas, n'est-ce pas, et réagit naturellement, on ne peut pas lui raconter d'histoires, de contes pour enfants ou de théories. Surtout dans la rencontre avec l'autre, dans sa confrontation. Il est un très bon expert réaliste en "dharma", ce corps ! Alors vous ne trouverez peut-être pas mieux dans les centres de méditation du dharma aujourd'hui, où l'approche collective de la méditation en uniformise un peu le sens. En revanche, il nest pas interdit de faire de bonnes rencontres à l'avenir et de partager des moments méditatifs avec telle ou telle personne de notre connaissance, ou rencontrée ad hoc, qui nous montrera sa propre pratique, sans structure, sans discours superflu, et sans carte d'adhérent !
En Asie, sans vouloir vous importuner, cher Lecteur, chère Lectrice, avec mes souvenirs, mes bonnes expériences dharma sont liés ainsi à des rencontres personnelles, à des moments privilégiés partagés avec des très petits groupes de quelques personnes tout au plus.
En Europe le standard a été en quelque sorte établi par le dalai lama et ses grands chapiteaux de 1000 à 3000 personnes ! J'exagère à peine. Nous imaginons peut-être que le dojo Zen ou le temple mahayana doit être rempli de monde qui médite ! N'est-ce pas là une idée toute faite ?
Deux, trois personnes qui partagent un moment contemplatif privilégié, où l'énergie de l'instant reste identifiée, détendue, douce et fraîche. Que demander de mieux ? Enfin, ce n'est qu'un point de vue, peut-être relatif, au fond...


                                                                                            


Extrait d'un e mail envoyé à un ami autour de ces sujets : le bouddhisme comme fiction


« Ma seule "expérience" ou "mes connaissances" en matière de "cheminement spirituel" (pour reprendre les termes de votre email) ce n'est pas une réalisation ou une obtention de quelque état ou de quelque sagesse, hélas pas du tout. Il s'agit d'une sorte d'expérience soustractive, en réalité.

Pour moi le processus s'est déroulé du gonflement progressif de la bulle des promesses de nirvana, jusqu'au moment où cette bulle a éclaté, j'ai donc bien connu la phase enthousiaste "lama par ci, lama par là", mais j'ai eu la chance progressivement de voir se déconstruire cet échafaudage, et de voir aussi que cette auto hypnose de l'adepte était inhérente au bouddhisme religieux, c'est à dire au bouddhisme tout court, puisque c'est un message conçu et structuré comme religion

L'adepte, dans un « centre du dharma », est invité à croire en toutes ces choses de l'enseignement bouddhiste : la terre serait plate, la réincarnation nous attendrait (chez les animaux, les fantômes, les dieux, etc. !), en passant par la conviction que la  vie humaine elle-même serait une vilaine souffrance tissée d'ignorance et qui devrait être dédaignée. Plus c'est contraire à leurs intuitions sur la vie et plus les gens essayent d'y croire !

Il me semble aujourd'hui clair que le bouddhisme prévoit de mettre le disciple dans cet état de « dépendance » vis à vis de son message et d'auto-suggestion vis à vis de sa réalité, et qu'il repose là dessus en tant que doctrine.

Il est ainsi structuré comme une idéologie et il fonctionne exactement comme une très bonne fiction. Constitué de textes spéculatifs, il est d'ailleurs techniquement une fiction.


Tout comme un bon roman nous fait vraiment entrer dans une réalité, y habiter comme si elle était tout à fait réelle, le bouddhisme himalayen construit un monde fictionnel et évocateur, d'une qualité tout à fait romanesque : la terre est plate avec une haute montagne au milieu, elle est entourée d'un mur de fer ; ailleurs, plus loin, au royaume de l'ouest du bon bouddha Amita, nous attendent des jolies jeunes déesses à notre mort, si nous avons répété le mantra assez souvent, etc.

On peut donc dans une certaine mesure s'y établir, comme le lecteur d'un bon livre peut vivre des années avec les héros d'un Proust ou goûter au souvenir de Combray. On peut presque goûter à la madeleine de tante Léonie au fil de quelque page de La Recherche : alors de la même manière, ou presque, on peut aussi goûter aux prémisses (prémices) du nirvana, comme si tout cela était bien réel. Ou, pour les amateurs de science fiction, on peut partager telles ou telles atmosphères habilement décrites de la vie en 2035 sur Vénus ou sur Mars, dans un humble « polar SF», sans que cela ait le moindre fondement de réalité.

Mais comme un lecteur de romans ou un amateur de littérature sait revenir dans le réel, il faut aussi savoir sortir de la bulle du bouddhisme, car on ne peut passer créativement et de manière constructive sa vie dans une fiction, même particulièrement séduisante. Voilà en tout cas mon avis, je ne prétends pas qu'il soit définitif sur cette question difficile... »

                                 

                                                                                                                                                      


Extrait d'un email envoyé à un ami autour de la question du Tibet et de la mode du Tibet en Occident :


« Le Tibet n'est plus au coeur de la mode. Je me disais aussi cela à la FNAC l'autre jour en constatant que le rayon spiritualités a réduit comme peau de chagrin par rapport à il y a quelques années en arrière, de plus les ouvrages sur le bouddhisme (et le Tibet) n'envahissent plus ses tables. Le tantrisme bouddhique est une religion qui a fait sa place, mais qui n'a pas réussi son défi de devenir la nouvelle spiritualité en occident. Dans ce sens même si le bouddhisme est aujourd'hui reconnu et institutionnalisé, il reste marginal. Au final on découvre qu'il s'agissait d'un engouement, et qu'il est lui aussi sujet au passage des modes.

 

Il semble aussi qu'on réévalue progressivement la présence chinoise au Tibet, on s'aperçoit que ce sont surtout les nantis, les riches lamas et l'aristocratie qui ont le plus perdu au changement de régime il y a cinquante ans. Les familles de serfs elles ont reçu des terres grâce aux Chinois, et savourent une liberté que l'ancien régime du dalaï lama leur avait refusée. De plus on découvre de mieux en mieux les exactions de l'ancien système lamaïste, la violence rituelle, les geôles dans les lamaseries, les viols d'enfants moine par les moines disciplinaires, les chatiments corporels inacceptables, la corruption du système féodal, etc. Ainsi on commence à équilibrer les points de vue et à comprendre que le Tibet d'avant n'était pas le paradis de ShangriLa que Hollywood et les rinpochés en exil nous avaient présenté. Guerres internes et exploitations en tout genre en étaient hélas des fondements. Les Chinois, en dépit du passif de leur présence sur place et d'une répression bien entendu inacceptable, donnent aujourd'hui une deuxième chance à ce pays (écrasé par la misère sous le joug du lamaïsme) grâce à son formidable décollage économique. Ils mettent littéralement des milliards de dollars pour le train pressurisé qui relie désormais Pékin à Lhassa. Quand l'économie va... »

                             

                                                                                                                                                     


Extrait d'un email envoyé à un correspondant et en réponse à une de ses questions sur la signification de l'adhésion au bouddhisme


« Pour répondre à votre question, à savoir si je suis bouddhiste, la réponse est plus une question de rhétorique que de sens. Oui je serais bouddhiste dans le sens où je mène une vie calme et simple, dans un environnement naturel autant que possible, où je maintiens un équilibre et une certaine attention aux autres au quotidien, et je m'efforce de vivre honnêtement une vie qui a son sens.

Non je ne suis pas bouddhiste dans le sens où, comme indiqué dans la présente page Web, je vois beaucoup de choses dans le corpus bouddhiste qui n'ont plus grand sens, la conception de la terre plate (dans le mandala de l'univers), l'idée que le malheur des pauvres et des victimes serait causé par leur mauvais karma issu de vies antérieures, la promesse mirobolante du nirvana (et la promesse des terres pures, la promesse du paradis d'amita, etc.), l'idée que la vie serait une effroyable maladie de l'ignorance (les fameuses deux « premières nobles vérités » du bouddha : vivre c'est souffrir et l'ignorance fondamentale est à la base de ce processus) et qu'il faudrait, comme le bouddha, se débarrasser de cette vie humaine aussitôt que possible pour accéder enfin au nirvana (les troisièmes et quatrièmes "nobles vérités" du bouddha sur la libération de la souffrance)...

 

Pour moi rien ne vaut la vie, c'est un cadeau, une école et une opportunité inestimables et uniques, c'est d'ailleurs tout ce que nous avons ! Je ne pense pas, (après avoir essayé !) qu'une recherche intensive du nirvana vaudrait mieux que cela. Les autres, le monde, la vie qui nous est donnée : il me semble que c'est notre base d'expérience et qu'il ne faut pas la sous-estimer, ne pas la brader, ne pas l'échanger pour des promesses de félicité ou d'illumination ! Mais ce point de vue n'engage que moi.

 

En parlant en profondeur avec d'autres, qui ont aussi plus de vingt ans de découverte de ce milieu, j'ai découvert que mes propres réserves étaient partagées bien souvent, même si personne dans ces milieux du bouddhisme ne le reconnaît volontiers. Les gens continuent de se dire "bouddhistes" malgré tout et de fréquenter ces cercles d'amis et de connaissances, même s'ils n'adhèrent plus intérieurement aux idées de base officielles de cette tradition.

 

 

Je crois que le bouddhisme a vieilli après deux mille cinq cents ans : le monde, l'homme et la relation de ce dernier au premier ont changé, c'est inévitable. Il y a en revanche des bonnes choses, des choses utiles et profondes, que le bouddhisme a transmises ou rappelle, mais de là à adhérer à tout cet ancien discours religieux d'un bloc... En tout cas cela ne me tente pas. Le désenchantement peut donc être bienvenu et nécessaire ! »

 



 


Fictions spéculatives par Marc Bosche, copyright  28 mars 2006. Textes sous licence Creative Commons (copie autorisée pour usage non commercial). L'éditeur ne peut assumer aucune responsabilité éditoriale pour les liens externes proposés, ne connaissant pas nécessairement les arrières plans et les contextes des sites vers lesquels ces liens pointent depuis la présente page. Le fait de citer ces sources externes ne signifie pas que l'éditeur soit en accord avec toutes les opinions exprimées par ces sites externes vers lesquels des liens pointent.