Komdo le sentier coréen du sabre
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Au Japon on dit Kendo, en Corée : komdo, et on n'y porte pas de masque de protection.... J'ai découvert, ou plutôt entr'aperçu, en 1985 ce sentier coréen du sabre. Dans ce petit article publié dans la revue des Français de Corée j'avais alors raconté mes premièrs pas.

Komdo, le sentier coréen du sabre

par Marc Bosche

Une silhouette bleu marine, veste épaisse de coton et large pantalon évasé, se tient agenouillée devant une bougie qui brûle. D’un coup rapide de son sabre de bois, dont on entend le bref sifflement, elle souffle cette flamme sans même l’effleurer.

Cet exercice est pratiqué par les étudiants du Komdo, l’art traditionnel coréen du sabre (de « Kom » sabre et « do » voie). L’origine de cette pratique remonte au-delà du Moyen Age où elle se confond avec la découverte par la Corée du bouddhisme chinois “Chang”, qui allait devenir le « Sun » coréen puis le « Zen » japonais. Transmis par la Cotée au Japon en même temps que la statuaire Koryo, le « Komdo » devint « Kendo » sur l’archipel nippon. Il fut tardivement réintroduit en Corée sous cette forme altérée à l’occasion de l’occupation de la péninsule et y constitue depuis la pratique du sabre dominante.

Ainsi, jusqu’à ces dernières années, les Coréens intéressés par cet art martial devaient se contenter d’apprendre le Kendo japonais. Ils supportaient le pesant harnachement protecteur du visage et du tronc et acceptaient la violence que les Samouraï ont insufflée à cet art de combattre, de tuer et de mourir en toute sérénité. Mais, récemment, un jeune homme coréen, qui avait grandi parmi les moines dans un temple bouddhiste, s’est décidé à faire revivre te vieil art. A partir des conseils d’anciens et de vieilles gravures pédagogiques il a pu reconstituer une pratique ressourcée en Pays du Matin Calme, et l’enseigne désormais dans une salle.

Deux sabres d’entraînement en bois sont utilisés. L’un, le « Chukdo », que les Japonais connaissent également, est une épée droite constituée de lamelles de bambou tenues par des liens de cuir. Il convient bien au combat qu’il ponctue bruyamment. L’autre est une réplique en bois du sabre à lame courbe (« kom »). Il était utilisé à l’origine par les moines qui, prenant les armes contre les envahisseurs de la Corée, devaient se contenter de sabres en bois à défaut de disposer de lames métalliques. Il sert à l’apprentissage des enchaînements de figures en solo, étude qui constitue de fait l’essentiel du Komdo. Ces enchaînements sont numérotés, groupés en séries et gradués en difficulté. Ils sont appris les uns après les autres, au fil des séances, en répétant inlassablement les numéros précédents avant d’aborder les figures plus compliquées.

Transcrire la beauté de ces mouvements est bien difficile, le Komdo se passe parfaitement de mots, même si l’on y crie fort et souvent.

Quand un maître exécute une démonstration, c’est une Corée du fonds des temps qui s’anime. On retrouve la vitalité d’une culture qui a engendré l’art des céladons blancs bleutés, la calligraphie et... le sujongwa, la subtile boisson glacée au Kaki relevée de gingembre. On s’étonne à ce spectacle martial de voir à quel point cette culture est vigoureuse et de constater qu’elle existe en parallèle avec la « civilisation reconstituée », quelque peu desséchée, dont on se contente en visitant le temple de Pulguksa et le Village Folklorique. Dans ces mouvements, à la fois légers, souples, rapides et puissants, se retrouve l’essence d’une culture proche de la nature. D’une culture trop enracinée dans l’ordre naturel du monde pour être encore dialectique. A regarder ces coups de sabres, pirouettes et tenues d’équilibre, on comprend mieux les paradoxes que présente le peuple coréen au regard, parfois agacé, de l’étranger : tout à la fois rugueux et délicat dans ses manières, à l’esprit simple et comprenant pourtant tout à demi-mot, ému pour un rien mais indifférent dans l’épreuve ... L’harmonie et l’unité que suggèrent les mouvements naturels du corps qui semble suivre la lame traduisent la présence et la maîtrise de forces complémentaires d’activité et passivité qu’aucune synthèse affadissante ne vient encore résoudre. Les instructeurs sont jeunes et certains d’entre eux vivent dans le local d’entraînement dont ils partagent avec leurs étudiants les casiers, l’antichambre exigüe, le coin de bain rudimentaire où il faut casser la glace des cuves l’hiver. Le seul espace un peu personnel est un coin réchaud pour cuire les pâtes, le potage et le riz, attenant à une série de minuscules couchettes superposées. Le Komdo prend son sens dans un mode de vie et dans une éthique. La modestie, la frugalité, l’honnêteté, la mesure et en général les bonnes manières sont des qualités que les instructeurs travaillent dans leur vie de tous les jours. Ces qualités ne diffèrent sans doute pas fondamentalement de celles que cultivaient les anciennes chevaleries qui imprègnent de douceur, de tranquillité et du silence de la méditation la vie quotidienne de La salle.

Objectiver davantage ce qu’est le Komdo est difficile car sa source vive reste mystérieuse pour un Occidental. Pour un Coréen ce n’est qu’un demi mystère : cette source vive c’est le développement et la maîtrise du « Ki », l’énergie vitale, qui communique au sabre puissance, vitesse et agilité. Symboliquement le « Ki » représente la synthèse des forces obscures de la terre, sur laquelle l’homme pose les pieds, et lumineuses du ciel, où l’homme élève les mains. Selon les instructeurs cette force jaillit au point parfaitement médian du corps, le « tanjon », deux à quarre centimètres en dessous du nombril. Pour un Occidental ce concept reste abstrait, voire absurde, car il ne conçoit de force que “matérielle” ou, du moins, « objectivable ». Sa pensée rationnelle achoppe ici clairement et les premiers exercices en sont d’autant plus troublants.

Assises face à face deux silhouettes en tailleur opposent leurs poings, les appuyant l’un contre l’autre. Un observateur peu averti croit qu’il va s’agir d’une confrontation de force physique à l’image de l’usage d’un « bras de fer » bien de chez nous. En fait, ce qui est recherché ici est la mise en œuvre de la force du « tanjon ». Un jeune instructeur de dix-sept ans, de petit gabarit, repousse d’un air distrait, et de la seule pression de ses index, les poings crispés d’un partenaire corpulent, grand et puissant, qui s’arque boute de toutes ses forces et s’essouffle en vain. Dans un vague sourire l’instructeur, plus décontracté encore, mais comme rivé au sol, augmente légèrement la pression de ses index. Son partenaire ne peut lors s’empêcher de déraper en marche arrière sur le sol et de finir par rouler sur le dos. Avec indifférence, et pour tout commentaire, le jeune homme lui intime brièvement : « tashi » (« encore une fois »).

L’entraînement quotidien au Komdo permet au néophyte de développer très lentement la perception puis le contrôle de l’énergie du « Ki ». Plus rapidement augmentent la souplesse, la rapidité et la force physique. Enfin, parmi les autres effets de la pratique, on note une amélioration de la qualité de la respiration, une diminution du niveau moyen d’anxiété et un renforcement de la confiance en soi.

Les contraintes que l’entraînement impose par une stricte hygiène de vie sont en revanche importantes. Les entraînements sont fréquents et consument discrètement mais irrésistiblement l’énergie de l’étudiant. Ce dernier doit acquérir, puis entretenir, une forme physique impeccable pour ne pas vivre comme un calvaire l’entraînement au milieu de pratiquants coréens plus alertes et endurants. Par chance les instructeurs perçoivent les limites de leurs élèves et ajustent généralement la dureté de l’effort en fonction de celles-ci. Pour ce qui est de l’entretien de la condition physique le néophyte doit rester vigilant car les disques intervertébraux sont parfois malmenés et l’articulation des genoux est tout particulièrement sollicitée. Les risques liés au Komdo sont cependant surtout d’ordre psychologique. Si cette pratique donne de nouvelles clefs, comme il semble que ce soit le cas, son étudiant peut être tenté de s’en enorgueillir. La suffisance est alors le véritable adversaire qui le guette. Comme les autres arts martiaux, et sans doute plus encore, le Komdo durcit la carapace psychologique de l’individu. Attention donc à l’effet « noix de coco » : dur dehors, mou dedans... Enfin ces nouvelles clefs peuvent aussi fermer des serrures. Pratique parfaite, donc parfaitement close, le Komdo ne tendrait-il pas à enfermer les préoccupations de l’individu dans le périmètre d’action étroit de son sabre, l’isolant du monde par cette bulle protectrice d’autant plus confortable quelle a été durement acquise?

A Séoul une douzaine de Françaises et de Français de tous âges a’entraînent régulièrement et avec bonheur. Le Komdo peut être à l’évidence pratiqué par tous, personnes âgées, enfants, femmes, hommes. On ne doit pas pour autant le conseiller à chacun. On peut suggérer à ceux qui souhaitent surtout développer leur force et leur capacité à combattre de choisir parmi d’autres arts martiaux.

Pour les raisons évoquées plus haut, il est en effet essentiel de venir à l’entraînement de Komdo avec toute son humilité, sa générosité et sa pleine capacité à aimer. Ce seront là les puissants mobiles pour avancer sans dommages ni désillusions sur le sentier coréen du sabre.












© Marc Bosche – 2005 et 2007 pour la présente édition numérique. Article publié dans Le petit échotier, Journal des Français de Corée, Séoul, 1985.