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Un monastère de l'Himalaya en Europe

Narration d'une expérience monastique

par Marc Bosche


© Marc Bosche, 30-07-2002 – Propos émis par l'auteur le 30 juillet 2002, tous droits réservés.

 

Pour cette recherche d'anthropologie interculturelle Marc Bosche a adopté pour un temps la vie de moine novice et a accepté l'immersion totale dans une lamaserie

Je raconte ici quelques expériences de vie au monastère de Félicité, inspiré de la tradition himalayenne et récemment construit en Europe. J’ai bien sûr choisi un autre nom pour décrire ce lieu, et j’ai préservé l’anonymat des moines et des maîtres de tradition tibétaine en ayant recours à des pseudonymes. En effet, j ‘ai été en général bien accueilli dans cette congrégation. Les moines se sont avérés des individus tout à fait dignes de respect. Cette intéressante expérience méritait d’être narrée, sans tomber dans les extrêmes de la séduction et de la critique. Comme les Européens aujourd’hui, j’avais aimé, depuis quelques années, l’image colorée, chatoyante, attachante du monde himalayen. Les clichés en couleurs, les photos des maîtres souriants ou de leur soi-disant réincarnation dans un corps d’enfant au gracieux visage angélique m’avaient attiré. J’avais laissé un peu de mes propres choix de vie individuels pour cela. Or quelques années après cette adhésion, j’en suis venu, à l’issue de cette expérience noviciale, à délaisser progressivement le bouddhisme venu du Toit du Monde. Il me semble aujourd’hui que le tantrisme, tel que je l’ai connu au cours d’une année complète de noviciat dans ce monastère, puis en trois années successives de distanciation progressive, est complexe. Je ne peux le décrire sans le caricaturer. Je me limite ici à poser des questions. Cette expérience m’a-t-elle mise en contact avec la résurgence d’un mode de vie et de spiritualité collectives ? L’individu, celui qui dit « je », y est il perçu comme en mode défectueux d’affirmation de soi ? L’individualité, pourtant si précieuse, de l’humain, y est-elle assujettie à la dynamique communautaire ? Je ne peux répondre. Le lecteur peut en revanche explorer les anecdotes et le témoignage personnel qui suit. Chacun se fera une idée par lui-même. Et il est pensable que d’autres témoignages seront les bienvenus pour commencer à mieux apprécier ce qui est désormais une des formes Occidentalisées de pratique monastique. La liberté de penser, surtout dans le champ des spiritualités aujourd’hui est une conquête précieuse. Ainsi personne ne se laissera aller à critiquer ces pratiques à partir de ce bref texte. Ces moines sont tout à fait en droit de choisir leur idéal. Loin de l’auteur la pensée de les caricaturer. Il y a sans doute autant de vies monastiques spécifiques que d’individus à Félicité. Ainsi nos regards sont-ils empreints de respect pour mieux comprendre la mystérieuse pratique tantrique, sans pour autant tomber dans la fascination... Une spiritualité autonome et assumée est une remarquable qualité individuelle... La richesse de notre temps est en particulier dans la mosaïque et la complémentarité des sources de la pensée féconde. Ainsi il nous faut porter un oeil attentif et confiant dans les émergences de ce mouvement, sans candeur et sans anathème.

Avec ce monastère de Félicité, nouvelle congrégation religieuse, c’est le plus grand projet de transmission monastique himalayenne entrepris en Europe qui voit le jour. J’arrive au moment où on installe carrelages et téléphones, c’est dire la jeunesse de ce dispositif.

 

 

La qualité des relations humaines

Les relations usuelles dans le clos monastique semblent, en dépit de leurs qualités humaines, au fur et à mesure de mon séjour, m’éloigner de plus en plus de mes orientations personnelles. Les enthousiasmes des débuts, les consignes quotidiennes issues de la hiérarchie, les projets collectifs à échéance de quelques années, les rigueurs des horaires et des tâches sollicitent petit à une certaine délicatesse individuelle qui m’est familière. Je trouve une communauté très vivante, mais très affairée. Je ne peux rencontrer mes camarades dans une sérénité quotidienne, de part la vitesse qui semble imprégner chaque journée de semaine.

Chose étonnante, je ne retrouve pas tout le temps la qualité de ces bonheurs des moines bouddhistes que j ‘ai rencontrée par le passé au contact de la vie extrême-orientale. En Corée du Sud, par exemple, les ermitages semblent permettre à certains moines de goûter à ce fragile plaisir d’une vie silencieuse, sereine et attentive! Calme, détente, disponibilité très grande du temps et des relations humaine préférentielles, sont là-bas partie intégrante de la vie des moines. Des périodes de stabilité, et de moments plus méditatifs y sont propices à un certain bien-être perceptible même pour le visiteur. Des ambiances feutrées, voire discrètes, avec des conversations plaisantes à voix douce y sont des conditions de la collectivité monastique.

Or, novice, dès mon arrivée à Félicité, il m’est donné un autre visage de la vie. Alors que je porte bientôt la robe rouge bordeaux et le châle des moines, avec la permission du Très Précieux, je partage comme les moines nouvellement intégrés, la vie des bénévoles laïcs. Avec la fièvre des constructions en cours et des travaux de maçonnerie, je m’oriente avec mes camarades vers les préoccupations positives liées au projet de monastère. L’aspiration à un embellissement de ma conscience, sans doute illusoire bien sûr, qui m’a en quelque sorte attiré vers cette voie monastique, ne trouve pas vraiment d’accomplissement. J’ai imaginé qu’une sorte de beauté intérieure pouvait se cultiver dans l’enceinte d’un tel lieu fraternel. En réalité je dois donner de ma personne, sacrifier quelque peu mes propres aspirations pour vaquer aux innombrables activités hebdomadaires qui s’avèrent indispensables dans une nouvelle congrégation en pleine croissance. Étonnement aussi, je rencontre des moments de désarroi qui me sont peu familiers, et cela de temps à autre. Comme si ce contexte m’y prédispose davantage. Ainsi la fièvre du travail, avec la présence dynamique de camarades d’ailleurs fort aimables et sympathiques, alterne avec une réflexion parfois sans illusion sur mon choix de vie. Je vois progressivement qu’il me faudra sans doute partir. La puissance de ce mode collectif de vie, par ailleurs empreint de tendresse individuelle, efface les habitudes méditatives quotidiennes que j’ai développées les années précédentes dans une vie plus préservée et très individualisée. Il me faut un an complet afin de découvrir ce monde nouveau. Je décide de ne pas engager de processus irréversible dans cette orientation communautaire très active où je ne trouve pas la quiétude et la paix des monastères Zen extrême-orientaux que j’ai visités pendant la décennie précédente. Il y a cependant des amitiés quotidiennes très agréables qu’il me faut laisser s’estomper en partant. Elles se sont tissées en parallèle des chantiers et de l’organisation communautaire. Parfois il me semble que mes amis bénévoles, laïcs ou monastiques, donnent trop de bonne volonté pour apaiser le tourbillon de la croissance de ce grand projet local. La convivialité, les sentiments de respect et de bonne entente sont en quelque sorte l’huile que nous déposons en grande quantité dans les rouages de ce monastère en pleine naissance.

 

 

Les motivations altruistes et la nécessité de travailler

Cette présentation est personnelle. Pour d’autres, en particulier des volontaires sans engagement, la période de vie communautaire au chantier du monastère est très féconde et parfois joyeuse. On y danse assez souvent, parfois à l’écoute d’un humble appareil à cassettes, mais en général dans une atmosphère de détente et de contentement qui pour beaucoup est l’essentiel. Pour moi, qui viens partager un choix de vie plus spirituel, la situation est moins agréable d’un point de vue profond. Bien sûr, je me réjouis avec mes nouveaux compagnons de cette vie étonnante, de ce quotidien partagé, de ces projets collectifs tout neufs. Mais, en filigrane, je sens, qu’en ce qui me concerne, c’est une manière de dévier de ma personnalité et d’oublier mes choix essentiels. Les choix collectifs et stratégiques de la direction des chantiers de la congrégation ne font pas de place à mon souhait de me reposer un peu d’une vie très active et curieuse de découvrir le monde. Le travail quotidien, sept heures par jour, m’est peu bénéfique pour la méditation, et surtout pour le sentiment de détente intérieur que j’ai espéré stabiliser et approfondir. Je rencontre « le brassage du monde » de nouveau, avec un autre angle de découverte, mais pas le sanctuaire que j’ai recherché! Le travail que j’effectue est parfois très soutenu, rarement vraiment lourd, mais très inévitable dans les ambiances disciplinées et zélées du moment. Je n’ai pas l’autorisation de librement arrêter, ne serait-ce que pour quelques heures, ma journée. Mes camarades sont astreints aux mêmes contraintes. Ainsi certains stress se soulagent dans les moments de repos, peut-être un peu trop exigus et espacés pour me permettre de méditer, voire même de me détendre complètement.

Le choix de vie monastique que j’ai imaginé à partir de mes voyages et de mes amitiés avec des moines d’Asie se révèle peu praticable tel quel. Je vois peu comment méditer au quotidien dans le tourbillon de joie et de plaisir que je prends et que je partage avec mes camarades dans ce projet pour l’enracinement d’un bouddhisme occidental. Il me semble que les directions stratégiques de la hiérarchie de ce centre en expansion vont dans le sens d’une communauté active et soudée. Mon projet personnel, celui de vivre en moine serein et méditatif, paraît voué à l’oubli.

Heureusement il y a les autres moines, nouvellement ordonnés, qui, comme moi doivent en quelque sorte accepter la nécessité de finir de construire d’abord le monastère avant d’y méditer. Leur gentillesse, les affinités que je partage avec eux, leur simplicité et, en bref, leurs belles qualités individuelles me rassurent quand même sur le choix que j’ai fait. Cela m’encourage à rester un peu plus longtemps. À leur contact, je peux ainsi apprendre sur les profils des moines et leurs manières d’être. Ils sont ainsi les principaux exemples qui enrichissent ma connaissance du bouddhisme. Au moment des beaux jours de l’été, nous pouvons nous retrouver à converser calmement dans la coursive jouxtant nos chambres alignées dans la même aile du monastère. A l’occasion nous nous invitons mutuellement pour un thé avec des biscuits dans nos chambres respectives. La qualité délicate et sensible de nos conversations, la bonne conduite de chacun, les humours des uns et des autres nous amènent à nous retrouver à l’unisson à deux ou trois autour d’une tasse de thé. Ce sont bien sûr les meilleurs moments. J’ai quand même rencontré ce que je suis aussi venu chercher au monastère : une vie significative et contentée, des amis soigneux, nobles, attentifs dans leur courtoisie et leur contact avec les autres.

Pour ceux d’entre nous qui n’avons pas effectué la retraite de trois années et trois mois, le statut monastique ne nous épargne pas les travaux et les horaires des laïcs bénévoles. Nous bénéficions en revanche de la gratuité de l’hébergement et de la nourriture. Les anciens retraitants doivent, quant à eux, acquitter l’équivalent de la somme de 1400 francs français par mois pour leur chambre, leur contribution à la nourriture et aux frais généraux du clos. Ainsi nous ne nous plaignons pas de nos conditions de vie, bien au contraire, tout heureux que nous sommes de découvrir, avec la robe bordeaux du bouddha, le mode de vie que nous avons désiré connaître. Cependant il est pensable que, tout comme moi, certains d’entre eux songent souvent au décalage entre leur projet d’être un méditant, un contemplatif, et la nécessité pendant quelques années de donner leur force de travail à un chantier. Je ressens ce double défi progressivement. Il me semble agréable de travailler cependant. Mais la part profonde de moi- même qui a déjà connu le monde du travail et des collectivités humaines depuis longtemps, qui a déjà délaissé leurs attraits, et qui se tourne vers la vie de noviciat avec conviction, ne peut pas réellement être satisfaite. Peut-être ce qui me décide finalement à partir, est la rigueur des horaires et l’impossibilité de prendre des congés sur place, sauf pour raison de santé. Il y a cependant une période d’une semaine environ à Noël ou c’est possible. Cependant je suis enrôlé à la cuisine à cette occasion, puisqu’il faut nourrir quand même ceux qui ne partent pas dans leur famille. Il y a aussi deux journées environ pour le nouvel an lunaire. Et puis, bien sûr, il y a quand même tous les week-ends: samedis et dimanches. Il n’y a cependant pas assez d’espace, ou plutôt de temps, prévu à mon goût pour méditer ou étudier dans le calme et la durée. Bien sûr tout est quand même offert: séminaire collectif de méditation de temps à autre lors des fins de semaine, enseignements de la lignée orale, cours de tibétain en milieu de journée, entraînement aux diverses pratiques rituelles les soirs après dîners. Mais cela prend sur mes précieuses pauses de repos, voire sur le temps nécessaire pour recouvrer mon calme après le travail. Ainsi je ne peux me résoudre à attendre environ trois années pour la retraite collective suivante dans cette euphorie et cette atmosphère de don de soi altruiste. J’aspire déjà à vivre comme un novice, c’est à dire à le vivre dès le début, sans attendre. Peut-être faut-il y voir, outre mon parcours personnel, un peu d’impatience dont je suis coutumier. Peut-être aussi est-ce ce qui me convient tout simplement et qu’il faut accepter: partir après une expérience suffisante pour comprendre la vie d’un novice au monastère, et retrouver le calme dans un habitat préservé et individuel ailleurs...

 

 

Le partage de l’espace

Le domaine de Félicité comporte une maison près de la route vicinale, celle-ci jouxte le monastère. Cette ancienne bâtisse rurale, très vaste, communément appelée « la ferme » sert de réfectoire aux volontaires. Les novices, les bénévoles laïcs et les moines nouvellement entrés dans la congrégation y prennent leurs trois repas principaux et leurs goûters. Le lieu est une sorte d’oasis de repos pour nos camarades et moi-même. Au moment des pauses nous pouvons nous arrêter de travailler, prendre un thé, un café, des tartines beurrées, et même déposer sur le pain frais une généreuse couche de confiture d’abricot ou de fraise. A l’heure des principaux repas, nous trouvons un comptoir apprêté, comportant des vastes gamelles d’aluminium emplies de soupe, de légumes en sauce, de céréales étuvées. Souvent un dessert lacté, ou une pâtisserie a été préparé, parfois un peu de viande ou de poisson est offert à ceux d’entre nous qui ne sommes pas végétariens.

Ainsi « la ferme », comme on l’appelle ici, est le havre ou les uns et les autres nous nous restaurons et devisons, parfois fort simplement. Bien sûr, nous arrivons les bottes crottées, les imperméables mouillés, lorsqu’il pleut, ou pire lorsqu’il neige. Le lieu n’est pas d’une propreté parfaite, étant envahi régulièrement au cours de la journée de sa convivialité colorée et pleine d’appétit: Les portes vitrées s’ouvrent, se referment, et parfois restent entrouvertes, laissant les courants d’air froids de l’hiver emporter le peu de chaleur humaine qui s’y est temporairement déposée. Qu’importe, calés sur les bancs de bois, parfois bien serrés les uns contre les autres, nous savourons les bons plats très simples mitonnés avec gentillesse par la petite équipe de la cuisine. Une vaste assiette de légumes, un grand bol de semoule aux raisins paraissent délicieux quand on a passé la matinée dehors au grand air. Les portions sont généreuses. On mange bien. Peu soucieux de leur confort, ou même de leur standing, les bénévoles effectuent un entretien minimal pour ce lieu. Chaque jour une personne est désignée pour tenter de nettoyer au mieux cette vaste cantine sommaire et fréquentée par trente à soixante personnes qui s’y restaurent à la fois. Ce ménage est la mission impossible que nous assumons en général avec, quand même, le sourire! Alors que nous sommes des Occidentaux attentifs en général au confort moderne, à la propreté, et aux apparences confortables des lieux de vie, nous acceptons ce ménage désespéré, puisque nous savons d’avance que nous ne suffirons pas à la tâche. Le lieu est trop vaste, trop peuplé, et offert à toutes les agapes de la vie quotidienne. Ne cessant de servir qu’avec le sommeil des derniers couchés, il accueille même infusions, ultimes tartines nocturnes et confidences aimables sur les travaux manuels de la journée, tout comme sur la vertu de tel ou tel grand maître. Le sol est sommairement passé à la serpillière, ou plutôt lavé avec un de ces « mops » à poils cotonneux qu’on mouille dans un seau et qu’on manie avec un manche et que je découvre pour la première fois sur place! Je deviens, comme tous mes camarades, un habitué de la serpillière et du balai à défaut de pratiquer la méditation quotidienne des moines. Le lieu n’est donc pas réellement net: ses recoins, ses murs accumulent progressivement une sorte de patine, qui ressemble fort à un peu de crasse. Qu’importe, le vaillant bénévole du jour se démène avec son seau et son mop et fait un peu reluire le carrelage, prépare des grandes Thermos de thé et accueille parfois ses camarades avec des petites fleurs sauvages qu’il place sur les tables - à la belle saison. Parfois nous ne pouvons réellement nous détendre de la journée dans le bruit et le tintamarre de ces bénévoles débordant comme nous-mêmes de vitalité et de récits quotidiens à échanger. Notre cantine n’est certes pas le lieu qu’on aurait imaginé à des moines du bouddha. Et pourtant, fraîchement lavés et shampouinés, les joues rosies par la journée et leur douche, les moines arborent dignement, au dîner du soir, leur belle robe de laine, ou de coton, couleur prune, leur châle noblement déplié sur les épaules. Peut-être cette situation étonnante les fatigue eux aussi. Pour moi c’est une sorte de défi quotidien: vivre, sans épuiser mes forces, ces instants de repas au milieu d’une assemblée vibrante et juvénile, qui semble prête à croquer la vie, tout autant qu’à embrasser la sagesse du bouddha. Nous sommes tout simplement associés aux laïcs, en étant séparés d’eux par nos engagements et notre choix de vie monastique. Ce paradoxe nous rend fragiles tout simplement. Ni vraiment préservés par un style de vie serein - comme l’auraient été des moines d’Extrême-Orient par exemple, ni vraiment enthousiasmés de cohabiter avec la vie laborieuse et collective, nous essayons quand même de trouver une voie personnelle au milieu des autres.

Parfois je songe avec un zeste de nostalgie aux moments passés en Corée dans les salons de thé traditionnels de Séoul. Là-bas dans le silence feutré de conversations chuchotées, dans un bel espace parfaitement propre, orné d’éventails et de coffres anciens, nous goûtions à des infusions de mandarine ou de thé vert. Comme ce temps serein est loin déjà, reviendra-t-il ? Il m’a fallu devenir un moine bouddhiste novice en Occident pour rencontrer ce tendre vacarme des assiettes et des couverts, ce foisonnement de vie des repas conviviaux à soixante! Etrange destinée me dis-je, en regrettant un peu la douceur de vivre qui m’était familière avant de venir au monastère de Félicité. Cependant la satisfaction à partager un quotidien fraternel, à manger les mêmes assiettes de blé complet, et à aimer le même lieu, avec d’autres, me rend patient avec ce décalage qui semble s’être invité dans ma vie.

Je pense souvent que la première préoccupation dans un nouveau monastère est la qualité de la vie fraternelle, du silence, des atmosphères partagées, en particulier pour les nouveaux novices : comment se fait-il qu’ici, dans cette ancienne ferme où cohabitent bénévoles laïcs et moines, il n’en est guère question? Cette énigme me revient parfois comme une incitation à retrouver ma propre voie paisible et préservée. Sur place c’est parfois difficile, alors, j’en viens à me dire qu’il me faudra refaire ma vie ailleurs, dans le calme, la paix et l’appréciation silencieuse de mes repas quotidiens. Le bruit, la vétusté des locaux, la proximité à table de quelques couples tendres des laïcs réunis pour quelques mois à l’occasion de leur bénévolat, constituent pour un novice bouddhiste un étrange sanctuaire! Un simple appartement en ville serait davantage recommandé pour son calme et sa sérénité quotidienne!

Nous sommes sept moines nouvellement ordonnés. Je suis novice, ainsi qu’un autre garçon, avec la permission de porter la robe monastique, autorisation donnée par le maître lui-même. Les voeux consistent en cinq engagements qui constituent le coeur de l’éthique bouddhiste, mais aussi de la vie monastique de cette tradition. Ce sont les promesses suivantes: ne pas prendre la vie volontairement (c’est à dire ne pas tuer), ne pas prendre ce qui n’est pas donné (c’est à dire ne pas voler), ne pas abuser les autres par des propos fallacieux (c’est à dire ne pas mentir), ne pas consommer d’intoxicants (c’est à dire ne pas boire d’alcool, il y est ajouté maintenant ne pas fumer de tabac, et ne pas consommer de drogue) et enfin ne pas avoir de pratique sexuelle (c’est à dire garder la chasteté, en s’abstenant de rapports sexuels et de masturbation). Le Très Précieux m’a fait savoir peu après mon arrivée « qu’il me faut bien réfléchir avant de m’engager, et si je prends la décision de devenir novice qu’il me faudra porter la robe du bouddha tout ma vie. » J’ai accepté sans hésitation. Je suis heureux de trotter avec la belle robe de laine bordeaux, le châle de trois mètres de long noblement plissé sur mes épaules, mes sandales au pied, bien au chaud dans mes grosses chaussettes de laine rouge, assorties à la robe! Nous sommes donc deux novices. Mes camarades ont des ordinations plus complètes. C’est l’une des particularités de cette école que d’avoir intégré l’ordination de base au corps des novices. Dans les écoles anciennes du bouddhisme cette ordination de base est appelée « pur fidèle laïc », elle n’a pas le statut de vie monastique. Cependant le Très Précieux donne parfois l’autorisation à certains ayant pris un engagement à vie dans ces cinq voeux, de porter la robe des moines et de faire partie de la congrégation monastique. Lors de son enregistrement au bureau national des cultes, la toute nouvelle congrégation occidentale a d’ailleurs fait inscrire le statut de l’ordination de base comme étant celui de « novice » de la congrégation, officialisant ainsi la pratique du Très Précieux. Le vêtement est le même, ainsi que l’éthique quotidienne. Revenons à nos amis moines nouvellement ordonnés : l’un d’entre eux, André, est un moine doté d’une ordination comportant quelques dizaines d’engagements en plus des cinq engagements précédemment listés. Les quatre autres garçons sont des vénérables, moines pleinement ordonnés, astreints en principes à plus de deux cents engagements issus de l’histoire ancienne du monachisme bouddhiste. Le Très Précieux a d’ailleurs renoncé à leur donner la liste de tous ces engagements par le détail, certains n’ayant plus de réalité aujourd’hui. L’un d’entre ces préceptes mineurs, qui est parfois évoqué avec le sourire par les moines, consiste « à ne pas jeter de matelas par les fenêtres des étages ». Il semble en effet qu’une moine du temps du bouddha ait jeté un matelas par la fenêtre pour le faire arriver plus vite et plus aisément en bas, sans avoir pris la précaution de regarder auparavant si la perspective était dégagée. Or un noble vénérable qui se trouvait sous la trajectoire prit le matelas sur la tête et dut perdre un instant le fil de sa paisible méditation, justifiant sans doute un communiqué à la réunion plénière de la congrégation, et un nouvel engagement pour les moines : on ne doit pas jeter de matelas par la fenêtre de l’étage!

Les autres préceptes mineurs des moines me seront connus par une autre source. Ne disposant pas dans la vie quotidienne du texte du code monastique bouddhiste adopté par cette école himalayenne, j’ignore comme la plupart de mes camarades ordonnés moines, les autres préceptes constituant l’éthique quotidienne des moines. Ma curiosité habituelle est bientôt satisfaite largement par un ami qui explore les sites Internet consacrés au bouddhisme. Il trouve un jour un essai remarquable accompagnant de larges extraits du texte ancien, écrit par un moine d’une autre tradition, probablement plus classique que cette école himalayenne. Nous importons sur un micro-ordinateur la totalité du livre informatique consacré à cette question. Je réalise que tout internaute explorant ce site et ouvrant ce document en sait plus que moi, qui suis un apprenti moine, sur la question des engagements monastiques. Le texte original, vieux de deux mille ans peut-être, est une véritable sociologie du bouddhisme antique. Je lis avec curiosité cet intéressant bréviaire, et découvre son côté très nuancé. Il ne manque pas d’humour, chose étonnante, avec en particulier les préceptes introduits à causes des frasques amusantes d’un des moines du temps du bouddha nommé Udayin. Le vénérable Udayin avait été marié avant de devenir moine. Parmi les quelques bévues qui lui valurent de justifier un ajout de précepte au code monastique de la part du bouddha, l’une retint mon attention. Un jour ce moine fut sollicité par une moniale. Cette dernière savait qu’Udayin cousait à la perfection. Elle lui apporta du tissu afin qu’il réalise pour elle une robe monastique. Il accepta, fit progressivement le travail de couture. Il lui remit l’ouvrage terminé en lui demandant de ne pas porter la robe avant la réunion plénière de la communauté. La moniale accepta sans doute ce conseil « les yeux fermés », puisque le jour de la réunion elle arborait sa nouvelle robe sans se rendre compte que le facétieux Udayin avait brodé dans le dos du châle, avec des fils de plusieurs couleurs, la silhouette entrelacée de deux amoureux en train de s’accoupler. Ce dessin fut bien évidement remarqué par l’assemblée des moniales et valut la remarque suivante de ces dernières: « c’est bien dans la manière du Vénérable Udayin »... Cette histoire fut d’ailleurs consignée dans le registre des préceptes pour illustrer un nouvel engagement supplémentaire: les moniales ne doivent pas demander aux moines de coudre pour elles une robe monastique...

Mais retournons à notre récit. Nous logeons tous les sept dans la même aile du monastère, certains ont du accepter de partager leur chambre avec un autre moine, ce qui est sans doute plaisant pour eux. D’autres ont, par manque de place au monastère, accueilli un laïc dans leur chambre. Enfin je résiste discrètement avec d’autres moines, préservant la quiétude de mon espace, aux sollicitations pressantes de la hiérarchie de partager nos chambres. Puis j’accueille Albin, vers le dernier quart de mon séjour: un garçon laïc, volontaire au chantier. Je dois reconnaître que son éthique, sa qualité humaine, ses gentillesses, le soin qu’il apporte à ses vêtements, ne sont pas du tout moindres que chez un novice. L’habit ne fait pas le moine, me dis-j e tout heureux de découvrir un compagnon de chambre fraternel...

Sur les sept moines, engagés en principe tout la vie à servir le bouddha, la congrégation et son Très Précieux, trois finalement pourront rester au monastère et accomplir l’expérience, dans ce contexte monastique, de la retraite de trois ans et trois mois. Regardons maintenant le parcours de certains de ces nouveaux moines au cours des trois années qui suivent mon séjour au monastère.

L’un d’entre eux, Emmanuel, un garçon doué pour la vie monastique prépare tous les matins des crêpes de seigle bien chaudes pour son petit déjeuner. Il a décoré sa chambre à la tibétaine avec de nombreuses draperies de style oriental et des mobiliers peints en rouge vermillon à la manière des temples tantriques. Il quitte progressivement la communauté deux années peut-être après mon départ, s’installe à quelque distance pour plusieurs mois, et rend ses voeux officiellement au Très Précieux. C’est en effet possible de revenir à la vie laïque dans la pratique, même si en principe on doit rester moine toute sa vie, mais il faut officialiser ce passage en rendant ses voeux au maître. Il rencontre une amie de coeur, et s’installe en un heureux ménage avec elle et ses enfants dont il prend grand soin, partageant avec eux sa bonne humeur et sa gentillesse.

Jean, l’ancien professeur de yoga venu depuis longtemps à la vie monastique, érudit et connaisseur remarquable de l’art de la parole, n’aura pas l’autorisation d’entrer en retraite de trois ans et trois mois. Déçu sans doute, il quittera le monastère, en gardant je le crois, sa robe et ses voeux. C’est à dire qu’il ne sera pas intégré à la communauté à laquelle pourtant il a pour ainsi dire dédié sa vie même. Il aura travaillé gratuitement, souvent dans des conditions pénibles, pendant plus de trois années.

Raphaël, le plus jeune de nous sept quant à lui, pourra entrer en retraite de trois années et trois mois. Ce moine à l’éthique très fine, qui est très accompli dans la pratique quotidienne de la vie monastique et des relations humaines, souffrira quelque peu vraisemblablement de l’atmosphère des débuts de la retraite et de son « rodage » collectif. Il quittera son groupe de retraitants après quelques mois, peut-être vers la fin de pratiques préliminaires intensives au tantrisme... C’est je dois le dire un bon ami au monastère. Il a quitté une situation brillante en perspective en Europe de l’Est ou il est un jeune « computer wizard ». C’est à dire qu’il était je crois un adolescent surdoué pour l’informatique et ses nouvelles technologies. Je le vois moi-même pendant mon séjour au monastère réparer un disque d’ordinateur avec une intuition très particulière, me montrant comment il restaure le système à partir d’instructions qu’il lui donne. Il a à peine plus de dix-huit ans lorsqu’il arrive au monastère. Il prend l’ordination monastique dès qu’elle est donnée collectivement par le Très Précieux. Il est de ceux qui, comme le bouddha, quittèrent un vie raffinée et s’expatrièrent, laissant tout pour un idéal de vie contemplative. Au monastère il ne dispose d’aucune ressource, ayant quitté sa famille pour de bon. Il devra retourner, sans doute sans déplaisir, vers sa famille slave, ses perspectives brillantes de carrière et de vie. Son jeune frère, ses parents seront heureux de l’accueillir de nouveau, très mûri sans doute par son expérience au contact du monastère et de la retraite, à 22 ans environ... Il trouvera chez lui de quoi le satisfaire, son père étant propriétaire d’un studio d’enregistrement de disques. Il part du monastère et rentre chez lui, je crois aussi, en gardant sa robe et ses voeux, « cadeau du bouddha » bien mérité, puisqu’il a réellement tout donné à cette vie monastique. Il y a offert ses dix-huit ans, son talent, son intelligence, sa force de travail non rémunérée, et plus que tout:... une sorte de grâce juvénile et délicate.

Et puis il y a votre narrateur. Je quitte donc le monastère un an exactement après mon arrivée. J’obtiens la permission de la congrégation de garder ma robe et mes cinq voeux de novice. Je suis admis à le faire au cours d’une cérémonie collective d’ordination que préside le Très Précieux et la direction du monastère au complet, quelques semaines après mon déménagement de la chambre que j’y occupe. Je m’installe dans une maison individuelle et y reprends mes modestes travaux d’anthropologie sociale. Je reprends aussi l’apprentissage de la musique baroque que j’ai laissé vingt années auparavant. Je retrouve avec la flûte alto « Rottenburgh » en palissandre les sonorités remarquables des mélodies concertantes d’Antonio Vivaldi. Je ressors de son étui la clarinette en ébène que j’ai laissée vingt ans auparavant. Elle me permet de goûter de nouveau aux possibilités étendues de cet instrument doté de deux registres bien distincts qu’aimait beaucoup Mozart. Je commence l’étude du piano, en vrai débutant. Je suis finalement très heureux de ne pas avoir pris l’ordination monastique complète qui m’aurait normalement privé de la musique. En effet mes cinq voeux ne comportent pas de préceptes spécifiques aux arts et à l’organe de l’ouie. Je peux librement convertir mon aspiration monastique dans une pratique artistique sereine. Je trouve enfin la paix... Il m’a fallu ce détour par un monastère pour retrouver mes options fondamentales: l’art et l’esthétique lorsqu’on les étudie avec douceur et modération ont un effet positif sur notre psychisme et sur la qualité de notre conscience... Un bien étrange novice, c’est ce que je me dis de moi-même progressivement, en étant charmé par la pratique de la musique du settecento. Elle commence vite à me donner plus que les expériences méditatives au monastère. C’est à dire que je vois pour moi-même que l’éveil n’est pas une sorte de cadeau obtenu par un abandon de nos talents personnels que l’on sacrifierait sur l’autel du bouddha, mais il représente plutôt un idéal inaccessible. Je me satisfais du fruit normal d’une heureuse pratique de ces instruments de musique. Je laisse tout idée « d’atteindre à la perfection en une vie » en contemplant la limite enfantine de mes progrès en piano. Voyant la nécessité de pratiquer le clavier quotidiennement, je me dis qu’il y a fort à faire avec l’art avant de songer à devenir un bouddha méditant! La perspective tantrique sur la vie s’effiloche alors au contact de mes satisfactions d’apprenti musicien et elle disparaît. La perfection des musiques baroques, je pense en particulier à la tempête d’Alcyone de Marin Marais, me paraît bien au delà en terme de sophistication et de valeur, des humbles trompes et des tambours martelés des rituels himalayens. L’humanité a progressé à travers toutes sortes d’arts et de découvertes, pourquoi en rester aux rudiments de la musique, avec la cérémonie tantrique ? Les quattro stagioni de Vivaldi me paraissent admirables en comparaison des pratiques quotidiennes chantées au monastère. Quel décalage me dis-je! Cette grâce vénitienne délicate et pourtant vivante, ce désir qui tend à se sublimer, cette harmonie au contrepoint léger sont le fruit de l’évolution humaine. Ma « sagesse » n’a pas à être cherchée dans un folklore himalayen ancien, ni dans les martèlements du tambour vespéral des rituels au temple. Le progrès se fait au fil des siècles. Il ne peut se figer dans un seul style sans me limiter aussi. Ses images d’Epinal changent avec les sociétés, les technologies, les moyens dont l’humanité dispose ici et là... Je vois pour moi, que l’Europe, l’Occident, mais aussi l’Orient, ont essayé des réponses progressives aux grandes et aux petites questions que nous nous posons. Il n’y a pas non plus de quête uniforme de la joie, me dis-je. Chacun explore à sa manière. Enfin, une voie exclusive pour l’éveil? J’en doute de mieux en mieux en pianotant les « cadets de Gascogne » en un fier refrain... Ouf, quel soulagement, je retrouve le fil. Je vois que je ne suis pas fait pour recevoir « l’implant culturel himalayen » comme palliatif à l’angoisse existentielle. Cela ne donne pas de résultat adapté à mon histoire de vie. Alors je garde précieusement ma robe en cachemire couleur prune, et mon beau châle de novice assorti, dans mon armoire, les laissant s’y reposer de plus en plus longtemps. Parfois, je les regarde en songeant avec tendresse au petit bonhomme que je fis promener dans cet accoutrement par les allées du monastère, un autre moi-même. C’est une page de vie aussi, une sorte de rencontre avec un rêve oriental, un désir enfoui, qui n’a pourtant que deux syllabes: bou-ddha. J’ai été séduit. Et puis au contact de la réalité sociale du monastère, j’ai délaissé cette nouvelle séduction. Je n’ai pas de regret d’avoir retrouvé l’appréciation de l’art européen à partir de l’expérience étrangère à ma réalité du monastère de Félicité.

Ainsi sur les sept moines nouvellement ordonnés, qui vivent dans la même aile du monastère, trois resteront. Ils accompliront la retraite de trois ans et trois mois sur place. Quatre, soit plus de la moitié, dont trois moines pleinement ordonnés, quitteront, sans l’avoir vraiment désiré, la congrégation après une à quatre années de vie monastique et de labeur quotidien.

 

 

Priorité à la lignée orale

 

Le monastère offre aux aspirants comme moi de multiples possibilités de pratique et d’enseignements à découvrir. Ces derniers sont centrés sur la lignée orale et ses traditions. Plusieurs rituels tantriques de base sont donnés régulièrement, et surtout expliqués dans les détails de leur pratique, chaque semaine. En revanche, les enseignements initiaux du bouddha sont rarement étudiés intégralement. Les enseignements donnés dans le temple pendant le week-end y font bien sûr constamment référence. Cependant les textes eux-mêmes ne sont pas disponibles pour les disciples, non plus que les enseignements attribués aussi au bouddha et faisant partie de la deuxième tradition, dite du grand véhicule. C’est à dire que nous écoutons des conseils spirituels avisés, sans disposer du matériel original dont ils sont issus. Pour moi qui ai travaillé à éditer un mince recueil des premiers textes attribués au bouddha auparavant, lorsque j’étais encore un laïc, c’est un tantinet inhabituel. L’usage en effet dans tout enseignement est de donner aux élèves des documents de base, voire des livres fondamentaux. Ici, nous n’avons pas accès aux enseignements oraux du corpus traditionnel du bouddha. Nous sommes invités à découvrir d’autres sources bibliographiques issues des maîtres de la lignée orale. Ces derniers commentent à leur manière, fort avisée d’ailleurs, les points de vue du bouddha, dans une orientation plus tournée vers la dévotion et le tantrisme. Ainsi pendant l’année où je réside au monastère, il ne m’est pas offert d’écouter d’enseignement sur les quatre vérités de la souffrance à partir du texte bouddhiste fondamental. On raconte cependant que c’est le premier sermon historique du bouddha qui ouvrit ainsi son école méditative pour la première fois à Sarnath en Inde, peu après avoir réalisé le sens de son enseignement. Il stipule que la condition de la vie organique est une expérience frustrante, de par la naissance, la maladie, la vieillesse et la mort. Cette souffrance apparaît dans l’impermanence de notre bonheur lui-même. C’est le premier point parmi les quatre: la vérité de la souffrance. Le deuxième stipule que c’est notre désir, mû par notre incompréhension de la nature illusoire de notre expérience humaine, qui est à l’origine de la souffrance. Ainsi c’est notre ignorance fondamentale qui est responsable de notre passion pour les expériences sensorielles. C’est la vérité de l’origine de la souffrance. Le troisième point évoque la possibilité de faire cesser ce cycle qui nous donne nos incarnations illusoires et successives en tant qu’être ballotté dans les mondes matériels. Il existerait un au delà de la souffrance, une extinction des formations actives qui nous entraînent vers d’autres sensations, d’autres expériences et d’autres vies à venir. C’est l’idéal de la réalisation selon le bouddha. Il affirmait l’avoir atteint dans sa vie méditative. C’est la vérité de la cessation de la souffrance selon ce fondateur. Enfin il reste à trouver le chemin de cette cessation de la souffrance. C’est le quatrième point. Il stipule que la voie de l’émancipation de la souffrance passe par un octuple choix de vie: perspective correcte, pensée correcte, parole correcte, actions correctes, mode de vie correct (métier honnête par exemple), efforts corrects, concentration méditative correcte, et compréhension profonde correcte de la nature de la réalité ultime, c’est à dire la sagesse. C’est la voie de la cessation de la souffrance ou encore la quatrième vérité selon le bouddha lui-même. Il me serait utile de connaître cet enseignement en détail, puisqu’il fonde tout le bouddhisme. Or nous devons écouter des commentaires liés à la perspective de la lignée orale à la place de ce texte par ailleurs fondamental pour les élèves d’autres institutions bouddhistes.

J’apprends que le deuxième enseignement de base du bouddha sur les douze liens d’interdépendance, qui n’est pas donné non plus au monastère, est donné ailleurs dans un autre centre d’enseignement de la même lignée, mais il faut suivre une université d’été sur plusieurs années, et quitter le monastère longuement. Je me demande pourquoi il n’y a pas d’université bouddhiste au monastère ? Il m’est souvent répondu, fort judicieusement d’ailleurs, que la méditation est première dans l’enseignement du bouddha et que les concepts, fussent-ils fondamentaux, peuvent nous enorgueillir, nous complexifier dans notre intellect, mais pas nous accompagner dans nos méditations. Je découvre que c’est en effet un danger, mais qui n’est rien en comparaison du risque évident de rester dans l’ignorance. Je mesure le faible impact du texte bouddhiste en général dans la formation monastique à Félicité. Cela sera une de mes raisons de quitter ce projet en émergence, puisque ma curiosité naturelle me pousse davantage vers une compréhension des textes fondateurs du bouddhisme comme préalable à tout engagement monastique ou même méditatif. Il me faut comprendre ce que le bouddha a dit, œ par quoi il a commencé ses enseignements, afin de pouvoir me situer, m’orienter et me définir en relation avec ces textes bien connus, puisqu’on les trouve désormais dans les librairies. Ainsi je suis étonné dé ce paradoxe: les visiteurs qui passent, en savent souvent plus long que moi sur le bouddhisme grâce à leur lecture attentive des nombreux textes historiques qui sont désormais disponibles. Mon temps de loisir étant pris par toutes sortes de pédagogies de la lignée orale, je n’ai guère le temps d’approfondir les bases du bouddhisme lui-même. Il me manque l’essentiel, selon ma manière personnelle, si je continue à découvrir les raffinements du tantrisme sans comprendre l’origine et la perspective même du bouddhisme historique. Il n’est pas étonnant que deux amis bénévoles me demandent de leur donner une copie de mon mince recueil « nobles vérités » où j’avais traduit de l’anglais les premiers enseignements oraux attribués au bouddha dans la tradition de Sri Lanka. Ainsi me voilà promu en quelque sorte comme pédagogue du bouddhisme, moi qui arrive tout juste au monastère et qui n’y comprends pas grand-chose! Je vois à ce signe que mes camarades manquent eux aussi de bases, et qu’ils ne négligent aucun moyen de découvrir à leur manière le bouddhisme... Je me demande combien parmi nous connaissent les douze liens de l’interdépendance, le deuxième grand thème de l’enseignement initial attribué au bouddha. Ce cycle de la vie met en scène douze dimensions, liées en boucle mais aussi mutuellement. Il stipule que ce mouvement n’a ni début, ni fin et comporte l’ignorance comme lien profond. Celle-ci cause l’émergence de la conscience en mode distinctif comprenant dénominations humaines et phénomènes extérieurs du monde. Cette représentation tend à figer notre système cognitif disposant de sens. Le corps intègre les perceptions à travers l’interprétation des données sensorielles. Ainsi notre contact, notre expérience du monde, est-elle spécifique à notre organisation psycho cognitive. Nos sentiments, nos impressions plaisantes ou déplaisantes se passionnent : nous désirons le plaisant et nous rejetons le déplaisant. Quant aux stimulations sans effet, nous en sommes indifférents. Cette saisie du monde, et de notre propre expérience, tend à enraciner le cycle du devenir, c’est à dire notre propre histoire personnelle et interdépendante avec tous les phénomènes qui nous modèlent. Naître, grandir, vieillir et mourir apparaissent ainsi issus de ce désir humain. La dynamique de ce cycle est qualifiée «d’action » puisqu’elle tend à continuer et à se transformer, à être le flot de notre propre vie. Ces douze liens interdépendants sont ainsi dans leur ordre causal les suivants: ignorance, formations de la volonté (karma sankhara), conscience, nom et forme, bases organiques des sens, champs phénoménaux de ces sens dans le monde, contact, perception, expérience sensorielle passionnelle, saisie de celle-ci, devenir, naissance, vieillesse et mort... Et puis on revient par la mort vers la prochaine vie à travers l’ignorance de nouveau... Le bouddha insista sur l’intérêt pour ses élèves de cette perspective très réaliste, voire favorisant la quiétude et la prudence vis à vis du désir des sens. J’aimerais la découvrir au monastère pendant ma première année, en priorité et surtout en grand détail. Or je donne à ces deux camarades du chantier la traduction de cet enseignement dont je ne maîtrise pas les finesses. Ainsi c’est le dernier arrivé, le plus novice et inexpérimenté dans la voie du bouddhisme, qui en offre les concepts fondamentaux à quelques camarades qui, comme moi, ne les ont pas étudiés par le menu. On s’entraide aussi bien que possible entre nous, dans le vide pédagogique de l’enseignement de base du bouddhisme historique.

Sans doute la vertu de l’ignorance dans laquelle nous sommes des textes du bouddhisme académique est d’encourager au contact avec les maîtres de la lignée orale. Leur expérience est- elle considérée par des dévots comme équivalente à celle d’un bouddha, pour moi l’expérience personnelle est toujours à enraciner sur des fondements objectifs, voire explicites. Je ne peux tout à fait m’en remettre à la richesse traditionnelle de la lignée orale, d’ailleurs fort bien enseignée, transmise lors des sessions de fin de semaine. Il me faut voir les apports des divers courants historiques qui se sont succédés. Quelle est la part du bouddhisme ancien ? Quelle est la part de ce grand véhicule de la compassion familier des Extrêmes Orientaux ? Quelle est la part du tantrisme dans la conception du monde qui nous est offerte ? Je dois étudier par moi- même. Or, pris par le travail et par les intéressants apprentissages offerts par les détenteurs de la lignée orale, je n’ai ni le temps de méditer dans ma chambre, ni celui d’approfondir ce qui ne m’est pas donné: le sens des textes fondateurs de la philosophie contemplative que j’accueille comme moine.

 

 

Le vieux sage rayonnant des légendes populaires

Il y ressemble ! C’est le même vieillard rayonnant, paisible, silencieux et aimable. Le Très Précieux, maître de Félicité, a tout du sage oriental vénérable. Il a les tempes blanches, un sourire qui fait fondre les Occidentaux, et un charisme perceptible dans ses contacts humains.

Cet homme âgé de 77 ans au moment de mon séjour au monastère est d’origine himalayenne. Il vit simplement et arbore avec modestie sa robe, souvent un peu passée, de moine bouddhiste. Il donne l’apparence d’un grand-père, parfois d’un père, pour ses disciples sans image paternelle. Il répond à ce besoin oedipien des jeunes Occidentaux de retrouver un modèle d’autorité et de comportement stable et prévisible. Il répond ainsi au désir des nouvelles génération s: il offre le style d’un aïeul. L’absence, que ressentent certains jeunes, du rôle filial dans leur histoire familiale explique sans doute partiellement son succès auprès d’eux. Les étudiants inexpérimentés en quête d’un chemin de méditation sont rassurés par ses rides profondes qui ont sculpté son visage de montagnard. Et puis son rayonnement est perceptible à quelque distance, lorsqu’il donne des entretiens ou même des enseignements. Cette particularité lui vaut la réputation d’un saint homme, voire « d’un bouddha parachevé dans la méditation. » Cette immédiateté dans la relation humaine lui vaut un attrait chez des Occidentaux de douze nationalités au moins. N’est-ce pas imprudent de se confier aussi sincèrement sur la base d’un effet psychosomatique ? Chaque visiteur admis à s’agenouiller à proximité de lui dans sa salle d’accueil perçoit généralement une aise, un bien-être, un effet rayonnant, ou au moins chaleureux. C’est ce « charisme » qui le caractérise pour ses adeptes. Je reconnais que c’est vrai, et j ‘ignore comment cette particularité est possible. Il me faudra comprendre que c’est la meilleure publicité du maître. Il ôte tous leurs doutes concernant l’image, pourtant sans vie aujourd’hui, du maître. Il restaure l’imagerie des relations anciennes entre maître et disciple. Il en est comme un exemple présentant les traits distinctifs du « maître sage et bon. » Les Occidentaux sont candides quant au spirituel. Ils ont souvent l’image d’Epinal des bouddha sereins, parfois des saints chrétiens, comme référence. Pour la plupart, c’est l’une des premières rencontres avec un « modèle » crédible du « guide spirituel expérimenté et désintéressé. » C’est un condensé des contes et légendes orientales, une sorte de « peinture vivante du bouddha. » Le temps me montrera la nature évanescente de ma confiance. Il ne me restera bientôt qu’un vague souvenir de ce maître lorsqu’il aura disparu. Je le laisserai quitter progressivement mon imaginaire, bien soulagé de reconquérir mon individualité.

Les conditions sont donc remplies : le maître supposé « parfait » va attirer les jeunes Occidentaux en quête de sens, et de don d’eux-mêmes pour une cause généreuse. Leurs sentiments personnels, leur amour qui n’a pas pu se répandre faute d’un réceptacle valable pour l’offrir, vont se déverser vers ce catalyseur du projet de Félicité. Dans ce don de soi, les sentiments, les émotions de tendresse s’amplifient et convergent, créant un lieu collectif très haut en moral et en enthousiasme. C’est l’endroit où il faut être, pour certains qui s’y rendent. Pour d’autres c’est « un gros aimant » qui attire à lui beaucoup de bonnes volontés, comme il m’est dit par le disciple d’une autre école himalayenne. Enfin pour les autres maîtres et moines expérimentés issus du monde himalayen, c’est le silence, et la discrétion. Rien ne filtre. On entend quand même leur confidence: « les détenteurs de lignée poussent au monastère de Félicité comme des champignons! » Ce témoignage un peu amusé, un disciple le tient de son maître himalayen d’une autre lignée. Bref, le maître est « parfait. » Il attire, il magnétise, il crée un phénomène de groupe, voire un agrégat collectif dans son monastère. Il est le sujet des anecdotes, des récits, des souvenirs des anciens. C’est le « mythe vivant », le « fondateur du bouddhisme monastique » de cette tradition orientale en Occident.

Son expression faciale est facilement enfantine. Il joue à la poupée avec son chapeau de détenteur de la lignée pendant un enseignement public. Il dépose ce couvre-chef et enfile ses doigts à l’intérieur de la haute coiffe. Remuant les crêtes pointues de cette mitre orientale il leur donne un air de marionnette et fait sourire son public. Il plaisante souvent, il rit comme un « saint. » Bref sa détente, ses joies communicatives le désignent comme le bénéficiaire de la tendresse de ses futurs disciples. Certains même s’offrent à lui, abandonnent leur métier, leur voiture, leur projet de vie quotidienne, voire de carrière, et en quelques années le rejoignent au monastère sans avoir aucun doute. Sa robe simple, parfois un peu usée, ses chandails modestes lui valent l’estime de tous. N’a-t-il pas délaissé le gilet en brocard soyeux et multicolore des moines de sa lignée himalayenne voici quelques années ? Il a même renoncé à œ discret signe de prestige. Il porte des vêtements de confection. Un été, on le voit un jour de grande chaleur enseigner en tee shirt à bretelles blanc, comme ceux de nos grands-pères, les épaules nues, dépouillé, dans la plus extrême simplicité, de son châle et de sa chemise jaune. Chacun est ému de son humble apparence, de sa voix expressive et si particulière, au timbre souvent clair. Il porte à la fin de sa vie un humble paire de pantoufles qu’on trouve au supermarché des environs, elle restera dans ma mémoire comme l’un des dernières images de sa vie. Il évoque l’aspiration des Occidentaux à chérir un être parfait et sincère, un « exemple vivant. » Dans une époque progressivement désenchantée, dans un contexte laïcisé depuis la révolution française, dans un monde sans grande confiance pour les idéologies, il ressemble à un « modèle » : celui du « bon maître ». On projette sur lui les aspirations idéalistes qui ne peuvent exister dans la désillusion contemporaine. Il serait « pur » et « intègre », doté de dons « surnaturels » et de « sagesse » méditative. Il est ainsi en résumé quelqu’un de « providentiel » en Occident, un « modèle. » C’est aussi un phénomène social qui n’a pas été précédé par une leçon d’histoire, pour lequel aucune compréhension collective n’a pu encore être tirée. Il n’a que des atouts et pas de passif derrière lui. Il est en résonance avec les désirs de l’époque, et avec les rêves des foules sentimentales. C’est le premier des moines himalayens à fonder une ambitieuse congrégation monastique tantrique dans ce pays traditionnellement chrétien.

Il faut maintenant comprendre comment ce Très Précieux attire les volontaires à lui. C’est très complexe. La fascination est-elle un ingrédient ? « Magnétise-t-il » les Occidentaux de par ses « charismes » communicatifs, perceptibles au cours des enseignements publics, des entretiens personnels et des moments de bénédiction où plusieurs visiteurs sont reçus par lui dans sa salle d’accueil personnelle ? On a souligné ailleurs la qualité de ces « charismes. » Ils se présentent sans doute diversement pour les visiteurs. Impression perceptible de chaleur, voire de tendresse, effet psychosomatique plaisant, le maître semble « rayonner de quelque chose » pour la plupart de ses observateurs. Joint à sa vie modeste, ce phénomène « charismatique », familier du monde tantrique, suffit à rassurer des candidats à une « spiritualité authentique. »

Il y a bien sûr une autre dimension qui resitue ce personnage humble et rayonnant du « Très Précieux ». Il s’agit de la manière dont les bonnes volontés sont intégrées aux projets collectif dont celui-ci est le garant, voire le prescripteur. Bien sûr les disciples sont confrontés à un système collectif que nous pouvons imaginer comme soumis aux exigences de production. La bonne volonté de chacun s’investit selon sa disponibilité dans les diverses constructions au monastère, voire dans l’accueil des visiteurs. Chacun est donc exposé à d’autres bénévoles comme lui, mais aussi à des moines sortis de leur première ou deuxième retraite de trois années. Il existe ainsi une pluralité d’influences et de conditions tant individuelles que collectives. Elles forment l’atmosphère quotidienne au monastère. Relations entre bénévoles, laïcs ou monastiques, confrontés à la nécessité de travailler, parfois dans des spécialités manuelles de maçonnerie ou de travaux publics qui leurs sont nouvelles. Rapports plus formels de ces derniers avec un ordre fraîchement émoulu des retraites de groupe de trois ans. Relation personnalisée, de temps en temps, avec le Très Précieux lui-même, pour un sourire au coin du couloir du temple ou un entretien de conseil. On voit qu’une complexité des liens entre les personnes se tisse, à la fois issue du travail bénévole, de la vie monastique et des deux entremêlés.

La particularité du projet associatif de Félicité tient sans doute à la perspective ancienne et himalayenne du Très Précieux sur la vie et sur le monde. Il supporte la direction du chantier sans hésiter : Il faut travailler quotidiennement sans plaindre ses efforts. C’est son encouragement. Il faut attendre les retraites collectives (dans trois ans) avant de songer à se reposer ou même à méditer davantage dans la vie quotidienne. C’est son devoir de maître de construire une institution. Chacun reçoit ces injonctions, généralement des maîtres de retraite, et des moines en charge des aspects variés du travail bénévole. Chacun l’accueille au mieux, avec bonne volonté et parfois un peu plus: de la générosité. Ainsi la communauté laïque, mais aussi les nouveaux moines, acceptent ce compromis avec leur projet : reporter la vie méditative, contemplative et sereine à quelques années plus tard. C’est un peu le paradoxe du monastère: il amène chacun à effectuer un sacrifice personnel de son aspiration à la vie bouddhique profonde pour plusieurs années. La retraite collective qui commencera dans trois années devient alors le point de convergence des aspirations de la plupart des résidents permanents au monastère ou dans le bâtiment des laïcs. Moi-même j’y aspire et accepte mes horaires réguliers au bureau d’accueil sans me plaindre. Je vis avec mes camarades et dois comme eux participer de temps à autre aux tâches collectives: ménage, nettoyage du terrain, vaisselle de la cuisine collective.

Cette manière de montrer la direction pour chacun est très exclusive et caractéristique du Très Précieux. En effet, dans d’autres communautés les grands projets immobiliers sont en quelque sorte adaptés aux aspirations des volontaires. Rappelons que chacun ici travaille sans recevoir de rémunération. Il y a un hébergement et une nourriture, plus quelques vêtements donnés par des amis du monastère. Ainsi d’habitude dans ce type de projet bénévole, chacun pourrait normalement mieux choisir ses rythmes, son investissement, doser la part de loisir et de travail, et assouplir pour lui-même les contraintes de la vie collective. Or, chez le Très Précieux, dans sa jeune communauté, il n’en va pas ainsi. Même si l’on est volontaire, laïc, libre de partir quand on le souhaite du monastère, on est en quelque sorte encouragé à donner le meilleur, au sein d’un cadre formel qui a été décrit ici. Les horaires de travail sont en effet fixes: de huit heures et demie à midi et demi, et de quatorze heures à dix-sept heures trente, cinq jours sur sept sans congés d’été sur place. C’est à dire que loin de favoriser une sorte de climat de détente, le système unanime encourage chacun à attendre l’issue: la retraite collective, dans trois années. Chez les moines nouvellement ordonnés, il y a cependant l’aspiration à effectuer des périodes de petites retraites contemplatives. Comme eux, j’ai dû renoncer à m’arrêter quelques jours: Ce n’est pas autorisé par la hiérarchie. Ne pouvant prendre de pause dans le tourbillon de la vie communautaire, je sacrifie la méditation en somme. Je renonce à des vacances peut-être nécessaires pour préserver la conscience méditative. Les week-ends constituent la bouffée de détente indispensable. Attendre trois ans, voilà ce que nous demande le Très Précieux pour vivre selon son idéal. Ce qui aurait soulagé les volontaires aurait été d’être admis par avance sur la liste des retraitants. Cependant la liste n’est pas faite à l’avance. Personne n’a sa confirmation d’inscription en retraite avant.., d’y être véritablement. Moi-même, je dois abandonner mes espoirs de vivre au monastère, lorsque la personne en charge des centres de retraites me fait progressivement comprendre que je ne suis pas fait pour cela. Quand je vois qu’il n’y aura pas de confirmation d’admission en retraite pour moi, je me prépare à quitter le monastère, tout simplement. Il y a moins d’attrait dans cette vie très active. Il n’y a pas de perspective à moyen terme de développement. C’est ce qui est arrivé à plusieurs de mes camarades moines. Cependant, certains manifestent plus de courage. Ils restent travailler bénévolement jusqu’à l’ouverture des retraites, trois années plus tard. Plusieurs moines n’y auront pas leur place. L’un d’entre nous, Raphaël, y est admis quand même, mais doit quitter cette vie collégiale, n’y trouvant pas la sérénité et la distance voulue pour sa vie monastique. Il part seul, quelques mois après le début de la retraite, et revient dans sa patrie d’origine. Ma rencontre avec lui est racontée ailleurs dans ce texte.

 

 

La chambre du monastère

Nous logeons dans un monastère tout neuf. Il nous est souvent dit, je me garderai de l’affirmer quant à moi, ne connaissant pas les tenants et les aboutissants de cette rumeur persistante « qu’il a été financé par l’un des héritiers d’une grande entreprise européenne de l’aviation, Herr Kraft.» Celui-ci est-il un fidèle admirateur du Très Précieux ? On rapporte qu’il fait des donations importantes et successives. Toutes les informations concernant Herr Kraft, sont ici données au lecteur sans certitude. La précision des informations manque en effet pour comprendre la nature de ces financements: sont-ils personnels, sont-ils une part de ses salaires, ou une fraction des bénéfices de son entreprise, sont-ils octroyés par la fondation intermédiaire... ? Ces aides semblent avoir été suffisantes pour acheter les matériaux nécessaires au monastère. Les responsables pourront même, selon ce qui nous est dit, économiser sur la facture et édifier aussi le monastère des filles, quelques années plus tard, avec une aide supplémentaire, semble-t-il, de ce mécène. Ainsi le monastère a un enracinement dans la vie contemporaine. Il serait issu, si j’en crois les rumeurs, de l’extrême générosité d’un riche industriel. Je n’ai aucune confirmation documentée de ces informations verbales. Des informations précises seraient bienvenues. Elles permettraient de déterminer si une part de cette manne est issue de profits résultant d’activités militaires. Dans le domaine de l’aviation, il arrive que ces activités soient plus profitables que les activités civiles. Ainsi une analyse serait bienvenue qui pourrait spécifier l’origine de ce financement providentiel. Ne serait-il pas paradoxal, de découvrir des profits de matériels militaires à l’origine de la construction du monastère de Félicité, dédié en principe à une vie pacifique et non violente? Bien entendu ce n’est que sur la base de données fiables et précises que l’on pourra répondre à ces interrogations. Et dans l’absence de plus de renseignements, il est avisé d’imaginer que le bienfait vient de la société civile, tout simplement. Même issues en partie de profits militaires, et ce n’est pas notre opinion, ces aides seraient de toutes façon légales. J’ai la chance de rencontrer Herr Kraft, un homme déjà âgé, aux cheveux gris, un peu voûté, à la stature élancée, lors de l’une de ses visites. Il passe serrer nos mains de volontaires et nous dire bonjour dans notre humble cantine. On a tout nettoyé la veille pour faire bonne impression. On sait l’importance de sa venue pour la construction en cours du monastère des filles. Il paraît très lucide, très attentif, et ses manières sont très courtoises. Je suis vêtu, comme à l’accoutumé, de ma robe de moine. Il me gratifie d’une salutation respectueuse. Logé dans la maison du « Suprême », il reçoit le traitement réservé aux visiteurs de marque. Il est rapporté cette jolie remarque de Herr Kraft. Un jour, visitant le chantier monastique, il voit les bénévoles travailler avec joie et ardeur. Il s’exclame, en admirant leur esprit de corps: « cette énergie est plus puissante que la bombe atomique! » Peut-être a-t-il pensé que ses ouvriers étaient moins exaltés à l’idée de construire des avions à réaction...

Chacun ici éprouve de la gratitude pour ce bienfaiteur, grâce à lui la congrégation peut offrir aujourd’hui un vaste centre monastique, il y a même eu l’argent pour un chauffage par le sol... Il est réglé sur douze degrés environ. Habitant au bout d’une aile, ma chambre est un peu plus froide, car exposée au vent. De plus elle est un peu humide, faisant face aux précipitations d’Ouest. Le matériau de construction est un simple moellon de béton cellulaire recouvert de crépi hydrofuge à l’extérieur. Il isole sans qualité exceptionnelle du froid et de l’humidité, très perceptible dans cette région exposée aux intempéries et à la neige. Afin d’améliorer un peu le confort j’utilise un « système D » avec satisfaction. Il tend à sécher un peu la chambre de son humidité. Ce truc m’a été confié par les anciens qui l’utilisent dans les centres de retraite de trois années. J’ai installé, comme eux, une ampoule de soixante-quinze watts dans une potiche de grande taille en terre cuite brute qui chauffe légèrement et diffuse une douce chaleur... Bien sûr la lumière est masquée par le pot. On ne perçoit que la chaleur. Celle-ci permet de sécher quelques chaussettes ou du menu linge de corps, que je dépose sur le pot tiède. La technique me permet d’augmenter la température de la pièce d’un degré au mieux.

Comme tous les autres je prends mes deux principaux repas au réfectoire des bénévoles. La nourriture est simple et abondante. Les confiseries, chocolats et gâteaux, des rituels de consécration apportent le supplément de variété et de plaisir chaque semaine. Je peux en ramener dans ma chambre dans un bol et les déguster progressivement, appréciant les délices de ces sucreries. Comme d’autres moines, j’aime bien prendre des goûters dans ma chambre. J’utilise un réchaud électrique, en théorie prohibé pour cause de consommation excessive, que je manipule avec économie et prudence. Je consomme des pains grillés de type suédois qui se gardent très bien. J’ai adopté ce style très plaisant de pause goûter quotidienne à l’instar des anciens retraitants qui logent à proximité. Je prépare aussi du thé. Parfois, l’hiver, je préfère préparer des boissons chaudes avec des céréales en mélangeant de l’eau bouillante avec une farine d’orge ou de froment biologique. J’utilise l’été des thés de Chine verts ou de Ceylan noirs. Je complète mes goûters avec des tartines de fromage pasteurisé riche en crème, qui se garde très bien, et qu’on donne ailleurs aux jeunes enfants pour ses qualités nutritives. Les moines ont souvent leurs trucs pour la vie quotidienne. Un thé préféré, un café instantané de prédilection, une marque de chocolat, un amour particulier pour le miel. Certains, je l’ai appris par des amis retraitants, gardent un souvenir de leur rituel de consécration, en rapportant dans leur chambre après la fête sacrée, qui un flacon de whisky, qui une bouteille de bière. Ils consomment avec modération leur nectar de félicité pendant les pauses. Je vois un jour la réalité de ces pratiques même après la retraite, avec un responsable de centre de retraite qui, logé au monastère, rentre dans sa chambre après une cérémonie de consécration de nourriture, portant un grand gobelet plastique de vin rouge, bien rempli, et un gros morceau de camembert généreusement coupé pour son goûter, probablement nocturne... Je dois dire que ma sympathie pour lui ne diminue pas lorsque je le vois avec son camembert et son vin rouge arborant sa robe de moine... Je trouve cela plutôt rassurant sur la nature humaine. Il dû les trouver fort bon : il les a dosés un peu plus grand que d’habitude, surtout le vin rouge. Alors, bien sûr, il a dû faire un effort aussi pour le fromage en choisissant une portion de camembert un peu plus vaste!

 

Le « Suprême »

En Occident des révolutions éclatèrent il y a deux siècles pour libérer les peuples des jougs traditionnels. Esclavage, aristocraties abusives, castes sacerdotales sans compassion furent ici et là dénoncées par des mouvements d’émancipation qui fédérèrent les populations au sein des démocraties politiques et sociales que nous connaissons aujourd’hui. Le royaume himalayen ne connut semble-t-il pas ce soit Il était encore fondé sur une hiérarchie sociale de type féodale et sacerdotale. Les maîtres qui partirent en exil, qui fuirent le joug révolutionnaire chinois dans les années 1950, durent abandonner leur système hiérarchisé et stable de relations sociales. Cependant il en est resté un style, une empreinte dans la nature même de la relation spirituelle entre les disciples et le maître traditionnel.

Il est paradoxal de constater la réalité des signes de prestige sacerdotal dans cette école himalayenne. C’est d’autant plus paradoxal que le bouddhisme, dont fait partie cette école, a lui- même critiqué cette adhésion aux traditions. Il est bien connu que le bouddha était un rénovateur. Il a tenté de montrer l’inutilité des castes et des traditions anciennes de la vieille culture indienne. C’était il y a environ deux mille cinq cents ans. Il ne semble pas avoir été suivi partout, depuis, puisque l’école de la tradition orale a encore largement recours aux rituels! Elle est cependant bouddhiste! C’est sans doute le fruit de la sédimentation de plusieurs formes spirituelles, parfois paradoxales, au sein du bouddhisme de tradition himalayenne. Le bouddha était, dit-on, le fils d’un roi de province, l’hériter présomptif d’un clan aristocratique qui régnait sur une région située au Nord de l’Inde et s’étendait jusqu’au Népal. A vingt-neuf ans, le jeune prince quitta femme, cour, palais et enfant nouveau-né pour la vie érémitique. De cette manière il rompait avec la tradition, l’ordre établi. Il se positionnait en réformateur. Dans son école monastique, fondée quelques six années plus tard, après son émancipation de la vie princière, il refusa les formes traditionnelles des vêtements luxueux, des castes et des hiérarchies. Il admit cependant l’idée d’ancienneté dans la communauté. Celle-ci fut substituée aux anciennes marques de dignité chez les moines.

Il semble aujourd’hui pour le moins étonnant que le futur responsable de la lignée bouddhiste de Félicité soit photographié comme une sorte de « prince. »

Au moment où je réside à Félicité, c’est un garçon d’une douzaine d’années, d’origine himalayenne, et qui vit en Inde. Il ne passe pas inaperçu sur les quelques photos de lui dont nous sommes coutumiers au monastère: gilet de brocard soyeux de plusieurs couleurs sous sa robe bordeaux, coiffe noire et or, trône doré de plusieurs mètres de haut. Bien sûr l’esthétisme himalayen justifie à lui seul le recours à ces formes anciennes. On ne confondra pas le « Suprême » avec le roi de Syldavie bien connu des lecteurs de Tintin, ni avec le général Tapioca, dont les médailles en chocolat ne pouvaient réellement illusionner. De plus la richesse des décors rehaussés d’or où il pose, nous inspire le respect. Il n’y a pour les Occidentaux aucune banalité dans ce chromo du personnage emblématique donnant des initiations symboliques à l’aide de vases argentés surmontés de plumes de paon. Ce n’est pas le sceptre d’Ottokar ! On le voit sur les clichés en couleurs, touchant le sommet de la tête des disciples qui défilent devant lui. Les voici bénis ?... On perçoit ici la différence évidente avec les stars de la chanson qui recourent au clip et aux disques. Le « Suprême » se contente de photographies, très traditionnelles, pour entrer dans la vie intime des disciples. Certains possèdent dans leur chambre monastique le poster grand format sous verre de cet enfant maquillé, dont les lèvres semblent passées au rouge à lèvre glossy pour la circonstance. Cette ambiguité me paraît surpenante. Il est vêtu de brocards rehaussés de fils d’or...

Le « Suprême » des photographies, assis sur son trône, est ceint de son étole de brocard fourrée. Il est énigmatique que le chef de cette lignée utilise un habit orné de fourrure animale, alors que le bouddha déconseillait l’usage des peaux et cuirs, afin de ne pas encourager l’abattage des animaux

Etonnamment, Le « Suprême » n’est pas présent en personne au monastère. Vivant en Inde, n’ayant pas encore reçu de passeport du gouvernement indien, il n’a pas encore la possibilité de voyager en Europe. Cela se réglera quelques années plus tard, et il pourra résider à Félicité, comme le « Suprême » officiel, pour sa première visite.

Ainsi pendant mon séjour de novice, nous dépendons de simples photos, et de quelques anecdotes édifiantes, pour nous faire une idée de celui qui est sensé garantir la lignée. Le supérieur nous raconte la dernière, qu’il tient de ses relations en Inde, concernant le « Suprême ». Celui-ci a jeté des poches en plastique pleines d’eau depuis la terrasse de son bâtiment, sur des passants qui marchaient en bas. Les malheureux ont été semble-t-il joyeusement éclaboussés... L’anecdote nous le montre plus enfantin que sage, mais nous nous en satisfaisons, n’ayant rien de mieux à découvrir de lui... De même une disciple qui revient de voyage en Inde nous prête, honneur très apprécié, quelques photos qu’elle a acquises là-bas et qui montrent le jeune « Suprême » dans ses promenades. Il apparaît buvant à une boîte de soda, chevauchant sa bicyclette, flânant dans un parc, arborant fièrement une casquette à longue visière. Rien de remarquable bien sûr, tout enfant d’aujourd’hui peut en faire autant sans passer pour un sage. Mais dans l’atmosphère propice du monastère, ces images acquièrent un prestige. On se dit qu’il doit être très remarquable pour arborer ainsi si noblement les signes de la banalité... Ainsi nous nous appuyons sur de simples images. Les fans des chanteurs internationaux dépendent des posters de leur vedette d’une manière très différente. Nous accueillons avec passion les moindres récits quotidiens, y compris l’adoption par le « Suprême » de quelques canaris en cage. Contrairement aux adeptes des chanteurs de l’été, qui boivent chaque entrefilet de presse concernant leur idole, avec délice, nous sommes intéressés par la vie spirituelle.

Par ailleurs le temps, avec un zeste d’ironie, n’a pas réellement confirmé Le « Suprême » dans son personnage officiel. Quelques années plus tard, alors que je me suis éloigné de cette institution de Félicité, le Dalaï Lama reconnaîtra un autre enfant comme le hiérarque officiel de la lignée himalayenne. L’affaire fera la joie des media du monde entier. En effet un garçon, déjà intronisé pour les monastères anciens de la lignée orale au Tibet, s’échappera en cachette de son monastère tibétain, et trompera la surveillance des Chinois. Il se réfugiera en Inde, après un mois de voyage d’exil, et se confiera au Dahu Lama. Ce dernier fera diffuser de touchants communiqués de presse, indiquant qu’il confirme cet exilé dans le rôle de hiérarque de la lignée orale, et qu’il demande protection au gouvernement indien pour lui, ainsi que son statut de réfugié politique.

Ce n’est pas la première fois que le Dalaï Lama, très autorisé pour la reconnaissance des réincarnations du bouddhisme himalayen, se prononce en faveur de cet enfant. Il lui a déjà conféré la reconnaissance de sa lignée himalayenne en lui donnant les voeux de moine.

Hélas, Le « Suprême », bien qu’il soit prédestiné à reprendre la suite du Très Précieux, et bien qu’il soit déjà sur les photos à Félicité, ne pourra prétendre au trône de toute la lignée himalayenne de la tradition orale. Bien que représenté par un dynamique chaperon d’âge mûr, qui assume ses intérêts jusqu’à ce qu’il soit en âge d’exprimer son autonomie d’adulte, il devra assumer les conséquences des choix explicites du Dalaï Lama en faveur d’un autre courant bien établi dans les Himalaya. Ainsi le « Suprême » ne pourra sans doute pas reconquérir le monastère servant de siège à la lignée au Tibet. Il ne pourra vraisemblablement pas non plus diriger le monastère himalayen qui servit de siège à sa lignée en exil. En effet le gouvernement local a fait charger, voici quelque temps, les forces de l’année pour évacuer ses moines du monastère, et pour confier ce dernier à l’autre régence, celle que le Dalaï Lama a normalement officialisée.

Enfin les voeux monastiques officiels que notre « Suprême » sollicite, lui sont refusés par le Dalaï Lama. L’affaire gêne le jeune éconduit dans ses aspirations légitimistes. Elle est mise sur la place publique avec un duplicata du courrier que son chaperon a adressé au cabinet du Dalaï Lama, diffusé sur Internet. Je lirai moi-même ce courrier web, signé de la main de son chaperon, et qui est un condensé de la phraséologie critique tibétaine. Il stipule en particulier que « notre Suprême n’a pas besoin d’un passeport pour entrer dans l’univers ». Bref, les relations sont tendues avec le cabinet du Dalaï Lama.

Ainsi nos moines à Félicité devront sans doute compenser le manque de notoriété officielle de leur « Suprême », lorsque le Très Précieux sera décédé. Le « Suprême » n’aura sans doute pas la complétude de la reconnaissance de cette lignée. Un autre en bénéficie avec le plein aval du Dahu Lama. Or la crédibilité, la réputation, et la prudence de ce dernier sont en général très suivies par l’opinion.

Ainsi nos détenteurs de la lignée orale de Félicité se trouvent dans une situation ambiguë... Leur lignée n’est pas complètement reconnue. En effet un autre jeune maître himalayen bénéficie de la reconnaissance internationale désormais. Ils devront donc convaincre leurs disciples qu’il y a une autre réincarnation du maître, non reconnue encore par le Dalaï lama, non reconnue bien sûr par le hiérarque officiel. Ainsi ils vont devoir se livrer à cette rhétorique familière des anciens Orientaux, confrontés aux inexorables jeux de la politique des lignées traditionnelles lorsqu’elle se mêle au spirituel... Un observateur attentif aura sans doute à coeur dans les décennies qui viennent de suivre les péripéties et les détours de ce feuilleton spirituel qui ne manquera certainement pas de rebondissements. Il faudra sans doute bien des années pour que les Occidentaux découvrent le secret de Félicité. Ce lieu supposé être celui de la transmission traditionnelle de la ligné orale ne bénéficie, ni du maître officiel de cette lignée, ni de son litre reconnus par le Dahu Lama, ni de la reconnaissance par l’opinion internationale qui en découle. Le « Suprême » porte le même nom, les mêmes vêtements. Il s’assied sur le même type de trône, aux décors reproduits à l’identique. Il a les mêmes vêtements, la même coiffe. Et il prétend être le même! Un fauteuil pour deux. Mais son jumeau bénéficie de la reconnaissance sans ambiguïtés aujourd’hui par le Dalaï Lama, la presse, et l’opinion internationale, y compris par les Chinois qui l’avaient adoptés avant son exil !

On voit qu’il y aura fort à faire pour dissoudre ce « malentendu ». Il faudra convaincre que le « Suprême » de Félicité est aussi réel, aussi vrai. A moins que les responsables ne laissent simplement passer le temps. Les Occidentaux oublieront peut-être la réalité des deux hommes, leur concurrence, et le choix qui a été fait en faveur de l’autre. Alors peut-être des curieux seront attirés par une aventure où ils découvriront progressivement que leur « Suprême » est un autre... Paradoxe qui risque de faire douter des disciples de Félicité dans les prochaines décennies...

Peut-être une reconnaissance sera-t-elle tentée avec le temps ? En effet la lignée orale existe maintenant en deux branches. L’une suit le hiérarque officiel. L’autre est plus petite. Elle est plus circonscrite à quelques centres majeurs. Elle est surtout établie par Félicité, avec son rayonnement tout neuf, qui soutient le « Suprême »... Une tentative de réunification n’est pas impossible. La politique himalayenne a plus d’un secret... Cependant, il semble qu’on s’achemine vers une spécialisation des deux branches, avec l’ambiguïté du titre identique que revendiquent les deux maîtres, fait inattendu dans cette tradition. C’est très différent bien sûr des situations bien connues de la catholicité avec ses deux papes, du temps des prélats d’Avignon... Peut-être le lecteur se demande-t-il si cela est vraiment simple ? Peut-être faudra-t-il s’y faire, ou peut-être se tourner vers d’autres horizons...

 

 

La crise

Ce n’est pas très facile à assumer pour moi, en tant que novice. J’entends mes camarades raconter les dernières anecdotes concernant la « crise » entre les deux factions en concurrence. Une bénévole qui revient d’Inde me raconte les tristes expériences lapidaires du « Suprême ». Elle a tenu à assister au premier moment public de son jeune « Suprême ». Elle est surprise par les jets de briques qui ponctuent la prestation. Des moines dans l’assemblée les lancent dans la direction du trône. Le « Suprême » n’est pas blessé. Les manifestants seraient, selon ses dires, des moines issus de l’autre mouvance de la lignée, c’est à dire de la concurrence. Ils témoignent de cette manière de leur désaveu pour le « Suprême »... Je lui laisse ses suppositions, elles ne m’intéressent pas.

A la période où ma camarade me raconte ces péripéties, les dissensions entre les deux factions concurrentes prennent des proportions exagérées dans tous les centres occidentaux affiliés à cette lignée orale. Ces derniers « doivent se prononcer » et « choisir l’un des courants. » Un nombre significatif opte pour le hiérarque officiel. Ils affichent leur désaveu pour Le « Suprême » de manière très explicite. Ainsi sur le site Internet d’un centre anglo-saxon de la lignée on peut voir clignoter un message en rouge qui affirme, de manière polémique, que le « Suprême » est un « faux hiérarque »! C’est dire que je décide de me faufiler sans choisir entre les deux factions. Je retrouve un peu de sérénité en laissant les conversations passionnées. Je vais contempler les poissons rouges nager paisiblement dans l’eau claire du bassin orné de nénuphars, laissant le réfectoire où les débats vont bon train. Certains fort inconsidérément, supputent, sans doute à tort, l’usage de magie noire par la faction adverse depuis que le Très Précieux a évoqué la gêne de « souhaits négatifs » qui seraient formulés à l’occasion de cette crise. Faut-il en déduire que le tantrisme comporte des moyens d’intimidation, des techniques secrètes dangereuses ? Ce serait aller trop loin. Certains à Félicité craignent de rencontrer les disciples de cette branche, de peur d’altérer leurs états d’esprit, depuis que le Très Précieux nous demande de ne pas entrer en contact avec la mouvance concurrente! Enfin une retraitante de Félicité est semble-t-il au coeur d’ une petite polémique pour avoir mis dans son autel personnel, dans l’intimité de sa chambre, la photographie du maître de l’autre courant, contrairement au choix effectué au monastère. C’est ce qu’elle semble avoir dit, en tout état de cause. Je n’y assiste pas en propre. Elle s’en ouvre personnellement auprès d’amis, à l’extérieur, dans ses courriers, ennuyée semble-t-il d’être l’objet de « pressions » de camarades du centre de retraite pour sa propre méditation. L’affaire, sans la moindre preuve, remonte jusqu’aux régents du principal courant, celui qui sera officialisé par le Dalaï Lama. Il en est parlé au cours d’un entretien collectif avec l’un des deux régents, entretien auquel j’assiste. Il dit en substance « qu’on ne doit pas intimider une retraitante dans ses choix contemplatifs... » En effet je prends part en cachette, au cours d’un déplacement, aux enseignements publics et aux entretiens individualisés donnés par la partie concurrente de la lignée. Je connais ainsi leurs arguments. Bien sûr nul ne doit savoir mes infidélités au monastère, j’aurais eu la réputation d’un déviant! Alors j’écoute sans y adhérer les critiques issues des âmes enflammées par la crise de la lignée. Je me dis que les deux courants sont dignes de respect. Je trouve qu’il est convenable pour le Datai Lama de soutenir une partie de la lignée par ses prises de position successives. Les régents y apparaissent sans vraie ambition de construire de vastes projets monastiques en Occident. Il me semble que leur parti incarne la vision habituelle du monde himalayen, de manière stable. Un des deux régents en déplacement en Europe, que je rencontre, en parle sans passion, avec juste ce qu’il faut de conviction. Je peux subodorer que son style ne déplaît pas au Datai Lama. Deux régents de la lignée se sont solidarisés avec le Datai Lama autour de la reconnaissance du hiérarque. Il n’est resté qu’un seul chaperon, pour soutenir l’autre candidat au trône: Le « Suprême ». Peut-être certaines de ces considérations ont-elles aussi joué en faveur de l’autre groupe. Peut-être les décisions de séparer les deux organisations sont-elles tout simplement issues de choix humains et d’enjeux relationnels...

Ainsi l’atmosphère s’est aigrie autour de la question du pouvoir, et du titre. Les disciples ont-ils pris fait et cause ? Je soutiens personnellement les paroles les plus sereines. Il semble que le Très Précieux souhaite apaiser les esprits échauffés. Il nous fait savoir en substance que le futur hiérarque se manifestera lui-même. Si l’on en croit les faits qui se produisent depuis, en particulier la reconnaissance par le Datai Lama de l’autre enfant, il semble cependant que ce soit ce dernier qui apparaisse, aux yeux de ce dernier, comme le hiérarque asiatique de la lignée orale.

Les aigreurs vont s’apaiser... Félicité se contente visiblement sans difficulté d’un prétendant sans la robe monastique traditionnelle, depuis que le Dalaï Lama la lui « boude. » Ainsi les moines de Félicité font avec la situation, et j’ai quant à moi pris le parti d’en sourire... Le respect, la confiance, et l’abandon pour leur maître sont ainsi un exercice spirituel d’autant plus remarquable... Mais je m’en abstiens, quant à moi. Peut-être un zeste de retenue me garde-t-il des enthousiasmes... Peut-être faut-il y voir la trace de mes années de formation à la sociologie des organisations...

Je découvre des articles de presse anglo-saxons qui traitent des « difficultés » de la lignée orale. On y parle de la différence entre les deux courants de la lignée. Un brûlot fait état de manière posthume des scandales d’une autre des réincarnations bien connues dans la lignée orale, et qui est décédée quelques années plus tôt. En voici les principales thèses. Ce célèbre moine, réputé « remarquable », avait laissé sa robe de moine et vivait comme un laïc. Il était le plus célèbre des fondateurs de la lignée orale aux Etats-Unis. Il est décédé d’une cirrhose du foie provoquée par une consommation d’alcool excessive. Le coma éthylique l’a emporté. Il a désigné un dauphin parmi ses disciples américains. Ce dernier se croyant protégé de manière surnaturelle par ce maître a révélé avoir eu des rapports sexuels non protégés avec un jeune homme et lui avoir transmis le virus VIH. Enfin ce dernier a transmis à son tour le virus à une femme, à l’occasion de leurs rapports intimes. Ainsi l’imagerie himalayenne se retrouve ternie dans ce projet américain de poursuivre la lignée orale. A l’instar des Américains, je me demande si la confrontation des intérêts des deux hiérarques jumeaux, candidats à la reprise de la lignée, ne provoque pas un autre scandale ? La presse internationale en exagère le caractère mercantile quant à elle, allant jusqu’à imaginer que les enjeux immobiliers et économiques des centres d’études, attirant les dons des fidèles, sont en réalité des problèmes de succession. Le Datai Lama est amené, lors d’une session d’enseignements en Europe à laquelle j’assiste également, à souligner la nécessité de la prudence pour les Occidentaux vis à vis des maîtres himalayens. Il demande clairement à chacun de bien analyser les qualités et le comportement des maîtres et de prendre le temps, peut-être plusieurs années, avant de s’engager...

C’est dans cette atmosphère sans grâce, et sans illusion que je poursuis mon année au monastère de Félicité. Nous oublions les « problèmes » de la « tête. » de la lignée en nous projetant dans les projets de construction des édifices nouveaux : monastère des filles, totem à côté de son implantation, temple en béton aux mille statues du bouddha à proximité du monastère des garçons... Moi-même, très actif à l’accueil du monastère qui commence, je me garde de renchérir sur les « troubles » de cette lignée. Je me concentre sur mes occupations quotidiennes, puisqu’il faut créer les images de cette jeune congrégation. J’improvise un style, un mode de réponse téléphonique. J’essaye de garder le sourire avec chacun... J’accueille poliment en disant « La Congrégation monastique, Bonjour ! » à chaque correspondant qui appelle au téléphone. Je garde la discrétion absolue sur la fin de mes illusions. Chacun fait de même, au mieux, sans doute afin de ne pas voir de manière trop pessimiste, ce qui descend de la lignée... Il est probable que cette dramatisation décourage la plupart d’entre nous. Des questions se posent, nous n’en avons pas les réponses : les enthousiasmes que nous exprimons, vont-ils servir à légitimer l’une des branches de cette lignée qui a besoin d’une assise en Europe ? Les moyens économiques supérieurs dont disposent les Occidentaux par rapport au monde himalayen et indien sont-ils une des dimensions de l’attrait qu’exerce notre population sur le tantrisme? L’autre branche bénéficie-t-elle de soutiens de prospères disciples de la diaspora chinoise en Asie ? Les projets de la lignée orale de rentrer dans la vie culturelle européenne sont-ils intéressés ? On connaît l’importance des investissements financiers dans toute entreprise collective. La présence de nouveaux disciples dotés d’un potentiel économique plus important dans d’anciennes écoles ne constitue-t-elle pas un renouveau pour ses cadres ? Dans ces interrogations je me fais circonspect. En effet il y a dans le siècle des exemples d’organisations qui servent de pompes à argent, permettant à leur état-major d’obtenir prestige, meilleur niveau de vie, et moyens économiques. Ils séduisent et obtiennent des avantages. Les causes justes, les exils, les minorités, ne sont-ils pas des occasions d’émouvoir ? Les images anciennes et traditionnelles ne sont-elles pas des moyens de paraître ? Dans l’incertitude où je suis, je préfère me retirer. Je partirai donc du monastère. Ainsi je fais le choix de n’encourager personne dans une orientation dont je ne connais pas réellement les tenants et les aboutissants. Je choisirai de diffuser mon récit afin que chacun exerce son discernement, et qu’il n’ y ait dans ma propre contribution à ce monastère rien que je puisse me reprocher vis à vis des autres. En effet si le silence de la lignée encourage certains Européens à la confiance, puisqu’ ils ne peuvent pas subodorer les « crises » dont elle est victime, je pense que ce silence serait sans bénéfice si je le gardais. Je ne connais toujours pas les réponses à ces questions... Tout est si complexe. En lisant une brochure d’information du monastère quelques années après j’ai des questions plus nombreuses encore...

 

 

Pas une secte...

C’est officiel : le monastère n’est pas considéré comme une secte. Il arrive que ce terme soit employé. Cependant cette appellation n’est pas tenable. La congrégation religieuse est en effet dûment enregistrée au bureau des cultes. Elle fut la première sans doute de tradition bouddhiste à bénéficier du statut préservé de congrégation monastique dans ce pays européen. Le ministre de l’intérieur de l’époque signa le dossier. Ce dernier, préparé par les services compétents était favorable. Cependant le ministre aurait apposé cette mention sur le dossier: « à regret je dis oui, craignant ouvrir la porte au n’importe quoi. » Cette anecdote que je n’ai pu, bien sûr, vérifier m’a été contée par le supérieur du monastère. Il la tenait de ses contacts avec les services concernés par l’officialisation du monastère. L’enquête préalable avait requis l’avis de la force de maintien de l’ordre locale. Les renseignements qu’elle a fournis étaient sans doute positifs. Ses relations avec la communauté étaient en effet confiantes et régulières. Ainsi le dossier d’enregistrement de la congrégation religieuse fut approuvé au niveau gouvernemental.

Ainsi pas de secte ici. On le voit dans la vie quotidienne. Chacun est libre de venir et de partir, sans question, sans pression trop grande. On voit également que beaucoup de bénévoles quittent les chantiers après quelques temps et reviennent à leurs propres projets individuels. De même beaucoup des anciens retraitants ayant passés trois ans ici reviennent dans une vie laïque. On ne peut donc pas parler de groupe totalement clos sur lui-même.

D’autre part il s’agit d’une ancienne religion, établie depuis des siècles en Asie. Ce n’est donc pas une nouveauté, ou une création de toute pièce.

Alors comment expliquer l’agacement de certains en contact avec le folklore, l’apparat oriental et les manières un peu surannées des cérémonies ? Peut-être ne peuvent-ils accueillir le style héliocentrique de l’organisation. Héliocentrique est un terme qui signifie que chacun se relie à un centre qui est comme un soleil. Plus on en est près, mieux c’est. On bénéficie de sa chaleur et de son rayonnement. Les relations des disciples, et surtout des représentants de la lignée, avec leur maître oriental sont peut-être un mode héliocentrique de lien social. Rester proche, avoir des ‘liens personnalisés avec le maître, se mettre aussi près que possible de lui dans les moments publics... Autant de signes d’une vie dévotionnelle. Elle agace sans doute certains, parmi les plus contemporains...

 

 

Le rouge et le jaune

Ces deux couleurs sont celles des vêtements monastiques himalayens. La robe et le châle des moines sont bordeaux, tirant souvent sur le prune. Les chemises, de préférence sans manches, sont jaunes ou oranges. Ces coloris attirent les Occidentaux qui se rapprochent de la vie spirituelle du bouddhisme. Fréquentant le monastère, ils voient le rouge et le jaune sur les moines. Bien qu’étant eux-mêmes des laïcs, sans engagement érémitique, ils adoptent parfois des couleurs assorties. Pantalons bordeaux, tee-shirt jaunes, chemisettes orange et chaussettes à 1’ unisson. Ce phénomène touche garçons et filles. C’est même un signe de reconnaissance dans l’environnement local. Si l’on croise un chaland coiffé d’un bonnet rouge au supermarché, et portant de grandes chaussettes en laine de la même couleur, on peut sans grand risque reconnaître un des bénévoles qui travaillent aux chantiers de la congrégation monastique.

Ayant eu la possibilité de garder ma vie de novice après avoir repris le travail d’enseignant, j’avais moi aussi adopté le vêtement... Veste en velours bordeaux, cravate et pochette en soie jaune, chemise saumon pâle, me voilà en moine du monde! Bien sûr j’ai reconnu peu à peu le caractère essentiellement capricieux de cet accoutrement. Je vis pour moi-même que cette manière de se rapprocher d’une exigence est artificielle. On ne porte pas de projet spirituel avec une simple imitation d’un aspect vestimentaire. J’en vins à délaisser de la même manière, à la maison, ma robe et mon châle de novice, considérant progressivement que l’habit ne fait pas son moine.

Cependant cette manière multicolore de se vêtir est prisée par les disciples. Les maisons sont parfois assorties aux robes des moines. Non loin du monastère on trouve une habitation où les propriétaires, qui sont des disciples du Très Précieux, ont repeint les bois des deux fenêtres, l’une en rouge vif, l’autre en jaune. Bien sûr des drapeaux à prière tibétains multicolores flottent fièrement dans leur jardin. Dans l’environnement européen, ces couleurs primaires tranchent et identifient facilement les habitants comme des bouddhistes.

Comme les temples sont peints en rouge vermillon dans la tradition tibétaine, les disciples recourent parfois aussi à cette teinte, pourtant un peu vive. Ils badigeonnent généreusement leurs étagères de ce coloris chatoyant. Ils adoptent un vaste autel pour y placer photos des maîtres et les statues des divinités du panthéon. Le meuble est fignolé par une couche de laque vermillon bien brillante. Personnellement, je n’ai pas pu m’y faire. Comme d’autres, j’adopte le bois clair, le pin verni, pour la décoration et l’ameublement de ma chambre au monastère. J’y place aussi des tatamis en paille de riz à la japonaise. Je me différencie ainsi de mon voisin. C’est un moine très habile. Il a entièrement drapé et meublé sa chambre en style tibétain. Tentures rouges, bois orangé, intérieur des autels bleu clair, et bien sûr la peau de mouton sur le sol. On se croit dans la caverne d’Ali Baba, au coeur des mille et une nuits, dans une version bouddhiste.

Ce folklore de la couleur semble bien identifier la vie spirituelle de cette tradition ici. Cependant je constate que beaucoup d’anciens retraitants semblent quelque peu lassés de ces couleurs flash et adoptent eux aussi les meubles en bois clair et les intérieurs blancs au monastère.

La séduction de la robe du bouddha est remarquable. Les Européens qui croisent les moines en promenade montrent des signes d’admiration et de respect très grands. Il faut dire que c’est la même robe que portent les « réincarnations », les maîtres et bien sûr cette figure très respectée du bouddhisme qu’est le Dalaï Lama. On ne peut les distinguer sur le seul aspect vestimentaire. Peut-être cette tenue ancienne est-elle une des clés qui permet aux Européens d’avoir une attirance vers ces spiritualités himalayennes. Bien sûr la robe bordeaux, le châle plissé ne donnent pas au moine de méditation... Mais on le regarde comme un bouddha...

Une brève anecdote peut montrer le respect et l’estime dont jouissent les couleurs traditionnelles de ces vêtements chez les Européens. Un jour, je quitte un enseignement public du Très Précieux. Je conduis ma voiture. Je porte des lunettes de soleil noires et cintrées à la manière de Batman. Habillé tout de rouge et de jaune, je roule doucement dans le terrain communautaire, faisant jouer trop fort la musique électroacoustique de Jean Michel Jarre par les vitres ouvertes de l’auto. Un disciple me fait un signe très respectueux. Je m’arrête pour le saluer. Il me regarde, me reconnaît, et me dit avec émotion: « je t’avais pris pour une réincarnation. » Je suis très surpris d’imaginer que ma manière désinvolte et un peu voyante, voire très ordinaire, de me conduire puisse être interprétée comme celle d’un de ces jeunes moines himalayens vivant en Europe, et considérés par les disciples comme les réincarnations de maîtres défunts. Me voilà promu, en quelque sorte, grâce à cet accoutrement, à un rang remarquable dans la vie spirituelle! Ce n’est pas si difficile! Il suffit d’arborer le rouge et le jaune, en les choisissant éclatants et contrastés. Je délaisserai fort heureusement cette candeur des matérialismes spirituels et reviendrai à mon style préféré: le marine et le gris perle pour mes tenues. Je n’ai pas de regret. En effet, le rouge et le jaune identifient aussi le patchwork de Ronald MacDonald le clown en effigie derrière les restaurants rapides de la célèbre chaîne américaine de hamburgers! Je quitterai ainsi mes jupons en coton safran, et même mes sous-vêtements assortis, pour adopter une esthétique personnelle plus discrète. Le moine se doit cependant d’assortir ses sous-vêtements à sa robe. Il choisit le brique, le rouge, et surtout le jaune. Mais comme les slips jaunes sont rarement disponibles, il doit parfois, comme le supérieur du monastère, teindre des sous- vêtements de coton blanc en jaune à l’aide d’une teinture. Peut-être le lecteur se demandera comment j’ai deviné la couleur du slip de notre vénérable! Il n’est aucun mystère, ni don de double vue: il les fait sécher, tout simplement sur un fil près de sa chambre. J’ai moi-même eu recours à la teinture. C’est l’une des occupations favorites des moniales : elles aiment teindre d’anciens vêtements de leur vie laïque en rouge, en prune, en bordeaux, parfois en jaune safran. J’ai appris à choisir, comme mes camarades, les teintures grand teint, et à utiliser les machines à laver du centre de Félicité pour effectuer la teinture à chaud. Ainsi on reconnaît les moines de tradition himalayenne à la lessive qu’ils colorent immanquablement de rouge, faisant déteindre ce coloris sur toutes les autres couleurs des vêtements. Alors les vêtements jaunes tournent à l’orange, tout simplement.

A Félicité la teinte recommandée pour les robes de moine et les châles, par le Très Précieux, est très foncée. On reconnaît souvent les moines de cette lignée himalayenne à la teinte prune de leur tenue. En effet, les moines du Dalaï lama, par exemple, portent des vêtements un peu plus clairs. Certains moines de l’Himalaya ont des châles fuchsia, beaucoup plus éclatants. Enfin les gilets traditionnels sans manches de l’école de la lignée orale sont ici rarement portés. On leur préfère sweat-shirt et pull over, plus chauds, et faciles à se procurer, tout simplement. Ainsi on fait la différence très facilement avec les moines du Dalaï Lama, toujours impeccables dans leur beau gilet jaune safran (devant) et bordeaux (dans le dos). Leur bras nu, l’hiver me fait frissonner: cela ne doit pas être très chaud. A Félicité les bras nus sont le plus souvent réservés au temps de l’été. Cependant, c’est un ancien usage des moines bouddhistes que de laisser le bras découvert.

D’autre part, la manière porter la robe de moine varie insensiblement selon les maîtres. Le Très Précieux souhaite que ses moines la porte très longue, allant jusqu’au pied. Dans les promenades c’est peu avantageux... Peut-être est-ce la raison qu’a imaginée le maître pour décourager un peu les ballades de ses disciples? En effet si le sol est mouillé ou boueux, il est difficile de circuler avec cette longue robe ample. Elle est souvent en laine pour l’hiver, en coton pour l’été. Normalement il n’y a pas de textile mélangé pour elle, juste une seule sorte de tissu. Cependant, il est impératif que le châle soit composé d’au moins deux parties. En effet, le bouddha est dit avoir utilisé des vêtements de récupération pour se vêtir. A son image les moines font déposer une couture au milieu de leur châle, pour évoquer un vêtement rapiécé, même si on a recours à une belle laine neuve. Il est difficile de la laver ou même de la nettoyer. Ainsi les moines font-ils attention en marchant lorsque le sol est humide, ou escarpé. Le Dalaï Lama, lui, semble préférer pour ses disciples un port de la robe à peine plus court. On voit le talon et la cheville, voire la bas du mollet du moine qui marche. En revanche, à Félicité, il faut cacher le mollet. La robe est portée plus longue.

Bien sûr, il est aventureux de vouloir travailler de ses mains avec un châle et une robe de moine. Le châle en particulier ne cesse de glisser sur les épaules, et doit être souvent rajusté. Plissé, il fait quand même environ trois mètres en tout. Quant à la robe il faut aussi plusieurs mètres de tissu de coton ou de laine pour la réaliser. C’est une vaste jupe, qui est plissée sur le côté, à gauche puis à droite. On doit la passer et la retirer par le haut, c’est à dire ne jamais la meure à terre, en signe de respect. Elle est tenue par une simple ceinture plate enroulée autour de la taille. Bien sûr les novices laissent joliment dépasser un bout de la ceinture du pli de la robe, afin de montrer les belles couleurs polychromes de leur ceinture brodée de soie! Elle a tendance à glisser imperceptiblement au cours de la journée et doit être attentivement réajustée par le moine. Ce sont des vêtements confortables, voire remarquables par leur agrément. Ils tiennent bien chaud l’hiver. Mais ils sont sans boutons, sans poches, sans fermetures. On se limite à des drapés et à un simple lien faisant office de ceinture. Ainsi les activités manuelles, les mouvements sont ralentis, voire abandonnés. Faire une simple vaisselle à un évier, avec un châle de moine sur les épaules relève de la gageure. On finit souvent avec un bout du châle dans l’eau de rinçage, quand ce n’est pas dans le bac de lavage empli de liquide moussant!

Cependant les effets obtenus en drapant avec noblesse, voire un zeste d’élégance, le long châle permettent de varier et d’enrichir la vie quotidienne. Chacun fait de son mieux pour se draper avec dignité, en réajustant son châle sur ses épaules. Je me souviens de mon premier soir au monastère. Je suivais, Jean, un autre moine qui trottait à vive allure devant. Nous glissions silencieusement par les longues coursives des jardins longeant les bâtiments. Il faisait nuit, c’était janvier, les étoiles étincelaient dans le ciel noir. Un froid glacial. Mon ami moine, devant, ajustait son châle de temps en temps en des gestes profonds et, pour moi mystérieux. Arrivant au terme de notre marche, je lui fis part de mon étonnante impression : il se dégageait une atmosphère profonde de la ballade crépusculaire. Il rit en me regardant. Et il me confia qu’il était un amateur des films d’ Igmar Bergman. Il ajouta qu’il avait souhaité me donner une sorte de frisson à la manière de son réalisateur préféré, en adoptant une marche évocatrice, inspirée par le climat nocturne des oeuvres du cinéaste scandinave... Je compris alors que la robe et la gestuelle du moine sont un sujet inépuisable de créativité. L’uniformité n’est qu’apparente et chacun peut s’y individualiser...

Je garde de bons souvenirs de cette robe, si chaude l’hiver. On la change pour adopter des robes de coton légères au printemps. Il n’ y a aucune étroitesse, la jupe s’évase sur plus d’ un mètre pour permettre une assise confortable. C’est un des meilleurs atouts des méditants qui peuvent s’y détendre calmement. Cependant le tissu peut être coûteux. Une longueur de bonne laine, comportant du cachemire par exemple, peut revenir à l’équivalent de mille francs pour confectionner un ensemble robe et châle. La séduction des Européens pour la robe bordeaux du bouddha est sans doute méritée. Cependant on voit à l’usage qu’elle n’est pas vraiment faite pour la vie d’aujourd’hui. Elle se coince facilement en voiture dans le bas de la portière. La robe d’hiver craint la pluie et la boue du sol. On ne peut lever les bras, ni se pencher en gardant le châle sur les épaules. Trotter est possible, mais pas courir... Enfin dans 1’ imaginaire Européen les hommes en robe sont rares. Il est étonnant de croiser les regards des passants lorsqu’ on se promène en robe du bouddha. Il m’arrive d’être regardé avec un grand respect par de vieux messieurs d’un village avoisinant, lorsque je suis à l’agence bancaire pour y déposer des fonds pour le monastère. Ils regardent ma silhouette drapée de rouge bordeaux, comme si j’étais un pontife! Je ne sais comment rendre la pareille, et je renoncerai à ces promenades en tenue de moine dont j’apprécie les exotismes remarquables! Je me suis fait à l’idée d’aller à la cafétéria de l’hypermarché, les jours de voyage, drapé noblement à la manière des anciens. Je dois dire que l’effet est garanti! Pour quelqu’un comme moi qui ne suis ni grand, ni particulier, j’ai trouvé, sans le désirer, le moyen de faire converger les regards. Contrairement à d’autres porteurs de la robe bordeaux qui ont parfois des expériences désagréables avec leur tenue monastique en ville, je ne rencontre jamais le moindre signe négatif de la part des passants. Peut-être suis-je si heureux d’être un moine du bouddha au temps d’aujourd’hui, que les personnes que je croise me manifestent en général une attitude polie. Cependant, pour aller en ville, la plupart d’entre nous adoptons progressivement avec le temps, une tenue plus discrète, pantalon et pull, recourant souvent au rouge et au jaune, et parfois, à 1’ incognito du noir, comme le supérieur du monastère pilotant sa grosse moto, bien protégé par son blouson...

 

 

Les plaisirs & les jours

Si l’on imagine la vie monastique à Félicité comme une ascèse sans plaisirs, on ne comprend pas le sel de sa vie relationnelle. Je goûte moi aussi à ces plaisirs innocents, peu après mon déménagement du monastère, en compagnie de la Vénérables des centres de retraites des filles. C’est elle qui enseigne dans les différents groupes de trois ans et trois mois. J’acquière alors une auto très confortable et silencieuse. Je propose mes services de chauffeur à temps partiel à cette moniale en charge des pratiques spirituelles pour les filles. Elle accueille volontiers ma proposition, à ma grande joie. Et me guide efficacement dans l’art de la ballade secrète des moines contemporains. Je brique l’auto, ôte les poussières à l’intérieur avec méticulosité, parfume les velours des fauteuils aux encens japonais « fleurs de prunier. » Je me gare non loin du monastère des filles, et mon invitée est ponctuelle, à chaque promenade. Le programme nous est déjà connu: restaurant vietnamien, film de science fiction et gâteau au salon de thé de son choix. Un shopping éventuel peut s’avérer indispensable. Je conduis le plus calmement possible et sers, bien volontiers de chevalier servant à la Vénérable.

Le restaurant vietnamien est notre secret. Elle commande parfois du canard, je choisis du porc au caramel. Elle échange gracieusement nos deux plats de service au milieu du repas, afin que nous puissions goûter, dans la plus pure tradition conviviale, aux deux mets délicats. Lorsque l’horaire du cinéma est trop pressant, nous devons nous contenter de notre plat de volaille au riz. Bien sûr je fais au mieux le service du thé au jasmin... Nous nous rendons alors d’un bon pas vers le cinéma. Le film est choisi par elle. Voici les titres de nos villégiatures cinématographiques: « le cinquième élément », la saga de « la guerre des étoiles » (deuxième et troisième volets), et Batman (je ne me souviens plus si c’était le troisième ou quatrième de la série!). Dans nos déplacements en ville, je me dois de marcher poliment à la manière des novices. Je me place, conformément aux conseils des anciens maîtres tibétains eux-mêmes, sur la gauche de la moniale pour l’accompagner un peu en retrait, à un mètre de distance en amère pendant nos marches en ville.

Puis vient le moment de la pause pâtisserie, au salon de thé du choix de mon invitée. C’est un délicieux endroit, très féminin, qui a aujourd’hui disparu, remplacé par une boutique de téléphonie. Nous y consommons des gâteaux tendres aux noms fleuris, que j’accompagne d’un verre de lait chaud sucré. Et puis il y a le shopping parfois, avant de rentrer. Un jour, la Vénérable achète le CD multimédia de son choix. Je suis très surpris de sa sélection: elle prend « Madame Bovary de Haubert », textes et images... Puis il faut rentrer, doucement, je fais des efforts pour ne pas passer de feux à l’orange, et roule de la manière la plus prudente possible. Je laisse la Vénérable des moniales, après notre virée confidentielle, devant son monastère, et rentre chez moi, content de ces occasions de me détendre en si noble compagnie...

Non content de servir de pilote, j’invite à deux reprises la Vénérable à la maison pour un dîner. Mais je lui demande conseil pour l’apéritif, connaissant son goût délicat. Elle me conseille de préparer des Martini rouges avec du Coca-cola et une tranche de citron, on the rocks, bien sûr. Je ne consomme pas d’alcool, astreint comme elle aux voeux d’abstinence. Comprenant que ce sera une vraie célébration tantrique et non un ordinaire apéritif, je lui fais la requête avec humilité de faire consacrer au cours d’un rituel religieux une bouteille de Martini rouge que j’amène dans sa chambre au monastère, où je vais souvent recevoir ses conseils spirituels.

Le nectar de grande félicité, a été consacré, me dit-elle le jour de notre rendez-vous. Je la conduis à la maison où j’habite. Nous n’aurons donc pas de problème avec le bouddha puisque l’alcool est consacré! Je vais faire en sorte de lui offrir un apéritif digne de son goût exquis. J’ai disposé un vaste plateau, près de son épais coussin rouge, et déposé une fleur épanouie auprès des toasts de truite fumée et de saumon. J’ai trouvé de hauts verres, suffisamment grands pour contenir assez de vin doux. Je dois apprendre auprès de ce maître de méditation comment confectionner un Martini Coca-Cola. Il y a un ordre, une séquence à respecter que j’ignore, ne consommant jamais de spiritueux. Elle me montre comment verser une généreuse rasade de liquide rouge, puis une longueur de Coca-cola, déposer la tranche de citron, et conclure avec quelques glaçons translucides... Je suis satisfais de mes toasts qui ont un franc succès. Le salé des saveurs amène mon invitée à accueillir favorablement un deuxième service de son nectar de célébration. J’opte quant à moi pour un deuxième verre plus petit, peut-être par souci d’étiquette bouddhiste, peut-être aussi parce que je risque de perdre un peu de ma concentration pour servir la suite du repas.

J’ai en effet préparé une spécialité, originale me semble-t-il, afin de plaire aux papilles raffinées de mon invitée. J’ai rissolé des morceaux de poulet fermier, dans une sauteuse, avec des graines de lotus. Les graines de lotus trempés dans l’eau la veille ont repris leur saveur et leur consistance tendre, et constituent un harmonieux contrepoint à mon poulet sauce tomates fraîches. En effet en Orient le lotus est le symbole de l’illumination. Mes graines de lotus évoquent ainsi le potentiel d’éveil de la vie... Mon invitée mange avec précision et délicatesse, semblant apprécier avec mesure chacune de ses bouchées.

Au dessert, il y a des pâtisseries aux framboises, et même du chocolat fin pour conclure sur une note douce. La moniale, les deux fois où je l’accueille à la maison, se montre pudique et exemplaire. Sitôt le dîner terminé, elle me demande de la raccompagner au monastère. Ce que je fais, remarquant l’impeccable discipline éthique de cette détentrice de la lignée orale. Je la quitte en lui offrant un gros poulet fermier entier rôti, dans une poche fraîcheur en papier isotherme, afin de manifester ma dévotion de novice du bouddha... Le présent est accepté les deux fois, avec visiblement une belle satisfaction... Je dois ajouter qu’il me faut recourir à un moyen habile lors de notre deuxième dîner à la maison pour maintenir le niveau rituel de notre apéritif. En effet ma bouteille de Martini étant presque finie, je n’ai plus le temps de demander à la supérieure de consacrer une nouvelle bouteille. Alors je me souviens que les maîtres himalayens, pour consacrer une bouteille d’eau cérémonielle parfumée au safran, y versent parfois seulement quelques gouttes d’une eau préalablement bénie. La bouteille est ainsi parfaite pour la cérémonie. Je me dis que je peux faire de même, en bon apprenti tantrique. Je verse donc le nouveau Martini rouge, dans mon ancienne bouteille, où il reste encore un fond de vin sans doute parfaitement consacré, et obtiens ainsi sans peine un nectar tout à fait protocolaire. Je m’enquière le soir même de l’innocuité de mon initiative auprès de la Vénérable, qui n’y voit aucun inconvénient. C’est ainsi que je peux lui offrir un nouveau double service de généreux Martini Coca-cola bien consacrés...

Hélas, comme le dit la formule traditionnelle, « pratiquer le tantrisme c’est comme lécher du miel sur le fil d’un rasoir, on finit toujours par se couper. » Ayant apprécié le vin cuit italien grâce à l’aimable et religieuse intercession de mon invitée, j’ai pris goût à ces saveurs douces- amères et à ces arômes. Je commence à prendre l’habitude de siroter en petites quantités du spiritueux consacré dans mes moments méditatifs. Avant chaque repas je prends une petite gorgée de ce délicieux nectar... Je n’ai auparavant jamais vraiment aimé l’alcool. Mais le délice du vin italien a éveillé un instinct, familier des amateurs. Un jour, constatant que je deviens trop enclin à mes apéritifs, je prends la bouteille à moitié vide (la deuxième) et la vide intégralement dans la cuvette des toilettes. J’en finis ce jour là, semble-t-il, avec la félicité des Martini...

 

 

La différence

La vie à Félicité est intense. Les moines et moniales issus des retraites de trois ans viennent de s’installer depuis quelques mois dans un monastère en cours de finition. Ils doivent continuer à assurer de vastes rituels collectifs. En effet, la santé du maître s’étant détériorée, de quotidiennes cérémonies d’offrande sont présentées par un collectif de moines, pendant des heures. De plus, les responsabilités de diffusion de la tradition de la lignée sont progressivement assumées par ces nouvelles générations de moines et moniales qui se déplacent fréquemment à l’extérieur. Certains enseignent ainsi souvent. D’autres le font de temps en temps. Et certains restent au monastère et ne reçoivent ainsi aucun revenu provenant des sessions publiques. En effet l’usage veut que des offrandes soient remises généralement sous la forme d’une enveloppe à chaque cours. Il m’a été dit, à titre de confidence, par des moines issus eux mêmes des retraites de trois années, et donc bien informés, que le partage des offrandes données pendant les cours publics n’est pas pratiqué par les moines et les moniales enseignants. Ceux qui n’enseignent pas doivent s’assurer aussi d’un financement de leur séjour au monastère suffisamment stable pour réunir les mille quatre cents francs mensuels de participation aux frais communautaires pour leur gîte et leur couvert. Ainsi tous, peut-être, doivent-ils ainsi garder un contact avec des laïcs pouvant les accompagner par un versement régulier. (Disons ici que cette obligation n’est pas stricte, puisque les plus démunis bénéficient dans les faits de la quasi gratuité de leur accueil...) Ils doivent en outre s’installer normalement dans leurs chambres en béton cellulaire crépi et vaquer à leurs propres nécessités. Il leur faut carreler, poser des planchers, peindre le plâtre mural, et aménager leur nouvelle résidence de manière agréable. Enfin les vastes projets immobiliers sont en pleine effervescence: édification d’un totem de plusieurs mètres de haut rempli de reliques consacrées, monastère des filles en projet, gros oeuvre du temple qui abrite les mille statues du bouddha... La fièvre de croissance de la congrégation est telle que la municipalité en prend ombrage un peu plus tard. Peu après mon départ du monastère, une interdiction de construction nouvelle est d’ ailleurs votée par le conseil municipal et qui arrête pour cinq années, sous forme d’un moratoire, tout nouveau projet de construction. Cela sera sans doute inespéré pour tous les moines, moniales et bénévoles qui pourront ainsi se reposer un peu... Mais revenons à la période de notre séjour à proprement parler. On y voit les moines et les moniales très affairés à s’établir dans une vie plus active. D’ autre part il y a les bénévoles, laïcs et nouveaux moines, logés, soit dans l’ancien bâtiment de ferme au pied du monastère tout neuf, soit dans les chambres encore disponibles de celui-ci. Ils travaillent énergiquement à réaliser tous ces projets immobiliers, parfois dans la neige, souvent sous la pluie, dans le froid l’hiver, au soleil l’été. Bref, les voilà occupés toute la journée comme manoeuvre du bâtiment, mais aussi comme ouvrier posant les plaques de plâtre dans les nouveaux locaux. Au fur et à mesure que les travaux avancent certains se spécialisent en peinture traditionnelle tibétaine, couvrant I’ intérieur des temples nouvellement construits de fresques, de motifs circulaires polychromes et de représentations au pinceau des divinités traditionnelles. Ainsi ils donnent le maximum. Parfois les deux communautés éprouvent quelques frictions bien compréhensibles. Les laïcs sont réunis pour leur vie quotidienne dans la salle de l’ancienne ferme, alors que les moines et moniales bénéficient d’un réfectoire tout neuf. Les bénévoles ressentent souvent la différence de traitement. Eux travaillent toute la journée sans rémunération. Ils dorment parfois encore dans des dortoirs à plusieurs, lorsqu’ aucune chambre n’est disponible. Ils doivent accueillir le bruit et la relative agitation de la salle partagée de la cantine. En revanche leurs camarades issus des retraites sont logés dans les vastes chambres individuelles du monastère. Ils prennent leurs repas dans un superbe et vaste réfectoire encore à moitié vide, entièrement carrelé en gris perle. Ils bénéficient du confort du chauffage par le sol, bien qu’à basse température de douze degrés environ... La vie des bénévoles est donc caractérisée par les courants d’air, le froid l’hiver, le confort sommaire, l’absence de séchoir à linge abrité de la pluie, et un inévitable encrassement de leur réfectoire trop fréquenté, sans disposer de loisir suffisant pour pouvoir le nettoyer correctement. En revanche quelques dizaines de mètres plus haut, le réfectoire des détenteurs de la lignée est tout rutilant, pas une poussière qui ne soit nettoyée. On y dîne dans un calme apaisant, et les ustensiles de cuisines récents et adaptés contrastent avec les pauvres gamelles en aluminium de la cuisine du bas et ses vieux réchauds. Ainsi deux mondes voisinent. Un univers clair, confortable des détenteurs de la lignée, et juste au dessous dans la colline, le monde un peu sommaire des bénévoles qui construisent gratuitement les résidences de leurs amis, sans pouvoir eux en jouir vraiment... Autre différence: l’hébergement. On l’a dit les bénévole sont répartis dans les chambres et les dortoirs disponibles. Certains peuvent aussi bénéficier des chambres vacantes au monastère. Mais ils doivent les partager avec un autre bénévole. Ainsi les constructeurs du chantier qui auraient besoin de silence, de repos et de sérénité le soir, doivent- ils accueillir la vie partagée chaque nuit d’une chambre ou d’un dortoir. En contraste, les anciens des retraites, moines et moniales, ont à leur disposition et de manière permanente une chambre pour eux seuls... D’autres petits détails séparent les deux collectivités. Je dispose, comme chaque personne logée au monastère, d’un évier en kit et d’une arrivée de gaz communautaire dans ma chambre. Cependant, après quelques atermoiements il sera refusé officiellement aux bénévoles, y compris aux moines nouvellement ordonnés, de bénéficier du gaz et de l’eau courante qui arrivent pourtant dans leur chambre par une vanne. La raison en est le coût trop élevé pour la communauté et le fait que les bénévoles ne payent pas de participation aux frais. Cependant ils en auraient l’usage bien sûr pour améliorer leur vie quotidienne. Et surtout la proximité des détenteurs de la lignée bénéficiant de l’eau courante, froide et chaude, et du gaz communautaire, très utile pour brancher un réchaud, rend l’inconfort plus difficile à accepter. Nos bénévoles donnent en effet leur énergie, leur enthousiasme à tous ces projets de leurs amis en robe, ils travaillent cinq jours sur sept, sans congés ou presque sur place. Ils savent qu’ils ne peuvent bénéficier maintenant du fruit de leur travail. Un espoir : devenir à leur tour un détenteur de la lignée en accomplissant d’ici trois années une retraite collective, peut-être encore une deuxième, prendre des voeux de moine... Et bénéficier enfin du légitime fruit de leurs efforts... Mais cela est une perspective lointaine, sans garantie, car il y a peu d’élus, et elle ne convient qu’à quelques-uns... Ainsi une communauté de bénévoles (comportant les nouveaux moines) vêtus de vieux vêtements de chantier maculés de boue et de ciment, les pieds trempés dans leur chaussettes de laine vit dans un bâtiment d’accueil sans chauffage.

Un simple poêle sera heureusement installé quelques temps après mon départ de la communauté. Le lieu est cependant un peu sommaire, et bruissant de courants d’air glacés l’hiver. Cette équipe construit un nouveau monastère et un grand temple pour la communauté des détenteurs de la lignée. Ces derniers sont élégamment drapés de leur châle couleur bordeaux. Ils se déplacent gracieusement dans des sandales de cuir par les coursives de ciment bien abritées du monastère, et ne sont astreint à aucune obligation de travail quotidien. Ils partagent un bel espace, aéré et clair, chauffé, et aménagé avec goût pour leurs repas... Alors inévitablement ils désirent soulager cette différence, apaiser les tensions qui se créent sur la base de cette comparaison quotidienne des destins, fis accueillent les bénévoles de temps à autres pour des soirées, des apéritifs et même des repas dans leur beau réfectoire. Ils tentent de rapprocher les bénévoles de la congrégation en leur offrant des moments partagés de détente...

 

 

Bols & assiettes

Le réfectoire est terminé: on a posé les carrelages, des photos en couleur du Très Précieux vont bientôt sourire sur les murs. Les assiettes empilées attendent les détenteurs de la lignée. Ils n’ont qu’à cocher leur nom à l’avance sur la liste informatisée des convives pour déjeuner et dîner confortablement Bien que le Très Précieux ait, au cours d’instructions qui leur étaient réservées, demandé aux anciens retraitants de respecter la pratique traditionnelle des bols, les moines ont décidé, avec l’assentiment de l’abbé, de recourir aux assiettes, et d’oublier l’usage du bol personnel. En effet le Très Précieux a suggéré à ses disciples de placer leurs bols à nourriture sur une grande étagère à l’entrée du réfectoire. Les moines les plus anciens auraient été placés en haut et en tête des alignements de bols. Il y aurait eu d’abord l’aîné, le moine ordonné depuis le plus grand nombre d’années, qui selon le bouddhisme ancien, aurait dû légitimement assumer le rôle d’abbé et de figure exemplaire. En abandonnant le système des bols traditionnels, leur hiérarchie explicite, c’est aussi le système monastique bouddhiste qui est transformé et adapté au temps contemporain. Ainsi les moines ici utilisent aujourd’hui des assiettes qui prennent dans une pile et qui ne sont pas à eux. Ils n’ont plus de bol monastique, c’est à dire que l’usage de ce vaste bol, qui servait avant à la mendicité, et qui était personnel, le seul bien d’ un moine avec ses robes dit-on, dans les vieux textes, cet usage est ici abandonné. Peut-être certains ont quand même un bol à eux, mais c’est certainement désormais une petite minorité... Le style cafétéria a remplacé l’alignement des bols sur l’étagère. Peut-être faut-il ne pas regretter ce style très établi. Peut-être c’est au fond un signe des temps. Personnellement, j’aurais quelque nostalgie si j’étais un moine d’une ancienne tradition, et que je dusse me satisfaire d’une assiette anonyme... Le vénérable du monastère n’aura donc pas son bol à disposition, le jeune novice ne percevra plus sa place dans le temps de la vie.... C’est un peu du passé, du temps du bouddha, qui part avec le parti pris pratique du service déjeuner... Peut-être cet usage des bols monastiques ne pourra désormais plus revenir en Europe dans cette lignée.... Une page s’est tournée...

 

 

Juste une goutte

On invite aujourd’hui les bénévoles, laïcs et nouveaux moines, à venir fêter l’inauguration du monastère... Une fête suivra le repas au réfectoire. J’arrive ce soir dans un espace rempli de joie et d’un zeste d’excitation. On a disposé sur des tables, de nombreux gobelets de punch à l’orange et à I’ alcool. Je ne consomme pas d’alcool et cherche un verre de jus de fruit. Il y en a quand même quelques-uns, là sur la gauche. La Vénérable des filles, dont le lecteur aura apprécié le goût, en privé, pour les apéritifs au vermouth dans les pages précédentes, fait de même, ostensiblement : pas d’alcool pour elle, c’est une moniale. Elle se contente très frugalement, en public, d’un verre de jus d’orange, comme moi. Mais nous sommes rares ce soir à ne consommer que du jus de fruit! En effet l’alcool des apéritifs a été consacré! C’est à dire qu’il y a la permission, de fait, de le consommer dans le moment officiel de l’inauguration du nouveau monastère. C’est un étonnant symbole. Je n’avais pas imaginé fêter le nouveau monastère un verre de punch alcoolisé à la main, avec une robe de moine du bouddha! Alors je me contente d’un verre de jus de fruit. Peut-être une poignée de moines seulement fera comme nous à 1’ apéritif. Le bouddhisme tibétain qui s’établit tranche avec les usages des autres écoles monastiques asiatiques. Je n’ai pu personnellement m’y faire. Même en quantité très raisonnable, même sans excès, il m’a semblé que le symbole de l’alcool qui fascine le monde occidental, pourrait être évité, surtout dans un monastère, bouddhiste de surcroît. Cependant il faut reconnaître que cette manière festive, équilibrée, et prudente de consommer un peu d’alcool est très plaisante. Je crois que c’est un art de vivre quotidien que les moines retrouvent avec ces moments de partage. C’est à dire qu’il me faut reconnaître que les apéritifs consacrés sont souvent parmi les meilleurs moments de la vie monastique... Paradoxe: moi qui ne consommait jamais d’alcool avant d’aller à Félicité, j’en prend l’habitude au fil des mois et devrai, comme je l’ai raconté précédemment, prendre un jour de parti d’arrêter complètement, en vidant la bouteille de Martini consacré dans les toilettes. Pour mes camarades ici, le petit verre autorisé est un moment de grande détente et de bonheur communautaire. Il ne faut pas le stigmatiser, ni le leur reprocher. Cependant je me demande si les moines le vivent très sereinement. En effet le bouddha historique insista très clairement sur les dangers de l’alcool. Il le prohiba pour ses moines. Et il disait, c’est du moins ce que la tradition a rapporté, qu’il ne fallait pas boire plus d’alcool que ce qui reste d’une goutte de rosée sur un brin d’herbe lorsqu’elle en a glissé. C’est à dire qu’une dose même minime d’alcool était déjà à proscrire. C’est sans doute l’une des divergences avec le monachisme traditionnel en usage en Asie du Sud. Dans ces pays les moines ne peuvent imaginer consommer d’alcool consacré. Ce serait une faute. Ici, dans cette tradition tibétaine reconstituée, l’alcool a sa place. Elle est ritualisée et encadrée, elle ne donne pas lieu à trop d’ivresse... Cependant il me sera rapporté la gifle qu’un bénévole laïc recevra du Très Précieux lui-même, peu de temps après mon départ de la communauté. Ce garçon, très correct d’habitude, exagère sa consommation de nectar consacré lors d’un rituel au temple, jouxtant la chambre du maître. En sortant du cérémonial il ne trouve pas mieux que de copuler près des bosquets avec une jeune fille laïque comme lui, au pied des bâtiments des centres de retraite. Bien sûr l’affaire se sait. Il prend sa gifle lors d’une bénédiction personnelle qu’il va recevoir... C’est à dire que visiblement le Très Précieux n’est pas conciliant réellement avec les abus et les fautes de goût. Ainsi on voit que la discipline est quand même en général respectée, dans un cadre raisonnable. Il n’y a pas de gros dérapage.

 

Il y a bientôt, après l’inauguration, cette soirée Tequila Frappée dans une des chambres au monastère. Un ami, moine pleinement ordonné, me demande, à titre amical, d’acheter en cachette une bonne bouteille de Tequila. Je dispose en effet d’une voiture et peux me rendre au supermarché. Je cède à sa demande et la lui ramène bientôt. Il dépose la Tequila sous un sac plastique au pied de l’autel communautaire dans le temple lors d’un rituel de consécration. Comme d’autres le font parfois, il retire discrètement sa bouteille, désormais « transmutée en élixir tantrique », peu avant la fin de l’assemblée. Puis il nous invite avec une poignée d’amis à essayer la recette de la Tequila frappée. Je m’en abstiens, consommant un soda sans alcool. Je regarde mes amis pratiquer leur technique pour frapper le verre de Tequila et de soda, avec la paume de la main, et la consommer avec du sel. On a verrouillé la porte afin d’éviter bien sûr que notre réunion exceptionnelle ne soit connue. Cependant des invités surprise se glissent aussi dans cette soirée intime, qui reste pour moi un des bons souvenirs au monastère. Il ne sera rien reproché à ce moine, par ailleurs exemplaire en terme de bonté et de gentillesse... Ce sera ma seule opportunité de voir la préparation des Tequila frappées. Il m’aura fallu attendre d’être un moine pour en faire l’expérience, et cela dans un monastère bouddhiste! La vie ne manque pas de sel!

Il arrive aussi que le monastère ne puisse garder le secret sur ses alcools consacrés. Je constate l’étonnement des personnes extérieures qui découvrent la ritualisation de la vie communautaire avec un peu d’alcool. Ainsi ce vieux commerçant s’arrête avec son fourgon pour livrer les légumes et l’épicerie aux bénévoles de la communauté. Il voit un amoncellement de bouteilles vides de vins et de spiritueux abandonné, après le rituel de la veille au soir, près des sacs poubelles. Il s’exclame : « qu’est-ce qu’ils boivent ici! » Il oublie que soixante personnes s’étaient réunies, ayant chacune consommé un verre peut-être, ou peut-être juste quelques gouttes...

 

 

Les questions à venir

Quelques années plus tard, une grande porte de bois sera posée à l’entrée. Le monastère se fermera aux visites laïques. Un code confidentiel à la serrure chiffrée réserve dès lors l’accès au clos. Pour moi se termine la phase des observations.

C’est un récit personnel que je raconte ici. Il est fort possible, et surtout bienvenu, qu’il y ait des ouvrages issus des moines eux-mêmes dans les décennies qui viennent. Ils seront sans doute plus actualisés que je ne peux le faire. Ils pourront sans doute se confier eux aussi au lecteur, afin peut-être de ne pas devenir des « phénomènes de société » inhabituels! Ils ne voudront sans doute pas encourager la fascination du public occidental... Ils souhaiteront vraisemblablement restituer une image équilibrée et humaine de leur chemin de vie. Ils auront à coeur de ne pas susciter d’engouements émotionnels chez les Occidentaux en recherche spirituelle. Ils seront attentifs à ne pas capitaliser de curiosité à partir de ce style impressionnant de monastère clos sur lui-même.

Un clos himalayen, où vont et viennent des robes bordeaux, au coeur de l’Europe est-il exempt de fascination ? Le cérémoniel, le rituel et le faste du temple qui le jouxte, accessible au public, sont-ils juste des formes religieuses ? N’attirent-elles pas les Européens vers ce « nouveau » style de spiritualité avec leurs grands apparats ? Cette école traditionnelle est-elle utile pour le Tibet contemporain en exil, lui, parfois si démuni encore ? Y-a-t-il des projets réalistes qui lui soient proposés par la direction de Félicité ? Cette école n’induit-elle pas chez des Européens en recherche spirituelle une quête stéréotypée de la vie religieuse ? Celle-ci est-elle adaptée à chacune de leur constitution individuelle ? À leur histoire ? À leur devenir ? À leurs aspirations ?

 

 

Le père Noël

Des royaumes Himalayens, du monastère de Félicité : j’ai laissé les « cartes postales » en couleurs, les clichés réussis, le sourire unanime, comme les Indiens d’Amérique laissèrent les verroteries des conquistadores. Étrange retour du destin peut-être : les fiers Occidentaux expriment l’adoration, devant des reproductions des maîtres de Félicité en robe rouge. Ils accueillant leurs dorures d’Orient, qui miroitent désormais sur leurs terres. Etonnante colonisation à rebours : les Européens colonisèrent le monde, et ils se trouvent aujourd’hui exposés aux moines volants de « Tintin au Tibet. » La spiritualité en Europe doit-elle vraiment en passer par le Yeti?

Même si les religions sont quelque peu au ralenti en Europe, pour beaucoup, les arts dans leur foisonnante diversité ne constituent-ils pas d’autres sources de croissance et d’épanouissement empreintes de spiritualité vivante ? Ils semblent convenir sans grande contre-indication aux individus du monde contemporain. Les formes culturelles de vie en relation ou en solitude, de travail ou de loisir, ne sont-elles pas aussi des expressions profondes de notre sagesse et de notre compassion, à cultiver par nous-mêmes?

Ainsi faut-il extraire notre spiritualité de son contexte, c’est à dire de notre vie, comme le font les tantriques de Félicité ? Faut-il la concentrer et la projeter vers des autels dorés, des statues aux bras multiples ? Après mes aventures auprès du Très Précieux, j’ai la conviction que la question se pose. À quoi sert-il de se raser la tête et d’arborer dignement une robe en laine bordeaux pour exprimer la « spiritualité » ? Y a-t-il dans ces prémisses la moindre sagesse ? Dans l’uniformité de ces pratiques sociales nouvelles ici, comment se bonifie l’individualité des moines ? Se confier à un maître traditionnel accomplit-il notre propre projet individuel, notre propre personnalité essentielle ? A supposer que la tentative réussisse quelques temps, la vie humaine - tout simplement - permet-elle que ces satisfactions soient stables dans les années qui suivent ? Notre propre vitalité se garde-t-elle ? Nos propres talents sont-ils cultivés ? La jeunesse qui se tourne aujourd’hui vers le tantrisme à Félicité ressortira-t-elle aussi enthousiaste de ses engagements et riche de ses abandons, dans quelques décennies?

Mon récit est un petit conte d’aujourd’hui. Je l’intitulerais volontiers : « Alors, le père Noël, vous y croyez vraiment ? » Les enfants le savent : le père Noël est leur propre désir. Lorsque celui-ci s’estompe, ils voient la réalité en face les cadeaux sont donnés par des rencontres personnelles, pas par le monsieur au bonnet rouge... Ils remercient les êtres humains pour leurs attentions tendres. Et ils gardent le petit papa Noël, comme le symbole de leur propre crédulité... On ne les y reprend plus pendant longtemps, jusqu’ au jour où un homme au bonnet rouge, venu du Toit du Monde, avec sa hotte remplie de bibelots et de jouets, leur fait croire au père Noël pendant quelques années, à peine...