On distingue la communication de l’échange. La communication comporte (Wilden, 1981) un émetteur, un récepteur, un message, un code et un but. L’échange réfère à ce qui est transmis dans et pendant la communication, c’est-à-dire à l’information ou à l’énergie-matière. 

Pour clarifier, et au risque d’introduire de nouvelles ambiguïtés, on peut dire que la communication et l’échange sont dans un rapport similaire à celui du signifiant au signifié ou à celui du contenant au contenu.

 

I.101

I.202

I.203 

I.304

I.506

Prémisses

  

Références

 

I.506

Echange & société : 

quelques observations interculturelles

 

par Marc Bosche


 Copyright Marc Bosche, 2005-2007.



Communications analogique et digitale


Depuis que Bateson (1936) a formulé cette dichotomie, on distingue communication analogique et communication digitale. On notera que cette dichotomie s’applique également à certaines machines qui servent la communication. On trouvera des machines analogiques dans la montre à aiguilles mécanique, le tourne-disque pour microsillons et la règle à calcul. On les opposera respective ment aux machines digitales que sont la montre à quartz, la platine laser et la calculatrice électronique. Ces exemples nous aident à donner une définition opérationnelle des processus analogiques et des processus digitaux.

Les communications analogique et digitale ne transmettent pas le même type d’information. La communication analogique véhicule des émotions, des sentiments et gère la fonction de contact (fonction phatique) entre l’émetteur et le récepteur. La communication digitale véhicule la relation événements et l’expression d’opinions.

Elles ne mettent pas en oeuvre les mêmes processus mentaux. On entend souvent que les travaux de recherche en psychophysiologie attribuent à l’hémisphère cortical droit la maîtrise de la communication analogique et au gauche, celle de la communication digitale (Watzlawick, 1978).

Les deux types de communication n’ont pas la même efficacité. La communication digitale aurait un « rapport signal/bruit » bien supérieur à la communication analogique.

En général, toute communication comporte à la fois des aspects analogiques et digitaux. Ainsi dans la communication iconique (le dessin), le digital est dans les discontinuités créées par les traits de contour, alors que le processus principal reste analogique.

 

 

Échanges symbolique et imaginaire


Lévi-Strauss (1955) explique le passage de la nature à la culture par le passage de l’échange réel à l’échange symbolique. Wilden (Ibidem) résume la conception de Lévi-Strauss en notant que ce passage « repose sur deux principes simples : (a) l’introduction de ce qu’on pourrait appeler “loi de distribution de la différence”: la prohibition de l’inceste, et (b) l’introduction corrélative du composant discret, discontinu et combinatoire dans le continuum non discret de la nature ».

Ainsi dans l’échange réel sont transmises uniquement de la matière ou de l’énergie. Dans l’échange symbolique, on transmet de l’information en plus de l’objet (matière-énergie) échangé. C’est l’introduction de l’information dans l’échange qui caractérise le passage du réel au symbolique. Dans l’échange symbolique, il y a également une réciprocité implicite, c’est selon Lévi-Strauss (1958) une des lois fondamentales qui fondent les sociétés.

L’échange imaginaire apparaît lorsque ce qui est échangé est essentiellement de l’information. La matière-énergie n’est plus alors que le support matériel de l’échange. La réciprocité implicite de l’échange symbolique disparaît au profit d’une réciprocité explicite et immédiate. Le risque que génère l’échange imaginaire pour une société humaine réside dans la forte valorisation de l’information transmise par un objet au détriment de l’objet lui-même. Wittgenstein (1965) nous avait prévenu du risque de la confusion entre la chose et le signe qu’elle transmet.



Exemples d’échanges symboliques


La relation maritale comporte un échange symbolique qui se distingue de l’échange réel de la relation amoureuse. La cérémonie du potlatch est un échange symbolique. C’est une suite alternée ininterrompue de cadeaux entre deux chefs de tribus. Le chef qui est considéré comme le plus puissant est celui qui est le plus capable d’appauvrissement en faisant don de cadeaux.

Dans les sociétés modernes, l’échange imaginaire est le mode dominant d’échange ; on peut cependant trouver des cas d’échanges symboliques. Ainsi la plupart des échanges à réciprocité implicite, comme l’invitation à dîner d’amis, sont des échanges symboliques.



Exemples d’échanges imaginaires


Tout échange dans lequel un bien devient la propriété de quelqu’un est de type imaginaire. Le troc en est une forme ancienne. L’achat ou la vente de marchandises, les échanges mettant en oeuvre de l’argent ou des flux monétaires fictifs, sont des échanges imaginaires.

La société moderne (on postule qu’une telle société existe par commodité pour les développements qui suivent) met en oeuvre, on l’a vu, les deux types d’échange qui coexistent ainsi. Il semble cependant clair, pour certains auteurs, que les sociétés modernes reposent surtout, et de plus en plus, sur l’échange imaginaire, de par une prééminence croissante de l’économique sur le social et sur le culturel.



Société froide et société chaude


La société froide n’a pas de capacité à créer une trace des événements. Elle ne possède pas de dispositif spécifique de mémoire. Elle est ainsi à elle-même sa propre mémoire, sa propre trace. Ses réseaux de communication, ses rituels, ses mythes, ses fonctions, ses savoir-faire sont cette mémoire.

Le comportement des individus se reproduit et transmet cette mémoire aux générations suivantes. En fait, dans la société froide, l’individu est la fonction.

La société chaude emmagasine sa mémoire dans des dispositifs de stockage matériels spécifiques (écrits, bandes magnétiques, images photographiques...) ou non spécifiques (infrastructures durables, objets...). D’autre part ses réseaux de communication existent de manière définie et durable en dehors des individus.



Exemples de sociétés froides et chaudes


Dans les sociétés humaines, il n’existe plus de société froide à proprement parler. En effet, le développement des sociétés chaudes occidentales donne désormais à celles-ci une emprise mondiale, emprise qui est corrélée avec la disparition des sociétés froides. Lévi-Strauss regrettait déjà cet état de fait en 1955 (Lévi Strauss, 1955). On peut citer des exemples actuels de sociétés primitives qui ont moins connu d’altération substantielle dans leur fonctionnement depuis des siècles (Dogons d’Afrique, Papous de Nouvelle-Guinée, etc.). Mais il reste très peu de ces sociétés froides et celles-là même qui restent sont bien entendu menacées par les transformations de la société chaude.

Dans les sociétés animales, on trouve en revanche une grande variété de cas de sociétés froides. Celles-ci semblent échapper à l’évolution. Ainsi l’essaim d’abeilles reproduit la même vie de ruche, génération après génération. Cependant, on trouve des traces d’évolution dans certaines sociétés animales. Tels ces groupes organisés de macaques sur une île de l’archipel du Japon. On a noté que ces singes avaient introduit l’usage d’un plateau pour laver plusieurs patates douces à la fois et que cette nouveauté s’était rapidement répandue à toute la société de macaques étudiée (Chauvin, Goldberg, 1982).

Les sociétés modernes sont des sociétés chaudes. Elles comportent cependant des héritages de sociétés froides. C’est dans les stabilités de la société chaude que l’on trouve ces héritages. On peut évoquer ici le retour du Parisien chez sa grand-mère de province et la confrontation éventuelle de deux sous-systèmes sociétaux qui coexistent dans deux espaces différents de la même société. On distinguera ainsi la vie des jeunes générations de citadins de la vie rurale des personnes âgées. On distinguera également la recherche par l’individu du nouveau en contraste avec la force des habitudes ancestrales.



La société industrialisée globale


La société globale, telle que l’Occident ou l’Extrême-Orient industrialisé la connaît, est-elle société chaude, ou comporte-t-elle encore un héritage significatif, et explicatif, de société froide ? Selon Touraine (1984, p. 26) cela dépend en particulier du regard de chercheur que l’on porte sur elle. L’exemple des discours sur « la réalité japonaise » est un exemple intéressant à cet égard. Pour Touraine, l’engouement pour le Japon s’explique par ces deux caractéristiques supposées. « Pour les uns, il est l’image même d’une société sans transcendance, qui se définit par ce qu’elle fait, pragmatiquement, et non par des valeurs. Il est vrai qu’elle mobilise beaucoup de ressources traditionnelles, mais l’important est sa capacité de mobilisation. Pour les autres, le Japon a réussi là où tous les populismes ont échoué. Il a dépassé la contradiction du traditionnel et du moderne par un extrême attachement à sa spécificité ». (Touraine, 1984, p. 26). Ainsi des auteurs, comme Ezra Vogel (1979) et Philippe Pons (in CESES, 1984, pp. 29-65) envisagent le Japon comme une société chaude, moderne et définie par sa capacité de production, d’autres, comme Roland Barthes, Ruth Benedict, ou David Riesman sont, toujours selon Touraine, des observateurs de la société froide, traditionnelle, riche d’un héritage impassible.

Touraine considère que la croyance en une société japonaise où tous les traits culturels concourent à une efficacité économique et sociale est une affirmation « proprement idéologique, et son arbitraire apparaît le mieux quand elle proclame le rôle central du consensus dans la société japonaise » (Op. cit., 1984, p. 8). En revanche l’explication culturaliste « a le mérite de démontrer l’insuffisance d’explications purement économiques ou techniques ; il écarte d’emblée l’idée qu’il existerait un “one best way”, comme le prétendait Taylor, mais qu’elle aurait été trouvée par les Japonais et non par les Américains» (Ibidem, p. 8).

Ainsi société froide et société chaude apparaissent autant comme des métaphores pour l’observateur que comme des réalités objectives qui, dans le domaine de l’étude des cultures, sont, au demeurant, fort rares.

 

 

LOGIQUES DE COMMUNICATION ET D’ÉCHANGE DANS LES SOCIÉTÉS

 

On s’efforce ici de rapprocher les types de communication et d’échange de chacun des deux types de sociétés que l’on vient de décrire.



Communication et échange dans la société froide



La société froide est un lieu où prédominent l’échange symbolique et la communication analogique.

L’échange symbolique a pour fonction de perpétuer les structures comportementales qui assurent la trace mnémonique et donc la reproduction de la société.

L’échange imaginaire ne remplirait pas une telle fonction. En effet il tend à défaire les structures de relation et de communication de type symbolique par ses effets de court-circuit. Ainsi, dans l’échange imaginaire doit-on vendre au plus offrant, cela contribue à faire disparaître l’autoconsommation par une communauté des biens que chacun de ses membres produit. Cette autoconsommation était d’ordinaire gérée par des échanges de type symbolique.

L’échange symbolique est lent. Certains rituels ne se reproduisent qu’une fois par an ou plus rarement encore. On rappelle ici que la société froide est à elle-même sa propre mémoire. L’accès à cette mémoire est lent puisque rites et pratiques doivent être reproduits. D’autre part la communication analogique qui y prévaut est ambiguë, imprécise, chargée de bruits et fortement dépendante de son contexte.

Chaque information est redondante. Parce qu’aucun support spécifique ne garantit la transmission de l’information, la société froide a multiplié les copies de chaque message en elle-même pour en assurer la pérennité. La communication et l’échange étant fortement contraints et limités dans leur vitesse, la société froide ne connaît pas l’évolution. Même si certaines sociétés froides connaissent l’argent et l’écriture, elles ne les utilisent pas massivement. Elles n’ont ainsi pas recours aux médias privilégiés de l’échange imaginaire et de la communication digitale.



Communication et échange dans la société chaude



La société chaude est un lieu où prédominent l’échange imaginaire et la communication digitale. C’est la société à fort taux de changement, ou comme l’écrit A. Touraine, à forte « historicité» (Touraine, 1973). Elle utilise l’efficacité de sa mémoire, la rapidité d’accès à cette mémoire, la précision et l’étendue de son réseau de communication pour changer rapidement et en permanence.

L’échange imaginaire, qui est médiatisé par l’argent, et la communication digitale, qui est médiatisée par l’écrit de la langue et du calcul, permettent à la société chaude la circulation rapide de l’information et de la matière-énergie. C’est bien là qu’on trouvera les causes principales de l’évolution et de la société chaude, quoique celles-ci soient probablement surdéterminées.

Il semble que la multiplicité des connexions dans l’échange et la communication, ainsi que la faible redondance de l’information, soient, au moins en partie, causes de l’évolution permanente de la société chaude (Wilden, op. cit.). Parce que l’information digitale est précise et sans ambiguïté, il n’est pas nécessaire qu’elle soit redondante. Les messages transitant rapidement dans un système largement interconnecté vont pouvoir s’associer les uns aux autres à chacune des connexions du système. De nouveaux messages vont résulter de certaines de ces combinaisons. Certains vont être éliminés comme pur bruit, d’autres vont passer dans le système et causer son évolution. C’est le passage du bruit au message que les théoriciens de l’auto-organisation se sont attachés à décrire (Atlan, 1979 Dupuy, 1982).

 

Logiques mixtes d’échange et de communication



On a vu que les sociétés contemporaines sont des sociétés chaudes. On a suggéré cependant que certaines caractéristiques de ces sociétés demeurent, c’est-à-dire que certains sous-systèmes ne changent pas aussi rapidement que le reste de la société.

On peut ainsi supposer qu’il existe une sédimentation de sous-systèmes appartenant à des moments de morphogenèse successifs et qui coexistent actuellement dans la société. Du plus ancien au plus récent on trouve les sous-systèmes suivants.



La famille

Elle correspond à un des sous-systèmes les plus anciens. Bien qu’elle ait connu des transformations importantes, elle possède toujours les caractéristiques d’échange symbolique et de communication analogique caractéristiques des sociétés froides où elle est d’abord apparue.



Le sous-système rural/artisanal

Il est imbriqué avec la famille sur laquelle il est construit. Il possède aussi la plupart des caractéristiques d’échange symbolique et de communication analogique d’une société froide. On note cependant qu’avec l’artisanat apparaissent la technologie et le troc, préparant l’avènement de sous-systèmes à communication digitale et à échange imaginaire.



Le sous-système de production industriel

Il est plus récent et possède désormais les caractéristiques d’échange imaginaire (achat, vente, bénéfice, salariat) et de communication digitale (écrit, calcul, moyens de télécommunication) de la société chaude. Il possède cependant encore certains aspects importants d’échange symbolique (paternalisme, entraide, rituels, sentiment d’appartenance...) et de communication analogique (affinités, réseau informel de communication, conflits sociaux...) (Touraine, 1973, pp. 180-186).

 

Le sous-système de production post-industriel

Il est en cours de constitution. Il produit de l’information et des services. Il possède essentiellement les caractéristiques d’échange imaginaire et de communication digitale de la société chaude. Certaines entreprises multinationales, bien qu’étant productrices de biens industriels, peuvent être considérées dans une large mesure comme étant des sous-systèmes de production post-industriels (Touraine, 1973, pp. 187-197 ; Touraine, 1969).

 

Les sociétés comportent donc actuellement des sous-systèmes de production de biens et de services qui possèdent des caractéristiques différentes. On a distingué les logiques à dominante symbolique/analogique que l’on trouve dans la famille, dans la ferme, dans l’atelier de l’artisan, des logiques à dominante imaginaire/digitale que l’on trouve dans l’usine, la multinationale, et les organisations récentes de production post-industrielle de services. On a indiqué qu’il s’agissait ici d’un continuum et non d’une dichotomie, on pourra en effet trouver des sous-systèmes dont la position sur ce continuum est intermédiaire (par exemple certaines coopératives de production).

Précisons encore que ces logiques d’échange et de communication sont des dominantes et qu’elles ne sont pas mutuellement exclusives. Il est clair que la communication analogique existe dans une multinationale (le logo de la firme) et que l’échange symbolique y trouve des voies d’expression (on offre le café à la pause chacun son tour). De même la communication digitale existe dans un atelier d’artisan (la comptabilité) ainsi que l’échange imaginaire (l’indemnité mensuelle de l’apprenti).

Reconnaître ces grandes dimensions s’avère essentiel pour l’observateur. Il doit pouvoir analyser quelles sont les caractéristiques d’échange (symbolique ou imaginaire?) et de communication (analogique ou digitale ?) dominantes dans sa société et éventuellement une organisation, ainsi que les logiques étrangères des individus et des groupes sociaux (société froide ou chaude ?) avec lesquels il est amené à travailler. Il y a souvent plusieurs logiques à l’oeuvre. Ainsi, à titre d’exemple, entend- on dire parfois qu’il y a moins de différence culturelle entre deux professeurs d’université, l’un japonais et l’autre français, qu’entre ce dernier et un agriculteur du Berry (que les Berrichons nous pardonnent ce choix). La comparaison des logiques d’échange et de communication rapportées à l’individu et à sa société permet d’éviter des erreurs d’appréciation. L’étrangeté et la complexité rendent cette analyse délicate mais elle reste toujours indispensable.

 

 Copyright Marc Bosche, 2005-2007.

 

C'est la conclusion de ces lectures graduées. 

Pour revenir au début,  à la toute première lecture : I.101