Cette lecture s'adresse en priorité aux chercheurs, tant dans le domaine de la psychologie interculturelle (« cross-cultural psychology »), que du management interculturel. 

Les personnes qui ont passé par les modules précédents : I.202 et I.203 sont invitées à s'y essayer également. 

Bonne lecture...

 

I.101

I.202

I.203 

I.304

I.506

Prémisses

  

Références

 

 

I.304

Des préjugés aux stéréotypes

 

par Marc Bosche




Dans les développements suivants sera présentée la notion de stéréotype, dont on verra qu'à défaut d’être un concept clairement identifiable, elle constitue un outil de lecture pertinent des rapports interculturels.

Elle sera située dans son champ de référence. On examinera dans quelles mesures les stéréotypes évoluent dans le temps et quelles fonctions leur attribuer dans l’élaboration des représentations. Leur versant idéologique sera alors souligné.


DÉFINITIONS DU STÉRÉOTYPE CULTUREL


Kluckhohn & Murray ont observé que chaque personne est à certains égards comme toutes les personnes, comme d’autres personnes, comme certaines personnes parmi elles, et comme... personne (1956). On connaît l’existence de stéréotypes culturels, mais on ne fait pas toujours apparaître la relation qu’ils entretiennent avec les modes de connaissance culturelle et interculturelle. On sait qu’ils se déclinent en stéréotypes raciaux, ethniques, nationaux, régionaux. Parmi eux les stéréotypes nationaux constitue une source presque inépuisable de chauvinisme, de moquerie à l’égard de ce qui est perçu comme étranger, ou de généralisation d’un caractère au peuple d’une nation.



Gliicklich wie Gott in Frankreich...


Au Français rien n’est impossible, surtout si c’est un Français qui le prétend. Et les Anglais diront de manière péjorative : « to take a French leave », c’est-à-dire filer à l’anglaise ! Quant aux Allemands, ils envieront la vie dans l’Hexagone: glucklich wie Gott in Frankreich. Le Dutch courage est pour l’Anglais acquis après avoir bu quelques verres de trop. Et les Italiens diront de quelqu’un qui se faufile dans un bus sans payer qu’ilfa il Portoghese. En Portugais, Judeu se rapporte à la religion juive, mais aussi à l’avarice, à la ruse et à la méchanceté. Les Brésiliens rapportent des anecdotes où le Portugais man que d’imagination et d’astuce. Quant aux Français encore, ils ne peuvent s’empêcher semble-t-il de faire leur délices de « blagues belges » au goût le plus souvent douteux, entretenant une image terriblement inintelligente de leurs voisins au mépris des évidences. Enfin pour tous, sauf peut-être parfois à leurs propres yeux, les Japonais sont industrieux et disciplinés.

Si les stéréotypes nationaux structurent de manière aussi spectaculaire les représentations collectives et l’imaginaire populaire, il peut s’avérer indispensable de comprendre si, au-delà de ces apparences, ils ont une part, et laquelle, dans le mode de connaissance individuel de l’altérité culturelle.



La difficulté d’une définition opérationnelle des stéréotypes


Il semble qu’on doive le terme de stéréotype à Lippman (1922) qui voyait le stéréotype comme un élément d’une tendance universelle à regrouper les événements et les objets sur la base d’une similarité (in Thomas, 1981, p. 83). Il pensait que la pratique du stéréotype faisait partie d’un mécanisme simplificateur qui nous permet de gérer « l’environnement réel, qui est à la fois trop grand, trop complexe et trop évanescent pour une connaissance directe » (Lippman, 1922, p. 16). Mais d’autres auteurs nuancent ces premières définitions en relativisant l’importance de la catégorisation dans l’élaboration du stéréotype. Il serait la projection d’un jugement sur une catégorie. C’est du moins le point de vue d’Ail- port (1954)

« Un stéréotype n’est pas identique à une catégorie ; c’est une idée fixe qui accompagne une catégorie. Par exemple la catégorie “Noir” (“Negro”) peut être gardée à l’esprit comme un concept neutre, factuel, non évaluatif, s’appliquant juste à l’éventail racial. Le stéréotype entre en action quand, et seulement si, la catégorie est chargée avec des “images” et des jugements sur l’homme Noir, comme musicien, paresseux, superstitieux, etc. Le stéréotype n’est pas en lui- même le coeur du concept. Il opère cependant d’une manière telle qu’il empêche une pensée différenciée sur le concept » (p. 187). C’est la partie finale de cette définition qui a inspiré les nombreuses recherches consacrées au traitement de l’information stéréotypée et à l’influence des stéréotypes sur les représentations.

Le stéréotype est parfois associé à un raisonnement syllogistique « Les Japonais sont travailleurs ; M. Suzuki est japonais donc M. Suzuki est travailleur » (Stening & Everett, 1979, p. 203). La métaphore du syllogisme met ainsi en évidence le caractère de généralisation à un individu des caractéristiques d’un peuple.



Le champ de la recherche sur les stéréotypes


L’étude des stéréotypes est l’un des champs d’investigation majeurs de la psychologie sociale cognitive. Cette dernière a émergé dans les années 70 comme un nouveau paradigme en psychologie (Pepitone, 1986, p. 249).

Aux approches comportementalistes (« behavioristes ») se sont opposées, puis ont succédé en tant que paradigme principal, les approches cognitivistes. Pepitone indique que c’est dans les années 60 que ce changement (paradigm shift) est devenu sensible dans le monde de la recherche anglo-saxon (Ibidem, p. 246). On peut évoquer ci-dessous plusieurs approches en rapport avec la culture sociétale qui ont été développées dans la perspective cognitiviste.


La cohérence cognitive (cognitive consistency) et les théories de l’attribution (attribution theory)

Avec en particulier — et respectivement — les travaux de Leon Festinger (Festinger, 1957) et de Kelley (1967). Ces approches tentent de mettre en évidence des mécanismes d’inférence logique et éventuellement des erreurs et des biais individuels dans la mise en oeuvre de ces mécanismes (Kelley, 1967). Des recherches comparatives sur l’attribution des raisons de la déviance ou de la conformité font partie des thèmes d’études désormais classiques (Miller, 1984).


Les théories du locus of control

C’est dans ce cadre que les nombreuses recherches sur la question du locus se sont développées. Les études sur le locus of control ont un versant intraculturel. On y apprend que les prisonniers, les minorités raciales et ethniques et plus généralement les individus de classes dominées, font une attribution externe du locus of control, alors que les étudiants en médecine, les volontaires des Peace Corps et les défenseurs des droits sociaux (civil rights participants) auraient tendance à faire des attributions internes (Schneider & Parsons, 1970, p. 131). Elles ont également un versant inter- culturel avec des comparaisons d’attributions entre groupes de nations différentes (voir en particulier Parsons & Schneider, 1978, pp. 185-196 ; Schneider & Parsons, 1970, pp 131 138) Les Danois et les Américains semblent ainsi s’attribuer un niveau identique d’internalité Pour l’attribution a d’autres groupes nationaux, les Danois tendent a attribuer une plus grande internalité aux Americains et aux Aile ands. Les Américains interrogés accordent une plus grande externalité aux Allemands de l’Ouest, aux Japonais et aux... Américains eux-mêmes (Ibidem, p. 132).


La formation des impressions sur une personne.

Asch (1946), Hastie & Kumar (1979) ont développé des approches en suivant les grandes lignes de la Gestalt theorie (la théorie de la forme). L’individu structure un pattern des différents traits perçus. Cette structuration se fait selon les structures cognitives de la personne qui ont ainsi un rôle majeur d’intégration. Des recherches faites dans ce sens (Forgas, 1983) établissent l’importance de la culture sociétale comme contexte pour la mise en évidence des traits de personnalité attribués à une personne. Si la personnalité d’une personne est saillante par rapport aux valeurs culturelles généralement admises, les recherches de Forgas (1983) tendent à montrer que les comportements qu’elle manifeste en cohérence avec cette personnalité originale sont mieux mémorisés que les comportements conformes à la norme culturelle.


Les recherches portant spécifiquement sur les stéréotypes.

Elles se sont développées depuis l’étude désormais classique de Katz et Braly (1933). Ces recherches, d’abord issues de la psychologie sociale elle-même, ont trouvé des applications plus spécifiquement interculturelles. Les recherches utilisent massivement la méthodologie des questionnaires, ou plus rarement des analyses de contenu d’entretien, sur des populations bien (trop) souvent étudiantes ou scolaires choisies dans des nations différentes. Les généralisations implicites à d’autres populations ne sont-elles pas quelque peu abusives?

Il faut noter que, comme le souligne à juste titre Seiter (1986), les premières recherches sur les stéréotypes menées par le journaliste Walter Lippman étaient intra-sociétales (p. 3), le stéréotype étant considéré comme un moyen de conserver le statu quo social. Seiter souligne que beaucoup d’ouvrages didactiques de psychologie sociale ont évacué cette précision pourtant tout à fait intéressante de la définition originale de Lippman qu’il est important de rappeler à ce point

« Une structure (pattern) de stéréotype n ‘est pas neutre. C’est la garantie de notre amour-propre; c’est la protection, contre le monde, du sens de notre propre valeur, de notre propre position et de nos propres droits. Les stéréotypes sont ainsi hautement chargés des sentiments qui leur sont attachés. Ils sont la forteresse de la tradition, et derrière ses défenses, nous pouvons continuer à nous sentir en sécurité dans la position que nous occupons » (Lippman, 1922, p. 96).

D’une vision exclusivement négative des stéréotypes, les chercheurs passent de plus en plus à des conceptions nuancées faisant appel aux théories cognitivistes.


La vision classique du stéréotype

Dans la conception la plus classique (cf. Katz et Braly, 1933 ; Raznan, 1950), le stéréotype est un moyen d’expression de la dévalorisation de l’altérité ethnique et culturelle par l’attribution de traits généraux défavorables. Katz et Braly (1933) ont défini le stéréotype comme « une impression figée qui est très peu conforme aux faits qu’elle prétend représenter et résulte de notre tendance à définir d’abord et à observer ensuite ».


Une vision cognitiviste du stéréotype

Certains auteurs qui mettent en oeuvre des stéréotypes dans des expérimentations ne préjugent ni de la validité ni de l’invalidité de ceux-ci : « On définira les stéréotypes comme des croyances populaires sur le caractère national, sans postulat déterminé concernant leur validité. » D’autres vont plus loin encore et indiquent que le stéréotype recèle une certaine part de réalité : « Le manque d’attention pour les différences à l’intérieur d’un groupe stéréotypé (d’opinions ou d’attitudes) fait des stéréotypes des généralisations excessives, et en tant que telles, elles sont au moins toujours un peu distordues. Cependant, beaucoup de stéréotypes peuvent avoir un fond de vérité et un noyau de vérité (a kernel of truth) » (Babad, 1983, p. 75). Ainsi tous les stéréotypes ne seraient pas des jugements et des opinions inexacts (Vinacke, 1957). Soulignons cependant que le postulat est ici que l’on peut connaître « la vérité », ce qui, dans le domaine de la culture dont on a préalablement souligné la relativité et la subjectivité, n’est pas toujours facile ni, à notre sens du moins, possible.

L’individu a la possibilité de traiter et d’adapter les stéréotypes aux situations. L’exposition à une autre culture et l’accès à de l’information la concernant peuvent changer les stéréotypes individuels (Pepitone, 1986 ; Rothbart et John, 1985). Ainsi, dans une étude menée avec une population d’enfants âgés de onze ans et ressortissants de seize nationalités différentes, dans un centre de vacances d’été en Scandinavie, des chercheurs ont constaté que la vie en commun pendant le séjour avait diminué la fréquence des stéréotypes nationaux négatifs. Il y avait par ailleurs « une tendance nette vers moins de survalorisation du groupe de la même nationalité que le sujet » (Bjerstedt, 1959, pp. 24-27).



LES FACTEURS DE CHANGEMENT DES STÉRÉOTYPES


Évolution du stéréotype dans le temps


La tendance de certains stéréotypes à évoluer rapidement est même déplorée par certains chercheurs car elle rend leur travail vite obsolète ! Ainsi dans une étude sur la perception des super-puissances auprès d’étudiants britanniques, Lawson et Giles ont noté que l’appréciation en terme d’évaluation (bon, mauvais), de puissance (fort, faible) et d’activité (actif, passif) dépendait des aléas de l’actualité politique internationale. De même, des nations anciennement ennemies du Royaume-Uni comme le Japon et la RFA recevaient des appréciations dans l’espace perceptuel « bon-fort-actif », témoignant de l’évolution dans le temps des stéréotypes nationaux (Lawson, 1972).

Lippman eut l’intuition dès 1922 que le stéréotype était accessible à l’éducation et pouvait se modifier sous son influence : « dans le meilleur des cas les individus gardent des habitudes de pensée mais seulement en surface et sont prêts à en changer quand de nouvelles expériences, ou une évidence contradictoire, sont rencontrées » (in Seiter, 1986, p. 3).


L’impact de la mobilité et de l’exposition internationales


Des recherches portant sur l’exposition à des cultures étrangères d’étudiants américains dans le cadre d’échanges éducatifs (Mc Crady & Mc Crady, 1976, pp. 233-239) tendent à montrer que les traits stéréotypés évoluent. 65 % des traits culturels stéréotypés qu’établissaient les étudiants avant leur départ pour ce type de programme d’échange s’avèrent être modifiés après le retour (Ibidem, p. 238). Et les stéréotypes négatifs ont tendance a évoluer favorablement vers des appréciations plus positives (Ibidem, p. 238). Des occasions d’exposition à d’autres cultures sont données pour les adultes par la mobilité internationale.


Le maintien des stéréotypes en dépit du changement social


La sensibilité du stéréotype au changement social est à l’occasion contredite par des expérimentations qui soulignent à l’inverse sa fixité. Certains chercheurs qui s’intéressent à la validité des stéréotypes (Schuman) constatent en effet que ces derniers peuvent perdurer en dépit de changements sociaux importants, diminuant ainsi leur capacité à décrire effectivement des caractéristiques culturelles régionales ou nationales.

Le stéréotype peut avoir un certain pouvoir descriptif dans des sociétés traditionnelles, stables, à faible taux de changement social. Schuman a ainsi avancé que cette capacité à décrire effectivement des comportements collectifs pouvait exister « lorsque [les stéréotypes] concernaient un groupe qui avait relativement peu changé au cours d’une longue période de temps » (p. 440). Les réalités sociales changent plus vite que les stéréotypes portés sur elles. Cela semble un cas trop fréquent à Morishima qui donne l’exemple des stéréotypes portés sur les Américains d’origine chinoise (Chinese Americans) aux États-Unis. « Les caractéristiques (stéréotypées) peuvent à un moment donné avoir été exactes, c’est-à-dire que ces généralisations peuvent avoir été basées sur des faits et maintenant être dépassées. Par exemple penser au Chinois-Américain comme à un individu associé avec la restauration et le nettoyage des vêtements a pu être une caractérisation appropriée il y a 30 à 50 ans de cela quand 60 % des Chinois Américains étaient, de fait, employés dans ces services. Aujourd’hui cependant de telles caractérisations ne sont plus exactes » (Morishima, pp. 389-390).


Le langage comme véhicule des stéréotypes


On peut interroger également le langage comme véhicule de stéréotypes. Une étude répliquée en anglais et en tagalog aux Philippines tend à montrer que le langage n’affecte pas fondamentalement le contenu de stéréotypes nationaux ou ethniques. « En terme de résultat à la tâche de validation des stéréotypes, le langage du test n’exerce pas une influence considérable » (Gardner, Kirby, Pablo & Santos Castillo, 1975, pp. 3-9). En revanche le processus d’élaboration des stéréotypes et leur généralisation semblent affectés par la langue utilisée, par exemple dans un protocole de recherche. Ainsi Bond (Bond, 1983, p. 57-66) a observé que l’expression de valeurs par des individus d’ethnie chinoise de Hong Kong variait selon que cette expression se faisait en anglais ou en chinois. « Quand le chinois est utilisé, l’individu bilingue répond comme s’il s’adressait à un membre de sa propre communauté ethnique. Dans ce contexte, les évaluations (ratings) reflètent le souci fondamental de maintenir une identité sociale adéquate vis-à-vis de l’out-group » (d’après Tajfel, 1974, 1978, in Bond, 1983, p. 63). « Quand il accomplit cette tâche avec sa seconde langue, une autre considération voit le jour. L’audience présumée pour les réponses de la personne bilingue devient main tenant un individu parlant cette deuxième langue, c’est-à-dire un out-group. Les réponses de la personne bilingue reflèteront ainsi la dynamique des relations entre les communautés anglophone et sinophone, en plus du souci d’une identité sociale distinctive » (Bond, 1983, p. 63).

« De tels résultats suggèrent que les chercheurs engagés dans des recherches interculturelles considèrent très soigneusement le langage du test » (Gardner et al., 1975, p. 3).

On le voit, les facteurs d’évolution des stéréotypes individuels sont intriqués. Ils résultent sur le mode dialectique de la confrontation d’un héritage culturel, en particulier national, et du changement social. Ils résultent également, toujours sur le même mode dialectique, des occasions d’exposition à d’autres cultures.


L’IDÉOLOGIE ET LES STÉRÉOTYPES


Le stéréotype support à l’élaboration de représentations


Le stéréotype est parfois présenté comme un support à l’élaboration de représentations, support qui évolue au fur et à mesure de l’exposition de l’individu à un groupe. Le stéréotype est aussi un moyen de repérage pour l’individu. Dans la mesure où l’individu n’a pas de contrôle sur la variabilité environnementale, il cherche à créer des construits qui diminuent l’incertitude pour anticiper des événements futurs (Kelly, 1955). Cette vision tend à faire du stéréotype un construit cognitif fonctionnel (Korten, 1973, p. 38). « Notre opinion est que les stéréotypes sont non seulement inévitables, mais encore habituellement assez fonctionnels pour une interaction sociale efficace » (Babad, 1983, p. 75). Les critiques que l’on peut faire du fonctionnalisme en science sociale, et tout particulièrement lorsqu’il est question de représentations et de culture, s’appliquent cependant à cette démarche.


Qui tient l’arme ?


L’expérience d’Allport et Postman (1947) constitue un bon exemple de l’influence des stéréotypes sur la mémorisation mais surtout sur la restitution d’informations par l’individu. Klineberg résume ainsi l’expérience. « Un tableau est présenté à un premier sujet, qui à son tour décrit à un deuxième ce qu’il a vu ; le deuxième raconte à un troisième ce qu’il vient d’apprendre du premier, et ainsi de suite, dans une chaîne de reproduction de sept à huit personnes. Un des tableaux représente une scène de métro à New York, où il y a deux hommes debout, un Noir et un Blanc. Le Blanc porte visiblement à la ceinture un rasoir de type sabre. Pendant longtemps a existé aux Etats-Unis un stéréotype suivant lequel le Noir utilisait le rasoir comme arme d’agression. Or dans 50 % des chaînes de reproduction, avant la fin de la chaîne, le rasoir se trouve dans la main du Noir » (Ibidem, p. 77).

Ainsi, dans certains cas, le stéréotype agit puissamment pour modeler, sinon pour distordre, certains processus de représentation. Comment ce processus se produit-il et comment le stéréotype agit-il ?


Une hypothèse sur l’élaboration des stéréotypes


On peut distinguer, avec Klineberg (Ibidem, pp. 78-80) et Thomas (1981), plusieurs étapes d’un processus théorique dans la mise en oeuvre des stéréotypes, en faisant appel à la notion de système cognitif. Une sélection des informations ayant trait à la culture se produirait chez l’individu. Celle-ci ne serait pas neutre, mais influencée par le milieu culturel et les opinions, les attitudes, les comportements qui y ont cours. « Les stéréotypes ne sont pas forcément basés sur l’expérience directe des gens dans les groupes visés par les stéréotypes. Ils peuvent être appris par l’intermédiaire des autres ou des médias. » (Babad, 1983, p. 75). Trois niveaux de traitement sélectif de ces informations pourraient être envisagés.


Un niveau conceptuel, mental, aboutissant à l’élaboration d’opinions par la personne (on les appellera ici spécifiquement stéréotypes). Ce serait le principe d’une économie d’effort (Lippman, 1922) qui serait à l’origine de leur simplification du réel.


Un niveau affectif, avec toute l’acceptation et le rejet que cela implique, où les idées préconçues sur l’altérité sont déclinées sur leur versant émotionnel (< j’aime, je déteste »). Et l’on aurait ici la racine des préjugés, tant chauvinistes pour sa propre culture (< j’aime ») que méprisants pour certaines cultures perçues comme étrangères (« je déteste »). Notons que l’on n’a pas expliqué ici l’origine de ce chauvinisme et de ce mépris. Le pourquoi de l’amour et de la haine dans les préjugés. On s’est contenté d’en évoquer l’existence.


Un niveau volitif, conatif, où l’opinion stéréotypée, avec sa charge affective de préjugé, se manifesterait au plan comportemental par la discrimination (au sens par exemple de « discrimination raciale ») envers ce qui est rejeté.


UN MODÈLE DU TRAITEMENT DES STÉRÉOTYPES


Des différences selon les individus dans l’utilisation des stéréotypes nationaux


Il semble qu’il n’y ait pas d’homogénéité au sein d’une même population dans la tendance à utiliser des stéréotypes portant par exemple sur d’autres nationalités. Des chercheurs ont mis en évidence des caractéristiques individuelles corrélées avec l’utilisation par les sujets de stéréotypes négatifs portant sur d’autres nationalités. On peut résumer ainsi leurs conclusions

« Les sujets qui avaient des stéréotypes de nationalité négatifs dans le test de phrases à compléter tendaient, mis dans des situations expérimentales différentes

à exprimer d’avantage d’items négatifs lors d’un exercice de répétition de la description d’une personnalité contradictoire

à formuler davantage d’opinions simplifiées et figées dans des situations comportant une information insuffisante

à moins résister aux influences suggestives de la part des expérimentateurs, comme des autres sujets » (Bjerstedt, 1959, p. 28).


Le versant idéologique des stéréotypes


On l’a vu certaines définitions du stéréotype suggèrent qu’un noyau de vérité (kernel of truth) existerait (Babad, 1983, p. 75 ; Moran, 1987, p. 58). Certains auteurs ont remarqué que cette conception, pourtant assez largement répandue en psychologie sociale, portait des références idéologiques : il y aurait une vérité, un réel absolu, que la science peut approcher objectivement. Moran le qualifie de « caractère national » (1987, p. 58). Il n’y aurait « pas de fumée sans feu » et si l’on dit dans le stéréotype populaire que les Suédois sont honnêtes (Moran, 1987, p. 58), les Écossais avares, les Arabes menteurs, les musulmans sexistes et les Noirs paresseux’, c’est qu’il y a sans doute un « fond de vérité » à cela. On voit là que la science fait aussi un travail social qui n’est peut-être pas dénué de conséquences, et peut-être pas dénué non plus d’hypothèses implicites : qui fait la recherche ? Certainement pas un Arabe 2, un musulman, un Noir ou un Écossais. Car il serait curieux qu’ils arrivent aux mêmes conclusions. Et à qui la recherche va-t-elle servir, par qui va-t-elle être utilisée ? Certainement pas non plus dans des centres de recherche ni des entreprises locales à Bagdad, Bamako ou Édimbourg.


Ainsi certains chercheurs ont relevé que le stéréotype pourrait fort bien avoir une fonction idéologique essentielle. Ce qui est dans le prolongement de la toute première définition de Lippman dont on rappelle ici un extrait : « les stéréotypes sont la forteresse de notre tradition, et derrière ses défenses, nous pouvons continuer à nous sentir en sécurité dans la position que nous occupons » (1922, p. 96). Le stéréotype permettrait ainsi pour un groupe social d’exercer, à partir d’une identité culturelle plus ou moins définie, un pouvoir idéologique sur d’autres groupes, d’autres minorités, d’autres individus. Et dans le cas où les rapports sociaux mettent un groupe en position de soumission ou de dépendance, les stéréotypes pourraient ainsi véhiculer pour celui-ci une information de cohésion, un encouragement à garder fermées les portes de cette « forteresse de tradition » qu’il faut préserver et dont parle Lippman. Seiter (1986) précise ce point de vue


« L’hypothèse du “noyau de vérité” renonce à analyser les origines sociales et les motivations idéologiques derrière les stéréotypes. Ses implications sont profondément réactionnaires. » Et Seiter observe, à juste titre semble-t-il, que les stéréotypes majoritaires, ceux des groupes dominants, sont justement moins sou vent examinés que ceux de groupes minoritaires dans un contexte sociétal donné. Le schéma suivant tente d’expliciter la relation entre le stéréotype et l’idéologie.


La relation entre ethnocentrisme et stéréotypes


Ainsi l’hypothèse implicite est trop souvent faite que les stéréotypes majoritaires (dans un contexte donné) sont plus réalistes, plus positifs, et dispensent aux chercheurs un examen approfondi (Seiter,1986, p. 6). Mentionnons encore ici que la science est bien souvent élaborée à partir d’un groupe qui se définit comme majoritaire et dominant (les sociétés de l’Occident industriel dans le cas de la recherche publiée dans le monde anglo-saxon) et cela contribue sans doute à la relative absence de questionnement sur les stéréotypes culturels intriqués dans la recherche scientifique elle-même. On peut s’interroger sur la nature des stéréotypes implicites que portent les approches scientifiques les plus diffusées dans le monde anglo-saxon ou européen par exemple. Seiter (1986, p. 7) propose quelques éléments de réponse à cette interrogation.


« Il y a toujours le risque de l’erreur qui consiste à croire que la présence de valeurs bourgeoises, blanches est une absence de stéréotypes et permet ainsi d’élaborer des représentations réalistes. La réussite professionnelle, l’ambition, le puritanisme et l’individualisme peuvent être étiquetés comme des composantes de nouvelles “images positives” de femmes blanches et d’hommes et de femmes de couleur. »


Les nouveaux stéréotypes


Des chercheurs en management de pays en développement regrettent l’existence de stéréotypes négatifs qui affectent l’image de la performance de leurs industries par exemple : « la nouveauté des produits amenés par les entreprises asiatiques sur les marchés globaux a causé des résistances de la part de ces marchés sur la foi des images stéréotypées concernant leurs pays d’origine » (Khanna, 1986, pp. 29-38). Ces stéréotypes sont ceux d’un âge de la consommation à l’échelle d’un ensemble socio-économique et non plus seulement d’un pays. Ils ont ainsi la caractéristique d’être trans-nationaux. Ils reçoivent une validation élevée dans plusieurs pays. La diffusion des médias audiovisuels est sans doute aussi à l’origine de l’extension de stéréotypes au-delà des frontières selon la géométrie commerciale et l’extension de ces médias. Le rachat d’industries clés (Columbia Broadcasting System, CBS) dans ces secteurs traditionnellement aux mains de sociétés de culture anglo-saxonne par des capitaux japonais (Sony) devrait prochainement susciter l’attention des chercheurs en ce qui




LES METHODES DE MISE EN EVIDENCE DES STEREOTYPES


La mise en évidence des stéréotypes fait appel à un outillage spécifique, car en général ils agissent de manière inconsciente et profonde dans les situations interculturelles. On présente ici ces méthodes de diagnostic. On en verra un volet objectif avec des questionnaires conçus spécifiquement pour la mise en évidence des stéréotypes. On en verra enfin un volet subjectif, qui est d’un intérêt plus quotidien pour les managers, avec l’impact des niveaux de conscience sur la perception. On présentera enfin une classification de l’attitude individuelle par rap port aux stéréotypes. II est nécessaire à ce point de définir les deux types de stéréotypes que l’on distingue selon leur origine: auto et hétéro-stéréotypes.


Auto et hétéro-stéréotypes


L’auto-stéréotype est appliqué par l’individu à sa propre culture. L’hétéro- stéréotype est appliqué à une autre culture. Marin et Salazar (1985, pp. 403-422) ont mis en évidence dans une étude comparative sur sept nationalités que l’auto- stéréotype est généralement plus favorable que l’hétéro-stéréotype. Cependant, et selon les auteurs, l’outil de mesure utilisé (type de questionnaire) influence directement les résultats. D’autre part les relations qu’entretiennent politique ment les nations de l’échantillon ne sont pas sans influence non plus sur le caractère favorable ou défavorable des appréciations portées. Ainsi la situation de conflit tend à augmenter l’évaluation positive de l’auto-stéréotype et l’évaluation négative de l’hétéro-stéréotype (Ibidem, p. 413). De même, le niveau de développement du pays joue également, ayant tendance a susciter davantage d’hétéro- stéréotypes favorables lorsque le pays évalué par les stéréotypes a atteint un niveau d développement socio-économique plus « élevé » que celui du pays de l’évaluateur (Ibidem, p. 414). Il faut sans doute être prudent et ne pas généraliser cette conclusion indifféremment à tous les échantillons d’individus et de nations.


L’école des questionnaires « tout ou rien », les approches « emic »


Plusieurs écoles coexistent en ce qui concerne les choix méthodologiques pour la construction d’un outil de mesure des stéréotypes. Dans le cas de l’élaboration d’un questionnaire à cet effet, il y a l’école classique regroupant les recherches les plus nombreuses qui testent l’accord ou le désaccord à des items, sinon le choix ou le rejet d’un attribut. « La méthode qui semble avoir le plus retenu l’attention des chercheurs consiste à soumettre à un groupe de sujets une liste de caractéristiques et à leur demander de retenir celles qui, selon eux, se rapportent à un groupe ethnique donné» (Klineberg, op. cit., p. 81). C’est l’école du «tout ou rien » comme le souligne Schuman dans son travail sur les stéréotypes du Pakistan oriental : « la méthode habituelle de mesure des stéréotypes force les gens à répondre en termes de tout ou rien » (p. 429). Cette « école » a l’avantage de mettre en oeuvre des outillages spécifiques aux problématiques culturelles d’un groupe particulier (une nation par exemple). Elles sont d’ailleurs qualifiées de "culture specific" dans certaines recherches interculturelles (Marin, Salazar, 1985, p. 403). On évite ainsi en partie l’introduction de biais propres aux questionnaires qui survient en utilisant des échelles à vocation universaliste non adaptées à la culture étudiée, et dont il faut souligner qu’elles n’ont d’universaliste que l’ambition mais non la production bien enracinée dans un contexte social, culturel et idéologique particulier.


L’école des échelles, les approches «etic»


Il y d’autre part le courant des recherches qui tentent de nuancer les opinions en introduisant des échelles. En effet la méthode du tout ou rien (accepta tion/rejet d’un item par exemple) ne procure pas ce degré de nuance qui pourrait s’avérer intéressant pour juger de l’intensité relative des stéréotypes. Klineberg suggère des alternatives à cet égard: «Je suggère que quand un sujet dit que les Irlandais sont belliqueux, on lui demande : “combien ?“. Il y a plusieurs possibilités méthodologiques et je ne pourrais dire laquelle sera la meilleure ; peut- être indiquer la réponse en pourcentages, ou sur une ligne allant de O à 100, ou en choisissant sur une échelle le mot qui convient — par exemple, “tous”, “la grande majorité”, “une petite minorité”, etc. N’importe laquelle de ces techniques pourrait nous dire à quel point notre sujet croit vraiment à la réalité des jugements qu’il nous donne» (op. cit., p. 81)


Un exemple les stéréotypes masculins et féminins selon les cultures


C’est sans doute le champ de recherche le mieux exploré par de nombreuses études. Elles tentent d’apporter des éclairages à la question de la comparaison des stéréotypes, concernant par exemple les rôles sociaux, les statuts selon le sexe (gender) et d’une culture à l’autre. Il s’agit là souvent d’études comparatives, où le même outil d’investigation formalisé est appliqué dans deux pays, ou plus. Certaines études se cantonnent à l’étude des stéréotypes féminins (Sunar, 1982, pp. 445-460 ; Garrett, 1977, pp. 461-470’) Sont apparues depuis les années 1970 cependant des études qui recherchent les stéréotypes masculins (Cicone & Ruble, 1978, pp. 5-17). Certaines études se centrent sur certains rôles, ou sur les rôles sociaux attribués à un sexe. Ainsi les études sur « femmes et sorcières » (Garrett, 1977 ‘). Certaines études étudient les questions des déviations sociales par rapport aux stéréotypes, avec par exemple l’étude sur la perception de l’homo sexualité masculine et féminine aux États-Unis et en Israel (Lieblich, Friedman, 1985, pp. 561-570). Cette étude suggère un niveau d’homophobie plus élevé en Israël qu’aux États-Unis. Elle met en évidence une plus grande tolérance des femmes dans leur évaluation de l’homosexualité. D’autres recherches tentent d’explorer les marges et certaines relations entre variables dans les zones d’ombre des cultures : permissivité, rigidité des rôles par sexe, relation entre rôles et violence (Conahay & Conahay, 1977, pp. 134-143). Dans l’étude citée, les auteurs, à partir d’une étude réalisée sur archives documentaires concernant dix-sept cultures primitives, ont fait classer à des sujets les cultures sur plusieurs facteurs : la permissivité, la rigidité des rôles, le niveau de violence, etc. Il ressort de cette étude exploratoire que la rigidité des rôles semble corrélée avec le niveau de violence, mais il n’a pu être démontré par cette méthode que la permissivité était corrélée avec des niveaux de violence moindres (p. 140). À noter l’apport considérable de l’approche interculturelle comparative aux études classiques « monoculturel les », comme celle de Cicone & Ruble (1978) du département de psychologie de Princeton University sur les rôles masculins et féminins qui négligeait de préciser le contexte culturel (étudiants américains bien sûr). Une telle étude décrétait ainsi, urbi et orbi, dans le Journal 0f Social Issues, que l’homme est typiquement stéréotypé comme étant actif, orienté sur l’accomplissement des tâches, dominant et fonctionnant par rationalisation (p. 5). Conclusions qui paraissent intéressantes dans le contexte américain des années 70, mais qui ne prennent pas la peine de préciser que 90% de l’humanité ne sont pas concernés par elles, car dépendant de stéréotypes sexuels au niveau de la nationalité et de l’ethnie différents. Même dans le cas d’études comparatives entre pays, on constate que se glissent bien souvent des partis pris non explicités. Ainsi des chercheurs de pays nouvellement industrialisés se sentent parfois obligés d’utiliser des échelles élaborées selon des critères culturels occidentaux anglo-saxons 2• Ce faisant ils introduisent un cheval de Troie dans leurs données. Ainsi l’étude de Sunar (1982) qui étudie les rapports de pouvoir entre hommes et femmes dans une comparaison Turquie - États-Unis. Le chercheur utilise l’échelle d’Osgood, Suci & Tannenbaum (1957) sans faire le moindre commentaire sur les raisons de ce choix. Comme si celui-ci était une évidence. Or si l’on analyse les 14 critères de cette grille, on y trouve des concepts bipolaires qui peuvent (et doivent) être interrogés du point de vue de leurs présupposés implicites où l’on reconnaît sans beaucoup d’efforts d’imagination les présupposés de l’individualisme, de la raison, de la morale protestante et de la responsabilité. Il est important d’interroger l’outil de mesure, qui n’est certainement pas neutre culturellement lorsqu’on interroge les différences culturelles.


Quelques études sur les stéréotypes interculturels chez les managers


Stening et Everett ont constate l’incohérence de l’auto-stéréotype et de l’hétéro-stéréotype dans une étude menée sur des populations de cadres d’entre prises japonais et australiens. Les populations avaient été choisies dans 20 filiales australiennes d’entreprises japonaises. Chaque groupe de la même nationalité avait évalué, d’une part, les comportements managériaux des individus de sa propre nationalité et, d’autre part, ceux de l’autre nationalité (hétéro-stéréotype). Les chercheurs ont constaté que la vision de l’hétéro- stéréotype et celle de l’auto-stéréotype n’ont aucune relation. « Nous devons rejeter l’hypothèse selon laquelle les perspectives directes de chaque groupe (auto-stéréotype) se refléteraient dans les stéréotypes qui sont portés sur elles dans l’autre groupe (hétéro-stéréotype) » (Stening & Everett, 1979, p. 215). Constatant l’absence de congruence entre deux visions des comportements dans la même culture, les auteurs conseillent de choisir un contexte interculturel et non intra culturel en formation à l’expatriation.

Jenner (1982) a comparé les auto-stéréotypes de cadres américains et australiens concernant les comportements et valeurs managériales. À partir d’une analyse des scores d’accord et de désaccord (méthode de type «tout ou rien »), il a pu classer les items qui discriminaient le mieux les Américains des Australiens.


«La recherche a mis en évidence une variété importante d’opinions managériales sur lesquels les managers américains et australiens divergent significativement » (p. 323). Comme d’autres chercheurs travaillant sur la question des stéréotypes (Stenning & Everett par exemple), Jenner exprime sa surprise au regard de certains résultats. « On a trouvé des différences importantes et des similarités surprenantes dans les attitudes, les croyances et les opinions » (p. 323). « Les cadres américains croyaient davantage en la liberté par rapport à l’intervention gouvernementale ou syndicale, mais étaient, à notre surprise, en faveur d’arbitrages institutionnels et de barrières tarifaires. Les Australiens ont vrai ment montré une propension à des opinions sexistes mais se sont avérés moins ethnocentriques que les managers américains en décrivant les politiques de personnel. En général il apparaît que les managers australiens sont beaucoup moins orientés vers la “libre entreprise” que les cadres américains » (p. 324). Jenner, à la vue de ces résultats intéressants, suggère que « les éducateurs et les administrateurs soient conscients des différences et des stéréotypes et qu’ils développent des outils pour les mesurer » (p. 324).


Dans une étude sur les stéréotypes respectifs d’un échantillon d’Américains et de Grecs travaillant dans des organisations internationales à Athènes, Triandis (1967, pp. 26-55) a observé que « les personnes travaillant ensemble et qui appartiennent à des cultures différentes font l’expérience de sérieux problèmes de communication et des niveaux bas d’affect mutuel ». L’auteur a remarqué que les Américains résidant à Athènes avaient un auto-stéréotype de l’Américain plus favorable que ceux résidant en Illinois. Cela corrobore les études qui établissent une relation entre les situations interculturelles conflictuelles et la valorisation de l’auto-stéréotype culturel. Globalement, l’image des Américains auprès des Grecs était moins sévère que celle des Grecs auprès des Américains. Cela corrobore encore ce que l’on sait de la relation entre hétéro-stéréotype et niveau de développement socio-économique. Globalement, le portrait stéréotypé qu’ont donné les Grecs des Américains était le suivant « polis, systématiques, ternes, naïfs, laborieux, égotiques, efficients, disciplinés, pratiques, arrogants, soupçonneux, avec l’esprit de compétition, “constructeurs d’empire”, fiers, dogmatiques, hautains, contrôlés, rigides, honnêtes, suivant exactement les procédures, sou cieux du temps que nécessite un travail, précis dans l’estimation du temps nécessaire pour accomplir un travail, avec un esprit de décision, pressés, précis dans l’émission d’informations, faisant le maximum, soucieux de leur carrière personnelle et prêts à accepter le changement dans leurs conditions de travail » (Triandis, 1967, p. 47).


On le voit, le descriptif est extrêmement précis. C’est un portrait-robot individuel, où il semble surprenant que la variété interindividuelle puisse parvenir à se glisser. Le stéréotype a cela de paradoxal : il précise jusqu’au plus fin détail (un portrait type de l’individu dans son comportement quotidien) ce qui est de l’ordre de la généralité la plus grande (les caractéristiques diverses d’un large groupe ethnique ou national).- L’incohérence probable a priori entre cette variabilité individuelle et l’univoque de la généralisation, bien que le porteur du stéréotype puisse aisément la concevoir, non seulement ne remet pas en cause le recours au stéréotype mais l’encourage.


L’impact des états de conscience individuels sur la perception


La méthode sans doute la plus efficace pour mettre en évidence les stéréotypes culturels auxquels l’individu est confronté est la modification de sa perception, c’est-à-dire de son niveau de conscience. Il semble probable que les différences de perception du réel que l’on note selon les cultures se traduisent par des niveaux d’activation cérébraux et endocriniens légèrement différents. On sait qu’entre la veille ordinaire et la relaxation profonde il n’y a que quelques hertz de variation dans l’activité du cerveau (Jouvet, 1992 ; Drouot, 1992). Mais cette différence contribue à altérer considérablement les perceptions du réel. L’espace et le temps même apparaissent comme des catégories que le change ment de niveau de conscience altère. Ainsi en état de relaxation, le temps peut ralentir subjectivement et l’individu faire l’expérience d’une « ouverture » de l’espace. Le vocabulaire même, qui est conçu pour la communication en veille ordinaire, c’est-à-dire pour une activation cérébrale Beta I de 12 à 14 Hz, est inadéquat pour rendre compte de ces phénomènes.


Ainsi il semble que la synchronisation avec les rythmes cérébraux d’une personne, ou d’un groupe, d’une autre culture permette de mieux comprendre ses modes privilégiés de communication. D’autre part les stéréotypes sont les plus prégnants pour les états de conscience correspondant à la parole (Beta l et Beta II dans le cas de la colère). Dans les états relaxés, qui s’atteignent facilement, ne serait-ce qu’au moment transitoire de l’assoupissement, les stéréotypes ont moins accès à la conscience qui fonctionne sur d’autres modes de traitement de l’information.


Enfin on sait encore peu de choses sur les états non ordinaires de conscience Gamma qui sont explorés depuis peu grâce à la technologie des scanners. Certains sujets doués (« gifted individuals ») seraient susceptibles de faire l’expérience d’états de synchronisation cérébrale de fréquence Gamma, soit des activations de l’ordre de 50 voire 70 Hz. À ces niveaux le temps n’existe, semble-t-il, plus comme un continuum linéaire, mais plutôt comme une topographie où les sujets peuvent se déplacer dans plusieurs directions. Les sujets auraient à ces fréquences la capacité d’articuler un langage de symboles et d’images riche de sens.


De manière plus pratique on peut souligner l’intérêt de l’état relaxé Alpha pour faire l’expérience de l’harmonisation avec l’autre dans la communication. Cette démarche paraît fructueuse en situation interculturelle. Ainsi on vient de décrire deux modes de mise en évidence des stéréotypes. L’un est objectif et correspond à des recherches empiriques que l’on a décrites plus haut (questionnaires, enquêtes). L’autre est subjectif est consiste pour l’individu à prendre conscience de ses modes de perception du réel qui altère ce réel même. D’une synthèse de ces deux approches, objective et subjective, il résulte une classification des attitudes possibles par rapport aux stéréotypes culturels.



FONCTIONS DU STÉRÉOTYPE

DANS LA PRATIQUE INTERCULTURELLE (HYPOTHÈSE)


À un premier niveau, l’individu se saisirait du stéréotype ou ne s’en saisirait pas. C’est le niveau de la certitude et de l’incertitude. Le stéréotype agirait lors que l’individu s’en saisit, lorsqu’il croit savoir.


À un deuxième niveau, i/y projetterait ses propres intentions dévalorisantes ou chauvinistes. Il utiliserait alors le stéréotype, il lui donnerait efficacité. C’est un niveau émotionnel, celui de l’acceptation et du rejet. De nous et des autres.


À un troisième niveau, il pourrait entrer en connivence ou rester indifférent. Le chemin de la connivence est sans doute celui de l’observation, avec les nuances de l’altérité.


Il pourrait y avoir également absence d’observation fine, et donc absence de complicité. L’individu resterait alors indifférent aux données subtiles dont fourmille la culture évaluée. Il laisserait les stéréotypes agir par manque d’intérêt pour la culture qui lui est donnée à connaître.

C’est à ce niveau que se situerait la limite du stéréotype et de son efficacité. L’individu ne s’en saisirait plus car il s’attacherait plutôt à la compréhension du particulier. Dans ce cas il pourrait s’ouvrir à autre chose.

Dans le cas de l’indifférence, il laisserait les autres prendre soin de la vérité culturelle, c’est-à-dire continuer à répandre des visions stéréotypées dominantes qu’il validerait par manque d’intérêt pour aller plus loin.


Il y aurait un quatrième niveau où l’individu franchirait la barrière des stéréotypes en critiquant leur support même (par exemple un questionnaire ou un article de presse), en refusant de porter un jugement général en négatif ou en positif et en préférant à l’occasion l’abstention et le silence. Ce serait ainsi un niveau de méta-communication. (Notre outil expérimental n’était cependant pas assez « fin » pour mettre en évidence les modalités positives et négatives de ce facteur.)


Il est pensable qu’il existe des relations entre ces attitudes par rapport aux stéréotypes culturels et les niveaux de conscience individuels tels qu’ils ont été présentés dans le développement précédent.


Copyright Marc Bosche 2005-2007.

 

 

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