Dévotion ou liberté
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Un monastère de l'Himalaya en Europe 

Dévotion himalayenne versus liberté du penser : analyses sociologiques

 

par Marc Bosche


© Marc Bosche, 30-07-2002 – Propos émis par l'auteur le 30 juillet 2002, tous droits réservés.

 

 « UN TCHERNOBYL CULTUREL ! » Par cette formule, la romancière Marguerite Duras, décrivit l’introduction d’un parc de loisirs à Marne-la-Vallée. L’importation de culture américaine en Europe est désormais bien connue. Une autre introduction culturelle issue du monde asiatique est-elle en projet ? Les idoles issues du panthéon bouddhiste tantrique sont-elles, comme picsou et mickey, destinées à s’établir en Europe ? Les Européens sont très compréhensifs avec le Tibet en exil. Le bouddha bénéficie d’une image de liberté et de sagesse. On traduit aujourd’hui une profusion de littérature himalayenne. Des moines, supposés être de célèbres réincarnations, attirent l’attention des journaux. Les images chaleureuses de ce Toit du Monde agissent sur la sensibilité des contemporains. Ces derniers commencent à construire de nouveaux sanctuaires de pratiques rituelles en Europe. Le premier monastère, doté d’une continuité de transmission, y est apparu. Il forme des générations de plus de cent pratiquants à la fois. Ceux-ci sortent tous les quatre ans environ des retraites collectives. Ils deviennent des vecteurs de la tantrification de la vie culturelle. Cette organisation connaît une croissance rapide. Nous avons choisi de présenter quelques images, que le disciple acquière pendant son immersion dans cette communauté. Il est esquissé ici une analyse des méthodes tantriques.

Cette communauté est libre de vivre comme elle l’entend. Il en est de même pour nous ici : notre devoir de mémoire est à la mesure de notre respect pour les minorités spirituelles, et l’autonomie de chacun en leur sein. La congrégation étudiée comporte par ailleurs, parmi ses membres, des personnes de capacités contrastées. Il est notable de constater la présence de sujets bien individualisés, capables de discernement et d’autonomie. Ils auront la tache difficile de transformer ce système ancien, et étonnamment hiérarchisé, en une nouvelle expression sociale. Ce sera leur défi. Ce simple témoignage ne vise pas à susciter un rejet de cette religion, car il s’agit d’une religion bien instituée. Il informe sur des artefacts qu’elle implante aujourd’hui dans les consciences en Europe. Il nous a semblé que le bouddha était loin de ce monastère. Il y subsistait à l’état d’une pédagogie déformée par le passage des siècles. Une spiritualité fantôme, autre chose que son message de liberté individuelle, habitait cet écrin monastique portant son label. Une copie conforme aux apparences : le bouddhisme était remplacé par les maîtres divinisés. Les flammes des idoles tantriques attisaient la fascination et la passion des nouveaux. L’ensemble, un peu convenu, faisait, semble-t-il, illusion chez les plus jeunes. La recette était pourtant bien usée : un zeste de mystère, des rituels fréquents et somptueux, un maître sur le trône doré et des « grâces » apparentes. Une église, sa volonté, sa tutelle, ses ambitions : telles étaient les réalités prioritaires. Un décor attirant, un filigrane d’intrigues banales, le monastère était somme toute à l’image d’une institution ordinaire. « L’éveil bouddhique » s’est avéré une sorte de discours sans réalité. Nous ne découvrîmes au monastère pas plus de sagesse authentique qu’ailleurs. Il s’avéra ainsi que « la réalisation spirituelle », « la paix intérieure », « le développement de la compassion » constituaient des slogans pour ce dispositif social, sans pour autant en être les réalités à part entière.

 

PENSEE, SENTIMENT & VOLONTE INDIVIDUELS DANS LE CREUSET DU MONASTERE

À l’examen de la vie communautaire, on découvrait que le collectif avait tendance à pénétrer le niveau des pensées individuelles. Une uniformité semblait corollaire au creuset unique de l’expérience. Ainsi une simplification de la pensée était perceptible. Chaque moine se ressentait comme faisant partie d’un tout disposé autour d’un centre : le maître. Chacun y existait par ses liens avec des « divinités » peintes, qui en étaient les principales présences, et auxquelles il s’identifiait La pensée quasi-enfantine du disciple imputait au maître l’inspiration et la direction de sa vie. Le sentiment individuel, quant à lui, était transformé progressivement au fil de l’expérience. Une érotisation diffuse de son être prenait le relais de ses qualités de sentiment. C’est sans doute la particularité de ce système tantrique : le monde spirituel y est en relation secrète avec le désir sensuel. Enfin le corps mu par la direction du lignage intégrait cette interpénétration du désir sensuel dans son agir. La volonté du disciple était de moins en moins active, de moins en moins présente au monde. Comme le rappelait Steiner, la quête bouddhiste consistait, ici aussi, en « un maître proclamant que le monde est une source de souffrance, qu’il faut s’en dégager et en choisir un autre: celui du nirvana. » La volonté ainsi désengagée de la vie humaine, devenait une fraction de la collectivité, et en harmonie avec elle. C’était une ancienne forme de relation au groupe, une manière de fusionner avec le communautaire. Peut-être cette présentation est-elle générale. Il faut admettre, ici aussi, la liberté de réfléchir, et donc l’autonomie. Sans doute ce creuset était-il une provocation à l’émancipation des formes anciennes de vie en groupe. L’individu n’avait-il pas à mieux explorer la liberté à 1’issue d’une telle expérience ? La séduction de la pensée simple, n’était-elle pas une étape, pour retrouver par lui-même, sans lignée himalayenne, le chemin de l’âme de conscience ? Peut-être cette manière de vivre ritualisée et collective convenait encore à certains. Il faut parfois revenir en arrière, pendant quelques années. La communauté bénéficiait de la douceur de sa phraséologie bouddhiste. Cependant ce mode figé et répétitif de vie avait peut-être des effets induits qui rétrécissaient notre horizon.

 

LA DÉVOTION TANTRIQUE

Cette école, la plus répandue des quatre principales lignées himalayennes, se qualifiait elle- même de « voie bouddhiste de la dévotion. » Il s’agissait bien d’aimer le hiérarque, ses principaux disciples, ses réincarnations supposées, et de leur obéir sans faille. Non seulement le disciple était-il invité à adorer, mais surtout, en chaque occasion, à délaisser toute critique. Le motif en était qu’il eût endommagé ses liens intérieurs avec cette lignée. Il est probable qu’une culpabilité quotidienne exprimait le prix moral que les disciples acquittaient pour suivre cette tradition. Le sens critique est en effet nécessaire pour se réorienter. La liberté de penser met en perspective nos propres décisions. Nous avons vécu dans cette dévotion pendant une année de noviciat. À l’issue de l’expérience, le bilan est très clair. Nous habitions dans un monde de plus en plus limité à quelques dimensions. Il était certes plaisant de nous y identifier, mais cela posait progressivement un problème vis à vis de la réalité sociale et contemporaine. Il se pourrait que l’analyse de Steiner du bouddhisme s’applique ici. « Ce n’est en fuyant l’existence que vous vous affranchirez des souffrances, mais en réparant l’erreur par laquelle l’homme s’est placé dans un rapport faux vis à vis du monde. » Les disciples affirmaient que la vie au monastère était une manière admirable d’abandonner le cycle du monde douloureux. C’est à dire qu’en s’abstenant de liens avec les êtres qui appartiennent à d’autres milieux, chacun était sensé trouver dans ce clos une expérience spirituelle remarquable. Il s’agissait bien d’une sorte de dualité. Elle consistait à simplifier la réalité au point d’imaginer que les êtres humains à l’extérieur de l’ermitage étaient dans l’ignorance, et que les heureux élus du monastère se partageaient le cadeau de la sagesse ! Bien sûr, on pouvait objecter aussi à ces aimables aspirants que la douleur et la peine, voire les illusions y étaient aussi en effervescence. Le clos n’en était pas libre non plus. Comment aurait-il pu l’être: il était lui aussi une société sans vraie égalité, et ne pouvant se targuer d’un remarquable message social

Y-avait-il vraiment un mieux être perceptible dans ce lieu ? Il semblait exister une sorte de fusion collective, de mise en commun des émotions, qui adoucissait certaines des préoccupations. Des facteurs comme l’agitation, les travaux incessants, et la communautarisation tendaient à affadir notre individualité. Cet apaisement de notre propre questionnement, voire l’effacement d’une partie de notre histoire, a eu un effet sécurisant. La quête de béatitudes, les expériences agréables corrélatives à la posture méditative, étaient ici les évidences collectives. Il n’y avait pas de place, ou presque, pour comprendre et faire fructifier le trésor personnel accumulé au cours de l’existence. Les Européens, dont la démarche historique est centrale à leurs cultures, pourront-ils se résoudre à l’effacement du temps, tant personnel que social ? Dans ce processus de détachement vis à vis de notre biographie, notre moi humain ne pouvait pas se préserver dans ses expériences particulières. Il faut sans doute souligner ici l’inconvénient de cette orientation, et mieux comprendre, cette préoccupation contemporaine de la vie spirituelle (ibidem) : « Il ne s’agit pas de mettre un terme aux incarnations et d’entrer au nirvana ; bien au contraire, toutes les expériences accumulées au cours de ces existences doivent être valorisées et élaborées afin de leur permettre de renaître spiritualisées. »

 

DES IMAGES STÉRÉOTYPÉES POUR S’IDENTIFIER

Comment invitait-on le disciple à se tourner vers les images tantriques ? On lui proposait une conception mythique et prodigieuse d’une lignée médiévale fondée dans le royaume himalayen. Le maître était supposé exprimer la totalité du potentiel de la sagesse. Il fallait donc dans un premier temps abandonner l’esprit critique, et voir le maître comme le bouddha omniscient et omnipotent.

A partir de cette première encoche dans notre raison critique, il y avait tout un élargissement de cette soi-disant « perception pure » à l’ensemble des phénomènes. Le disciple continuait par vénérer tous les disciples officiels. Il était invité à les voir comme les expressions du maître lui-même. Puis les autres étaient à considérer de la même manière. Les souffrances qu’il éprouvait exprimaient la « compassion » de sa lignée. Les bonheurs qu’il rencontrait exprimaient la « félicité » de sa « grâce. » Et si les condisciples lui donnaient quelque désagrément, au cours de la journée, ils pouvaient souvent le justifier par un affirmatif « tu purifies ton karma! » Le discours était clos.

Il se produisait bien sûr, dans cette clôture de la pensée, des difficultés intenses au monastère. Dans le cas où le disciple ne pouvait garder la maîtrise de soi, il lui était permis d’imaginer être lui-même un soi-disant « protecteur ». Observons la manière dont cela se produisait. Le disciple priait ardemment le maître. Il se visualisait lui-même comme Bernie, qui allait transformer son désarroi, sa colère, en « compassion ». Le disciple se voyait comme cette étrange créature flamboyante de peine. Il était enseigné que Bernie était l’aspect courroucé du maître lui-même, doté d’ubiquité. Il pouvait ainsi relâcher son dépit, voire soulager une colère, en lui laissant libre cours dans cette identification stéréotypée. Au monastère il était admis implicitement que ce mode de visualisation était permis, comme s’ il était libre de tout karma négatif, comme si la lignée disposait d’une sorte « d’ effet vacuité » sur le karma négatif... Hélas, on suppose qu’il n’en était rien. C’était illusoire de croire que de telles identifications tragiques à cette idole noire fussent sans karma, sans conséquence. Il nous semble désormais une hypothèse de recherche que Bernie servait aussi à détourner des autres les colères et les dépits, à les rendre moins personnels.

D’autres « divinités », d’autres effigies, correspondaient à d’autres expériences des émotions: le désir, la confusion, la jalousie et l’orgueil. Elles étaient, elles aussi, considérées comme identiques en essence au maître. Elles permettaient de regarder le monde à travers leur filtre. Ainsi Miss, qui était le support principal d’identification des disciples de cette lignée.

 

MISS, LA « DIVINITÉ » DE LA DÉVOTION

On ne peut lever ici lever le voile complètement sur cette pratique tantrique, car nous ne l’avons pas étudiée assez longuement. Elle était encore discrètement préservée des regards dans le cadre des retraites collectives de trois années. La simple description de ses apparences permettra cependant à chaque lecteur de se faire une idée personnelle de son influence. Les Occidentaux ont souvent tendance à idéaliser le bouddhisme, et ils attribuent une certaine valeur aux « sagesses » issues du monde himalayen.

L’évocation de cette image collective est sans doute emblématique de ce que renferme cette tradition. On risque en lisant la description qui suit de la voir de manière très négative. Pour le disciple, il en était certainement de même. Mais il ne devait évidemment pas tomber dans la critique. Il devait voir la « divinité » parfaite en tous points. Le disciple était appelé à oublier cette contradiction. Il s’agissait d’une silhouette féminine, de couleur rouge vermillon. L’apprenti devait se percevoir comme s’il était à sa place, en gardant à l’esprit son caractère transparent et illusoire. Il s’agissait d’une femme qui dansait sur un pied et repliait l’autre jambe. Elle était nue.... Quelle complémentarité avec la Madone Sixtine, au doux regard, que Raphaël a délicatement parée de vêtements amples ! Il fallait donc aux garçons qui pratiquaient Miss pendant une année complète, en retraite collective, se visualiser comme cette forme féminine rouge et impudique! Intéressant « défi » pour les plus classiques d’entre eux ! La « divinité » tantrique piétinait un corps humain au sol, de sa jambe gauche: l’ego de personnalité. Ses colliers, ses bracelets, sa ceinture en ossements étaient très exotiques à imaginer pour des Européens. L’emblème de sa dynastie spirituelle apparaissait, dans certaines représentations, peint sur sa chevelure hérissée. C’était une tête de truie. Les moines issus des retraites, devaient donc assumer l’archétype de la truie... On peut se demander quel est le sens de ce totem. Peut-être l’avidité est-elle symbolique, ici, de sa hure. Cette « divinité » joue un rôle pour inciter la disciple à se percevoir comme désirant le maître... Il fallait au disciple s’imaginer très souple, avec des flammes intenses qui l’entouraient, dans une danse illimitée. Le feu qui échauffe et amincit le corps est-il porteur d’un symbole bienfaisant dans l’imagination ? Novalis nous montre l’antinomie de la fraîcheur juvénile et du flamboyant passionné :

« Les enfants de la vie furent la proie des flammes dévorantes. »

La « divinité », serrait dans son coude gauche un sceptre de métal. Des têtes tranchées, un plein collier, ornait en sautoir sa poitrine. Son visage sans sourire, aux sourcils en accent circonflexe, lui donnait un air pointilleux. Sa bouche était féroce avec ses deux longues incisives apparentes. Un vampire n’en est-il pas également pourvu ? On hésite à suggérer cette identité de style... Les mains étaient actives. De la gauche, elle portait un crâne à l’envers débordant de sang bouillonnant. De la dextre, elle jouait habilement avec un vaste hachoir aux lignes effilées... On constate ainsi à cette description que l’innocuité spirituelle de cette image n’était pas évidente... On voit, en effet, la difficulté du sentiment sain à s’identifier à ce personnage inquiétant. Une formule en sanskrit (mantra) était à répéter longuement Une période de méditation bouddhique suivait, et qui était dépourvue de toute visualisation. Le débutant était encouragé, tout au long du processus, à maintenir une compréhension de la nature vide de cette apparence. Mais qui pouvait prétendre comprendre cela, puisque c’était le but idéal de cette voie, et la fin de toute pratique ? Cette identification avait ainsi un effet dans le karma. Le projet de nous dédier à cette figure redoutable faisait-il de nous :

« Le fils candide et sanglant de l’ogresse »

qu’imagina le poète parnassien Sully Prudhomme ? Il est probable que cette forme était à l’origine d’un puissant courant, hostile et passionné, tout à la fois, chez les pratiquants de son rituel. Il constituait un karma dynamique, mais figé et durci, de nature à la fois individuelle et collective. Peut-être donnait-il à cette lignée une assurance plus grande, une qualité plus pénétrante dans le monde. Peut-être la faculté de pénétration de cette école, dans la culture, est- elle liée à la fermeté extrême des images qu ‘elle implante. C’est notre hypothèse de recherche aujourd’hui. Il apparaît, à la vue de cette image, que ce tantrisme dévotionnel est une tradition prolongée dans le maintien d’antiques formes de culte. Elle s’apparente vraisemblablement à certaines écoles tantriques de l’hindouisme. Le panthéon archaïque s’est inscrit dans une phraséologie, lui conférant les apparences du bouddhisme. Il est étonnant que ces formes totémiques, véhiculées par cette école himalayenne, s’imposent aujourd’hui comme un renouveau dénaturé du bouddhisme européen.

 

DES MÉTHODES POUR CHAQUE SITUATION DE LA VIE ?

L’image de la « divinité » induisait une rencontre de la lignée avec notre propre constitution subtile et en opérait la dédicace à cette lignée. Elle permettait également de rencontrer, nous le pensons, la constitution subtile des autres... C’est dans cet accès au corps éthérique et au corps astral que résidait sans doute le pouvoir de cette identification. Une transformation de ces niveaux subtils s’opérait avec la visualisation. Les pratiquants pouvaient-ils éviter de se laisser influencer dans leur corps astral par ce modèle sans grande douceur humaine ?! Etaient-ils assez attentifs pour ne pas laisser une image, implacable et fascinante, affecter leur corps éthérique? Les délicates qualités christiques, en particulier de nature éthérique, des jeunes contemporains, seront-elles capables de se préserver de ce secret dynamisme agressif?

Nous avons eu personnellement la possibilité d’étudier la pratique. Nous en avons reçu la transmission d’une femme himalayenne vivant en Inde, et considérée comme « l’incarnation principale de cette divinité. » Elle nous a donné les permissions elle-même. Des enseignements pratiques très détaillés nous ont été transmis, ainsi qu’à quelques personnes, à son initiative, par l’intermédiaire de son disciple himalayen, un homme déjà âgé, loin des retraites collectives de Félicité. Certains maîtres, comme elle, dans cette lignée, le donnent désormais sans retraite obligatoire. Il a été clairement précisé que nous pratiquions le premier des trois niveaux de la « divinité », appelé aussi « extérieur. » Il comportait une sorte de gymnastique subtile nécessaire pour obtenir des effets de bien-être. Il s’agissait en somme de visualiser des disques lumineux tournant en face de soi. On y déposait, puis on en retirait, des flux de vitalité et de bienfait, aux coloris contrastés, visualisés comme sortant et entrant de divers points très précis de notre corps humain. Il s’agissait bien sûr de techniques guidées, et complexes. Un rituel sans contenu technique accompagnait la visualisation. Cette dernière était donnée oralement. Il n’ y avait pour nous, au cours de ces exercices, aucune sensualité particulière. La nuit, un lien subtil avec ces maîtres se manifestait. Cette « divinité » était une sorte de cadre dans lequel les disciples expérimentaient divers phénomènes intérieurs. C’est dans cette image qu’ils exploraient les effets induits par ces pratiques. Il nous fallait donc, à défaut de pouvoir expliquer l’ensemble de ces « yogas » subtils, présenter ce symbole.

Cette méthode n’était pas la seule. Ainsi le « maître » du monastère enseignait à se voir comme l’un des cinq bouddhas correspondant à cinq tendances. Le blanc (pour l’ignorance), le rouge (pour la passion), le jaune (pour l’orgueil), le vert (pour la jalousie), et le bleu (pour l’aversion) étaient des couleurs à imaginer. Il affirmait qu’en se mettant à la place de ces formes colorées et translucides du corps humain, en se fondant dans une image d’elles, en en percevant la clarté illusoire, on rencontrait la transmutation de l’émotion en une sagesse. Ainsi la forme blanche du bouddha était supposée transformer notre ignorance confuse en une vacuité fondamentale. La visualisation en une « divinité » rouge, pour apaiser l’émotion du désir passionné, nous associait avec une lumière illimitée, une félicité très profonde. La couleur d’or des bouddha nous dotait, selon lui, d’une sagesse sans orgueil, où ce dernier disparaissait dans une conscience équanime. Leur couleur verte permettait, selon cette approche, de bénéficier d’un potentiel accru d’activité. Nos jalousies, nos comparaisons vis à vis des autres, pouvaient ainsi se transformer en un travail productif. Enfin les aversions, les émotions hostiles, révélaient une dimension immuable à partir d’une perception transformée de soi comme un bouddha bleu. En réalité, la danse des émotions était si rapide qu’il était difficile de le faire. Était-ce naturel de se voir ainsi réduit à cinq halos se substituant les uns aux autres, comme un étrange caméléon humain?

Lorsque le disciple souhaitait utiliser une technique moins fatigante, il imaginait au mieux que les êtres et les phénomènes étaient l’expression de la nature illusoire de la vie. Toute perception pouvait être comprise ainsi. Même un nuage qui passait pouvait être manipulé mentalement:

« C’est le nuage blanc qui manifeste mon maître, c’est le blanc manteau infini de sa vacuité, une expression de sa compassion dans le ciel et dans 1’univers... »

Il se peut que cette fusion dans une symbolique illusoire fût un temporaire soulagement. Cependant le prix à acquitter s’avéra, pour notre propre autonomie, perceptible. Cette manière de nous percevoir, de voir le monde et les autres, tendait à nous rendre las. Il n’y avait plus La Nature. Le message de la lignée pénétrait toute l’expérience phénoménale. Le souhaitable et le non souhaitable devenaient plus difficiles à discerner. Notre pensée s’affaiblissait. Une exigence morale individuelle pouvait-elle s’amoindrir?

Peut-être ces méthodes permettaient aussi de faire accepter aux bénévoles des conditions de vie parfois difficiles. La hiérarchie au monastère utilisait souvent ces moyens pédagogiques pour adapter les volontaires à ses objectifs concrets... Un malheureux bénévole, transi sur son échelle dehors, grelottait en maçonnant le futur temple. Il ne lui restait qu’à s’imaginer comme le fier bouddha bleu. Il invoquait, faute de mieux, « la sagesse immuable de son maître » par sa fervente prière: « je te prie afin que ce froid se change en sagesse. » Peut-être était-ce une efficace technique pour assumer les difficultés de la vie? Ce bénévole, dehors par grand froid, pouvait aussi prendre conscience de sa situation dans la lignée, bien évidemment. Songeant qu’il était un peu le naïf de la comédie tantrique, peut-être s’imaginait-il alors comme Bernie, tout noir et enflammé d’insatisfaction, pour se dédier au maître, même dans l’épreuve !

 

LA LIBERTÉ PSYCHOLOGIQUE AU RISQUE DE CETTE DÉVOTION MYSTIQUE

En ce qui nous concerne les images présentées n’ont pas pu s’implanter. Novalis décrit le dénouement apaisant d’un récit où une armée de spectres cruels, qui envahissaient le monde, fut effacée :

« Les terreurs bientôt furent toutes dissipées. »

Grimaçantes, dotées de dents carnassières, trépignant des corps humains, armées de hachoirs, brandissant des crânes dégoulinant de sang, les idoles tantriques nous parurent capables d’ intimider Elles eurent tendance, pendant la période au monastère, à nous modeler vers une attitude plus intense et plus affirmée. En leur présence imaginée, la puissance, la suffisance, l’autorité la plus banale, semblaient prendre corps et se concentrer facilement. La domination de l’autre devenait une évidence issue de la lignée elle-même. L’impression d’être invincible, armé, flamboyant, ôtait le sentiment de vulnérabilité délicat et dénaturait la sensibilité. Nous aurions pu subtilement blesser les autres avec ce hachoir à main... L’identification aux personnages divinisés, et notre désarroi pour leur dureté, suscitaient notre gêne intérieure. Il nous semblait clair que la fonction réelle de leur forme prédatrice était de soutenir leur collectivité tantrique. Loin d’être une nécessité intérieure, elles constituaient un fort courant affirmé, qui pouvait donner au lignage un pouvoir de s’imposer dans un monde qui lui était étranger. La convergence de ces consciences flamboyantes de moines fusionnant collectivement avec la forme rouge de leur « divinité » tutélaire, nous parut efficace d’un point de vue de la pénétration du milieu humain, social, et culturel. Si les désirs des hiérarques tantriques sont accomplis, c’est aussi parce que leurs priorités instituées peuvent s’imposer au monde. Se forcer un passage: ce style de tournure me parut bien refléter l’attitude gestuelle et expressive des « divinités » et aussi de leurs « protecteurs » sombres.

Le regard de cruauté immuable de ce panthéon pictural a-t-il le potentiel, au travers de l’identification quotidienne, pour unifier une collectivité dynamique, pour fortifier ses positions et pour s’imposer aux collectivités ? L’idéologie sous-jacente de ce lignage est-elle la domination secrète de l’altérité?

L’influence à venir des spiritualités tibéto mongoles sur la vie spirituelle en Europe, est-elle prédatrice ? La quête de sens des jeunes générations européennes devra se confronter à un nouveau prosélytisme, à l’espoir qu’il suscite, aux illusions fascinantes qu’il fait miroiter, et aux conséquences encore inconnues de sa pratique...

Voici, en guise de synthèse, quelques impressions personnelles concernant l’effet induit, en ce qui nous concerne, par cette tradition tantrique. Il y a sans doute bien des redondances dans les intitulés ci-dessous. Mais il a paru intéressant de spécifier quand même plusieurs triades pour nuancer la présentation de ces effets :

 

DISCIPLINE DE L’INDIVIDU :

Penser  ►        Se dévouer au maître

Aimer   ►        Se projeter comme une « divinité» du panthéon tantrique

Agir     ►        S’ instrumentaliser comme l’outil de la lignée

INFLUENCE SUR L’ ETRE :

Esprit   ►        Perméabilité au maître

Sentiment►     Perméabilité à une « divinité» tutélaire de la lignée

Volonté►        Perméabilité aux objectifs stratégiques du monastère

EXPERIENCE INDIVIDUELLE :

Identité spirituelle  ►       Évanescence des caractéristiques individuelles

Relations humaines►       Relâchement des liens amicaux antérieurs

Dynamisme actif ►          Sédentarité & réceptivité immobile

 

ENGAGEMENT :

Conscience►      Simplification de la perception du monde

Echanges     ►    Réallocation à la vie du monastère & au secret tantrique...

Activité    ►        Ralentissement important

 

INTERACTION DE LÀ NATURE HUMAINE :

Système mental    ►        Infantilisation de la pensée: devenir « un fils du maître »

Système rythmique    ►   Envahissement par la prédilection secrète tantrique

Système métabolique et des membres  Dévitalisation partiellement irréversible du corps

 

EFFEFS INDUITS PAR L’EMPRISE TANRIQUE :

Conceptions        ►         Perpétuation de la tradition tantrique obsolète

Désirs           ►               Rencontre intime et rituelle avec le petit gardien du seuil

Actions         ►               Abandon de l’action rénovatrice dans le monde

 

INFLUENCE SOCIALE :

Pensée libre            ►                 Dogme simple

Relations humaines égales    ►    Affirmation d’une autorité traditionnelle

Fraternité des personnes humaines     ►  Tendance à vouloir transformer les autres

 

 La flêche () indique la direction dans laquelle se produit l'influence du système tantrique étudié.

 

En guise de conclusion, nous sommes amenés à réfuter le postulat philosophique de cette dévotion tantrique. Elle stipule qu’il faut absolument céder au maître l’expérience même de notre liberté psychologique. C’est impératif pour vivre au service de cette institution monastique. Cette autonomie serait, selon elle, un mythe entretenu par l’illusion. Ce sacrifice de notre liberté psychologique serait, selon ce curieux dogme (est-il vraiment bouddhiste ?), la condition pour rencontrer la liberté transcendantale de la pratique méditative elle-même. Celle-ci se manifesterait au niveau de la conscience ordinaire par la grâce - la bénédiction - supposée de la lignée traditionnelle. Nous n’avons rien trouvé de tel. C’était une de ces promesses idéales, un de ces discours rhétoriques vides de réalité. Cependant des effets subtils, remarquables et extraordinairement variés, corrélatifs à ce mode de vie, étaient disponibles. Ils étaient tant plaisants, comme des ouvertures initiatiques de béatitude, que douloureux. Il s’avère aujourd’hui, qu’il y eut progressivement plus de peine induite, que de bonheur, dans l’ensemble de ces phénomènes subtils. Ces expériences, en définitive, avec le temps, ne valaient pas autant que le don de soi consenti. Elles étaient chèrement imposées. Elles ôtaient trop de notre volonté créative, de notre vitalité, et surtout de notre propre liberté intérieure. Un moine européen aux tempes blanches vivait au monastère, très équilibré et cordial. C’était un héritier de cette lignée qui avait accompli le parcours complet des retraites collectives. Il exprimait souvent, par ces mots, sa déception rétrospective: « beaucoup d’effort pour peu de résultat. »

 

La réalité quotidienne contraste avec l’ambition affichée

La vie quotidienne reçoit l’empreinte inévitable de la hiérarchie monastique. Les moines, nouveaux au monastère aspirent à méditer et à partager une vie fraternelle. Ils ne peuvent le faire au quotidien, étant assimilés aux laïcs. Tous ces volontaires passent leur journée au chantier. Ils peuvent comprendre la part de rhétorique dans le bel idéal de compassion. Ils voient que la nécessité de produire, liée à la vie monastique, est supportée exclusivement par eux-mêmes. Les moines et les moniales formées aux retraites ont semble-t-il bien intégré le discours. Ils se gardent bien en général de venir aider au chantier monastique. Ils l’ont fait cependant à de très symboliques occasions, donnant un peu d’aide, quelques jours, pour les finitions des ermitages de retraites longue durée. Ils viennent peu au réfectoire des laïcs, mais ils s’y invitent sans devoir s’annoncer, sans que ces derniers puissent eux bénéficier librement de l’accès au réfectoire du monastère. Ils sont donc les privilégiés. Le maître justifie et semble imposer ce mode de vie stratifié. Il accueille ses anciens retraitants dans une image très scarifiée. Ils peuvent imposer cette image aux autres, et faire selon elle. Ils sont les autorités officielles. On a ainsi l’impression que le souci omniprésent de la compassion, qui pénètre toutes les consignes est surtout une déformation de la nécessité de respecter les autres. Il semble que la pratique très favorable aux acquis sociaux des anciens retraitants s’habille du vocable altruiste.

Les personnes qui, par le passé, ont inscrit leur rôle dans la congrégation bénéficient de fait d’avantages remarquables. Ils ont par exemple pu faire enregistrer leur nom, au cours de l’intégration de ce projet au statut des congrégations monastiques. Ils en retirent une protection sociale, mutualiste, et de prévoyance. Ils bénéficient en effet des acquis sociaux des autres moines appartenant à d’autres traditions également protégées par ce statut. Il semble, selon notre séjour, que les cotisations relativement élevées qui sont requises pour ces protections sociales soient de facto acquittées par toute la communauté. Chaque moine doit en effet verser une somme de 1400 francs mensuels pour avoir la part à la vie communautaire. La plupart ne bénéficient pas au moment de notre séjour de protection sociale, mutualiste ou de droits à la retraite. Ils payent donc dans leur propre loyer une part de ce qui est sans doute versé aux administrations. Ils contribuent ainsi à la protection sociale, aux avantages sociaux, et même au droit à une retraite appréciée, pour les quelques moines qui ont fait enregistré leur nom au tout début de la congrégation. Il semble que le nombre de ces moines était d’un ordre compris entre six et dix, au mieux. Il y avait donc l’ensemble des moines et des moniales (plusieurs dizaines) qui assumaient le statut officiel avantageux d’une petite minorité. Peut-être tout cela a-t-il changé désormais... La hiérarchie est donc omniprésente. Non seulement elle étonne les nouveaux, qui doivent accepter parfois d’être commandé. Mais elle existe aussi de diverses sortes régissant les rapports entre les personnes. Il y a ceux qui ont la signature bancaire, et qui peuvent donc avoir accès au flux économique. Il y a ceux qui bénéficient de l’usage d’automobiles. Certains doivent parfois y renoncer lorsque les circonstances les amènent à la partager.

On entendait, au moment de l’hiver, le mécanicien raconter que deux officiels venaient faire monter des équipements pneumatiques pour la neige et laissaient le monastère et les centres collectifs de retraite acquitter les factures. Il y avait même un ancien du projet, un laïc, qui n’habitait plus au monastère, et qui était passé ainsi faire équiper gratuitement les quatre roues de la berline qu’il utilisait encore quotidiennement. Il a quand même dû rendre la voiture au monastère peu après. En effet des mécanismes de régulations sociaux évitaient les dérives. Le regard des autres arrêtait sans doute certains excès trop facilement détectés. Par exemple les personnes qui utilisaient excessivement le téléphone pouvaient être montrées du doigt. Il y avait cependant une différence entre quelques officiels qui pouvaient en faire un usage très permis, et les autres moines qui n’avaient pas de fonction officielle leur permettant de le faire. On retrouve ainsi sans surprise les phénomènes de la vie des collectivités. On a la conviction aujourd’hui que la forme très hiérarchisée de l’organisation mettait en évidence une forme assez rudimentaire de comportement. Il me fut surprenant de constater à l’usage que la grande école d’ enseignement supérieur, très insérée dans la vie sociale, dans laquelle j’étais professeur avant de venir au monastère, avait des mécanismes collectifs plus empreints de solidarité véritable, voire même de compassion effective. Ce fut une déception évidente: le monastère était moins évolué qu’une institution moderne, en terme de rapports sociaux et de modes de régulation. Il se peut que cela évolue dans le temps. Les débuts sont parfois hésitants. Amis nous avons confiance dans la qualité humaine de chaque moine, afin de trouver des modes plus fraternels.

 

 

LE CONCERTO DE LA VIE

Les quatre saisons

La communauté de tradition himalayenne est établie dans une région européenne de semi montagne (730 mètres d’altitude). La neige tombe depuis ce premier jour de janvier! Son blanc pardessus d’hermine a recouvert les collines. On dirait qu’un bouddha emmitouflé s’est allongé par le massif des puys, et qu’il rêve au printemps. Nos sandales peinent sur le sol recouvert du sucre de l’hiver. Le toit bâché du hall public provisoire cède sous le poids de ce blanc manteau. Les bénévoles devront le démonter et réparer les montants d’acier qui ont ployé. Puis la pluie revient. L’humidité pénètre par le mur de ma chambre, où une gouttière déverse la pluie sans qu’on ait eu le temps de creuser le caniveau. Je bricole un tuyau de plastique qui éloigne le trop plein de ma chambre. Nous mettons des épaisseurs superposées de vêtements afin de lutter contre le froid. Pull-over rouges, bonnets sur nos têtes aux cheveux ras, robes monastiques de laine Dormeuil bordeaux, jupons épais, nous vivons avec l’hiver de ce haut bocage venteux. Les drapeaux à prières claquent dans la bise. Un soleil timide nous donne espoir, ce jour de premier mois lunaire. Nous sommes en février et les disciples remplacent les drapeaux à prières usés par une année aux quatre vents. Ils accrochent de nouvelles bannières couvertes de textes en impression noire. Il y en a de cinq couleurs : autant que de directions. Le rouge pour 1’ Ouest, le bleu pour l’Est, le vert pour le Nord, le jaune pour le Sud, le blanc pour le centre. Ce sont aussi les couleurs des cinq principes de sagesse : le rouge pour la félicité, le bleu pour l’immuabilité, le vert pour l’activité, le jaune pour l’équanimité et le blanc pour la vacuité.

Le vent qui passe nous donne des joues rosies. Les nuits étoilées scintillent de mille joyaux. La pureté de l’air donne au ciel nocturne l’obscure clarté qui tombe des étoiles. Je reste souvent absorbé dans la contemplation de la voûte pétillante de myriades de constellations : autant d’humanités, autant de soleils, me dis-je. Il se peut que certains nous voient depuis leur vaste univers... Le ballet des maçons, les frères de ma vie au réfectoire, continue en haut de l’édifice de béton. Ils construisent tard œ soir à la lumière des projecteurs. C’est le moment, tant attendu, de couler la chape de ce premier niveau. La toupie portée par le camion pompe le ciment frais et le propulse à l’étage. Les garçons l’étalent sur les coffrages du nouveau plancher. Le lendemain on fête tous la chape, l’abbé a acheté des croissants pour tout le monde. Le printemps est court. Le petit étang couvert de nénuphars sert de sanctuaire à de sages carpeaux. L’herbe est haute. Ils viennent nous rencontrer au bord. Assis sur le vieux banc de bois, il me faut revenir au document écrit que je pianote sur le petit clavier de mon Macintosh nomade. Il est l’heure. L’été arrive vite ici. Nous avons rangé les robes en laine. Il est temps de passer celle en coton. Nous partons en pique-nique au bord d’un lac. Je nage avec un grand plaisir. Peu de moines se baignent cependant. Chaque jour d’été, après la chaleur torride, ce sont les bénévoles ayant conclu leurs travaux de maçonnerie, qui partent se baigner eux aussi. Je vais avec les autres nouveaux moines jouer dans l’eau. La chaleur a remplacé le froid au monastère. Nos fenêtres sont ouvertes. Une brise complice amène un peu de fraîcheur. Il me faut préparer du thé, pour mes invités de 1’ après-midi. L’automne est déjà là. Il a rougi les premiers feuillages. Il amène ses fraîcheurs exquises. Un cortège de senteurs montant de la terre évoque le retour éternel des ans... J’offre deux pots, de bonne taille, de Nutella, la pâte à tartiner aux noisettes, à mes amis bénévoles pour leur goûter. Il me faut spécifier notre éthique pure. Je dessine deux labels que je scotche sur le dessus. Un pot est « pour les garçons », l’autre « pour les filles ». Hélas, mes camarades prennent, semble-t-il, un grand plaisir à goûter le Nutella destiné aux filles. C’est la Saint-Michel ! qui est revenue, période de moisson. L’hiver imminent me voit me préparer. Je quitterai la communauté. Il me faut compléter le cycle. La nuit de la Saint Sylvestre, je fête le réveillon avec les autres. Nous dansons au réfectoire. Nous mangeons du poulet. Et nous buvons des alcools consacrés. Il est trois heures du matin. La nouvelle auto, un modèle spacieux dessiné par Giuseppe Bertone, que je viens d’acquérir en cachette, est prête. Elle est mon sauf-conduit vers le monde. Avec son autonomie de style, se termine ma vie communautaire. Secrètement, je l’ai chargée de mon déménagement. Il est temps de retrouver ma vie. Un an, jour pour jour, après mon arrivée au monastère, au coeur de la nuit de ce nouvel an, je pars. Dans le silence de la vaste nuit, serein sur l’autoroute à pleine allure, j’ écoute avec une nouvelle appréciation la musique stellaire de Jean-Michel Jarre, songeant à tous ceux que je quitte, songeant à tout ce que je vais à nouveau découvrir...

 

LA SANTÉ AU MONASTÈRE

J’ai souhaité gardé la confidentialité des informations concernant la santé et la vie privée. Le monastère comporte de nombreuses nationalités parmi ses moines, et seulement deux asiatiques, dont le vieux maître himalayen. Nous évoquerons ici la manière dont ces moines prennent soin de leur santé au quotidien. Je ne suis pas un observateur qualifié cependant, n’étant pas médecin. Ainsi c’est dans le réalisme de leur vie quotidienne, qu’on aura ici une idée de ce que sont aujourd’hui ces modes de vie.

La question de la santé était dans l’ensemble une dimension importante de la vie individuelle au monastère. Vivant loin des villes, bénéficiant d’un bon air, et d’une eau non traitée, issue de cette région d’anciens volcans et de montagnes érodées, les moines pouvaient préserver leur vitalité. Les soins ne faisaient pas usage de la pharmacopée traditionnelle tibétaine. C’est l’information la plus intéressante, sans doute. La plupart des moines consultaient en cas de problème leur médecin au monastère, diplômé en médecine d’une université allemande. En effet le complexe monastique avait la chance d’avoir en son sein ce médecin moine qui pratiquait l’homéopathie de Hahnemann, sans exclusive d’ ailleurs. Un autre médecin, formé dans une université française, anciennement retraitant dans cette congrégation, s’était établi à l’extérieur. Il pratiquait aussi l’homéopathie de Hahnemann pour les moines qui venaient en consultation.

Ainsi les pratiques de soins étaient-elles classiques: peu de prises de médicaments en général, recours à l’homéopathie, et à l’allopathie si les cas le nécessitaient

Le médicament homéopathique a sans doute été privilégié par les moines en raison de sa bonne adéquation avec leur attitude très consciente, contemplative, et attentive à leur propre bien-être vital. Par exemple, pour le moine responsable de l’enseignement interne, qui avait un problème avec sa gorge, « 314 » fit merveille. Froid et courants d’air avaient diminué sa capacité à enseigner oralement de longues heures à ses retraitants. Ces gouttes Weleda (314 : Apis meli., Belladonna, Kalium Bichromium, Mercurius solubilis, Phytolacca dec.) s’avérèrent d’une remarquable efficacité et il put guérir sa gorge irritée.

Le maître himalayen, bien conseillé par son médecin traitant, prenait Hypophan, sirop pour la toux Weleda. Certainement, l’ermite âgé, venu de l’Himalaya, découvrit en Europe son efficacité, sa composition naturelle et son goût agréable.

Sans tabac, avec peu d’alcool, les moines disposaient d’un bon contexte alimentaire pour assurer leur santé. Il faut préciser la prise d’alcool. Elle peut paraître étonnante pour des moines bouddhistes. Il existe en effet dans les traditions himalayennes une possibilité de transformer sa dégustation en un « nectar de grande félicité. » Cela s’opère au travers d’une consécration psalmodiée, souvent collective, à l’impressionnant rituel utilisant trompes et gros tambour. La quantité d’alcool absorbée, à son apex, est minime en principe, idéalement quelques gouttes à peine sur les lèvres, ou sur la langue. Mais bien sûr on ne pouvait exclure la possibilité de consommer, pour la convivialité, quelques gorgées de vin ou de bière après le rituel! Alors, dans ces conditions, il est probable que la grande félicité ne se produisait plus tout à fait, et qu’il s’agissait de pratiques sociales tout simplement!

Les repas au réfectoire étaient préparés avec soin, avec des céréales complètes, pour ceux qui le souhaitaient. On y trouvait deux régimes possibles, végétarien et non végétarien. La consommation de viande était modeste. Cependant une habitude familière tendait à contrarier ce régime équilibré. En effet, au temple monastique, les rituels de consécration collectifs étaient fréquents, en particulier au moment des pleines lunes, et du nouvel an lunaire. Ils offraient de vastes plats de nourritures consacrées aux moines. On y trouvait, chose étonnante, l’éventail des produits à la vitalité dégradée issus de l’industrie agro-alimentaire : sucreries, barres chocolatées, diverses bouchées aromatisées et surchargées d’additifs et d’exhausteur de saveur... On se demandera certainement la raison de ce goût étonnant des moines pour ces plateaux de gourmandises difficiles à assimiler, et qui provoquaient à l’occasion d’inhabituelles difficultés pour leurs estomacs! Cependant, leur tradition méditative prévoit l’expérience de la nourriture. Le phénomène gustatif est en effet pris comme le support d’une « sagesse de la lumière illimitée ». En goûtant des aliments sucrés ou salés, même si leurs qualités nutritives étaient contestables, les moines éprouvaient, selon leur confidence, à l’issue de la cérémonie contemplative, des impressions vives et profondes. Le chocolat, par exemple, devenait une expérience de plaisir intense qui ouvrait le champ de leur conscience, et qui établissait quelques secondes les moines dans une contemplation sensorielle agréable. Cependant, les moines tendaient à s’ y accoutumer, et ces expériences diminuaient parfois d’intensité. Il en résultait une consommation rituelle de ce superflu de notre société de consommation! Mais les moines les plus âgés étaient las des sucreries. Et certains, parmi les jeunes, s’en abstenaient déjà.

En ce qui concerne la longévité et l’étiologie, on ne dispose pas encore d’informations suffisantes, le monastère étant trop récent. Il est arrivé seulement deux décès jusqu’ à présent. On ne peut en déduire aucune conclusion. Ces disciples étaient encore jeunes, et leur condition de santé était suffisante pour leur permettre d’avoir une vie très active. L’un est parti dans une noyade maritime, quelques jours à peine, après les enseignements de son Très Précieux maître, dont il assurait la traduction. L’autre, dans la quarantaine commençante, est mort, semble-t-il, dans son camping car aménagé, au cours d’une halte, sur une aire de repos. La rapidité de ces décès est sans lien cependant

Les soins dentaires étaient peut-être inégalement reçus par les moines. Les personnes qui étaient les plus attentives, par exemple les responsables de l’enseignement traditionnel, recevaient à l’extérieur les conseils de la médecine dentaire holistique et des soins énergétiques qualifiés. Mais la bonne alimentation au réfectoire tendait sans doute à favoriser une dentition saine.

Certaines moniales tantriques encore jeunes présentaient des signes d’obésité, après quelques années de vie communautaire. Leur corps féminin pouvait-il exprimer sa beauté humaine dans cette situation ? Leurs constitutions gracieuses, et expressives de leurs individualités, étaient- elles inconsciemment oubliées par la vie sédentaire, rituelle, et collective de cette ancienne école himalayenne?

 

UN PHÉNOMÈNE DE MODE EN EUROPE

 

Le pauvre & le simple : l’encouragement des conduites tantriques

Le monastère encourage une vie simple, humble, dédiée au maître, à ses disciples proches, et à la hiérarchie de la lignée. La simplicité se manifeste par des vêtements sans luxe, des chambres peu ostentatoires, et des repas collectifs sans excès au réfectoire. Comme on l’a écrit, le maître lui-même donne l’exemple avec une tenue modeste, une vie sans grande dépense personnelle pour des améliorations de son confort et une sédentarité, au fil des années qui le voient vieillir, sans loisirs extérieurs au monastère. Ainsi la vie simple, la modestie des robes et des loisirs sont encouragés pour tous.

En contraste avec cette vie monacale, qui sans être austère reste mesurée, les dépenses pour le nouveau temple sont permises. Les statues dorées à la feuille d’or fin sont multipliées en mille exemplaires pour le vaste autel de bois. Des peintures murales complexes et des projets de tentures coûteuses sont entrepris alors que la communauté vit assez chichement.

On note ainsi ce décalage des humains, somme toute, modestes, se nourrissant au réfectoire d’aliments simples, avec des apparats rituels extraordinaires, où alcools coûteux et saumon fumé seront offerts aux divinités, dans un temple doré et rehaussé de draperies.

Cette manière d’être est caractéristique des anciens yogis tantriques de l’inde et des Himalaya. Ils vivaient dans la simplicité, et méprisaient parfois les offrandes de poudre d’or, qu’il leur arrivait même de jeter. Vêtus de simples robes de coton, parfois de haillons, ils allaient sans biens personnels et acceptaient la vie qui leur était donnée, parfois la pauvreté. En revanche pour leurs rituels ou leurs offrandes au gourou, ils donnaient leurs biens et leur nécessaire sans hésiter. C’est du moins le récit des anciens livres.

On perçoit ici une différence, avec le style de vie classique des moines du bouddha dans le reste de l’Asie. Ces derniers, dans l’histoire, se manifestent de manière équilibrée, en général. Lorsque tout se passe bien, les ressources sont partagées par la communauté de manière utile à la vie quotidienne. Nulle ostentation, pas de luxe ou de faste, si c’est au détriment de la nécessité des moines. Parfois, bien sûr, de riches bienfaiteurs ou des rois construisent des temples dorés, mais c’est souvent dans des congrégations fort bien dotées déjà. En général, dans les monastères bouddhiques les ressources sont allouées de manière raisonnable, permettant à chacun de vivre un peu plus confortablement lorsque c’est possible. L’idée d’un rituel ostentatoire n’est pas du tout familière du bouddhisme. Encore moins si ce rituel doit être offert au prix d’une précarité. Les sacrifices que font les congrégations bouddhistes - de Sri Lanka à la Corée - pour des cérémonies restent symboliques, puisque le bouddha a critiqué l’adhésion aux rites et aux anciennes déviations cérémonielles. Les décors ne constituent pas la dépense prioritaire. Ainsi on voit que la communauté du Très Précieux a été orientée dans une direction tantrique.

 

 

Le passé enluminé de la sagesse orientale face à l’exigence contemporaine

 

Le corpus du Bouddha Sakyamouni est religion en même temps que philosophie et école de la conscience. Il réunit les disciples autour de principes complexes enseignés depuis plus de deux mille ans et qui présentent la vie d’une manière particulière. Ce corpus correspond à une orientation historiquement déterminée, et qui a eu certainement sa raison d’être dans I’ Inde antique en fin de cycle. Peut-être aujourd’hui, en un temps de métamorphoses, cet enseignement montre-t-il ses limites, en dépit de la sagesse orientale qui I’ imprègne, et qui parfois le valide encore dans nos sociétés dénuées de sérénité urbaine.

Il nous faut donc examiner le bouddhisme aussi à l’aune de l’expérience humaine, c’est en tout cas ce que son fondateur nous a conseillé de faire. Alors un paradoxe émerge: le soi-disant bouddha historique est aussi un phénomène impermanent, soumis à la disparition, comme à la condition.

Une sagesse est-elle éternelle ? Peut-elle traverser le temps, indifférente aux métamorphoses de la vie. C’est peu pensable. Cette conception d’une vacuité intemporelle, butoir auquel 1’ humanité devrait prêter attention est sans doute une simple représentation d’une sagesse plus complexe et plus plurielle. Vrai, le monde l’est, illusoire aussi. Indispensable la vie humaine, et puis, éphémère aussi. Le point de vue du bouddha n’est pas le seul à mériter notre respect et notre confiance. D’autres approches insistent sur la valeur de nos expériences de bonheur. Il faut se réjouir pour aimer, mais aussi pour comprendre. Il faut pouvoir rencontrer la diversité du monde pour l’appréhender normalement. C’est à dire que l’initiative bouddhiste de se retirer du monde, dans des lieux déserts ou reculés, pour y pratiquer l’absorption en un point de la conscience n’est pas forcément le seul chemin de la nature humaine. La sagesse du bouddha n’est sans doute qu’une petite facette de la réalité à prendre en compte pour un homme, surtout aujourd’hui. Que le bouddha ait atteint la perfection, il ne nous appartient pas de trancher. Peut- être cette idée elle-même est une simple représentation, d’aucuns disent que la vie commence avec l’illumination. Peut-être commence-t-elle avec la vie tout simplement. Insistons ici sur la contingence du message bouddhiste lui-même, en soulignant qu’il ne peut évacuer la réalité profonde de la vie, de ses progrès, de ses défis d’aujourd’hui. Le bouddha est un souvenir, tout simplement, très joli et aimé en Asie. Il a donné aux Chinois leur image du monde, et puis ils l’ont un peu délaissé sans en ressentir beaucoup de regret semble-t-il... Il ne faut certes pas faire avec la sagesse, fût-elle du bouddha, un sujet de fascination ou de préoccupation, voire une idéologie à préserver coûte que coûte. La passion pour le bouddhisme n’est pas différente de celle pour d’autres formes dogmatiques, même si cette doctrine de la vacuité et de la libération ultime paraît très attirante. Peut-être ces promesses sont-elles à considérer avec distance et réflexion ? La libération du cycle des existences paraît improbable dans la perspective même du bouddhisme. Ce dernier stipule que nos karmas, nos actions en interdépendance, nous réincarnent et nous donnent notre identité illusoire. Comment imaginer une cessation totale ? Puisque nos expériences de la vie continuent et nous poussent. La pratique de la méditation elle- même nécessite d’absorber une nourriture, voire de bénéficier de généreux donateurs qu’il faudra bien un jour repayer de leur gratitude. Ainsi on voit que, selon la conception bouddhiste, même le bouddha lui-même ne peut s’être éteint complètement dans la béatitude. Il doit, selon sa doctrine-même, être revenu après, restituer aux êtres qui l’ont nourri et habillé, à ceux qui l’ont logé dans de bons ermitages, à ses parents qui l’ont mis au monde, à ses disciples qui l’ont aimé et accompagné, des compensations adéquates et correspondants aux dons qu’il a reçus de la vie. Ainsi d’un strict point de vue bouddhiste l’éveil est relatif, une simple image donné à une humanité encore un peu naïve et candide, d’une réalité spirituelle infiniment complexe et plurielle. L’humanité aujourd’hui connaît un attrait réel pour les sagesses vivantes. Ces dernières se sont en effet raréfiées. Beaucoup ont mûri. Certaines, abandonné leur dogmatisme ou leur exclusive, peut-être pour le plus grand bien des contemporains. Seul le bouddhisme aujourd’hui résistait à la critique ici! Hélas il n’est pas une solution praticable. Qui voudrait revenir dans la jungle, avec un simple bol et un chiffon teint de terre ocre pour tout vêtement? Qui aimerait mendier son repas le matin, et le ramener tout froid dans son abri précaire exposé aux moustiques, aux pluies, au passants ? Il semble que le temps des moines originaux du bouddhisme soit loin déjà. Que des formes nouvelles apparaissent, nous le voyons déjà, surtout avec les écoles himalayennes en Occident. Cependant leur voie elle-même n’est pas forcément une réponse à nos questions. Nous l’avons esquissé pour nous-mêmes à travers une expérience, enrichissante mais désenchantée, de ce monastère pourtant tout neuf et habité par de remarquables personnes en général. Il n’y avait aucune vieille histoire encore, aucune poussière ici, et pourtant sa lignée s’y essoufflait. Nous n’avons pu y trouver la sagesse, ni même la méditation quotidienne (à cause du travail hebdomadaire au monastère), encore moins bien sûr la libération du cycle des existences! Nous y avons laissé un peu de notre énergie, de nos enthousiasmes et de notre naïveté, voire de notre crédulité: les humains aiment croire, semble-t- il. Aiment-ils se confier à d’extravagants maîtres qui prétendent avoir la sagesse 7 Supposons, un être qui ait profondément rencontré la vie, profondément médité la condition humaine. Irait-il raconter à des amis : « j’ai tout compris, je suis libéré de tout, je suis le parfait! » c’est peu pensable. Il est probable qu’un tel être serait très modeste après toutes ses expériences. Il dirait, selon nous du moins (!) : « pourquoi faites-vous de moi un maître ? Je n’ai aucune supériorité, aucune sagesse ultime, je suis un être comme vous. J’ai bien eu quelques expériences profondes, mais chacun a les siennes. Les miennes me ressemblent. Je ne peux les enseigner comme si elles résumaient votre propre chemin. »

Ainsi les bouddha sont rares et les maîtres, plaisants et convaincants. Les populations himalayennes avaient sans doute besoin d’aimer ces lamas réincarnés, comme des bouddha vivants. En réalité leur candeur, leur éducation très simple d’un point de vue intellectuel et scientifique, voire géographique ou historique, les rendaient très accessibles aux admirations, aux dévotions, aux passions pour les images du bouddhisme médiéval.

Aujourd’hui les Occidentaux voudraient refaire leur monde en paix. Ils appellent ainsi des maîtres himalayens à l’aide: « donnez-nous la sérénité, la paix, la sagesse, la stabilité de nos consciences dans nos vies trop actives ou occupées. » Les représentants des écoles himalayennes répondent souvent de manière habiles, voire très avisée. Ils suggèrent qu’ils ne peuvent résoudre les problèmes à notre place, et ils laissent entendre qu’ils sont contents qu’on leur pose la question cependant...

Ainsi il faudra peut-être aux Occidentaux se débrouiller par eux-mêmes, sans attendre des Très Précieux la solution miracle, le super gourou éveillé qui va les guider tout droit vers l’illumination ferme et définitive dans cette vie ou une prochaine. Cette conception très primitive ne peut convenir aujourd’hui à nos éducations raffinées et attentives aux contradictions de ce message digne des mille et une nuits, ou des contes initiatiques du moyen âge européen. Cendrillon se transforme en une ravissante princesse. La citrouille, en un carrosse d’or. Nous savons que ce sont des métaphores, des formes symboliques, pas des réalités pratiques. Peut- être en est-il de même tout simplement avec ce tantrisme bouddhiste, et même ce bouddhisme aujourd’hui présenté comme la panacée de sagesse, l’élixir qui donne des résultats tangibles dans notre vie quotidienne. Il est probable que nous sommes parfaitement capables de le faire autrement nous-mêmes. Il est normal que nous soyons plus qualifié pour le faire, que le texte unanime et univoque du bouddha, qui ne peut intégrer dans ses conseils, vieux de deux mille cinq cents ans, la subtilité de notre expérience et les mutations du temps présent. Alors en ce qui me concerne j’ai laissé les illusions : il n’y aura pas d’illumination pour moi, c’est comme çà. De toute façon, si la vie l’avait prévue, elle ne la réserverait pas à plus un bouddhiste comme je le fus, qu’à un autre être vivant, chacun y aurait accès! Ainsi pourquoi se faire dévot d’une école, enfiler des bonnets rouges et des gilets jaunes pour ressembler aux moines de la lignée orale ? Pourquoi diminuer notre esprit critique, au point où nous nous livrons à des institutions, inconnues de nous, venues se redorer sur des terres vierges ? Tout cela nous l’avons fait personnellement! Et puis le temps aidant, nous en avons vu le ridicule, et le prix, en ce qui nous concerne. Il faut que chacun fasse ses expériences cependant, et c’est!’ intérêt de ces écoles anciennes venues du toit du monde que de permettre une grande variété d’expériences individuelles à leur contact. Nous avons livré un aperçu de la nôtre, elle ne saurait recouvrir le sens de chacune des autres. Après tout si l’un d’entre nous réalise la sagesse grâce à un système tantrique dans cette vie (sans y donner sa santé ou sa longévité), je suis content pour lui et pour l’humanité. Cependant au contact du monastère de Félicité, je n’ai trouvé aucun bouddha illuminé, du moins pas davantage que d’autres.

Pour le bûcher funéraire du Très Précieux, dans un jour de grisaille austère et frileux, beaucoup de disciples ne s’étaient pas déplacés, signe très sûr que le maître ne les avait pas vraiment comblés. Le bûcher funéraire était supposé s’accompagner de signes, lit-on dans ces traditions orientales. Cependant les disciples ont pu constater l’absence de miracle, ce jour là, au pied de ce temple tout neuf. Contrairement aux légendes himalayennes où les sages manifestent de vastes signes perceptibles au cours de leur crémation ou de leur méditation post-mortem, le Très Précieux est parti sans effets spéciaux. Sans même un arc en ciel ou un rayon de soleil pour le jour du départ dans les flammes.

Peut-être ce récit personnel paraîtra désenchanté, pessimiste ou même euro-pessismiste. Il n’en est rien. Le bouddhisme paraît presque délaissé aujourd’hui en Asie. On ne s’en soucie guère là- bas semble-t-il, à l’exception importante cependant de ses moines et de traditionnels fidèles. C’est une religion avec les traits caractéristiques d’une douce tradition, fort plaisante au demeurant On la vit différemment en Occident aujourd’hui. Elle y correspond à un désir très présent de sens et de sérénité. Hélas, il se peut que les lendemains déchantent ici aussi. C’est à dire que les réponses que nos voisins asiatiques ne trouvent plus dans leur bouddha, sont probablement sans possibilité de se manifester ici aussi, pour raison d’obsolescence théorique et pragmatique de la doctrine elle-même. Vacuité, terres pures, détachement, absorptions méditatives dans les quatre incommensurables du bonheur, de la compassion, de la félicité et de l’équanimité sont impraticables, ou presque, par les êtres humains de la vie active. C’est-à-dire que les concepts, et les repères mêmes de la doctrine n’ont pas de fondement quotidien réaliste pour les Occidentaux de l’époque contemporaine. Enfin le recours à un style oriental très beau, celui de l’antiquité indo asiatique paraît suranné. C’est cependant très mode aujourd’hui de siroter un alcool au très chic Bouddha Bar de Paris! Le personnage du maître incarné, serein et bon, très sage et proche de nos préoccupations personnelles, est vraisemblablement l’une des premières illusions qui se dissiperont concernant le bouddhisme. Cela s’opère grâce à la désillusion consécutive à la possibilité de faire l’expérience concrète de leur présence. Au contact quotidien, les Occidentaux découvrent vite les limites et les orientations profondes de ces écoles himalayennes aujourd’hui, pour leur vie, Ils feront leur propre expérience, comme les asiatiques, mais peut-être différemment. Ils auront envie de rencontrer la paix et la sérénité, et ils les désireront.

Alors les doctrines qu’ils essayeront de pratiquer les décevront progressivement, puisqu’ elles n’ont pu ralentir et pacifier, à l’ère urbaine, la vie collective des Japonais, des Chinois, des Coréens et même des Vietnamiens, des Birmans, ou des Cambodgiens. Guerres sanglantes et tragiques, développement économique accéléré, croissances urbaines précipitées, nos voisins asiatiques, pourtant familiers du bouddhisme, ne semblent pas avoir pu garder la sérénité quotidienne dans leur pays pourtant parsemés de nombreux monastères. Il semble que cela soit juste un signe du temps. Lassé des promesses du bouddha, les asiatiques se sont tournés vers la réalité perceptible. Peut-être les Occidentaux devront eux aussi le faire: confronter leur vie et leur besoin personnel au corpus théorique et aux usages méditatifs bouddhistes proposés progressivement ici. Ainsi ils seront eux aussi les prochains à expérimenter cette tradition. A suivre! Sur mille ans! Le succès de cette spiritualité est dans sa faculté de séduire d’autres peuples en dépit de son abandon là d’ où elle vient. La faculté de continuer son chemin est particulière à des doctrines sans effets nocifs, ainsi peut-être peut-on affirmer que parmi les doctrines, le bouddhisme n’aura pas fait trop de victimes, peut-être. Il prône la non-violence et le respect, la responsabilité individuelle et le détachement. Alors que des Occidentaux s’y essayent, n’est sans doute pas trop douloureux pour leur civilisation et leur propre vie individuelle. Cependant, en regardant les choses de près, on voit que la vie de cette doctrine est désuète, antique, adaptée à un monde ancien et silencieux, à des espaces vastes et peu peuplés, et à des éducations très délicates de la sensibilité. C’est à dire que le sens même du bouddhisme ne peut se révéler de la même façon à des Occidentaux familiers de Tarzan et des voyages en moto, qu’à des potiers de Varanasi, tournant à la main leur pichet de grès, à moitié nu dans la chaleur de la mousson, il y a deux mille cinq cents ans. Il nous fallait souligner la parenté ici du tantrisme himalayen et du bouddhisme en en montrant la séduction pour les Occidentaux, mais aussi le caractère daté et peut-être passé désormais. Le temps, les siècles, seront nécessaires à des Occidentaux pour essayer cette doctrine. La mode, elle, va-t-elle durer? Probablement ses effets vont se dissiper... Et les intellectuels, les sociologues, ici, présenteront, au fur et à mesure, des réfutations de mieux en mieux argumentées de la plus ancienne des églises aujourd’hui. En effet, le bouddhisme monastique a deux mille cinq cents ans. L’avenir dira si le bouddha va vers 1’ Ouest, inexorablement. Pour faire le point, rendez-vous dans une prochaine vie, ou comme on dit parfois dans les pays asiatiques: « see you next life ! » (« À se revoir dans notre vie suivante! ») On peut ajouter, sans trop de candeur: « Si je suis toujours là! »

 

 

REVENIR À LA VIE APRÈS LE MONASTÈRE

La recherche sur le terrain s'est conclue, il m'a fallu retrouver ma vie d'anthropologue, mais aussi ma liberté de penser. L’emprise des idoles tantriques s’efface avec quelques efforts, une fois que leurs photos, leurs statuettes dorées, leurs mantras, leurs textes rituels, et leurs livres ont été ôtés de la vue en étant bien remisés hors de notre domicile. Pour nous la recherche de terrain se terminant, prendre le contrepoint de leur signification permettait de s’éloigner de leur souvenir.

A cet égard Il est nécessaire de comprendre la tactique sans hésitation, que les troupes et les colons chinois utilisent, dans un autre contexte, hélas, au Tibet. On constate qu’ils défirent sans difficulté le symbolisme du système tantrique, qui était très stable, en se faisant très nombreux. En quelques décennies ils purent résorber plus de mille ans de bouddhisme tantrique. Il est clair que nous nous associons avec compréhension aux souffrances du peuple tibétain. Il est vrai aussi que le tantrisme y avait pris des formes courroucées avec les effigies redoutables des « protecteurs » comme Bernie. On a vu que ces images ne pouvaient pas empêcher la défaite. Il se peut que ces représentations effrayantes aient un effet limité. La foule, la population nombreuse, sont hors d’atteinte, de toute évidence. C’est sans doute leur multitude qui permet aujourd’hui aux dirigeants agnostiques du Tibet contemporain de s’opposer à l’imagerie intimidante de Bernie et de ses autres variantes. La multiplicité des soutiens permet de sortir du face à face intimidant avec le protecteur courroucé.

D’ autre part, la réalité est sans doute le meilleur allié pour revenir vers le monde. Il s’est agi pour nous de mieux comprendre notre propre devenir individuel, mais aussi notre capital personnel accumulé au cours préalable de cette existence.

Il est bon aussi de raconter clairement son aventure. La loi du silence fait en effet très peu de bien. Il est nécessaire de s’éloigner des prosélytismes, car bien sûr, son influence va constamment dans la direction d’une obéissance au maître et à ses officiels. C’est regrettable bien sûr de devoir oublier certains parmi nos meilleurs amis dans cette expérience attachante, mais c’est sans doute nécessaire. Pour la vie quotidienne, nous avons avec profit, établi des liens sociaux à nouveau, significatifs et créatifs.

La vie au monastère avait eu tendance à nous dévitaliser, alors nous avons repris nos activités corporelles. La lecture, qui était peu valorisée chez les novices, est un loisir très utile. Il nous permet de puiser dans d’autres images. La vocation est sans doute le meilleur ami. La retrouver permet de renouer avec le fil rouge de notre parcours humain unique.

La ville et le shopping sont de très bons dérivatifs aux effets décroissants des souvenirs tantriques. La foule a un effet de protection envers les sentiments collectifs qui subsistent quelques temps.

Ecrire son histoire, la raconter honnêtement, et se détendre dans ce récit permet aussi de dépasser la peur de couper le cordon rouge de l'expérience.

L’art contemporain qu'on apprécie de nouveau, la musique qu’on joue soi-même, la culture et surtout le social en métamorphose, sont autant de possibilités de s’inscrire à nouveau dans notre temps.

Reprendre une formation de haut niveau, se donner des objectifs de progrès personnel constituent des possibilités de redémarrer après une telle expérience.

Le piège à éviter est de se sentir lié par un secret ou une culpabilité. Il faut précisément percevoir en quoi le secret et la culpabilité sont les outils de cet ancien système. À partir de cette compréhension, il s’agit de les percevoir et de les dépasser.

Bien sûr le principal des expériences subtiles au contact de cette école est impossible à narrer. Mais on peut parfois s’en ouvrir à quelques amis. A leur tour certains m’ont confié qu’ils avaient trouvé utile de rédiger un testament spirituel, diffusé en cas de décès inattendu, où l’essentiel des expériences tantriques qui les avaient dévitalisés était détaillé. Une de mes connaissances me confia en prévoir des exemplaires, qui ne serviront sans doute jamais, pour les autorités administratives, sanitaires et sociales, ses parents, mais aussi les moines et les anciens disciples. Cela lui permettait d’évacuer la crainte d’un problème de santé éventuel au cours de ce changement de cadre de vie et de dégagement de l’emprise du monastère. Cette personne avait également prévu aussi la communication de ce testament personnel, en cas de disparition impromptue, à un éventail de magazines d’information et à la télévision. Peut-être ses précautions sont-elles surtout subjectives... Mais en général, si on se sent altéré de manière inhabituelle dans ses sentiments personnels, les anciens du monde tantrique qui ont rompu avec son influence s’accordèrent à me dire, en substance : « qu’il est parfois avisé de faire dans l’environnement du monastère où l’on a été exposé aux protecteurs courroucés, une courte visite. Un coup de téléphone poli à l’accueil du centre monastique, pour un motif anodin, sans dire la raison profonde de notre appel, peut suffire si l’on vit trop loin. Cette initiative permet, en effet, de faire revenir dans cette direction des rémanences passées éventuelles. »

Pour ma part il m'a plutôt semblé que l’essentiel était de se comporter avec un sens réaliste pour parfaire ce dégagement complet.

Pour mes amis issus de cette expérience et qui avaient réussi leur réadaptation au monde la meilleure manière de se préserver de la puissance symbolique et collective de ce système tantrique, et de ses protecteurs courroucés, est selon eux de diffuser ses expériences par le livre, les articles de revue, les médias avec concision et honnêteté. A notre sens c’est toujours un précieux service pour les autres que de découvrir une histoire vraie, même incroyable.

 

L’organisation monastique en tant qu’algorithme à syntonie téléologique

 

L’idée de ce texte est difficile à évoquer dans notre mentalité limitée à quatre dimensions. Il est pensable que le processus par lequel la réalité tantrique se construit, d’un point du vue intérieur et extérieur, collectif et vécu par les personnes, échappe à l’entendement quadridimensionnel. Nos trois dimensions d’espace et celle du temps sont trop apparentes pour rendre I’ image probablement multidimensionnelle. Il est possible que le tantra existe dans une réalité comportant plus de quatre dimensions.

Il est clair désormais pour nous que les maîtres ne sont pas les seules passerelles entre les disciples et cette organisation tantrique. Les maîtres sont évoqués, mais ils sont parfois sans connaître les intentions de leurs élèves. C’est d’ailleurs parfois raconté. Il se peut qu’ils aient leur propre expérience de la réalité et ne rencontrent pas toujours toutes les aspirations des disciples. On doit donc supposer que les disciples, ayant reçu I’ influence du tantra, sont eux- mêmes les portes du tantra vers une profonde énigme. Ils sont peut-être transformés eux aussi à un niveau subtil et peut-être très subtil. Il est en effet remarqué par les visiteurs certains traits de ressemblance entre des moines issus des retraites. Il nous paraît clair que ces niveaux subtils sont atteints par les méditations tantriques. Les divinités offrent parfois à des hommes une identification à une forme sans organes sexuels. Il est pensable que pour le pratiquant cela influe progressivement sur sa propre constitution psychosomatique. Il est possible que les modes d’action tantriques soient évolués, et se situent au delà de la pensée humaine. Nous avons l’impression de la synergie collective au monastère. Il semble se produire des convergences entre les initiatives individuelles. Une sorte de syntonie collective paraît y harmoniser la vie quotidienne.’

Il est souvent relevé par les observateurs qui visitent le monastère le sourire et le charme des moines. Il est pensable que ces qualités soient efficaces. Il nous paraît intéressant de voir la distinction entre le sourire aimable et les absences de congés pour les moines bénévoles au chantier. Il est ainsi apparu une incongruence. Nous supposons maintenant que ces réalités sociales sont douées de but, de finalité. Elles tendent à asseoir le monastère, à dynamiser les constructions, et à offrir une bonne image aux visiteurs. Il est appelé téléologie (de « télé » aller vers, et de « logie » parole) la dynamique des systèmes orientés vers des finalités qui leurs sont propres. On peut ainsi supposer que la réalité apparue ici est téléologique. Le tantra semble posséder sa propre capacité de se promouvoir, de s’établir et de se défendre aussi contre les opposés. La forme sombre et courroucée de Bernie est souvent considérée comme le recours. Il se peut que pour la collectivité, les effets soient d’un ordre supérieur aux effets individuels.

La hiérarchie monastique, la verticalité des relations sociales, est clairement visible. Elle est aussi rendue instrumentale. Il est possible que les priorités soient faciles à comprendre. Le hiérarque, les disciples, les visiteurs semblent pouvoir se relier à une image des prestiges comparés des personnes. On peut presque dessiner un flux de la lignée lorsqu’ on aperçoit les fidèles se promener. Un moine semble plus haut placé, qu’un curieux. Le Très Précieux, plus prestigieux qu’un de ses retraitants. Un responsable pédagogique, plus introduit qu’un de ses élèves en retraite. On peut ainsi parler d’un système informel. Il correspond assez bien au système du lignage. Il se peut que les priorités dans cette lignée correspondent à un fonctionnement en arrière-plan de son système humain. On a l’idée de qualifier ces permissions, ces devoirs, ces possibilités de décider, qui sont vraisemblablement très hiérarchisées par la place dans le lignage, d’algorithme.

Il nous faut ici rappeler nos trois points successifs: le système ancien du monastère évoque un algorithme à syntonie téléologique.

 

UNE EXPÉRIENCE INTÉRESSANTE

La formation monastique nous a beaucoup plu. Le sentiment, préservé dans cette ambiance de tendresse pour le bouddha, était favorable à une vie de moine véritable. Nous avons, comme les autres, apprécié cette atmosphère venue du passé, venue peut-être des Himalaya. Nous pouvions sans peine nous mettre un peu à la place de ces moines asiatiques, comprendre leur manière de vivre. Une école authentiquement issue du courant bouddhiste tantrique himalayen peut-elle suffire à un chemin individuel aujourd’hui?

Les expériences tantriques, les effets de bénédiction perceptibles, les imaginations issues de ce monde tantrique étaient nombreux, spontanés, nouveaux pour nous. Il s’agit donc bien d’un sanctuaire opératoire de cette tradition. Il ne se limite pas à son beau folklore culturel et rituel. Il y a vraiment une école initiatique. Elle dispense des expériences très généreusement et parfois très précieuses. Ainsi le bilan est-il très bon.

Cependant, le temps n’a pas corroboré ces impressions bénéfiques. Nous avons constaté que les détenteurs de cette lignée eux-mêmes semblaient parfois las, sans énergie, et présentaient des émotions ordinaires. C’était la stabilité dans ces expériences qui faisait semble-t-il défaut. La sérénité souriante que dépeint le bouddhisme n’était pas donnée ici. On y trouvait des intensités, des visions, des ouvertures, mais pas réellement le stable, le continu et le sage. C’était autre chose.

Il se peut que cette école initiatique soit une manière de poursuivre une ancienne voie. II est probable que cette préservation soit une chose intéressante, qu’elle permette à de nouvelles générations de faire leurs expériences de l’éveil bouddhique... Il est cependant souligné au cours de ce récit, le prix trop lourd que nous avons progressivement constaté dans notre propre vie. Il fallait donner plus que ce que nous y trouvions. Mais la réalité ne nous a été perceptible que plus tard. Les expériences à certaines périodes se succédaient souvent. Cependant la méditation autonome elle-même ne nous était pas permise. C’est à dire que nos souvenirs de moments méditatifs d’avant étaient meilleurs que la contemplation au quotidien dans le cadre de cette vie tantrique. Il se peut que la vie humaine comporte naturellement des moments privilégiés. Ils constituent des ouvertures, voire des méditations naturelles et parfaites. On ne les trouvait pas aussi bien au monastère. Il y avait autre chose, plus fort, mais pas plus délicat, ni plus personnel. Il nous semble maintenant que les expériences au monastère furent très collectives. Il est probable que leur valeur est moins grande que si elles étaient notre propre trésor. Nous avions l’impression d’échanger une individualité unique, avec une vie collective, d’un point de vue de la méditation aussi. Il se peut que le spirituel soit plutôt un chemin individuel aujourd’hui. Bien sûr c’est un des débats qui différencient les religions entre elles, ainsi que les mouvements culturels. Il nous a semblé que l’époque appelait une prise de conscience individuelle. Il a fallu la retrouver à partir de cette expérience. Il est sans doute normal de faire ces expériences d’une ancienne voie. Cependant notre impression aujourd’hui est que la vie nous donne spontanément des occasions plus fécondes. Un voyage, une rencontre, un travail, un temps de disponibilité, la rue, la campagne, les livres: il y a une telle richesse, et une telle profondeur dans la vie elle-même, qu’il est sans doute inutile de chercher en dehors. L’école de la vie. Il nous a fallu nous rendre à l’évidence: elle était plus subtile. File nous donnait des contemplations plus fines. Ses sagesses étaient incomparables. Le monastère nous a paru ensuite un peu sommaire, ses expériences moins personnelles, et son atmosphère sans réelle nécessité.

II se peut que nos meilleurs moments dépendent de la richesse, de la variété, et de la nécessité de notre propre existence, non d’une école, non d’une voie toute prête.

Il y a aussi le mystère de notre propre conscience. Il est clair qu’elle ne dépend pas seulement de nos neurones! Il faut découvrir par nous-mêmes le subtil à l’oeuvre dans notre forme humaine. Cette découverte doit certainement être donnée équitablement à tous. Il est sans doute vain de la chercher au creux d’une chambre monastique! Elle ne donne rien de plus qu’un paisible appartement. D’ autre part la caractéristique de notre personnalité est d’être unique. II n’y a personne qui dispose exactement des mêmes expériences. Il nous faut donc prendre la mesure de cette exigence. Il est sans doute prudent de préserver cette individualité des approches trop puissantes, trop convaincues, trop dures. Il est précieux de pouvoir s’approcher du mystère incompréhensible de la vie, à partir de notre propre vie. C’est pour cela que donner, ou même confier notre vie à un maître extérieur n’a pour nous aujourd’hui aucun sens.

© Marc Bosche, 30-07-2002 – Propos émis par l'auteur le 30 juillet 2002, tous droits réservés. Article publié dans Médiane vol. III, 2000.