Dérives du tantrisme
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L’invention d’une nouvelle réalité : les centres du Dharma

 

Marc Bosche

 

 

Les adeptes occidentaux sont aujourd'hui assez rarement en contact étroit avec des amis spirituels issus des cultures asiatiques. Souvent des strates hiérarchiques intermédiaires de cadres occidentaux plus fraîchement émoulus sont le seul contact des nouveaux aspirants avec le coeur de l'enseignement et de sa pratique.
Les nouveaux viennent comme éblouis par le beau visage d'un vieux maître tibétain ou bouthanais entraperçu sur une photo et, au final, se retrouvent dans un centre à partager leur quotidien avec des instructeurs européens.
Ces derniers n'ont pas toujours beaucoup à offrir en terme de différence. Ils vivent de manière somme toute ordinaire pour certains, avec lecteur DVD dans leur chambre et les derniers DVDs d'Hollywood comme il est ici ou là constaté. Certains possèdent une automobile, voire une grosse moto Yamaha Ténéré 600. D'autres encore dînent parfois en ville dans les bons restaurants, ou sortent au café avec leurs amis. Tout cela est bien normal, mais ne constitue pas ce riche héritage spirituel qu'attendent au fond les nouveaux aspirants de leurs amis spirituels.
Il faut davantage de spécificité culturelle, sociologique, et disons-le humaine pour que le courant passe. Car si les nouveaux maîtres et les nouveaux disciples se ressemblent au point d'être interchangeables dans leurs modes de vie, le courant de sympathie qui attire les seconds vers les premiers, qui circule entre eux en quelque sorte, et qui permet l'ouverture à l'apprentissage ne peut pas être très grand, très fort, ni très pur.

Quand au fait que désormais la participation aux activités de certains centres est devenue payante, voire assez coûteuse, elle est un phénomène récent sans doute mais qui tend peut-être à se répandre. Dans certains centres on demande aux adeptes de payer une sorte de pension pour leur hébergement, et qui plus est de travailler gratuitement pour la communauté.

Mais bien sûr ce n'est pas la seule forme de participation possible. Une ancienne adepte me racontait elle qu'elle avait dû élever son enfant seule dans une caravane sur le terrain d'un de ces centres. On avait accepté qu'elle travaillât gratuitement pour bénéficier de cette largesse : elle devait 4 heures par jour au centre pour justifier de son gîte (une humble caravane normalement inadaptée à cet usage permanent) et de son couvert (la nourriture de cantine composée je suppose surtout de pates et de riz). Mais elle devait en plus donner 4 heures supplémentaires de temps de travail pour justifier de la présence de son enfant sur le centre. Pendant des années cette jeune maman a donc dû donner 8 heures de son temps quotidien pour ce qu'il faut bien appeler un travail non rémunéré, sans que le centre ne cotisât aux caisses de sécurité sociale ou de prévoyance pour elle ni son enfant. C'est un exemple parmi d'autres.

Officiellement le terme de travail est attentivement banni, car des associations de nature cultuelle craignent le regard des administrations et d'être accusées de pratiquer le travail dissimulé. Alors il arrive qu'on ne dise pas "travailleurs bénévoles" mais "stagiaires pratiquants". Le résultat est quasiment le même : les modestes ressources des uns et des autres sont aimablement ponctionnées tandis que ces innocents amateurs de spiritualité viennent offrir leur force de travail, souvent sans indemnisation, ni couverture sociale, ni dispositif de prévoyance.

Autre exemple : pour assister aux 5 journées de l'enseignement d'un certain jeune lama tibétain en France au mois d'août 2005, il fallait à chaque curieux acquitter les 55 euros de carte d'adhésion à l'association, plus 20 euros par séance sous le chapiteau (soit 155 euros pour les 5 petites journées sous le chapiteau). Vous ajoutez à cela la nourriture, la boisson, l'hébergement et le transport, et comme vous le dites, éventuellement les offrandes.

20 euros pour chaque brève session, c'est quand même un peu cher, ne trouvez-vous pas ? A ce prix là exactement je suis allé voir la création de l'opéra de Donizetti L'Elixir d'Amour au château de Sédières, 75 artistes avaient été réunis, dont l'orchestre Forum Symphonia, le choeur de la Camerata vocale dirigé par Jean-Michel Hasler et les voix solistes exquises comme celle du tenor Philippe Do. C'est quand même autre chose ! Mais revenons à ces 5 jours dans un centre eurolamaïste :

Vous pouvez aussi inclure pour notre adepte le petit shopping inévitable : un peu d'encens, quelques bibelots, des livres, des textes rituels et quelques accessoires de la boutique "tibétaine" (où bien peu de Tibétains auront sans doute été vus en chair et en os !), un coussin rouge par exemple, et vous voyez qu'une semaine de séjour peut réellement s'avérer coûteuse. Coûteuse pour le participant, mais rémunératrice pour le centre d'accueil, il va sans dire...

Comme je le signalais environ 1500 à 2000 personnes étaient présentes chaque jour, en faisant le compte vous verrez bien que c'est quand même assez rémunérateur pour les organisateurs de ces journées.
On ne connait pas beaucoup d'industries qui peuvent générer une telle productivité par euro investi. Dans le cas présent le travail des uns et des autres, tous bénévoles, n'est pas rémunéré (sauf celui du lama orateur, supposè-je ?), et ce produit séminaire vendu 155 euros consiste en de bonnes paroles doctement énoncées du haut d'un trône de contreplaqué laqué glycéro vermillon.

A cela il faut ajouter les dépenses supplémentaires de notre visiteur en quête de spiritualité pour sa nourriture, des sandwiches, des boissons fraîches et chaudes, son hébergement, etc... Soit autant de sources de revenus, en partie reçues en espèces, pour les associations qui ont choisi le business model de l'entreprise spirituelle.

Bras en l'air, les mains sur la tête ! Ce n'est pas un mudra tantrique. Alors... serait-ce un hold up ?

Et bien non, je vous arrête de suite, ce n'est pas un hold up, c'est tout à fait institutionnalisé, au point même que la tendance dans certains centres est désormais de faire appel par voie écrite directement aux donations et legs de biens de la part des disciples en faveur de leurs congrégations religieuses bouddhistes récemment enregistrées au Bureau Central des Cultes. Comme un héritage d'une propriété foncière intéresse davantage ce type de centre qu'une adhésion associative à 55 euros, les centres multiplient les initiatives pour encourager leurs dévots à faire un testament, ou à prendre des dispositions auprès de leur notaire, pour léguer leurs biens à leur structure dûment enregistrée comme congrégation religieuse. Comme les "post soixant-huitards" qui composent une part non négligeable des sympathisants de longue date ont tendance à vieillir, leur population est désormais en âge de constituer un pool de ressources à venir, qu'il ne reste à ces centres qu'à moissonner. "Pour le bien de tous les êtres" évidemment.

A quels saints nos contemporains sont-ils aller se vouer avec les icones et les modèles du tantrisme bouddhique ? Est-ce bien nécessaire, alors que nos civilisations ont produit une telle richesse d'expérience qu'il suffit de redécouvrir en livre de poche, sans aller se ruiner en cartes d'adhérents aux "centres du dharma" (sic), initiations tantriques à 20 euros pièce, vêtements uniformément rouges d'un goût discutable, bibelots colorés et sans nécessité ? J'ai voici quelques jours remis en service cet étonnant moulin à prière électrique qui dormait sur une étagère, juste pour le plaisir de contempler tourner la grande vacuité et essayer de mieux comprendre ce qui m'avait alors fait dépenser près de 100 euros pour cette machine improbable, aux bienfaits peu apparents, voire hypothétiques...



Dans un autre registre, un autre contexte, romanesque cette fois :

"
En traversant les bureaux où malgré l'heure matinale s'affairaient déjà derrière leurs écrans d'ordinateur des secrétaires, des documentalistes, des comptables, je fus une nouvelle fois frappé par le fait que cette organisation spirituelle puissante, en plein essor, qui revendiquait déjà, dans les pays du nord de l'Europe, un nombre d'adhérents équivalent à celui des principales confessions chrétiennes, était, à d'autres égards, exactement organisée comme une petite entreprise.[...] L'organisation tournait à merveille, le legs des adhérents venait, après leur mort, enrichir un patrimoine déjà évalué au double de la secte Moon..."

Michel Houellebecq, La possibilité d'une île, Paris, Editions Fayard, 2005, p.406/485.

On sait que Houellebecq connaît aussi le classicisme Theravada du bouddhisme, sans être pour autant ébloui ni encore moins séduit par la perfection de sa réthorique.

On peut d’ailleurs se demander si le titre de son nouveau livre, "La possibilité d'une île" n'est pas, tout simplement, une allusion à la célèbre phrase attribuée au bouddha : "soyez une île pour vous-même, que la vérité (nature des phénomènes, bonne loi ou "dharma") soit votre unique refuge, que la vérité soit votre île."

 

Un autre regard sur un centre du dharma

Le blog d'Arnagala, la vache cosmique est si riche qu'il vous faudra partir à la recherche des thèmes qui vous intéressent. Au détour d'un post vous trouverez des informations très factuelles et rarement disponibles ailleurs. Ainsi lors d'un enseignement sur le dzogchen : "la transmission du Nyingthig Yabshi par P... Rimpoché à L... Ling (nous avons ôté les noms propres cités par l'auteur) :

"L... Ling, c'est un peu comme le Titanic : tout en haut, il y a les cabines individuelles pour les riches, et tout en bas, il y a des tranchées dégagées au bulldozer. Une vraie mise en espace du samsâra français. Moi, évidement, j'avais la dernière place, tout au bout de la dernière rangée. N'empêche, j'ai bien rigolé. "


Et un peu plus loin :

"Ce qui m'a un peu chagriné, c'est l'ambiance radine : il fallait attendre une heure pour avoir une assiette de nouille, et on avait presque pas d'eau, alors que le tarif était celui d'un club touristique !

En revanche, voici ce qui m'a durablement interpelé : un matin, je surpris une conversation dans le secrétariat. Une jeune femme était là, face à un membre du staff. Elle n'avait pas de quoi régler la totalité de la somme pour la "retraite". Elle expliqua qu'elle était seule, avec sa petite fille. Le type ne voulut rien entendre. Il dit, textuellement : "Soit vous payez tout, soit vous partez". Du coup je fus, moi aussi, trés heureux de quitter ce lieu.

Depuis, j'ai assité à quelques enseignements de T..., quelques bricoles à droite à gauche. Mais chacune de ces visites me confirme dans ma réaction initiale : hiérarchies, institutions, pouvoirs, superstitions, violences : injustice. Franchement, cette colère terrible qui m'a envahi face à la violence brute qui se voit dans les centres tibétains en Inde, je ne l'ai ressentie ailleurs que face au système des castes. Entre les textes poétiques des mahâsiddha, de Longchenpa ou de Shabkar, et ces réalités révoltantes, j'ai choisi. Mais j'y reviendrais."


http://shivaisme-du-cachemire.skynetblogs.be/?date=20060131#3044145

 

 

Un regard lucide sur les rituels d'offrande

Sur les tsoks, ou rituels d'offrande (de nourriture et de boisson) dans le bouddhisme de tradition himalayenne voici ce que nous dit Arnagala toujours sur son excellent blog consacré principalement au shivaïsme du Cachermire, et accessoirement aux diverses formes du tantrisme, y compris bouddhique :
http://shivaisme-du-cachemire.skynetblogs.be/?date=20060131#2994994

En voici un bref extrait afin d'encourager chacun à cliquer sur ce lien ci-dessus et à découvrir le texte dans son intégralité

"Je ne sais pourquoi, mais j'ai toujours été réticent à participer aux rituels. Ce tsok (ganacakra en sanskrit) est, à l'origine, un rituel dans lequel les adeptes, hommes et femmes, boivent du vin, dégustent des viandes et s'accouplent, avant de consommer leurs sécrétions sexuelles. Ca peut être beau, en tout les cas, c'est assez éloigné du tsok tel qu'il se pratique de nos jours, celui-ci étant plus proche de la "soirée" ou du thé entre amis. Mais ce qui m'a déçu, ce jour là, c'est surtout l'absence de recueillement des participants. Moi, j'étais alors plein de mes lectures de traites de yoga, de zen, et obsédé par les différentes sortes de concentrations. En plus, j'avais cru comprendre que ce genre de rituel tantrique était révervé aux adeptes "avancés". Pour me rendre digne de la chose, j'avais donc médité toute la journée, avec postures, prânâyama et tout le toutim. Vous comprendrez donc quelle a été ma perplexité en voyant le lama regarder sans cesse sa montre, se grattant, exactement comme s'il était "speedé", et pas du tout en train de visualiser ou se receuillir (ce lama, je l'ai recroisé récement dans un resto indien; il avait une jolie jeune fille à son bras, mais il avait toujours l'air aussi "speedé"). Idem pour les autres. Cette atmosphère de fébrilité, de distraction, je l'ai ressentie dans tous les centres que j'ai visité par la suite. Et pas seulement bouddhistes tibétains. "

 

Les institutions veillent

Une autre communauté bouddhique, d'autres problématiques... La nouvelle s'est propagée comme une trainée de poudre dans le landerneau du tantrisme bouddhique : un vaste centre lamaïste français a reçu les jours passés la visite de la gendarmerie locale. Rien que de très banal me direz-vous ? Et bien pas tout à fait.
Selon la version que j'ai entendue (et qui mériterait confirmation et détails), il semblerait que cette investigation des forces de l'ordre en milieu monastique bouddhiste provînt en amont de l'une des administrations chargées du suivi du R.M.I. (revenu minimum d'insertion).
Il aurait été découvert par cette dernière qu'une quinzaine (chiffre entendu et non vérifié, car on parle aussi de "plus d'une dizaine") de personnes logeaient à la même adresse dans une bourgade voisine du vaste complexe eurolamaïste. Le fait que cette unique adresse logeât un grand nombre de personnes avait éveillé l'attention, l'intérêt et l'incrédulité des fonctionnaires.
La question que les gendarmes vont maitenant devoir creuser est la suivante : se pourrait-il que toutes ces personnes présentaient cette adresse officiellement et fictivement pour leur demande de RMI, alors qu'en réalité elles habitaient pour la plupart dans les dépendances du monastère, servant ce dernier comme "stagiaires pratiquants", vaquant gratuitement à diverses tâches dans l'enceinte élargie de sa communauté : peintures, cuisine, jardinage, travaux sur les bâtiments, etc ? Les gendarmes sont sans doute venus tirer au clair cette affaire et s'assurer que l'argent public du RMI ne servait pas à financer indirectement les activités monastiques.

Il est bon de rappeler à ce point que cette communauté du tantrisme bouddhique (reconnue comme congrégation religieuse par le bureau central des cultes) demande à ses "stagiaires pratiquants" de verser une sorte de loyer mensuel, ou autrement dit d'acquitter une pension, pour justifier de leur modeste hébergement collectif et de la restauration servie sur place ainsi que de leur entretien (machines à laver, eau chaude sanitaire, etc.). Je ne connais pas exactement le montant actuel de ce loyer qui pourrait être compris entre 130 et 190 euros par mois.

Ainsi si l'allégation d'une adresse de complaisance pour toucher le RMI était vérifiée, et si les investigations de la gendarmerie aboutissaient dans ce sens, cela signifierait que la congrégation monastique ou l'association des retraites de 3 années qui cohabite à la même adresse faisait travailler ce groupe de bénévoles, qu'elle les faisait payer en plus leur hébergement, et surtout qu'enfin le RMI de ces volontaires, c'est à dire l'argent de la République, finissait indirectement, en tout ou partie, dans les caisses de la communauté...

Très probablement la ligne d'argumentation de la direction des lamas occidentaux sera de dire qu'elle ne savait rien de cette pratique d'adresse fictive éventuelle, et qu'elle ne s'occupait pas pour ses stagiaires pratiquants de leur obtenir le très convoité RMI...

Le montant des sommes en jeu n'est pas négligeable car même si individuellement et mensuellement il ne représente que quelques petites centaines d'euros tout au plus, multiplié par le nombre de stagiaires, puis par le nombre de mois pendant lesquels ce système a pu fonctionner, il représente des sommes conséquentes.

Il serait intéressant de savoir si cette pratique d'adresses fictives, que je découvre avec vous aujourd'hui par cette information, est répandue et si cette anecdote en est un premier symptôme...

 

Réponse à un jeune homme de 27 ans

 «  J'ai 27 ans et depuis maintenant 7 ans je m'interesse au bouddhisme.
A 20 ans , j'ai rencontré une personne qui m'a pas mal ouvert les yeux sur la vie.il m'a aussi conseillé de lire des livres traitant du bouddhisme.
D'abord fasciné par certain rite magique puis par la veritable quête spirituelle... je vis ma vie depuis comme tout bon jeune homme qui se respecte...cependant cette obsession du bouddhisme revient tout le temps...j'y pense souvent...
je me suis fait un tatouage avec le symbole om , j'ai été voir le dalai lama a bercy , je suis allé m'acheter un mala ... etc ..etc...je ressens le besoin de me tourner vers toutes ces choses que je ne connais pas enkore assez mais dont je reste persuadé qu'elles sont essentielles pour moi.
A l'heure d'aujourd'hui , j'ai décidé plusieurs choses.
Apprendre le tibétain et faire parti d'une ecole qui enseigne le bouddhisme tantrique. Ce qui me parait être un bon début...de cette façon , je v voir objectivement et de plus pret tout ceci.
Vous savez , je ressens ça comme un appel , ça ne dure pas depuis 1 an mais 7 ans ...je réfléchis bcp , je pense bcp et parfois , je pense même a quitter la france pour partir au népal.
Alors avant d'y aller , je préfère connaitre un peu mieux. Vous parlez de dépendance , on peut aussi parler de fascination car dans mon cas , le mot serait plus juste. [...]»

Je réponds à votre message plein d'enthousiasme sans détour.

Mais vous êtes en plein dans le désir, dans le désir du spirituel !

Je pense que votre vitesse et votre vif désir de découvrir ce milieu et ses pratiques tantriques feront de vous une proie facile, et il me semble que vous risquez de vous brûler les ailes en décollant ainsi vers le nirvana. Je ne vois que la déception comme issue à cette démarche, telle que vous la présentez dans votre message.
Il me semble que si la curiosité investigatrice est un moteur indispensable à toute découverte, la curiosité ordinaire est aussi la faiblesse des adeptes qu'exploitent le plus volontiers des groupes qui se retranchent derrière le mystère, l'apparence, la fascination et le désir spirituel. Votre sincérité, votre candeur (je songe à votre amusant tatouage "om" !) et votre urgent désir d'expérience spirituelle risquent d'attirer ceux qui voudraient en tirer parti ou tout simplement disposer de votre bonne volonté en vous faisant miroiter que l'illumination est au bout de leur voie.
Car les écoles sérieuses ou les guides (s'il en existe encore) convenables ne vous donneront sans doute pas la satisfaction que vous attendez. Je doute fort qu'ils acceptent de pourvoir à vos besoins de satisfactions spirituelles, qui ne sont pas si différents des désirs ordinaires et de la passion pour la vie de tout un chacun ! Vous voulez quelque chose, vous le voulez absolument, tout à fait comme un jeune homme qui veut une voiture ou un bon travail ou une charmante copine ! Seulement votre objet de convoitise s'est déplacé dans le domaine du "spirituel". Vous jouez au Dharma comme d'autres veulent gagner au loto. Et vous êtes bien accroché semble-t-il, comme vous le dites. Aucun ami spirituel digne de ce nom ne voudra vous laisser croire un seul instant que ce désir d'évasion est celui de la quête du bouddha. Le problème est que vous allez trouver tout aussi facilement des lamas ou des eurolamas pour vous proposer un "programme compasssion-éveil" (Je reprends l'amusante formule de Jean-Paul) clés en main, en France ou au Népal, ravis d'avoir un adepte de plus, voire un travailleur bénévole et corvéable si vous tombez mal.

Il y a aussi un contresens possible sur la gratification du tantrisme bouddhique en filigrane de votre amical message. Selon des observateurs qualifiés les premiers plaisirs innocents et subtils du tantrisme (tumo -en tibétain- appelé aussi kundalini -en sanskrit- par exemple) sont en général donnés en sus, à ceux qui ne les ont pas demandés, comme une gratification surprenante et inattendue. Je dirais presque : gratuite. Le bonheur de cette spontanéïté (appartenant à l'expérience mahamudra dans la terminologie de plusieurs écoles) vient le plus souvent à des personnes qui se sont plutôt engagées sur une voie de simplicité et de placidité. Et c'est, si vous y réfléchissez, une prudence élémentaire que de ne pas donner d'allumettes à de petits enfants agités !

Je pense donc que vous pouvez trouver dans la vie des sources de satisfaction qui vous permettront de canaliser plus utilement et agréablement votre énergie. Il me semble que vous avez tout simplement besoin de vraie relation amoureuse, ou de bons projets personnels à inventer, et non d'une initiation lamaïste ! Cette solution bouddhiste est un peu facile, un peu commode ! : vous voulez vous confier à une pédagogie de l'éveil qui va faire le travail pour vous et vous économiser la réflexion personnelle, la construction de projets de vie et d'aller à la rencontre des autres !
Vous courrez à la désillusion. Vous risquez seulement de vous ramasser. Et vous ne pourrez pas dire que l'on ne vous aura pas informé sur cette page :

Dites-vous bien enfin que votre idée de plaisirs qui ne durent pas dans le samsara et de plaisirs qui durent dans le bouddhisme tantrique est erronée, c'est juste un cliché des textes bouddhistes, mais ce n'est pas toute la réalité. En réalité c'est tout le contraire : dans la vie ordinaire vous pouvez construire des amitiés, des expériences, des relations qui durent, parfois des années, parfois des décennies, plus rarement toute un vie.

En revanche, dans le tantrisme ce sont vos ressources subtiles qui vont être libérées au prétexte de "purifier vos tendances et votre karma". (Et cela c'est encore dans le meilleur des cas, celui où vous rencontrez une tradition authentique).
Voici comment des adeptes racontent cette expérience à leur manière : vos ressources subtiles (tiglés) disposées en grappe le long de l'axe médian du corps, devant la colonne vertébrale, vont activer des souffles subtils (lung) qui génèreront en s'élevant, en effet, des moments de félicité (samadhi). Mais ces ressources ne sont pas illimitées et seront donc tôt épuisées, au fur et à mesure de l'ouverture des réseaux de vésicules subtiles (tiglés). C'est à dire que pour l'adepte du tantrisme le meilleur moment c'est aussi quand on monte l'escalier, quand les ressources sont encore intactes, concentrées, et qu'elles commencent à être ouvertes.
En effet, après quelques années seulement de pratique, et surtout si vous commencez jeune, vous risquez de vous retrouver prématurément dévitalisé et vidé de vos juvéniles ressources à la mesure de l'intensité des plaisirs, des extases et des expériences méditatives que vous aurez ressentis (dans le meilleur des cas) pendant votre pratique du bouddhisme tantrique. D'autre part ces pratiques sont potentiellement dangereuses, et risquent surtout de vous fasciner encore plus, vous faisant négliger les choses de votre vie, vos engagements vis à vis des autres, votre avenir, etc.
Enfin on n'a jamais vu un adepte du tantrisme surfer seulement sur la vague de la félicité, en général si ces moments privilégiés arrivent en effet selon les disciples eux-mêmes, ils alternent selon eux peu ou prou avec des moments désagréables d'emprise douloureuse. Les adeptes les appellent prudemment et poliment "purifications". Par exemple dans la tradition Karma Kagyu les retraitants se plaignent souvent de douleurs inattendues au niveau du coeur (plexus cardiaque) qui durent parfois pendant des heures, lors de moments de repos, ou de détente par exemple. Certains attribuent ces sensations désagréables à l'emprise tantrique elle-même par exemple à "l'activité des protecteurs courroucés (mahakala)" (sic).

De toute façon, même les plaisirs issus des pratiques perdront de leur intensité en quelques années, disons une dizaine tout au plus selon les estimations des plus satisfaites, sans doute plus tôt percevrez-vous déjà cette diminution de l'intérêt de ces pratiques, et vous laisseront-elles aussi progressivement moins vigoureux.

Le problème que vous auriez sans doute est que, si vous voulez alors revenir vers une vie active ou des projets dans le monde, vous ne disposerez plus de vos ressourcces psychosomatiques les plus stables qui auront littéralement été dissipées, fondues, consumées dans ces quelques années de moments de félicités tantriques. De plus vous aurez tourné le dos à vos amis, vos connaissances et à votre milieu pour embrasser votre vocation spirituelle, et personne ne sera là dix ans après pour vous donner la becquée. (Et ce que j'ai décrit c'est le meilleur des cas que racontent les anciens adeptes. Le voyage, toujours selon eux, peut aussi être moins fun, mal tourner, si les choses ne se passent pas comme vous le voulez).

Il n'y a pas de miracle dans le tantrisme, même authentique disent les anciens qui en sont revenus : c'est "l'auberge espagnole des canaux subtils" (tsa) : vous consumerez vos propres resssources vitales, et lorsqu'il n'y en aura plus beaucoup vous serez très calme, un peu ramolli, et sans beaucoup de ressort pour faire face aux vrais défis de votre vie.

Vous ne devriez pas fuir pour vous réfugier dans les paradis artificiels du tantrisme. Car les réveils seront bien plus difficiles, et vous ne pourrez plus revenir en arrière.

Et par pitié allez au Népal en touriste, honnêtement, votre appareil photo en bandoulière, tel quel, et ne nous rejouez pas savamment Alexandra David Neel initiée en robe rouge !! Vous seriez le seul à vous abuser.

Plutôt que d'apprendre le Tibétain classique (celui des textes rituels) qui est surtout une forme écrite et presque une langue morte (pour érudits, traducteurs et chercheurs), je vous suggèrerais volontiers si j'osais vous prodiguer ce conseil, d'utiliser plus utilement votre précieux temps à étudier le mandarin qui vous permettrait de communiquer avec un milliard trois cents millions d'amis, de travailler, et de découvrir aisément une autre facette de la planète. Vous feriez ainsi comme les Tibétains eux-mêmes : vous apprendriez le chinois (et vous pourriez aussi communiquer avec tous les Tibétains de la région autonome) !



Albator, un ancien camarade m’écrit

[J'ai reçu récemment ce message d'un ancien bénévole, jeune homme avec lequel j'avais alors fait connaissance lors de mon séjour de recherche en immersion dans un  monastère. Cela faisait presque dix ans que je n'avais pas eu de ses nouvelles. J'ai joint ci-dessous son intéressant courrier sur ce fil du forum parce que son auteur m'en a donné la permission. Les noms propres ont été changés.]

Courrier d'Albator :

" Salut, c'est Albator : j'ai partagé ta chambre au monastère [bouddhiste de tradition himalayenne] pendant deux mois en 19...

Je suis heureux de te lire [sur Internet] : enfin la vérité est dite, pourtant pourquoi tout ce chemin ?

Puisqu'il n'y a rien à faire à forcer, à vouloir, tout est là depuis le début. Notre éveil : plus on le cherche, moins on le trouve, puisque nous sommes déjà éveillé à notre naissance sur terre, car l'éveil c'est la vie qui coule en nous tous ; la récompense et le bonheur tant recherché, c'est de vivre, vivant !

Mais il nous faut nous perdre pour le comprendre ; le prix peut être très cher, car on peut devenir fou à Félicité et la folie peut être irréversible : j’ai fait 6 ans de psychothérapie avec une femme exceptionnellement lucide pour redevenir vivant, dans la vie, seul, pour défaire ce qui a été fait à Félicité. Le prix à payer : perte de mémoire, avoir la tête dans la lune, souvent perte d'amis, perte de temps, perte de projet social et personnel, rêve et illusions etc...

Il serait intéressant de se rencontrer aujourd'hui ou de converser par email.

J’ai senti la mort au monastère. Que des gens riches d'expérience, mais qui n'entendaient plus rien de la vie que « l'éveil » : bourrage de crâne de méga-connaissances ! Il y en a pour toute une vie de lecture et de pratique, et pour quoi ? Rien !

Nous sommes déjà le résultat de l'éveil. Quelle prétention de vouloir être plus que le meilleur qui soit : être soi même ! Voilà le vrai enseignement, ce qui veut dire que nous sommes responsable de nos actes passés, présents et futurs. Il n'y a pas d'éveil absolu, ultime, [ni] un « identique » à atteindre.

Le bouddhisme donne des outils de travail sur soi, ouvre l'esprit à des voies différentes, à des visions de la vie autres, mais, une fois l'outil utilisé, il faut le poser à côté de soi, savoir le regarder, l’oublier ou le reprendre en pleine conscience, ne pas se perdre. Qu’il faille apprendre à lâcher prise sur plein de choses, rester modeste, humble, être ici et maintenant : c'est l'enseignement, le vrai, et l'autre : apprendre à aimer, en réalité tout cela reste l'enseignement du bouddha et du Christ.

Mais la façon qu'il est enseigné à ce monastère est très dangereuse pour l'esprit, car on trompe les gens en leur mentant, et en les laissant se tromper, délirer, on profite d'eux (argent, dons, travail gratuit. Des amis ont vendu leur maison pour que leur fils fasse une retraite. Idéal de vie de la famille : le summum.) Moi, j'ai failli rester fou après, et pas pendant, car c'est très difficile de rester lucide, au bout d'un certain temps sur place.

Je te tire mon chapeau d'avoir gardé ce recul suffisant pour ne pas y laisser trop de plumes. J’ai eu des contacts avec S. (chauffeur de camionnette) et avec le Belge, avec Y. et sa mère...

Et si nous nous mettions tous au travail !

Albator"


La confusion dans l'opinion publique occidentale entre "la cause des Tibétains" et celle du clergé lamaïste.

Bien entendu les jeunes gens issus de l'émigration tibétaine sont les premiers à bénéficier d'un monastère ou mieux d'une université tibétaine. Vous avez quand même raison au moins sur ce point : le dalaï lama a promu une image plutôt religieuse du Tibet, comme si tous ses citoyens étaient sensés adhérer à la religion et à se soumettre à la hiérarchie informelle de ses clercs.
Je ne connais pas le cursus qui sera disponible dans une université tibétaine telle que celle qui est projetée à Bangalore. Ce serait sans doute crucial de savoir si les sujets dispensés correspondent bien à une ouverture linguistique, culturelle et technologique pour les jeunes Tibétains en exil, et non pas à une institution de promotion religieuse qui les garde dans une dépendance dévotionnelle vis à vis de l'autorité spirituelle du dalaï lama.
Il est probable que du côté des points positifs la préservation de la langue tibétaine soit très présente dans le cursus.



Les mécanisme du don de soi librement consenti dans le processus d'identification à un groupe.

Les citations du document de la MIVILUDES sont très intéressantes à cet égard, et je suis certain qu'elles inciteront nos visiteurs à consulter les actes du colloque "l'avocat face aux dérives sectaires" disponibles sur Internet en PDF. Un usage institutionnel peut être fait du glissement de sens entre la motivation initiale du disciple et celle qu'il doit finalement accepter au sein du groupe.

Ces glissements de sens de : "cause tibétaine" à "institution" ou de : "pratiquer la méditation" à "adhérer à un groupe" sont aussi dans d'autres registres au coeur des processus idéologiques. Ils sont par exemple à des degrés divers bien souvent contenus dans les discours d'hommes politiques, qui en font leurs délices pendant les campagnes électorales.



Le tantrisme une affaire de perceptions et d’initiés

Dans le modèle tantrique la compassion serait ce choix de visualiser le monde, comme soi-même, sous des formes divines et adamantines, le choix de voir les autres comme des bouddhas, des dakinis, des protecteurs, etc., le monde comme un palais évanescent mais parfait, et les sons de la vie comme autant de chapelets de mantras...
La compassion tantrique ne serait donc pas de faire le bien, de donner ou de partager, mais de voir et d'écouter le monde et les autres autrement sous une forme plus aboutie, comme des bouddhas débitant des cycles de mantras dans une terre pure, ou comme des dakas s'accouplant aux dakinis dans un palais divin...

Ce choix de méthode permettrait ainsi à ceux qui peuvent visualiser (parce qu'ils ont reçu la permission que donne l'initiation tantrique ad hoc par le gourou) de pratiquer officiellement la compassion, sans rien avoir à faire, sinon percevoir sous forme adamantine la réalité ordinaire.

Seuls les initiés seraient supposés réussir ce tour de passe passe tantrique, c'est à dire le maître et ses seuls disciples initiés. Seuls, ils pourraient "libérer" les apparences du monde en les voyant "pures". Ce charisme leur permettrait de libérer, d'éveiller et de combler les êtres sans rien faire et surtout sans rien donner !

C'est à dire que la compassion des tantrikas est une affaire d'initiés.

Ceux qui ne le sont pas, qui n'ont pas reçu la permission et l'initiation du gourou doivent prier, supplier de la recevoir, et donc entrer dans le système tantrique, celui de ses fourches caudines et de ses codes...

La "compassion" du tantrisme ne serait donc pas une affaire d'actes mais de perceptions ; et ces perceptions étant réservées aux élus du maître, le mot d'ordre de la compassion reviendrait à assujetir tout disciple souhaitant la pratiquer au maître et à sa phalange de disciples plus introduits...

La compassion est alors synonyme chez le yogi tantrika d'assujetissement au tantrisme et d'engloutissement dans l'entonnoir progressif de ses pratiques imaginatives, inspiratives et intuitives sans retour en arrière possible, et cela sous la houlette exclusive du bienheureux gourouji !

Que des dérives sectaires puissent intervenir parfois ici ou là dans ce processus ne devrait surprendre personne...




Précaution de langage

Je ne suis pas un critique du bouddhisme "tibétain", même s'il s'agit surtout ici d'une précaution oratoire.
En effet, vous l'aurez remarqué, j'utilise le plus souvent les termes "tantrisme bouddhique", "bouddhisme tantrique" (ce dernier adjectif est d'ailleurs un néologisme) ou "bouddhisme de tradition himlalayenne" pour ne pas dénigrer une population tibétaine qui a souffert au cours de son dernier siècle d'histoire et dont je soutiens comme vous tous la volonté sociale de liberté et d'autonomie.
Dans ce bouddhisme lamaïste pratiqué en Occident, disons le de nouveau, il y a très peu de "Tibétains" ! Et puis ce bouddhisme n'existe pas qu'au Tibet, mais aussi au Népal, au Sikkhim, au Bhoutan, au Cachemire, en Inde, depuis 50 ans parmi la diaspora d'origine himalayenne, et aussi depuis 30 ans parmi les populations occidentales de souche.
Parfois, pour ne pas dire souvent, aucun ressortissant d'origine himalayenne ne réside en permanence aujourd'hui dans ces nombreux "centres du dharma" qui ont essaimé en Occident. On ne peut donc pas parler de manière lapidaire de "bouddhisme tibétain".

J'ai eu la chance formidable d'étudier 9 années auprès d'un vieux rinpoché tibétain (khampa) à la réputation impeccable d'intégrité, dont j'ai été secrétaire éditorial pour ses deux tout derniers livres à la fin de sa vie (il est décédé fin 1997 à l'âge de 80 ans). Le vieux moine m'a laissé une excellente impression, et un souvenir inoubliable. Mais justement quand on a goûté au vrai, quand on a touché du doigt l'authentique, on devient plus difficile ("choosy"), et c'est en effet ce qui me permet de disposer de critères d'appréciation et d'établir des comparaisons, bien malgré moi, et qui me paraissent en effet parfois bien cruelles.

Sur le fond, nous ne faisons sur ce site que nous associer à un mouvement plus vaste issu d'ailleurs aussi des autres traditions bouddhistes, où s'exprime une certaine lassitude face aux récents et nombreux scandales qui ont nuit à la bonne réputation du lamaïsme, et surtout qui ont affecté tout le bouddhisme par effet de halo et d'amalgame. Les colonnes du portail bouddhismes.info se sont faites en effet l'écho (voir à la rubrique Liens Utiles) de ces déceptions.
Les autres traditions ont été moins éclaboussées récemment, à l'exception peut-être du Zen, avec  un côté moins reluisant de la célèbre école Soto et quelques dérives dans sa principale branche associative en Europe.
Quant au Theravada, ou au Mahayana Vietnamien, généralement discrets et sans prosélytisme, bien enracinés à des communautés d'origine asiatique bienveillantes et parfaitement intégrées, notamment en France, aucun scandale à déplorer en Europe dont nous aurions eu connaissance : bravo et continuez !

En revanche ces traditions Theravada font souvent l'objet d'articles navrés dans les rubriques faits-divers en Asie du Sud-Est. Depuis une dizaine d'années, avec une presse plus libre, les populations découvrent quotidiennement ou presque les tentations des clergés monastiques au Cambodge ou en Thaïlande, par exemples, lorsque des moines se font attraper la main dans le sac. Le cas est flagrant en Thaïlande où la justice impose à la police de filmer les scènes de flags (arrestations en flagrant délit) avec un camescope numérique. Ces images sont parfois diffusées pour l'exemple à la télévision nationale. Et plus personne ne peut ainsi avoir d'illusions quant à la vertu de bonzes costumés et perruqués, cachés derrière de grosses lunettes noire contant fleurette à des hôtesses, devant des verres de whisky, sur fond de karaoke, dans ces bordels qui ont fleuri à Bangkok. Parfois aussi c'est ainsi un célèbre moine supérieur de temple qui est ainsi contrôlé sortant d'un rendez-vous galant et nocturne avec deux tendres partenaires, costumé en colonel au volant de sa grosse Mercedes, et bien entendu perruqué pour l'occasion. (En France la protection de la vie privée rendrait impossible ce type de surveillance policière, et c'est sans doute tant mieux).


Extrait du livre publié sur le Web : "gouttes de rosée au jardins du lotus" pour illustrer et préciser le paragraphe précédent :

"Un parfum de scandale
Les scandales qui émaillent la presse d’information désolent chaque semaine les Asiatiques. Une maison de tolérance est découverte dans une pagode cambodgienne...

Deux jeunes gens qui passent des pilules de méta-amphétamines sont attrapés par la police frontalière en Thaïlande. Les officiers leur demandent pour quel trafiquant ils travaillent, et obtiennent cette réponse polie d’une des deux personnes interpellées : « En fait, Monsieur, nous sommes tous les deux des moines. »

Toujours en Thaïlande, un bonze se fait photographier devant les soixante luxueuses automobiles de collection qu’il a acquises principalement avec l’argent des offrandes de ses fidèles.

Bientôt c’est T.W., l’abbé bien connu d’un monastère , qui va bientôt défrayer la chronique et faire la une de la presse. Mais ce soir du 23 octobre 2000 il ne le sait pas encore. Au volant de sa Mercedes, il surgit au cœur de la nuit, une perruque sur son crâne rasé, un éblouissant uniforme de colonel du commandement spécial de guerre passé sur sa robe orangée de moine. À son revers il arbore les insignes distinctifs de l’armée, l’ensemble étant bien entendu une mascarade destinée à dissimuler son statut de bonze aux regards. Il se rend à une maison où deux femmes arrivent en taxi. Ils y passent ensemble toute la nuit. Le lendemain matin nos trois tourtereaux ont sans doute besoin de picorer, et se rendent au restaurant. La nuit suivante le scénario, avec le même rendez-vous discret, se répète.
Ce que notre moine ne sait pas, c’est qu’il est surveillé, qu’une caméra cachée filme ses déplacements, et que la police va l’interpeller à la sortie de son nid. Les policiers le font sortir de sa luxueuse berline, lui ôtent sa perruque et ouvrent l’uniforme vert du colonel révélant dessous les robes safran du bonze, tandis que la scène est filmée en vidéo. Aux policiers qui lui demandent la raison de cet accoutrement, il répond que cela le rend heureux de s’habiller comme un officier, et qu’il le fait en hommage à l’esprit d’un ancien roi connu pour sa bravoure. Les images sont diffusées à la télévision thaïe, et provoquent une émotion mi-amusée mi-scandalisée dans l’opinion publique. Les fidèles du monastère de cet abbé frivole se rendent compte que leurs donations sont bien mal utilisées. Cet homme de quarante-trois ans a reçu de très importantes offrandes, tant de personnages importants de la société thaïe que d’anonymes. Et depuis qu’il est abbé, soit depuis bientôt une dizaine d’années, il s’est sans doute grandement enrichi.
Le 26 octobre, après la diffusion télévisée de la vidéo, cinq cents familles refusent de verser leur obole à son monastère, réduisant par leur boycott les moines sans ressources à la portion congrue.
Une perquisition dans la résidence de Son Excellence T.W., permet d’y découvrir des images pornographiques, de la lingerie fine, des bouteilles vides d’alcool, mais aussi, signe que notre bonze est prudent et avisé... des préservatifs. L’affaire fait donc grand bruit.
Dans les articles de presse, le joyeux Supérieur est présenté de manière imagée par ses concitoyens comme l’un des moines du « Chivas Regal Gang », expression assez illustratrice du goût de certains bonzes d’aujourd’hui pour les alcools forts, et en particulier le whisky.
Car cette affaire n’est que l’une parmi d’autres qui éclatent ainsi dans ce pays et ternissent le prestige de la robe du bouddha. Aujourd’hui, il n’est de semaine sans dépêche de presse pour jeter une lumière crue sur la vieille tradition officielle de l’abstinence.

Juste avant que cette affaire n’éclate, un autre supérieur de monastère s’échappe de justesse d’un bar de nuit, lors d’une descente de police, laissant précipitamment vêtements laïcs, postiche capillaire et lunettes de soleil dans les toilettes avant de filer en voiture. Mais ce qu’il ignore encore, à l’instant de sa fuite, c’est qu’il a été, lui aussi, filmé à son insu en caméra cachée pendant toute sa soirée au karaoké, alors qu’il descendait, ainsi costumé, des alcools forts et qu’il poussait la chansonnette avec les filles. Exposé désormais au regard public, il rend ses vœux et démissionne ainsi de l’ordre monastique.
Les hôtesses expliqueront d’ailleurs aux enquêteurs qu’elles avaient deviné de suite que leur habitué était un moine, en dépit de sa perruque, en notant ses sourcils rasés, puisque c’est l’usage en Thaïlande pour tous les religieux ayant fait vœu de renoncement, si cette expression a encore un sens.

À Bangkok, on lit dans le journal quotidien ce qui était encore tabou social et moral, il y a vingt ans à peine. De plus, les bonzes parés de bijoux en or, de lunettes de soleil coûteuses, arborant un téléphone portable dernier modèle, et portant aux pieds des sandales griffées de marque, désolent quotidiennement leurs compatriotes.
Mais cela va plus loin, et il faut que les mentalités asiatiques aient changé ces dernières années pour que ces faits parviennent jusqu’à nous.

Jusqu’à présent on osait rarement se plaindre en Asie des autorités religieuses, ce qui pouvait faire croire aux Occidentaux que le bouddhisme était plus vertueux que le christianisme. En réalité c’était l’attitude des populations qui était probablement différente, distinguant les Européens prompts à déterrer les scandales de quelques prêtres catholiques présumés pédophiles et les Asiatiques soucieux d’une certaine discrétion vis-à-vis de leurs bonzes. Mais les temps ont changé.

Ainsi l’été 2000, vingt-quatre enfants, âgés de six à quatorze ans déposent successivement auprès de la police du district de Taipeh (Taiwan). Ils rapportent qu’ils auraient été victimes d’abus sexuels. Ces enfants ont plusieurs points communs : ils sont tous jeunes moines bouddhistes. Leurs parents les ont dédiés à la voie monastique. Et ils résident dans le même monastère à Hsichih, qui compte trente-deux jeunes bonzes en tout. Ils ont un autre point commun : l’auteur présumé des sévices, celui qu’ils ont désigné, serait leur supérieur, l’abbé du monastère, moine lui aussi, un certain C.H. Ce dernier prétend avoir chastement « serré dans ses bras, embrassé et baigné » ces jeunes bonzes. Mais il nie les faits qui lui sont reprochés, c’est-à-dire d’avoir abusé des trois-quarts des élèves du monastère. Les parents ont été invités à reprendre à la maison leurs fils, et nul doute que tous, parents et enfants, sont bien déçus.

 

Bouddhisme silencieux et bouddhisme disert

En Asie, que ce soit du Sud ou de l'Est, j'ai remarqué d'ailleurs que les moines et les laïcs qui pratiquent le bouddhisme sont beaucoup moins diserts, plus économes de sermons et de conseils spirituels en tous genres. Souvent, il faut les solliciter pour obtenir une réponse, qui s'avère alors concise, sinon lapidaire. En bref, une certaine modestie, une retenue, peut-être liée à certaine qualité de la culture, prévaut encore...
C'est aussi comme si le silence comptait plus que les mots, ce qui était aussi la marque de fabrique du vieux lama tibétain, le Très Précieux" dont j'ai raconté ailleurs la rencontre. Son silence après une brève explication, son attitude, voire sa gestuelle communiquaient avec ses quelques mots bien choisis une signification qu'il fallait percevoir, à laquelle il fallait parfois même revenir pour mieux la comprendre...
Il ne jouait pas vraiment aux devinettes avec ses conseils énigmatiques, mais il encourageait ainsi chacun à élaborer sa propre compréhension, à se l'approprier. Il semblait aussi éviter les jugements à l'emporte-pièce et faisait aussi toujours au cas par cas...

Au fond j'ai eu la chance de rencontrer avec le Très précieux, et aussi en Asie ce bouddhisme naturel, culturel et vivant qui était en accord avec les personnes qui nous le communiquaient, généralement de personne à personne, souvent dans le cadre d'une relation préservée, unique, amicale et de confiance.

En Europe nous avons fait au bouddhisme ce que nous avons fait à la nourriture : un MacDo spirituel, où tout est déjà cuit et emballé pour le disciple, à condition qu'il ait payé sa carte d'adhésion, et le supplément visite du temple, et le supplément initiations. Cette idée d'une spiritualité uniformisée, standardisée, et payante, ce MacDrive de l'éveil est précisément ce qui me donne cette légère sensation de découragement.
A quoi bon me dis-je, à quoi bon même signaler aux candides qui viennent au guichet prendre leur GiantBurger que ce n'est pas là la nourriture spirituelle authentique que j'ai entraperçue ici et là au contact du vrai. Je ne veux pas diminuer leur plaisir, ni passer pour un grincheux, ni gêner personne. Mais c'est vrai que dans ces conditions je ne vois pas d'embellie, ni de réveil de l'éveil en Occident.

Il me reste des souvenirs, comme ce monastère-école d'orphelins, tous des moines, suspendu sur des pilotis non loin du fleuve Irawadi en Birmanie (près de Pagan, nous nous y étions rendus en barque par le fleuve). Le monastère sur pilotis était si délabré que le poids des visiteurs menaçait de faire s'effondrer le plancher de planches disjointes où l'on voyait le jour et l'on devait éviter de passer à travers. Les moinillons, légers et menus, glissaient et couraient avec habileté sur ces vieilles planches qui leur tenaient lieu de sol. Lorsque nous sortîmes de ce lieu déshérité et que nous redescendîmes l'escalier de pierres, tous ces novices se regroupèrent dehors, à l'étage sur le pas de la porte du monastère, et nous regardèrent partir pour reprendre notre barque, et ils nous regardaient silencieusement, avec cette gravité propre parfois aux enfants, et si particulière aux bonzes theravada. Il me sembla en cet instant précis que l'un ou l'autre d'entre eux nous disait "emmenez-moi d'ici, sortez-moi de cette pauvreté", tandis que déjà notre frêle embarcation s'apprêtait à larguer les amarres.