Ce Japon hiératique qui n'existe pas
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Une collègue japonaise, professeur à l'université Kéio de Tokyo, feuilletait sur la table de mon salon un de ces beaux livres illustrés de photographies en couleur sur le JAPON. Jardins de sable, forêts de bambous, palais impériaux, geisha en habits traditionnels, ruelles avec lampions, promeneurs en sandales de bois, etc. l'éditeur francais de ce livre avait bien fait les choses. A l'issue de cet examen au gré des pages, mon invitée japonaise ne fit que ce seul commentaire, lapidaire : "ce Japon n'existe pas".

J'ai souvent réfléchi à ce mot, et essaye d'expliquer brièvement ici pourquoi je suis assez d'accord avec cette idée que le japon hiératique et traditionnel, s'il est un catalogue d'images sur papier glacé, n'a pas beaucoup d'existence sociale. 


Ce Japon hiératique qui n'existe pas

par Marc Bosche 

 

 

Les Européens aiment trouver dans les livres d'images un archipel du soleil levant qui n'a guère de réalité, aujourd'hui.

C'est en visitant un jardin Zen que j’ai réalisé que les cultures traditionnelles s’étaient, d’ores et déjà, effondrées. C’était à Kyoto, au monastère de Daïtoku-ji. Là, avec un ami, nous tentions de poser un regard silencieux sur le jardin de sable beige de Daïsen-In et ses rochers bruns qui s ‘égrenaient entre les petits bâtiments de bois. Un groupe de touristes japonais nous avait devancés. Des hommes et des femmes, âgés de la quarantaine à la cinquantaine, prenaient le thé vert, au bord du patio, dans un tintamarre de conversations, de jacassements, d’exclamations, ils semblaient prendre du bon temps, mais n ‘avaient aucun égard pour le lieu de paix qu’ils visitaient. Un hall de gare aurait tout aussi bien convenu à leur convivialité.

Paradoxe : les étrangers que nous étions se sentaient froissés d’être dépossédés du silence du jardin de sable par ces nationaux qui n ‘en percevaient plus la dimension sacrée et n ‘en respectaient plus la nature.

Pendant les années quatre-vingt, au Japon, une bande dessinée est devenue très populaire. Elle racontait les aventures d’une «Obatalien», «une ménagère Alien» pourrait-on traduire. Le scénariste de la bande dessinée a représenté la ménagère japonaise actuelle comme le monstre Alien, car elle incarne, selon lui, le contraire des qualités traditionnelles japonaises. Il la dessine parlant haut et fort, sans égards pour les autres, bousculant et se faufilant jusqu ‘aux places assises du métro, jusqu ‘aux rayons des soldes exclusives des grands magasins...

Au Japon, les jeunes générations elles-mêmes sont très critiques envers ces « Obatalien » et leurs homologues masculins, les businessmen. Les étudiants leur reprochent d’avoir perdu le sens des traditions japonaises et des valeurs humaines qu ‘elles soutenaient, pour gagner un peu plus d’argent, avoir un peu plus de confort, dont ils sont pourtant les premiers à bénéficier.

Ainsi, même au Japon, la culture traditionnelle est devenue une culture-musée. Comme me l’a confié une collègue, professeur à l’université Keio : « elle n ‘existe plus qu’à l’état de spécialités culinaires ». Les discours sur l’identité du Japon (dont on entend dire tant de choses) doivent se confronter avec ce constat. En Europe, ce n ‘est pas nouveau. Nous sommes depuis longtemps déjà dans l’ère des cultures-musée. Il n ‘en est pas moins vrai que le social est imprégné par la mémoire de ces cultures en voie de fossilisation. Cette imprégnation nous différencie encore les uns des autres selon notre nationalité. Cela signifie que la culture nationale n'est plus tout à fait un facteur dynamique d’identité, d’éclosion, de création...