bouddhisme ou parodie ?
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Comment distinguer le bouddhisme de sa parodie ?

Un anthropologue interculturaliste adopte la condition de moine novice pour le temps d’une recherche en immersion totale.

par Marc Bosche



© Marc Bosche, 30-07-2002 – Propos émis par l'auteur le 30 juillet 2002, tous droits réservés.

 

L'auteur a troqué - le temps de sa recherche - son costume de professeur de l'enseignement supérieur pour l'humble tablier du marmiton (ci-dessus : à proximité des cuisines, au pied des jardins intérieurs de la lamaserie). Pendant cette immersion, il a été tour à tour carreleur, standardiste du monastère et secrétaire du vieux lama, avant qu'il lui soit demandé de préparer l'édition littéraire des deux derniers livres du célèbre rinpoché (chez Lattès, puis Press Pocket, et Dzamabala). Cette variété d'expériences lui a permis de découvrir de l'intérieur ce monde discret.
Après cette recherche , l'anthropologue a retrouvé le chemin de la vie avec un intérêt renouvelé.

 

«  Le parfum des fleurs ne remonte pas le vent, ni le parfum du santal, du tagara ou du jasmin ; le parfum de l’attentif peut remonter la brise, l’être humain excellent parfume toutes les directions. Santal, tagara, lotus, jasmin : de toutes ces fragrances le parfum éthique est de loin le meilleur. » 

Sakyamouni, Dhammapada [55]

 

Au lecteur qui ouvre ses pages.

Le chercheur demande aimablement au lecteur de ne pas diffuser d’extraits ou de passages de ce texte sans son autorisation, afin de ne pas induire de perception superficielle concernant le monastère de Félicité décrit dans ces pages. Bien que les noms propres aient été changés, qu’ils soient de lieux ou de personnes, chacun qui a bien connu ces circonstances reconnaîtra facilement le sujet précis de cette recherche anthropologique. On a souhaité éviter aux moines et aux moniales qui en général vivent selon un idéal élevé de sagesse et de compassion, le désagrément d’une critique trop directe ou négative. Il serait en effet dommage de faire obstacle à leur chemin individuel d’évolution. Le chercheur espère que la prudence de ces pages, la distance qu’il a mise entre lui et son sujet d’études, permettront à chacun de se faire une idée plus juste des circonstances sociales qui ont, pendant une année, émaillé la vie collective qu’il y a découverte. Le temps a passé, d’autres histoires se sont écrites dans ce lieu, d’autres êtres s’y sont installés. En gardant l’anonymat sur chaque personnage vrai de cette analyse, on a préservé la vie de chacun des jugements peut-être trop sévères ou trop à l’emporte-pièce qui auraient pu naître de l’observation, voire de la lecture. La transformation qui ne peut manquer de se manifester à Félicité rendra certainement caduques ces pages d’ici quelques années de plus, ainsi on devra en lisant ces textes prendre en compte le potentiel de transformation des êtres, des collectivités et des histoires partagées pour le présent et l’avenir. D’autre part, la construction qui résulte de cette analyse crée une réalité qui n’est pas la seule. D’autres auraient sans doute souligné les qualités, les avantages, les beautés du monastère et en auraient restitué une image chaleureuse, colorée et plaisante, puisque c’est l’image aujourd’hui du Tibet traditionnel en Occident. Le choix qui a été fait est celui de l’examen des limites du sacré dans la vie quotidienne au monastère. On a exclu les perceptions personnelles, les impressions sensorielles et les « bénédictions » reçues par notre système neurovégétatif, dont il est bien délicat de rendre compte! On s’est contenté de prendre ce sujet d’études comme un autre, sans négliger l’analyse sociale. Ainsi ce sont des regards plus documentés sur la vie quotidienne que nous avons renseignés grâce à ce document. Le rêve, l’extase, la félicité qui sont souvent les compensations quotidiennes que rencontrent vraisemblablement certains de ces moines, n’ont bien sûr pas été pris en compte du tout. Il est clair que pour ces derniers c’est un pan entier de l’expérience monastique qui manque à ce recueil. Cependant il nous a paru sain et utile de délaisser la passion pour les expériences méditatives intenses qui semble caractériser, par moments, l’attrait exercé par œ dispositif collectif sur les êtres qui s’y dédient, parfois jeunes.

Chaque lecteur pourra se faire sa propre idée sur les points évoqués par ce regard qui s’est posé, à sa manière, avec les prédispositions qui étaient les siennes, sur une réalité sociale et collective : un monastère tibétain, tout neuf pour les Occidentaux. Ainsi, bien que menée normalement, les conclusions de ce travail d’observation d’une année complète en immersion sur place, puis de deux années de réflexion pour le mettre en perspective, ne peuvent s’affirmer comme des vérités ou des définitions, mais plutôt comme des hypothèses partielles de recherche. Puisque c’est le tout début d’un mouvement qui commence avec l’introduction du bouddhisme de tradition monastique tibétaine en Occident. Le carrelage des cuisines était en cours de pose au monastère lorsque le chercheur y est arrivé, ainsi que la mise en place des salles de bain et du téléphone. C’était donc le tout début d’une réalité qui s’est inscrite d’une certaine manière dans la vie des volontaires, moines et laïcs qui ont participé à ce projet. On souhaite à tous ces individus de trouver le bonheur, comme ils en ont le souhait, et on se propose de ne pas critiquer ce droit précieux à pratiquer l’idéal de la vie religieuse qui est désormais acquis en Occident, du moins dans le pays qui a accueilli cette implantation monastique tibétaine. L’objet principal de ce texte est de désamorcer la fascination ainsi que la séduction extrême exercées par ces formes anciennes de coutumes rituelles venues du Toit du Monde. Beaucoup des Occidentaux qui se sont dédiés à ce monastère ont paru au chercheur très entiers, très sincères et très enthousiastes, mais aussi d’une très grande candeur, à la limite de la naïveté. Afin que, tels des papillons attirés par une ampoule brûlante, d’autres ne se précipitent pas sans réfléchir dans cette direction, afin qu’ils ne balancent pas par dessus bord les acquis et les relations sociales de leur précieuse vie pour briguer une place en retraite tantrique de trois années ou pour imaginer trop superficiellement une vie au monastère ensuite, afin qu’ils voient la réalité sociale de ce monastère sans avoir besoin d’en subir eux-mêmes les archaïsmes, on a rédigé ces pages.

Cela explique que le chercheur a du froisser quelque peu les soyeux brocards dorés de la lignée de la tradition orale décrite ici. C’était sans doute un moindre mal, pour révéler la vie quotidienne sans tomber dans le folklore plaisant et chamarré. Bien sûr certains sont déjà très attachés aux rites somptueux, aux décors peints avec un luxe de travail et de soin, aux personnages emblématiques des maîtres, à l’idée de trouver enfin une voie royale pour se réaliser d’un point de vue spirituel. Hélas, le chercheur n’a pu éviter de constater les effets dignes d’un Disneyland tantrique qui sont offerts aussi dans ce nouveau lieu de vie collective. Ainsi que les amateurs d’art et de tradition himalayens ne soient pas trop sévères avec ce reflet social désenchanté d’une antique culture à préserver. On a souhaiter aller à l’essentiel, quitte à ôter quelques brocards, afin d’analyser le quotidien d’un moine novice pendant une année dans ce nouveau monastère tantrique en Occident.

 

 

« La rose est sans pourquoi, fleurit, parce que fleurit ; n’a souci d ‘elle-même, ni qu’on la voit. »

Silésius

L’Occident est riche de roses et des rosiers familiers des maisons. Le lotus, symbole classique du Bouddha, y est plus rare. Peut-être faudra-t-il aux g de l’Ouest trouver les couleurs et les fleurs de la sagesse à partir de leur expérience réelle et non d’un folklore antique indo himalayen reproduit à l’identique.

 

PROLOGUE

Ah! Qu’il est douloureux de désenchanter...

Alors que le monastère de Félicité - que je découvre dans ces pages - a réussi à reconstituer l’antique décorum ritualiste du tantrisme bouddhique en Occident, me voilà à le désacraliser. Ces efforts humains pour continuer la tradition de la lignée orale sont dignes de respect. Las, me voilà à les réduire à des attachements collectifs sans vraie méditation sur le sens de ces dévotions.

Enfin, alors que j’ai découvert plusieurs vrais amis moines, au monastère, ainsi que parmi les bénévoles, pendant mon observation participante, me voilà à critiquer œ qui, pour eux, est sans question, sans débat: le maître.

J’ai compris que dire est plus difficile que se détourner discrètement. Cependant je le dois à tous ceux qui sont séduits comme bouddhistes par le discours simple et la perspective mono culturelle des traditions tantriques médiévales. J’ai donc choisi de ne pas suivre le sacro-saint « motus et bouche cousue » qui prévaut dans cette église tibétaine, et maintenant internationale. Que mes anciens amis moines de ce monastère et mes camarades bénévoles des nouveaux chantiers de temple ne soient pas trop las de ce traître que je fais! La parole est un don humain et le silence est réservé aux rochers, ou aux méditations tranquilles, non aux perspectives sociales.

Je n’ai pas la vérité! C’est une simple expérience individuelle qui est la base de ces analyses anthropologiques. Ainsi que les fidèles dévots de œ culte se rassurent et trouvent le plaisir dans leur religion. Celle-ci est libre, autorisée et parfois collective. Je ne critique pas un habitus religieux, mais j’ai progressivement examiné ce système tantrique au risque de percevoir ses oppositions avec le bouddhisme des enseignements classiques (sutra).

Enfin, j’ai laissé dans l’ombre le personnage, étrange sans doute, de Bernie. Cette « divinité protectrice » noire, ou couleur de nuit, qui est au coeur du dévotionnel monastique de Félicité ne m’a pas paru engageante avec ses grandes dents, son couperet, son crâne débordant de sang. C’est son image peinte qui est diffusée au monastère, désormais sous forme de photographies, la reproduisant à l’identique. Elle est également sculptée, et constitue l’un des supports des prosternations dévotionnelles dans le petit temple du monastère. Enfin une heure de rituel journalier lui est consacrée par la communauté en fin d’après-midi.

Cette effigie épouvantable est donc très chère à tous les tantriques à Félicité. Ainsi que le lecteur soit prévenu qu’il ne trouvera aucun détail dans ces pages sur ce qui serait sans doute essentiel d’examiner de près pour mieux comprendre le fond du rituel tantrique, son dynamisme. Certains disent, sans doute avec quelque raison, que la traduction en langues occidentales de son rituel extensif tibétain ne manque pas de piment, voire de « passion ». C’est à dire que si la traduction n’a jamais été proposée par le monastère aux disciples, c’est que, peut-être, elle ne manque pas d’exposer une optique assez étonnante de la vie humaine. Ce protecteur courroucé, à la vaste dentition carnivore, portant à son cou un généreux collier de têtes humaines fraîchement tranchées et sanglantes, est proposé comme un support d’identification aux apprentis tantriques du monastère et de ses centres de retraite. Une traduction dans leur propre langue des paroles de ce rituel paraissent désormais indispensables in extenso, afin que les aspirants au tantrisme se fassent une idée vraie de ce qu’ils « feront aux êtres » en récitant la pratique quotidienne de leur soi-disant « protecteur »... Ainsi avant de s’investir dans cette voie assez étrange (ce courroucé piétine un être de son grand pied aux ongles acérés) que chacun se renseigne suffisamment avant, en déchiffrant le texte officiel qui est encore caché par le tibétain de la pratique rituelle. Bien sûr on objectera le symbolisme, l’alchimie des émotions, la transmutation des passions grâce à ce Berme tantrique. Peut-être, peut-être pas: que chacun se fasse son idée en étudiant de près le sens donné à ce symbole de la pérennité de cette lignée ancienne du Toit du Monde. En ce qui nous concerne, nous n’avons aucun lien avec ce personnage symbolique, nous ne l’avons pas étudié, et nous ne souhaitons pas trop lui chatouiller le couperet affûté qu’il semble agiter, et dont il pourrait faire usage comme une arme à destination. Peut-être mes anciens camarades des monastères pourraient me rendre un grand service en ne me dédiant pas leur pratique quotidienne de Bernie, si cela leur était possible... Peut-être aussi vais-je m’enhardir à leur demander également de ne pas faire de souhaits par cette entremise colérique pour ces publications anthropologiques! En effet, il n’est pas impossible qu’on ait parfois eu tendance à requérir de ce Bernie flamboyant des services quotidiens pour pacifier les adversités et les altérités, un peu diligemment, puisqu’il est le grand « compatissant »! Ainsi merci à tous mes anciens camarades du monastère de ne pas se visualiser en Bernie eux-mêmes, puisque c’est ce qui leur est offert progressivement dans les épreuves de la vie quotidienne, en lisant ces pages, et de rester fidèles à leur bonne et aimable forme humaine! Selon nous, d’un point de vue bouddhiste classique, les effets sont relatifs aux causes. C’est à dire que si l’on joue à Bernie, on risque de cultiver des causes passionnées, flamboyantes éventuellement, et chargées d’émotions. Ainsi selon le point de vue logique, il devrait en résulter des effets analogues: de la passion, de l’émotion et beaucoup d’activité subtile. C’est à dire que probablement la méditation n’est pas facile avec ce dispositif tantrique fort qu’est Bernie. Il y a en réalité plusieurs effigies diversifiées de ces totems, Bernie est l’une d’entre elles, très familière de ce monastère. Peut- être un chercheur aura-t-il l’idée de traduire l’ensemble des rituels, dans leurs versions développées, pour ces symboles protecteurs que sont les diverses représentations et configurations de Bernie. Cette traduction suffira sans doute à dépassionner quelque peu les jeunes Occidentaux - en quête de sérénité - pour le tantrisme.

Maintenant que ces précautions oratoires ont été prises, disons ici simplement que ce témoignage est une occasion pour chaque lecteur de réfléchir et de se faire son idée sans pour autant adhérer aux critiques formulées dans les pages suivantes. Il est clair que chacun lira ce document selon ses sensibilités et ses orientations. Ainsi aucune réfutation du bouddhisme n’est proposée ici. Il y a seulement l’encouragement à investiguer à partir de notre expérience personnelle. Le bouddha Sakyamouni offrit ce conseil, il y a deux-mille-cinq-cents ans - rapporte la version classique des textes canoniques. Les villageois de Kalama, appelés aussi les Kalama, lui demandèrent un jour à qui se fier pour élaborer leur image du monde et leur opinion sur la vie. Fallait-il suivre une tradition religieuse, une lignée familiale, le prestige de telle ou telle école philosophique, ou les maîtres divers qu’ils rencontraient en chemin par leur village? Ce village des Kalama, situé dans le Nord de l’Inde, à la croisée de deux routes, était en effet une halte du soir pour d’assez fréquents voyages de moines, yogis, ascètes et autres experts des textes védiques anciens. La confrontation de leurs thèses, antinomiques bien souvent, auxquelles les Kalama étaient exposés, les avaient amené à voir la multiplicité des points de vue sur la réalité sans pouvoir les départager. Sakyamouni les encouragea à ne pas accepter naïvement la vérité traditionnelle, ni le prestige de tel ou tel ascète, ni la rumeur, ni l’autorité, mais de se faire leur propre idée à partir de leur expérience personnelle.

On sait que ce texte ne donnera pas la clé pour comprendre le système tantrique. Celle-ci est sans doute profonde et multiple. Notre conviction aujourd’hui - et c’est une hypothèse impossible à démontrer par des signes tangibles - est la suivante.

Il existe une grande variété de personnes ayant reçues les formations tantriques vivant, ou ayant vécu, dans l’ambiance du monastère de Félicité. On ne peut pas réduire leur diversité à un seul style ou à un destin commun. Il est clair qu’on retrouve parmi les disciples de cette lignée tantrique de vrais moines du bouddha. Cependant il est pensable que sous les robes et les brocards, sur les trônes décorés à l’or fin, se manifestent des êtres aux propensions différentes les uns des autres. Il est impossible de deviner réellement le style intérieur de ces tantriques en robe rouge traditionnelle. Même les plus souriants, les plus aériens ou les plus gracieux, peuvent receler une individualité passionnée pour l’obtention et le maintien des félicités et des samadhi (absorption méditative), voire des siddhis (pouvoirs de la conscience) peu compatibles avec la sérénité profonde d’un pratiquant de l’enseignement bouddhique. C’est à dire que les tantriques sont passés maîtres dans l’art de paraître, sans révéler le secret de leur vie intime. Certains sont de vrais moines du bouddha, d’autres.... peut-être ont développé au cours de leurs retraites une véritable passion pour les expériences de satisfaction secrète. Le tantrisme permet en effet des extases, des félicités, très vives et agréables, et sans doute aussi des absorptions méditatives faciles sans devoir pratiquer complètement les méditations appropriées normalement pour ces résultats. Disons que c’est sans doute dans ces résultats rapides et attrayants que réside la différence qui se manifeste entre des moines calmes et pondérés, qui ne désirent pas le maintien de ces expériences mais les prennent comme elles viennent à eux, et des yogis passionnés par l’obtention de toujours plus de félicité, de concentration, et de bienfait. Il est sans doute prudent de ne pas approcher trop près ces yogis passionnés, accrochés à leur style de vie secret, où les félicités de plus en plus grandes et personnalisées sont les moteurs de leur vie. La tâche n’est pas facile au curieux, puisque les deux sortes de pratiquants se côtoient, parfois, côte à côte, dans des chambres voisines du monastère! Ils ont les mêmes robes, les mêmes maîtres, les mêmes disciples parfois, et le même discours! Et ils sont discrets, les uns comme les autres. Alors il est préférable, dans le doute, d’être très circonspect et de ne pas se confier inopinément à un yogi sans modération.

Il est probable qu’entre ces deux extrêmes du sage paisible et du yogi excité, se développent les disciples ayant accompli des retraites de trois années traditionnelles. Ces pratiquants dotés de diverses propensions, aptitudes et histoires de vie, font leurs propres expériences tantriques au fur et à mesure de leur évolution personnelle au monastère. Ils essayent et ils laissent, ils changent et ils préservent leurs valeurs autant que possible. Ainsi tout un éventail de sensibilités tantriques et aussi monastiques se déploie. Chaque moine est un yogi qui pacifie et apaise ses tendances yogiques en percevant progressivement l’impact sur les autres et sur lui-même de sa pratique tantrique. Certains abandonnent les rituels, d’autres les soit disant « protecteurs courroucés ». Certains pratiquent une méditation spontanée sans divinité flamboyante à visualiser. Tout est possible. Ainsi le visiteur au monastère ne peut réellement se garantir au seul contact de la robe rouge et du sourire angélique des moines. Il peut rencontrer le meilleur comme le plus... ordinaire. Moine serein et bon, et yogi passionné par les secrets délicieux de ses nuits solitaires de félicité illusoire, se côtoient indiscutablement, mais il est quasi-impossible de deviner qui est qui. Les moines se choisissent dans ces deux orientations au moins, mais qui peut réellement les distinguer les uns des autres ? Contrairement aux apparences, les moines les plus jeunes et les plus rayonnants ne sont pas toujours les plus sages! Les plus âgés ne sont pas forcément les plus réalisés. Le message du bouddha est sans attachement et ne demande pas aux moines de cultiver le désir par des exercices, des images, des dévotions et des formules rituelles (mantra) répétées.

Cette hypothèse d’une pluralité de propension face au désir de l’expérience méditative, allant du détachement serein, à la passion pour les résultats stables des absorptions méditatives, ne peut pas être validée. Elle est une représentation simple d’un réel complexe et d’une profondeur qui est sans doute au delà de la vie intellectuelle ou même quotidienne. Elle a le mérite d’encourager chacun à abandonner la naïveté face aux robes rouge du Toit du Monde et à adopter l’analyse et la réflexion en toutes circonstances face à ces séductions pittoresques et colorées.

Notre introduction ne doit pas oublier l’essentiel : nous avons l’impression que ce monastère tantrique est une synthèse des voies erronées que le bouddha a critiquées. On y trouve les choix suivants. Des maîtres adorés, des rituels répétitifs, une discipline sans place pour la vie individuelle, la permission d’obtenir des pouvoirs psychiques pendant des retraites (siddhi), le culte de la sensualité tantrique. Ce dernier peut même se substituer à un équilibre personnel. Il risque de devenir la préoccupation de la vie quotidienne du disciple. Enfin on y encourage l’identification des disciples à des idoles entourées de flammes. Elles sont passionnées, voire courroucées.

Cependant les disciples que nous avons côtoyés présentaient des qualités humaines souvent très équilibrées. Ainsi ce contexte tantrique est tempéré par les qualités individuelles des étudiants occidentaux du bouddhisme.

C’est une situation un peu paradoxale. Un système tantrique extrême d’un côté, et des apprentis très modérés, équilibrés, pour le comprendre.

Ainsi nous ne critiquons pas les moines et les moniales, ni les camarades laïcs qui se trouvent au coeur de ce système tantrique. Nous avons bien connu leur compagnie. Elle nous a rassuré, sur le devenir de ces pratiques tantriques. Il est clair que ces bouddhistes équilibrés ne développeront pas le tantrisme dans la direction d’une pratique extrême des désirs.

Ainsi nous sommes aujourd’hui confiants dans le présent. Quelques pratiquants sont sans doute très séduits par la facilité des expériences agréables et des samadhi (absorptions méditatives variées) au coeur de la vie nocturne, dans la solitude de leur chambre du monastère. Celles-ci sont obtenues sans partenaire secret, sans relations humaines ordinaires, très simplement, de par la présence communautaire en filigrane. La plupart ont le bon sens et l’intelligence sereine pour délaisser les voies erronées. Ainsi une large majorité de disciples calmes et maîtres de leur vie entoure une faible minorité de yogis simplistes. Ces derniers ne pensent qu’à leur passion: la félicité, la plus stable, le plus possible. Ceux-ci sont donc entourés par une collectivité d’individus responsables. Elle constitue un cordon salubre afin de préserver aussi les personnes extérieures, les visiteurs, les personnes intéressées qui visitent le site, les étudiants qui assistent à des séances publiques, et les autres bouddhistes laïcs vivant à proximité. Ainsi les tendances peu modérées de quelques yogis sont, il faut l’espérer, sans effet grave sur le public occidental attiré par ce monastère, grâce à cette communauté responsable qui les entoure.

Que chacun fasse ses expériences ! Telle semble la devise de ce monastère. Alors peut-être beaucoup essayent au cours de leur formation tantrique diverses divinités. Ils s’identifient à elles pendant quelques temps, grâce à leur image et à leur rite, ainsi qu’à leur mantra (formule rituelle) qu’ils répètent. Puis, selon leurs conclusions, ils se font une idée plus informée. Telle est sans doute l’école de ce monastère. C’est probablement un lieu d’apprentissage des voies erronées délaissées par le bouddha: rites, décors, gourou, adoration, idoles, hiérarchie sociale, uniformité des destins, festins comportant viande, sucreries et alcool, sensualité exacerbée, répétition des mêmes formules rituelles, etc. Afin de connaître ces voies sans issue, on les rencontre pendant la formation. Les disciples les expérimentent quelque temps et les délaissent en les ayant comprises. C’est ainsi un lieu du désir archaïque de l’humanité pour la vie religieuse ancienne sous ses formes les plus caractéristiques, parfois les plus jolies. Les liturgies sont en effet souvent très remarquables. Mais c’est surtout l’opportunité de les voir et de ne pas y succomber en tant que moine. Ainsi c’est un melting pot où se côtoient calmes moines, apprentis encore naïfs et enthousiastes, ainsi que quelques tantriques, peut-être, indulgents avec leur tendance à s’adonner à une image simplifiée de leur réalité.

Comment j’ai redécouvert le chocolat

Le sucre et le cacao fin font notre plaisir, parfois. C’est ainsi. On le sait. Nul n’imagine un rituel long et fastidieux pour apprécier un excellent chocolat fondant. La félicité, la chaleur qu’il donne un instant, sont appréciées mieux à jeun et si l’on est calme et attentif aux saveurs.

Les rituels de la lignée orale réunissent de nombreux adeptes et consacrent des nourritures, en particulier des sucreries et du chocolat. On y apprécie ainsi les saveurs et les impressions gustatives. II est convenu que ce plaisir remarquable est issu de la « bénédiction de la lignée des maîtres de la tradition orale! » Chacun pourra juger de la redondance de ce rituel, pouvant durer plus d’une heure, en laissant fondre un chocolat parfumé dans sa bouche, lorsqu’il en aura envie, tout simplement, dans sa maison, au calme, sans agitation collective à ses côtés.

Cette expérience simple est le reflet de la sagesse individuelle! Le rituel de consécration ne peut que la multiplier. Il ne peut pas la susciter.

Le chocolat suffit. Il est le plaisir. Pas besoin d’un gourou à imaginer. Ni de lignée millénaire.

Il fallait oser le dire, mais tout le monde le sait. Sauf les adeptes des rituels de consécration collectifs qui croient fermement à la bénédiction, sans reconnaître que c’est leur propre plaisir qu’ils rencontrent. Le bonheur est parfois l’objet des sens. La souffrance en est le résultat, aussi. Faire des saveurs et des goûts des boissons alcoolisées un objet de sagesse est sans doute méconnaître l’enseignement du bouddha. II a averti chacun du charme irrésistible des séductions sensorielles. Ainsi ces chocolats fins aux exquises saveurs nous donnent-ils de temps en temps mal au foie. La sagesse du bouddha est bien connue des êtres humains. Ils savent apprécier le chocolat et le laisser s’ils en ont trop goûté. La sagesse est ici. Les êtres y sont ouverts par leur expérience personnelle. Les rites, les gourous et les bénédictions sont sans nécessité. Sakyamouni l’a répété souvent.

 

Les bénédictions  rayonnantes du Très Précieux

Premier contact avec le Très Précieux : son rayonnement ambré est perceptible dans notre continuité psychosomatique. C’est vrai, il y a un effet radieux et chaleureux intense. Chacun le perçoit à sa manière. Pour beaucoup c’est une décharge de présence humaine chaude ou radiante. Parfois on peut percevoir comme une lumière de la conscience quotidienne, plus vaste, qui nous touche à son contact éventuel. Il est vraiment différent.

Ainsi les Occidentaux sont convaincus de rencontrer, qui un Saint, qui un Bodhisattva, qui un vrai guide spirituel, et qui... un bouddha vivant.

C’est aussi ce contact avec une sensation et une perception plaisante et inhabituelle qui vaut au Très Précieux sa renommée. Durant les enseignements publics il en est de même. Dans une audience de deux cents personnes la chaleur, la radiance et le plaisir sont perceptibles pour la plupart. Cet effet est familier des adeptes renommés de cette lignée d’origine du Toit du Monde. On qualifie parfois - et c’est le terme qu’il faudra analyser dans les pages de cette recherche anthropologique - ce phénomène de « bénédiction » du guide ou de sa lignée, voire des deux, indissociables, lorsqu’on est un fervent admirateur de ces êtres différents.

C’est sans doute l’une des clefs pour mieux opérer la conquête des Occidentaux. Ces derniers voient un autre aspect de la réalité humaine, un aspect inattendu. Ils pensent souvent que c’est la qualité humaine de ces êtres particuliers, ce très précieux guide ici, qui se donne à voir. Hélas, il semble cependant que cela ne soit qu’un effet perceptuel, pas un certificat de sainteté. Nous l’avons compris progressivement. Les « bénédictions » de ce représentant de cette école du Toit du Monde sont le miel qui m’a attiré comme une mouche dans le pot, et qui auraient pu m’y garder bien collé!

Il se trouve que j’ai, au cours de ma vie, rencontré de bons exemples de vie monastique équilibrée. En Corée, où j’ai habité pendant plus d’une année, je rencontrais des moines Zen du mouvement Choggye. Leur rayonnement, parfois, était humain, clair, et limpide. Il n’était pas grand, ni disproportionné, mais il arrivait, en cours de conversation, que l’effet psychosomatique de la rencontre soit normalement perçu. Leur attention était souvent douce et paisible. Autre expérience vécue à Sri Lanka: la rencontre avec le Vénérable Nyanaponika Thera. Ce moine âgé de plus de 94 années, je crois, lors de notre échange de salutations, était en méditation, semble-t-il, stable (samadhi) pendant sa vie quotidienne. J’ai normalement perçu l’effet psychosomatique de ce rayonnement très paisible. J’ai pu comparer ces deux expériences très individuelles avec les généreuses bénédictions que donnait régulièrement le Très Précieux. Il y avait deux différences notables, même pour un être humain sans capacité perceptive spéciale comme moi.

La première différence est quantitative. Mes amis, moines Zen, tout comme le Vénérable rencontré à Sri Lanka à son ermitage dans la jungle près de Kandy, manifestaient une expression plus mesurée et stable de leur potentiel rayonnant et clair. Quant à lui, le Très Précieux dirigeait des proportions très grandes de ces effets radieux vers les individus. Une quantité très grande de « bénédiction ».

La deuxième différence est plus intéressante. La qualité de ces rayonnements était meilleure en ce qui concerne mes rencontres avec des moines Zen de Corée et ce vénérable Thera de Sri Lanka. Leur stabilité, leur douceur, s’alliait à une légèreté et à une clarté limpide, bonne et humaine. En bref, ce sont des êtres humains équilibrés.

En revanche, les grandes « bénédictions » du Très Précieux ne donnaient pas cette impression qualitative. Ambré et chaud, ce charisme n’avait ni la douceur remarquable, ni la clarté immaculée. Ce n’était pas la manière d’un maître en méditation bouddhiste, tout simplement. C’est autre chose. C’est probablement une faculté rendue possible grâce aux dévotions sentimentales de nombreux êtres qu’il encourage dans cette ouverture particulière très grande dans la direction de sa lignée orale. C’est à dire qu’il se peut fort bien qu’en réalité ces effets radieux soient simplement les rayonnements individuels de chaque élève qui s’est donné à œ gourou. C’est à dire l’effet quantitatif de ces « bénédictions » est le résultat de la passion entretenue par les directives de cette lignée orale en direction des aspirants. Se donner, s’ouvrir, lâcher prise, « fusionner » avec le courant du Très Précieux. Autant d’opportunités pour le gourou de manifester les rayonnements des candides Occidentaux qui les lui dédient, et de donner ainsi une impression de sainteté. Le bouddha ferait sans doute mieux! Il rencontrerait lui aussi les aspirations et les confiances des êtres humains, mais il ne jouerait pas aux séductions. Son rayonnement serait plus clair, stable et limpide. Les bénédictions du Très Précieux apparaissaient extraordinaires. En réalité leur qualité propre était, selon mon opinion désormais, le reflet des dons d’eux-mêmes de ses disciples, c’est à dire de rayonnements humains bons et normaux, mais pas ceux d’un bouddha...

La séduction des « bénédictions » était le moyen de convaincre les nouveaux venus, et les auditeurs des enseignements publics. Nul ne pouvait vraiment l’ignorer. C’était trop évident. Alors progressivement on a construit le personnage. Ce gourou efficace dans ses contacts grâce à cet effet psychosomatique remarquable en chaleur humaine communicative a été compris, progressivement, comme un bouddha vivant. Il n’en était rien. C’est justement ce point qui mérite ce document et l’analyse de mon séjour au monastère. Par de nombreux détails le lecteur pourra se faire une idée. Un vrai sage, un être accompli, contribue aussi à des vies sages et accomplies autour de lui avec ses proches et avec ses élèves. On verra par exemple que pour les candides bénévoles, les jeunes moines généreux qui s’offraient à lui, il n’y avait pas de périodes libres de congé pour se reposer et méditer au monastère. Le maître disait parfois que « dans le cycle des existences, il n’y a pas de vacances. »

Les effets charismatiques sont une des séductions que rencontrent les disciples de cette école. Dans d’autres traditions on le constate également de moines remarquables. C’est à dire que ces rayonnements extraordinaires ne sont pas caractéristiques ni d’un saint, ni d’un habile gourou, ni d’un moine attentif, exclusivement. Les trois peuvent les manifester. Cependant dans la continuité d’un lien d’enseignement, l’élève apprend à voir la différence entre ces trois personnages. Il apprend. Il y a des différences ailleurs. On voit le caractère très personnel de ces rencontres. Certains garderont l’image parfaite de ce gourou alors que, selon nous, ses attentions rayonnantes étaient des séductions.

« Elle est costaud la bénéd ! » Cette formule, je l’ai entendue d’un détenteur de la ligné orale à la fin d’un enseignement public donné par un juvénile Guide, dont il était le traducteur pour cette occasion. L’orateur, un moine plus jeune que le Très Précieux, avait littéralement inondé tout le public ainsi que son interprète, d’une vaste radiance tendre et chaleureuse pendant plusieurs journées de cours. Il s’agissait d’un jeune moine de cette lignée. On a succombé à ce bonheur perceptible, et on a imaginé qu’il devait être très réalisé pour la manifester ainsi. Il est pensable qu’en réalité cet accomplissement ne nous dit rien de stable sur le degré de fiabilité de ces êtres différents. En effet, je devais revoir trois années plus tard ce même enseignant, alors si remarquable aux premiers contacts. Lorsque je le revis de nouveau, il était comme tout le monde. Nulle « bénédiction » remarquable, et bien sûr personne n’aurait pu imaginer le « elle est costaud, la bénéd » d’avant. Il n’y avait rien d’extraordinaire à ressentir. C’est à dire que œ chaleureux rayonnement apparaît et disparaît. Il n’est pas stable. Il est un effet. On ne peut y accorder trop de foi. Il faut plutôt regarder leurs actes afin de se faire une idée fondée sur le caractère et les conduites éthiques profondes de ces êtres humains.

 

 

Deux morts « prématurées » ?

Le moine Wish est un remarquable interprète. Il enrichit la traduction des enseignements d’été du Très Précieux. Il s’exprime dans l’anglais « d’Ox-bridge », raffiné et plaisant à écouter. Grand, doux et sage, il est aimé de tous les bouddhistes qui le connaissent.

Une quarantaine à découvrir progressivement. Deux expériences de retraites successives de trois années et trois mois au monastère de Félicité. Il est l’exemple de la conduite éthique et de la culture parmi les Détenteurs de la lignée orale de sa génération. Altruiste, généreux, attentif, il incarne sans difficulté la bonne conduite monastique.

Quelques après la semaine d’enseignement des mois d’été, Wish va en compagnie d’amis laïcs au bord de la mer. Seul, il va nager. Il s’éloigne du bord du littoral et se noie.

Peut-être la noyade est-elle, en effet, une des causes d’accident mortel redoutable. Cependant le moine est jeune, alerte et très vif. Il fait une impression de jeunesse et de grande énergie sur ceux qu’il côtoie. C’est donc un décès accidentel que le Très Précieux ne lui aura pas évité par la « bénédiction ». On suppose que cette soi-disant « bénédiction » n’a guère de stabilité.

Autre décès précoce, celui de Thomas qui vit à côté du monastère, dans l’ermitage neuf qu’il termine. Ce disciple proche du Très précieux a fait auparavant une retraite de trois ans et trois mois. Il s’est installé à proximité du monastère et a accompagné les travaux de sa nouvelle maison, très jolie, en toute quiétude. Jeune, découvrant les tous débuts de la quarantaine, il est sans mobilité aux jambes. Il se promène cependant avec son fauteuil. Il est remarquable par sa vivacité lorsqu’il se déplace avec son fauteuil à roues. On le voit parfois descendre prestement les escaliers extérieurs derrière le petit temple du monastère et se débrouiller parfaitement. Il est énergique.

Cet homme jeune et sain, agréable, a une conversation aimable et plaisante. Il circule à bord de son auto et de son camion caravane aménagé. Il présente les signes d’une personnalité équilibrée J et altruiste. Il supervise les travaux de sa maison neuve. Il est accompagné de nombreux amis. Un jour il va suivre des enseignements ailleurs avec son camion caravane. Il gare œ camping car sur une aire de repos et quitte sa vie, sans doute dans la nuit.

Peut-être est-il fatigué ? En général c’est la raison attribuée à un tel décès précoce. Cependant on voit, là aussi, que la lignée de la tradition orale ne peut pas préserver sa très précieuse vie. Notre Thomas vient juste de terminer les travaux de son ermitage afin d’y faire des séjours de contemplation. Il n’est sans doute pas décidé à mourir. C’est du moins ce qu’il donnait à voir. Peut-être la lignée orale n’a pu permettre à la vie de Thomas de durer. On suppose là encore l’instabilité de cette image, pourtant prise très au sérieux par les disciples de cette ancienne école du Toit du Monde: la « bénédiction », sans effet durable.

 

 

Désenchantement

 

«Il est le bouddha, ou au moins un bouddha! » Voilà ce que je pensais du Très Précieux. Las, après onze années de contact avec les choix qu’il a manifestés, l’enthousiasme des débuts a laissé la place à un désenchantement complet pour ses orientations. En dépit de la chaleur humaine, de son contact plaisant et attirant, le Très Précieux présentait aussi des manières de diriger. Il y a donc deux plans distincts. J’ai cru tout au long des premières années dans ses orientations. Mon enthousiasme était partagé par beaucoup. Ses bontés quotidiennes nous paraissaient signifier qu’il incarnait la compassion. Une distinction entre l’effet, le rayonnement, et le chef religieux dans sa fermeté et ses limites culturelles m’est devenue évidente après ces années.

Il n’était certes pas au fait de la culture occidentale. Ainsi, un jour, auprès du vaste public d’un cours, il utilisa l’exemple d’un voyage pour lequel il faut prendre un bon départ. Il voulait souligner par cette analogie l’importance de notre but au travers de la métaphore du voyage. Pour arriver à destination, il fallait s’orienter vers le pays à découvrir dès le départ. C’était un exemple intéressant. Chacun dans le vaste auditoire trouvait l’analogie juste. Cependant, afin de rendre plus réaliste son point de vue, notre Très Précieux choisit de présenter comme destination l’Amérique, et comme moyen de locomotion: la voiture! « Si vous voulez aller en Amérique, il faut conduire votre voiture dans cette direction. » Nous étions en Europe. Une voiture ne nous aurait pas emmené très loin! L’avion, le bateau ou même un humble Pédalo eussent mieux convenu. Un enfant ici le lui aurait dit. La géographie de la planète est considérée comme un préliminaire à l’instruction élémentaire aujourd’hui. On connaît les grands continents et les océans qui les baignent. Personne n’hésite à placer l’Amérique de l’autre côté de l’océan Atlantique. Christophe Colomb nous l’a dit, il y a quelques siècles! Aucun Européen n’imaginerait aller à New York en auto. Ainsi nous gardâmes le silence poliment, lorsque l’interprète, un peu gêné, traduisit ce témoignage du peu de connaissance de la réalité naturelle de l’humanité qui révélait ainsi l’inculture affligeante de notre Très Précieux. Cette anecdote diminua quelque peu ma dévotion! Il s’en est fallu de peu pour que je laisse le mythe de sa sagesse ce jour-là... Représentant supposé du « véhicule rapide vers l’éveil », « en un seul corps et une seule vie » selon la formule réputée, le Très Précieux ignorait semble-t-il, si l’on en croit cette anecdote, la disposition des continents! Cette conception de la sagesse était sans doute un peu étriquée.

Ainsi il y avait plusieurs facettes à sa personnalité. Ses charismes rayonnants suffisaient à me convaincre qu’il devait être saint à tout le moins. Je ne pouvais alors imaginer que ces effets de « bénédiction », de compassion perceptible, étaient des expressions extérieures de sa vie individuelle, non sa manière d’être. Peut-être est-ce un des secrets de sa personnalité : une différence entre son charisme et son orientation individuelle.

J’ai donc abandonné le zèle passionné dés candides Occidentaux lorsque, peu à peu, j’ai observé le système social qu’il mettait en oeuvre dans un vaste projet monastique traditionnel : Félicité. J'ai ainsi conclu cette recherche, où pour un temps j'avais adopté ce système social afin de mieux le comprendre.