Bouddhisme & Occident
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Essai sur les difficultés de l'adaptation du bouddhisme à la modernité occidentale

par Marc Bosche

 


© Marc Bosche, 30-07-2002 – Propos émis par l'auteur le 30 juillet 2002, tous droits réservés.

 

Introduction / présentation du texte

L'application des concepts de l'interculturalité permet d'effectuer une analyse critique du phénomène bouddhiste dans son adaptation à l'Occident, d'envisager sa diversité, et de comprendre en quoi il ressemble à bien des nouveaux mouvements religieux (n.m.r.).

L'essai qui suit met en garde les personnes concernant des aspects moins connus de cet engouement, et invite chacun à la prudence et à l'exercice du discernement.

 

Il semble que le décodage et le décryptage de la phraséologie du bouddhisme commence en Occident, et ce sera un sujet pour l'avenir...

Un mot à dire avant de poursuivre : nos amis qui sont enfermés dans les tours à La Défense chaque jour de semaine, qui perdent leur temps dans les embouteillages ont eu aussi leur joug. Ce qui leur paraît parfois les exploiter est invisible et n'est certes pas une secte. La clôture des adeptes du tantrisme bouddhique n'est pas moins terrible : ils sont eux aussi tenus de penser à leur « patron », presque jour et nuit, et pour les moines les plaisirs du monde sont même déniés. Entre les jougs du monde et ceux de la vie intérieure, entre la clôture spirituelle du confort moderne et l'abandon volontaire aux images courroucées du tantra bouddhique, nous ne faisons pas le choix !

Dans certaines des écoles importées d’Asie, on trouve désormais le neos de l’Occident avec son improvisation approximative d’un nouveau style de vie spirituel. II se fonde sur l’image millénaire, inaltérable et mystérieuse du bouddha. Il réduit généralement les significations complexes et contradictoires de son message à l’adhésion à quelques dimensions simples. La tradition venue d’Orient est alors réinventée, reconstruite, réinterprétée, refondue par les clercs. Les convertis n’ont pas plus d’enracinement culturel, familial ou traditionnel. Parfois ni les uns, ni les autres n’ont eu de contact prolongé avec le monde asiatique d’où provient leur tradition. Dans cette ignorance de l’original, il est clair que les copies occidentales peuvent différer sur le fond d’un modèle asiatique.

L’adhésion des disciples est alors comprise comme un acte d’engagement d’autant plus volontariste, presque comme un militantisme. En l’absence d’un contexte culturel et implicite partagé, la pureté doctrinale doit être explicitée, soulignée, voire martelée. Nos aspirants n’ayant pas eu d’éducation bouddhique raffinée, n’ayant pas grandi dans un territoire d’acculturation de longue date, leurs aînés opèrent un vigoureux recours à quelques « fondements », et répètent leur énergique catéchèse. Cela fonctionne plus souvent comme une casuistique, un argumentaire ou une manière de diriger les disciples, que comme une sereine découverte intérieure.

Dénuée d’habitus millénaire, de bases familiales, de racines sociales, d’éléments de comparaison, la quête de la vérité des disciples s’estompe ainsi au profit de l’adhésion au discours, aux pratiques apparentes et aux structures du groupe. S’affirment des formes de la tradition très réifiées, vidées du sens ancien et remplies inconsciemment d’un autre sens.

Ce néo sens palpite de désirs occidentaux et contemporains.., de consommation d’alcool, par exemple. Ces désirs sont à peine voilés derrière le rite, qui suffit à les travestir et à les rendre acceptables et « spirituels ». Là, le whisky devient un nectar de grande félicité dans le temple. On peut y boire aussi de la bière et du vin. « Formidable ! » semblent dire les convertis. Ils sont séduits. On le serait à moins. Non seulement « ils vont vers l’illumination », puisque leurs « maîtres » le leur ont promis, mais en plus ils y vont en se rinçant le gosier. Ils font d’une pierre deux coups.

 

Le culte est hiératique, il fait sacrément authentique, II impressionne. Mais il est permissif et séduisant, accommodant les besoins, les pulsions, les désirs occidentaux. Sinon un temple tout neuf, gigantesque pâtisserie de béton armé, bardé à l’intérieur de placoplâtre peint, resterait vide d’amateurs. Son mobilier de contre-plaqué est luisant de peinture glycéro vermillon. Quant au millier de statues de plâtre creux qui débordent de dorure sur les autels, elles ont été multipliées avec des moules souples en silicone, et remplies de mantras reproduits à la photocopieuse.

Quel paradoxe : la recherche de la sérénité pourrait-elle aussi connaître, comme d’autres traditions, certaines tentations de se clore ? Le message du bouddha servira-t-il alors de dogme et non plus de gnose ? La fontaine orientale des mystérieuses pratiques de méditation coulera-t-elle encore, ou est-elle déjà pétrifiée ? Des écoles qui sont à bout de souffle en Asie peuvent-elles encore promouvoir un humain en révélation progressive, et accepter les individus d’aujourd’hui?

L’humanité, dans sa complexe, diverse et foisonnante évolution, échappera-t-elle à l’idée théâtrale d’une félicité jalousement gardée par des maîtres à penser revêtus d’une longue épitoge? Selon nous, la quête essentielle passe par soi, par les autres, et n’a pas besoin de grand décorum...

La perte d’audience des bouddhismes en Asie, le déclin probable, sinon inévitable, de leur mode en Europe, ne sont donc pas seulement le fait de l’apparition progressive d’un monde plus scientifique, plus technologique et plus informé.

Comme l’écrit le prix Nobel de littérature V.S. Naipaul (cité en 2002 par l’hebdomadaire Newsweek) au sujet de la quête humaine du bonheur: «l’idée de l’individu, de la responsabilité, du choix, de la vie intellectuelle, de la vocation, de la perfectibilité et de l’accomplissement: c’est une idée humaine immense. Elle ne peut pas être réduite à un système fixe. Elle ne peut pas générer du fanatisme. Mais on sait qu’elle existe et, à cause de cela même, les autres systèmes plus rigides éclatent finalement... »
Que des systèmes bouddhiques rigides éclatent déjà sous la pression de leurs schismes et de leurs contradictions, la statue admirable sourit... comme si de rien n’était.

[...]En grandissant en expérience, les nouveaux sympathisants comprendront mieux en quoi leur foi ressemble peut-être à celle qu’ont les jeunes enfants pour le père Noël. Mais aujourd’hui ils préfèrent la douceur du songe coloré, la candeur de l’idéal, la possibilité de la béatitude, la sécurité des promesses « au-delà de la mort. » Il leur faudra donc user leur évidence de perfection, l’user jusqu’à en percevoir la trame.

 

 

Recherche de vérité versus religiosité

Mais la déception possible des disciples n’use pas l’idéal lorsque celui-ci est bien assumé. Sa possible dignité humaine s’exprime aussi au travers de quelques personnalités contemporaines remarquables. On trouve ces flambeaux tant dans le Théravada, que dans le zen et dans le Vajrayana avec, par exemple, le dalaï-lama... Dans chacun des trois véhicules, des personnes exceptionnelles mettent, chacune à sa manière, l’accent sur la charte du libre discernement qu’a promulguée le bouddha (l’extrait est présenté au chapitre III de ce livre), c’est-à-dire sur l’expérience individuelle et sa faculté autonome de penser. C’est sans doute ce que beaucoup de nos contemporains exigent de leur culture intellectuelle, sophistiquée et naturellement critique. La méditation est d’autant mieux pilotée que l’individu est capable d’en comprendre l’expérience par lui-même.

Mais, face à ce libre arbitre bienvenu qui encourage les « libres penseurs » de cette culture spirituelle orientale, d’autres écoles ne renoncent pas à leurs structures hiératiques en quête de moyens de subsistance, à leurs voies fascinantes par leur sobriété ou clinquantes par leur liturgie. Cette dernière encourage un retour à des formes plus populaires. Elle utilise aussi l’adhésion inconditionnelle des disciples comme un élément fédérateur et dynamisant pour le groupe. Assis sur un haut trône, ceint d’une étole fourrée, un maître du tantra renvoie à l’époque plus ancienne où la condition de dévot était proposée par des civilisations sacerdotales.

Moins philosophique, moins « humaniste », la cérémonie, accomplie dans sa langue d’Asie, fait revenir au temps des grandes fêtes calendaires, des communautés soudées, des atmosphères ferventes. Ce qui attirait pourtant les Occidentaux en quête d’Orient était, il y a quelques décennies encore, la conquête d’une liberté spirituelle, l’espace de sagesse à retrouver en soi. Aujourd’hui la beauté reconstituée, mais saisissante, du rituel semble satisfaire davantage.

Dans le monde gastronomique, on sait faire la différence entre les robes rouges d’un bourgogne, d’un bordeaux et d’un cahors. Mais, dans le domaine métaphysique oriental, la plupart de nos contemporains n’ont pas acquis d’expérience, ils n’ont pas encore dégusté. Ils s’essayent à leurs « rencontres de sagesse », selon leur niveau de connaissance du bouddhisme, parfois limité à quelques stéréotypes, à une simple étiquette.


 

La banalisation

La force du groupe, liée à l’effet de taille, tend à effacer ou à occulter ce qui pourrait être le cœur, tant de la pratique de méditation, que des relations humaines.

Mêlés à des dizaines d’individus issus comme eux de la société civile, voire à des centaines pour les sessions estivales, des aspirants laïcs transpirent ici sous une longue robe noire identique, uniforme. Rencontrent-ils beaucoup de leur propre spiritualité ? Préservent-ils ce qu’il y a en eux de plus doux, de plus délicat, de plus fragile ?

Ils baignent dans toutes ces vies fiévreuses qui se décompressent pour quelques jours. Ils partagent le même espace et le même temps avec d’autres Occidentaux qui tentent comme eux ce pari étrange : défaire toute une année de stress, d’embouteillages et de télévision en quelques semaines. Ils viennent chercher ce qu’ils ne peuvent en général eux-mêmes produire aisément, ni faire rayonner quotidiennement, dans leur propre vie urbaine. Chacun apporte ses demandes et son manque au séminaire de juillet. Les participants sont en quête de sagesse. C’est la manière polie de dire qu’ils n’ont peut-être pas grand-chose de paisible à donner aux autres autour d’eux en ces jours.

La méditation collective est supposée être une élévation. Mais elle peut dans ce cas s’avérer une expérience bien banale, assez comparable à l’attente aux caisses du centre commercial. Le style du vêtement oriental, des bâtiments de bois, du rituel mystérieux est là heureusement pour cacher l’ordinaire derrière cette mise en scène choisie. Les contemplatifs qui pourraient apporter leur énergie au groupe prendraient le risque d’en ressortir moins équilibrés ou moins satisfaits. Ils se font rares. Certains fuient ce genre de concentrations. Attirent-elles quelques aficionados soucieux d’être admirés pour la superbe de leur allure énigmatique ?

Alors que les apprentis pensent se libérer du matérialisme et d’une souffrance diffuse, ils en reçoivent parfois un renforcement. Dans ce vaste groupe, ils côtoient les autres au cours des séances de méditation puis de prières. Ils s’ouvrent à la rugosité multipliée des vies comme la leur, et à l’abrasion qu’induit cette friction. La sociabilité, parfois silencieuse, est encouragée dans ces périodes. Elle peut s’avérer convenue. La prégnance du groupe ne dénature-t-elle pas la démarche de chacun ? Ne transforme-t-elle pas un appel individuel pour le mystère en quelque impressionnante mascarade ? La méditation pratiquée ainsi n’est-elle pas plus affermissante qu’apaisante ?

 


La recomposition des rôles

 

Parmi les partisans occidentaux, certains tendent à inscrire la spiritualité du bouddha dans leurs manières habituelles, sans avoir à y renoncer, même si ces dernières sont moins compatibles avec les valeurs bouddhiques de détachement, de tolérance ou de silence. Ces disciples se donnent un « sédatif » spirituel, tout en cultivant par ailleurs leurs désirs ordinaires, sans se soucier des télescopages de sens qu’ils provoquent. Être sage ? Plutôt s’approprier la sérénité ! Plutôt avoir qu’être ! Le bouddhisme sert-il alors à certains de paracétamol spirituel, ôtant pour quelques heures la sensation désagréable d’avoir une vie pas tout à fait équilibrée ? Les exemples qui suivent posent à leur manière cette question.

Janus, venu d’Allemagne, séjourne pour une courte retraite de méditation en France. Il réside dans une modeste chambre d’ermitage, dans la proximité d’un nouveau monastère bouddhique. Sa Mercedes grise métallisée, une berline luxueuse dernier modèle, est là, stationnée devant. Elle attend, luisante, son propriétaire. Elle souligne le mystérieux paradoxe d’un Siddharta qui aurait gardé près de lui sa monture, un magnifique cheval, en espérant atteindre le détachement quand même.

Louve et Clafoutis habitent et travaillent dans la périphérie de Bucarest. Ils sont sympathisants d’un « bouddha vivant ». Ils aiment à revenir vers une lamaserie européenne qui vénère celui-ci, lors de leurs brèves vacances. Louve et Clafoutis ont tenu à m’expliquer longuement pourquoi l’insécurité urbaine les avait amenés à voter pour le candidat d’un parti politique de l’extrême droite auquel il est reproché de la xénophobie.

Lisebote, une jeune femme, chante dans un groupe amateur de rock. Elle s’époumone parmi les amplificateurs. Quelles vociférations ! Elle va « allumer le feu » ! Un fracas de décibels jaillit de la scène... Elle accomplit son stage lamaïste de silence et de jeûne chaque année...

 


Néobouddhistes

L’apparition en Inde d’une opposition au dalaï-lama laisse supposer, qu’après son décès, maintenir la cohabitation paisible de diverses écoles (du Vajrayana, en l’occurrence) sera plus difficile encore qu’aujourd’hui.

Le dalaï-lama est né en 1935. Sa santé s’est avérée plus fragile avec une hospitalisation à l’hôpital de Bombay (l’actuelle Mumbay) pour un traitement aux antibiotiques suite à une infection. Il ne pourra éternellement assurer ses fonctions sociales.

Dans la presse asiatique en langue anglaise les oppositions au dalaï-lama sont parfois qualifiées de « néobouddhistes » (neobuddhist). Mais le dalaï-lama n’est pas le seul visé. Avec lui, son jeune protégé, le lama karmapa, ainsi que l’administration du Tibet en exil sont critiqués.

Les clivages qui existent en Asie se retrouvent en Occident. Les officiels qui s’opposent —on en trouve dans le Théravada, le Mahayana et le Vajrayana— sont le plus souvent issus des mêmes rites et des mêmes histoires. La séparation en plusieurs factions rivales résulte généralement d’une lutte pour le pouvoir après la disparition d’un vieux maître ou d’un bonze respecté. Dans la vacance qu’il laisse, la conviction qu’ont quelques disciples, convaincus d’être « héritier spirituel », ne manque pas de s’exprimer !

Certains d’entre eux conquièrent un pouvoir. D’autres... le perdent. 

Certains confortent leur position sur une partie seulement du réseau communautaire, s’il est « filialisé ». D’autres n’ont plus que quelques centres associatifs qui leur resteront fidèles. S’ils n’ont plus de base de repli, les plus entreprenants choisissent parfois de créer leur communauté.

Mais des conflits ouverts avec les institutions hostiles feraient fuir les nouveaux aspirants. Plutôt que de se déchirer en luttes fratricides, chacun préfère ignorer l’opposition et la critique venues d’autres factions schismatiques. Les communautés occidentales concernées sont donc tentées de se clore partiellement sur elles-mêmes. Elles se limitent alors à leurs propres réseaux de sympathisants.


 

Tendance nirvana

Que des contemporains choisissent leur voie méditative individuelle ou l’une de ces voies collectives dans un centre d’études, le choix courageux de vivre honnêtement leur engagement spirituel est bien leur voyage, et constitue sans doute l’essentiel de leur quête.

Car les autres, ceux qui ne prennent pas de risques, se contentant des brefs séjours de méditation payants, et du style nirvana avec le rosaire de graines de lotus en sautoir, ne peuvent guère entrer dans l’antique légende, ni vraiment de cœur, ni bien sûr par l’expérience personnelle.

Ils se contentent souvent d’une adhésion de surface, comme si le prestige de la doctrine pouvait « améliorer » leur personnalité. Certains s’y essayent.

Bien qu’ils puissent être des bobos, des « bourgeois bohèmes », qu’on ne les appelle pas boubous, comme on l’entend parfois. Tout diminutif à caractère discriminatoire est à proscrire. Ni vraiment bourgeois, ni vraiment bouddhistes, d’aucuns les identifient (trop sévèrement, nous semble-t-il) à leur « adhésion de façade » à un « spirituel de bimbeloterie ».

Leur voiture est choisie de couleur rouge, « afin d’être assortie à la robe de leur lama », délicate attention signalant, urbi et orbi, leur « dévotion envers le maître ». S’y expose, bien évidemment, le gros autocollant à l’emblème de leur lignée sur le pare-chocs arrière, pour la « connexion karmique » et, secrètement, pour une « protection surnaturelle, résultant de la bénédiction inconcevable du bouddha vivant »...

En week-end, arpentant la route communale à proximité de l’ermitage club, beaucoup arborent, qui un chandail rouge, qui une jupe bordeaux, qui une écharpe prune assortie, qui les identifient comme des sympathisants.

Ignorant la politesse aimable des « bonjours », certains récitent ostensiblement des mantras, l’air lointain et mystérieux, lorsqu’on les croise en promenade sur cette voie publique, signifiant ainsi leur appartenance à l’aréopage des initiés.

Cette apparence n’est certes pas à prendre trop au sérieux, et elle peut déclencher chez le lecteur un sourire indulgent... Car la tolérance reste la clef la plus sûre pour comprendre ceux qui prennent ainsi, face aux autres, ces mines spirituelles pendant leur escapade méditative, avant d’être « badgés » dès le lundi matin en banlieue, dans quelque firme multinationale, qu’ils retrouvent comme ils l’ont laissée.

 

 

La déception peut faire partie du chemin 

C’est donc de l’autre côté, chez ceux qui ont franchi le pas, qui ont rompu avec la compromission de l’argent, le frisson du pouvoir et l’exploitation des autres, qu’il faut chercher les chercheurs de vérité et nos observateurs qualifiés. Car ils ont appris de leurs propres erreurs, de la confrontation de leurs illusions avec la réalité que le temps décante, de la déception même dans leur quête d’absolu.

Le coût psychique à acquitter pour ces disciples est sans doute plus important que ce qu’ils avaient imaginé, voire au-delà de ce qu’ils souhaitaient a priori consentir. Ce prix moral à payer pour arpenter ce sentier millénaire est rarement connu des aspirants avant leur engagement. Ils le découvrent seuls, avec le temps, car du côté des robes safran, on montre les avantages d’être bouddhiste, rarement les inconvénients...

La vie du couple part à vau-l’eau, et rétrécit comme peau de chagrin lorsque chacun des deux époux veut absolument réussir le « détachement ». Mais on ne divorce pas beaucoup dans les milieux méditatifs et laïcs, lorsqu’ils sont aisés ! La maison du conjoint est désertée, et l’on acquiert seul(e) un « ermitage » individuel, manière polie de se séparer, sans le montrer trop ostensiblement alentour...

L’adhésion à un groupe hétérogène qui mêle diverses qualités, parfois ordinaires, devient lassante avec le temps, lorsque les apparences du culte ne séduisent plus...

Ces milieux sont accessibles aux clivages internes. Des moniales lamaïstes européennes supportent mal d’être sous la coupe des moines conformément à la vieille tradition himalayenne. Elles ne se résignent plus à laisser leur budget communautaire à une signature masculine et leurs projets, à une gouvernance virile étrangère à leur féminité... 

Les disciples sont également tentés par le détachement de leur propre habitus culturel. Certains renoncent à une vocation professionnelle, à la sécurité que leur donnerait un métier, pour aller se préparer à deux retraites successives de trois ans.

Le décalage entre l’individuation et la nature collective de ces pratiques, encore récentes en Occident, amène aujourd’hui des interrogations nouvelles. Certains de ces nouveaux mouvements religieux ont des « cadres » fraîchement émoulus, et des « échelons intermédiaires » qui manquent un peu d’expérience.

Parfois maladroitement, parfois avec la part ubuesque propre à des structures figées, ils se proposent imprudemment de réduire l’ego des néophytes. Ils tentent de les faire rapidement lâcher l’attachement à leur identité personnelle.

Sur le chantier de construction d’une communauté, des bénévoles avaient repris cet impératif à leur compte. Parmi eux, certains avaient à cœur de « casser l’ego » (sic) des nouveaux venus. Cela permettait de faire effectuer les tâches les plus pénibles et les plus salissantes à ces derniers. Ceux-ci ne pouvaient guère protester. Le maniement de la bétonnière et de la brouette sous une pluie glaciale devenait par ce tour de passe-passe rhétorique le chemin de leur « purification karmique » (sic).

Lorsque ces malheureux se plaignaient de leur sort auprès d’un des responsables, celui-ci leur répondait (en substance) et avec onctuosité : « Au lieu de vous plaindre, vous devriez vous réjouir. Plus vous souffrez sur le chantier, plus vous purifiez les actes négatifs que vous avez commis dans des vies antérieures ». Bien entendu il se dispensait lui-même de toutes ces tâches ingrates, son karma étant sans doute particulièrement « immaculé ».

Une spiritualité autonome, individuelle et inscrite normalement dans son temps, n’a certes pas besoin de cette « thérapie de choc » !

Méditer ? Bien sûr, mais quelle nécessité d’un groupe resserré dans un hall pour cela, et d’une posture figée, voire verrouillée, en tailleur ?

Partager ? Évidemment, mais la vie, toute la vie est faite de partages. Le bouddhisme, avec toutes les nuances qui s’imposent compte tenu de sa pluralité, risque-t-il d’entrer en contradiction, au fur et à mesure des prises de conscience, avec la part fragile et précieuse de la personne ?

S’approcher des nouveaux mouvements religieux inspirés du bouddhisme pour l’esthétique, une nourriture mieux préparée, l’atmosphère sacrée, le frisson bienfaisant d’une gnose concise, des compagnons sympathiques est certes tentant.

On peut ainsi mêler sa propre vie spirituelle à un groupe puissamment organisé. Mais on prend le risque d’y altérer cela même qui est au cœur de la recherche, ce « nous », qui sait dire « je », et qui se sait « lui-même », c’est-à-dire unique. [...]

© Marc Bosche, 30-07-2002 – Propos émis par l'auteur le 30 juillet 2002, tous droits réservés.