Sandrine Marques, la passion du cinéma en ligne
Une cinéphilie exigeante qui inclut tous les genres

LE MONDE | 09.04.07 | • Par Macha Séry
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Le nom sonne comme une promesse, une invite à aller voir. "Contrechamp.
Voyages en cinéphilie". C'est ainsi que Sandrine Marques a, en mars
2004, intitulé son blog. On le feuillette comme une revue dont la ligne
éditoriale serait exigeante dans l'analyse mais ouverte dans ses choix.

Le lecteur y glane une critique fouillée de Flandres de Bruno Dumont, un
point de vue sur "le châtre de l'Amérique" et ses héros dévirilisés,
l'exégèse d'une séquence de Rocco et ses frères de Luchino Visconti, la
vision de Dante dans L'Inferno (1911) de Francesco Bertolini ou une mise
en perspective des multiples analogies visuelles entre L'Impératrice
rouge de Josef Von Sternberg et Marie-Antoinette de Sofia Coppola.

"Il s'agit de donner à lire mais aussi à voir par des captures d'images
et des photogrammes", précise la jeune femme de 35 ans, par ailleurs
rédactrice en chef du site culturel plume-noire.com

Référencé en lien sur les sites des Cahiers du cinéma et de la
Cinémathèque française, Contrechamp reçoit 3 000 visites par jour. Une
audience qui a valu à son auteur de recevoir des propositions
d'annonceurs publicitaires qu'elle a déclinées afin que son site ne
ressemble pas à un "arbre de Noël qui clignote".

Elle tient aussi à ne pas déroger à quelques règles déontologiques :
citer ses sources, mettre en ligne des photos libres de droits,
préserver son intimité. Nulle mention, donc, de son patronyme, encore
moins de portrait. Il faut "exposer sans s'exposer", signale l'auteure.
Manière de dire que seuls les films doivent être mis en avant.

Alimentant, au début, son blog par ses articles parus dans la revue
Eclipse, Sandrine Marques s'applique, depuis un an, à ne mettre en ligne
que des inédits. Aux antipodes de la critique d'humeur et du
"j'aime-j'aime pas" qui s'est banalisé dans les émissions télévisées et
les forums de discussion, ces longs textes témoignent d'une érudition
alerte et sont commentés par les fidèles du site avec une passion égale.

"J'ai toujours défini la cinéphilie par la passion, chevillée au corps,
par laquelle seul le cinéma compte et prend le pas sur les rites sociaux
et mêle les relations sentimentales, confie Sandrine Marques dans un
billet daté du 9 janvier 2006. Cette passion qui vous fait faire 200 km
pour voir un film (L'Enfance d'Ivan de Tarkovski), glisser sur une
épaisse couche de glace et pousser votre véhicule en plein hiver pour le
remettre dans l'axe routier (Lost Highway de Lynch - quelle ironie !),
différer ses vacances d'une journée pour ne pas rater un classique,
coincé dans une obscure rétrospective (Le Désert rouge d'Antonioni)."

D'ardente, la passion est devenue "amour raisonné", précise Sandrine
Marques, dont la cinéphilie inclut tous les régimes d'images : films de
patrimoine, grosses productions, clips, séries TV ("Les Soprano",
"Dexter", "Nip/Tuck", etc.). "Entrée en cinéma" avec The Ghost and Mrs
Muir (1947) de Joseph L. Mankiewicz, culture formée dans les ciné-clubs,
Sandrine Marques demeure fidèle à la devise du critique de cinéma Serge
Daney : Voir, en parler, écrire. C'est ainsi qu'elle conçoit son blog,
comme un lieu d'argumentation qui ne remplace en rien les discussions
enfiévrées au sortir d'une salle ou les opinions exprimées lors d'un
débat public.

Commençant sa journée par la lecture de ses blogs de cinéma préférés,
elle consacre au sien plus d'une heure par jour, afin d'y "poster" une
contribution tous les trois jours. La périodicité idéale, dit-elle, pour
"que les billets vivent. Au-delà, les lecteurs réclament, me rappellent
à l'ordre." Contagieuse est la passion.