Résistance - Pierre Falardeau
Vengeance

Il y a quelques années, quand on me laissait encore faire des films, Denis Côté se prenait pour un critique de cinéma au journal Ici. Aujourd’hui, Denis Côté se prend pour un cinéaste et moi je travaille au Ici. C’est à mon tour d’être du côté du manche. Pour une fois, j’ai le gros bout du bâton et je compte bien en profiter. Ceci n’est pas une critique de film mais bien un règlement de compte. Ça m’amuse beaucoup.

Comme mon idée était déjà faite, comme mon article était déjà à moitié écrit dans ma tête, je ne voyais pas l’intérêt de visionner le film de Côté. « Carcasses » que ça s’intitule son petit bricolage audio-visuel. J’étais sûr que c’était un très mauvais film. Je pouvais écrire sans crainte de me tromper et de passer au batte en toute connaissance de cause. Mais comme je ramollis en vieillissant, je suis allé voir son film par souci d’honnêteté intellectuelle. Pour un critique, vous me direz que c’est la moindre des choses. Vous avez tort. Quand je faisais des films, je pouvais écrire à l’avance la critique d’un tel ou d’un autre tel.

Dans la salle, dimanche soir au Parallèle, il y avait une dizaine de cinéphiles à tête de cinéphilitiques en phase terminale. Deux égarés venus voir sans doute une vue de monstres cherchaient la machine à pop-corn. La vendeuse de billets faisait des bulles dans son bocal à poissons hi-tech. Et moi je me faisait chier comme un rat mort. J’aurais dû suivre ma première idée et rester chez nous à écouter le bowling à TQS ou les preachers sudistes ou Josélito Michaud à Radio-Cadenas. Comme disait Madame Leriche: « Si c’est ennuyant. » Je pensais voir un très mauvais film, or je me suis trompé royalement. « Carcasses » n’est pas du tout un mauvais film. En fait « Carcasses » c’est rien, absolument rien! Le vide absolu, le néant sans fond, le rien intégral. Mais comment faire une critique quand il n’y a rien?

Denis Côté a trouvé un décor formidable, une cour à scrap et il filme ce décor en long, en large et en travers. C’est tourné en plans fixes et c’est interminable. Des tas de tôle pourrie par en avant, par en arrière, en haut, en bas, sur le côté, partout tout le temps. Un décor et rien d’autre. Les personnages? Inexistants. Il y a bien un espèce de demeuré qui fait de la figuration dans le décor. Et ce demeuré, il travaille comme une bête d’une étoile à l’autre. Il empile des cochonneries en petit tas depuis 40 ans. Pittoresque et pitoyable. Et je ne méprise personne. Il y a aussi deux photographes assez insignifiantes, sans doute étudiantes à « Concordia University » qui paradent pour la galerie. C’est tout. J’oubliais, les quatre trisomiques qui débarquent dans le coin, comme des martiens en voyage de noces. Côté, en metteur en scène pogné dans le ciment, les place dans le cadre comme des objets inanimés. Interdiction de bouger. Interdiction d’ouvrir la bouche. D’ailleurs y a rien à dire. Des carcasses humaines perdues dans une forêt de carcasses. C’est ça le film, un mongol qui met en scène d’autres mongols. Vous pensez sans doute que j’exagère. Je n’exagère jamais.

Au journal Ici, Côté écrivait comme un pied. Il n’a pas changé. Aujourd’hui il tourne comme un pied. Comme deux pieds même. Deux pieds dans la même bottine. Un cinéaste a parfaitement le droit de tourner une succession de plans fixes, ce que réussissait à merveille Ozu dans le Japon des années cinquante. Mais tout le monde n’est pas Ozu. Et « Carcasses » n’est pas sans rappeler les diaporamas que les bons pères nous faisaient visionner au collège dans les années soixante. Côté se réclame du formalisme pour justifier son incompétence. C’est de bonne guerre. Tout se justifie. Même une suite de diapositives qui se mord la queue à l’infini. Des petits bizounages audio-visuels comme ça j’en ai vu des centaines dans les galeries d’art avant-gardissssses de Toronto, dans les années soixante-dix. Du filmage de nombril postmodernes, j’en ai vu des kilomètres et des kilomètres dans tous les musées « Canadians » d’Ottawa, de Moose Jaw ou de Medecine Hat. Ça m’endormait il y a quarante ans et ça m’endort plus que jamais.

Mais la critique « smatte » elle, elle aime ça. Ça l’émoustille. Elle se pâme. Elle se répand. Elle en mouille de plaisir. Ça l’excite. Pensez donc, le critique des cahiers de cinéma a beaucoup aimé. Un Français c’est pas rien. Un Parisien en plus. Ça doit être un film génial. Il y a là comme du terrorisme intellectuel qui fait qu’il faut aimer ce film absolument si on ne veut pas passer pour un crétin fini. Personne va voir les films de Côté et pourtant il est célèbre. Il fait le tour du monde, invité dans tous les festivals. Une espèce de mafia des zarts zartistiques qui règne en maître sur le cinéma d’auteur a décrété du haut de sa chaise que Denis Côté était un cinéaste incontournable. Le procédé est simple : on prend un navet qui parle de n’importe quoi , tourné par n’importe qui, n’importe comment et on lui accole l’étiquette de film d’auteur. À partir de là tout devient possible. Plus c’est platte, plus le cinéaste est un grand auteur. Plus on s’ennuie, plus l’auteur est un auteur de génie. Plus on s’endort plus l’auteur est un auteur sur qui il faut désormais compter. Moins y a de monde qui comprend plus le film est un chef-d’œuvre. Et tous ces gens là s’extasient dans les cocktails en tétant leurs crevettes congelées et leurs biscuits soda équitables en compagnie de leurs petits protégés. Et ce joyeux ramassis d’heureux élus s’entre-invitent de festival en festival. Voilà comment on impose une certaine vision de l’art.

Je ne comprends rien à la mode, ni à la branchitude, ni au post-modernisme, ni au modernisme tout seul , ni à la transculture, ni à tout ce qui est pédant, prétentieux et pincé. La bourgeoisie aime bien se donner de petits frissons avant-gardistes dans ses musées vides et ennuyants. Ça dérange rien. C’est parfaitement inoffensif.

En passant la compagnie de production de Denis Côté s’appelle quelque chose comme « Nihilist Productions ». De nihil en latin qui veut dire « rien ». Ya rien là en effet.