Les enfants sauvages : Hommes à louer de Rodrigue Jean
par Gérard Grugeau, 24 Images, numéro 136
Disons-le d'emblée : même présenté dans une forme inachevée, Hommes à louer est un film comme on en voit peu au Québec dans le système de production actuel. Non seulement parce que de par son sujet – la prostitution masculine à Montréal – il s'agit d'une œuvre courageuse, porteuse d'un point de vue rigoureux qui, sans complaisance ni racolage, interroge et pense le monde au prix de tous les inconforts, mais aussi parce que le désir radical de cinéma qui l'habite n'obéit qu'aux impératifs de son propos. C'est-à-dire donner une voix aux laissés-pour-compte de notre société et faciliter dans la durée l'expression d'une parole «hors la loi», comme l'avait fait Pedro Costa dans La chambre de Vanda ou Rithy Panh dans Le papier ne peut pas envelopper la braise. À l'arrivée, le film est fort et cinglant, comme un coup de poing à l'estomac qui laisse le spectateur entre le silence et le cri. La vérité est toujours sacrilège et le cinéma sait parfois regarder et écouter. Sans doute parce qu'il veut encore croire au réel.

Il y a d'abord la méthode et un grand travail de préparation en amont. Par l'intermédiaire d'Action Séro Zéro, organisme communautaire qui offre des programmes gratuits de santé publique et de protection contre le sida, Rodrigue Jean a pris contact avec des jeunes hommes qui s'adonnent à la prostitution masculine. Dès lors, des balises claires ont été posées, comme une sorte de pacte mutuel établi sur une confiance gagnée au jour le jour. Sur une période d'un an (un luxe qu'on ne voit plus dans notre cinématographie et que l'utilisation des minicaméras DV ultra-performantes permet aujourd'hui), ces jeunes en désarroi viendront se dire librement à la caméra. Dans ce lieu ouvert, le temps fera son temps, sans mesure ni promesse. Au mieux, il laissera une proximité s'installer sur la crête des jours. Le dispositif choisi est minimaliste et visible à l'écran, renvoyant le cinéma à sa propre réflexivité. Un micro posé sur le corps en début d'entrevue devient à la longue comme une sorte de lien symbolique, de rituel de passage qui indique que le film est lui aussi un lieu de transaction. Un lieu d'échange certes inégal, mais où la délicate position du «voleur d'images» devient en soi source de questionnement et enjeu subversif. Face à un tel projet, la présence d'une équipe légère prend ici tout son sens éthique, car rien ne saurait combler l'écart entre le quotidien de ces jeunes désespérés et celui des artisans du cinéma.

Pour se soustraire au voyeurisme et maintenir une distance juste, le dispositif ne variera guère. La mise en scène sera frontale. Devant une fenêtre qui ouvre sur les rumeurs nocturnes de la ville et vers laquelle converge tout le hors champ du film, les visages défilent, cadrés avec soin, livrant à nu toute l'humanité à la fois touchante et violente d'une jeunesse sacrifiée en mal d'avenir dont les silhouettes fantomatiques arpentent nos rues comme autant de bombes à retardement. Sporadiquement, la caméra s'aventure à l'extérieur en quête d'une pulsation urbaine qui vient prolonger le flot d'une parole tourmentée tout en établissant une congruence de regard avec l'espace physique meurtri de la ville qui porte lui aussi, comme un désert humain, l'empreinte de l'injustice sociale et de la détresse psychologique. Dans ces temps vides, la pensée circule et l'œil continue de voir. Brièvement, reprenant son souffle, le spectateur échappe par la même occasion à la claustration paralysante de cette coulée verbale qui le cerne.

À la vue du dispositif, on comprend très vite que sa franche radicalité témoigne chez l'auteur de Yellowknife d'une grande soif de vérité et d'une haine viscérale pour le mensonge social. Foisonnante et erratique – parfois répétitive à l'image de cette vie chaotique dont ces survivants voudraient s'extirper sans y parvenir –, cette parole qui est saisie dans l'urgence et à laquelle le film nous ramène toujours aimante littéralement notre regard pour ne plus nous lâcher. Très vite, ces rendez-vous répétés génèrent un lien social et une forme de civilité à distance, en imposant à notre conscience fraternelle la prégnance du sujet dans son altérité irréductible. Et dans sa durée programmatique, le processus crée insensiblement de l'attente, comme si nous prenions des nouvelles du monde à intervalles réguliers. En outre, le regard de Rodrigue Jean sur ces prostitués toxicomanes qu'il connaît bien (il a travaillé à Londres auprès des jeunes de la rue) n'est jamais celui d'un juge et ne glisse pas dans l'ambivalence humanitaire. Par ses questions ouvertes, ses commentaires diligents, le cinéaste accompagne les jeunes dans leur réflexion et leurs affects, sans jamais solliciter de leur part la moindre exhibition inconvenante. Devant lui, la souffrance garde toujours son droit de réserve. Même inégal, l'échange nous incite à percevoir l'immensité de l'injustice, l'étendue du drame social qui se vit près de nous. Mais il restitue surtout toute leur humanité aux êtres les plus stigmatisés de notre société, et ce, tout en préservant une forme de civilité du désespoir.

Sans enflure glauque et dramatisante, Rodrigue Jean présente la réalité de ces jeunes pour ce qu'elle est : une descente aux enfers. Un peu comme chez Genet, le film nous entraîne effectivement «loin des voies banales, dans les parages infernaux». Mais le film n'est pas là pour exalter «les fastes de l'abjection». L'horreur – le rapport aux clients, l'enfermement de la drogue – ne se pare ici d'aucune beauté sulfureuse et baroque. Même si une beauté troublante est là sur les visages de ces enfants sauvages qui laissent parfois filtrer de leur intériorité lointaine une innocence et une tendresse sourdes des plus bouleversantes qui les rattachent soudain au monde des vivants. Ce qui se joue à l'écran, c'est la survie au jour le jour de jeunes parias pris dans la spirale de l'argent facile et la jouissance de la drogue pour oublier la noirceur au quotidien ou se venger d'une enfance qui leur a été dérobée. En arrière-plan, le constat est impitoyable : familles disloquées, foyers d'accueil inadaptés, abus de toutes sortes, peur du sida, taux de suicide alarmants, dérive criminogène d'un milieu qui pousse à la petite délinquance, harcèlement policier, séjours en prison. À travers cette logorrhée verbale qui témoigne avant tout d'un pressant besoin d'être entendu, c'est bien sûr le tableau d'un microcosme âpre et terrifiant qui se dessine peu à peu. Mais c'est aussi en hors champ toute une société dysfonctionnelle qui se révèle dans son impuissance chronique, tout comme dans son hypocrisie larvée, sa misère sexuelle et sa brutalité arrogante. Lors d'une séquence particulièrement forte où l'un des jeunes parle de troisième guerre mondiale sur fond de feux d'artifice, le film prend soudain une ampleur poignante. Comment ne pas voir dans le déferlement pulsionnel du capitalisme prédateur mondialisé qui caractérise notre époque avec la marchandisation accélérée des biens, des personnes et des corps, une sorte de nouveau conflit mondial dévastateur aux enjeux économiques et humains désormais planétaires? Où se logent aujourd'hui le bien et le mal sinon peut-être dans la reconnaissance de notre propre faiblesse et interdépendance sur ces visages de feu? Et si ces laissés-pour-compte annonçaient notre propre chute?

Face à de tels enjeux, Hommes à louer pourrait sembler dérisoire. Et pourtant! Au fil du tournage, l'espace de parole que le film offre humblement devient un lieu refuge où germent les graines d'un hypothétique renouveau. Seul un travail sur la durée pouvait permettre d'appréhender dans toute sa complexité et ses contradictions la réalité de ces jeunes marginalisés. Grâce à l'effet cumulatif des séquences, l'éclat du sens advient et se densifie progressivement dans la pure présence de l'instant où ces confidences souvent crues s'expriment spontanément à la caméra. Se dégagent de ces jeunes abandonnés une incroyable capacité d'adaptation et de survie dont ne rendent jamais compte les reportages télévisés qui se repaissent de la misère humaine avec une délectation misérabiliste ou une fausse compassion. Insensiblement, le cadre s'élargit vers la fin du film, laissant entrevoir une forme de convivialité entre l'équipe et plusieurs intervenants. Le cinéma aurait-il un vrai pouvoir de catharsis? Sans tomber pour autant dans une totale désillusion, Rodrigue Jean se garde bien de nous faire le coup du happy ending. L'annonce d'un amour naissant et la venue au monde d'une petite fille versent soudain un léger baume sur l'indifférence des jours. Mais la vie reste impitoyable pour d'autres. Elle prend toujours en otage et elle vous laisse parfois cerné par la mort, «perdu dans un avenir» sans horizon. Chose certaine, avec Hommes à louer, Rodrigue Jean confirme, si besoin est, qu'il est un auteur sur la ligne de feu de toutes les transgressions.

Québec, 2008. Ré. : Rodrigue Jean. Ph. : Mathieu Laverdière. Son : Lynne Trépanier. Mont. : Mathieu Bouchard-Malo. Prod. : Nathalie Barton (InformAction) et Jacques Turgeon (ONF). 137 minutes. Couleur.