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Le procès de la raison

 
 
Les fondateurs de l’école de Francfort poursuivent l’œuvre critique du marxisme et l’étendent à ce qui incarne l’esprit de la modernité : les Lumières et la raison.
 

La Dialectique de la raison, 1947.

Max Horkheimer et Theodor W. Adorno

 

MAX

HORKHEIMER

(1895-1973)

Philosophe et sociologue, membre fondateur, à l’université de Francfort, de l’Institut pour la recherche sociale en 1930, en compagnie de Walter Benjamin et Herbert Marcuse. Exilé en 1938, il rouvre l’Institut en 1949, et y poursuivra sa carrière. Son apport principal, ancré sur un fond marxiste, est celui de la critique du rôle de la raison dans le monde moderne. On lui doit Éclipse de la raison, 1949, et Théorie critique, 1970.

Lorsque Max Horkheimer et Theodor Adorno entament la rédaction de La Dialectique de la raison, l’Europe est à feu et à sang. Les deux philosophes allemands sont en Californie, où l’exil les a menés. L’ouvrage qu’ils écrivent à quatre mains est composite, et ses préoccupations reflètent leur situation : le quatrième chapitre est une critique des industries du divertissement américain, le dernier, une analyse de l’antisémitisme, tel qu’il s’accomplit sous le nazisme. Quel rapport, dira-t-on? La réponse est donnée en préambule : la « culture de masse » tout comme le racisme sont des phénomènes, mais ont en commun de s’appuyer sur une idéologie issue de la perversion de l’ « Aufklärung » (traduit en français par « raison »). Les Lumières sont associées, ordinairement, à l’émancipation intellectuelle, sociale et politique de l’homme moderne. Mais, selon Adorno et Horkheimer, ces espoirs ont donné naissance à leur contraire : le « mythe » moderne de la rationalité instrumentale, qui transforme l’homme et la nature en objets de domination ou de consommation. Tout y participe : les sciences, la culture, l’industrie, le capitalisme, l’ordre politique et philosophique, mus par les mots d’ordre de rationalité, d’utilité et de formatage de l’individu. « La raison, écrivent-ils, est totalitaire. » Ainsi, les industries culturelles américaines (la radio, la télévision, le cinéma, le jazz et les comics) ne produisent-elles que des stéréotypes abêtissants et ennuyeux : « Le plaisir se fige dans l’ennui, du fait que pour rester un plaisir, il ne doit plus demander d’effort. » Engendrant l’ « apathie du consommateur », ces biens culturels bon marché sont alléchants mais aliénants. Pour Adorno, c’est l’antithèse de l’art. L’antisémitisme, lui aussi, est un aspect du « mythe de la raison » dans la mesure où il ne s’appuie plus sur des arguments religieux, mais sur une « science des races ». Mais c’est surtout, pour les masses subjuguées par le fascisme, un stéréotype sans contenu réel, un dogme auquel on adhère aveuglément sans le critiquer.

Or, la critique est, pour Adorno et Horkheimer, l’essence même de la pensée libre et créative. Ce simple fait les retient d’envisager quel serait un usage positif de la raison (qu’ils appellent pourtant « vérité », mais écrivent : « La vérité est ce qu’elle n’est pas »). Leur message, entièrement négatif, n’indique aucune voie de salut.

Les conclusions sombres de La Dialectique de la raison, paru en période de reconstruction, n’ont pas trouvé beaucoup d’échos favorables sur le moment. La langue recherchée et les nombreuses digressions que comportait ce texte n’en ont pas facilité le succès. Vingt ans seront nécessaires pour connaître une renaissance et se voir, dans le bouillonnement des années 1960, crédité d’acte fondateur d’une théorie critique de l’idéologie dominante qui aura une longue postérité.

La seconde vie de la « théorie critique »

Le philosophe Georg Lukacs, marxiste rival de l’école de Francfort, se moquait encore dans les années 1960 du pessimisme abismal de La Dialectique de la raison. Mais l’esprit de la révolte qui grondait contre la société de consommation remit le livre sur la sellette. En compagnie d’Herbert Marcuse, Horkheimer et Adorno inspirèrent, pas forcément dans le style mais dans l’esprit, bon nombre de penseurs critiques les plus marquants de l’époque, marxistes ou non, et ceci jusqu’aux philosophes de la postmodernité : Guy Debord, Roland Barthes, Jean Baudrillard, Michel Foucault, et, après eux, Jacques Derrida et Giorgio Agamben. Ce qui ne les empêchera pas d’être chahutés en 1968… Parallèlement, la tradition de l’école de Francfort se poursuivra avec Jürgen Habermas, dans une direction plus constructive, avant de revenir, avec son successeur Axel Honneth, à un point de vue certes critiques mais nullement aussi pessimiste que celui d’Horkheimer et Adorno.

Nicolas  Journet
 
   LEXIQUE
AUFKLÄRUNG
Pendant allemand des Lumières européennes, soit le mouvement culturel et philosophique qui, du XVIe au XVIIIe siècle, s'élève, au nom de la raison, contre l'arbitraire du pouvoir monarchique et de la tradition religieuse.
THÉORIE CRITIQUE
Méthode de pensée consistant à faire apparaître les manques et les contradictions des idées dominantes et de l'état social des choses. Construire des alternatives peut, selon le cas, être jugé impossible ou au contraire nécessaire.
  
THEODOR
W. ADORNO

(1903-1969)

Compositeur, musicologue et philosophe, Theodor Adorno rejoint le groupe de l’Institut en 1932, puis s’exile en 1934 aux États-Unis. Investi dans le développement de la théorie critique, Adorno couvre en particulier son volet esthétique. De retour à Francfort en 1949, il succédera à Max Horkheimer en 1958. Il lègue plusieurs œuvres, dont Minima moralia. Réflexions sur la vie mutilée, 1951, et La Dialectique négative, 1966.
 
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