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La photo

Esprit, mars 1936, pp. 977-79

En faisant de la photo (comme de la musique, de la mise en scène proprement dite… etc.) un simple matériau pour le rythme, on ne nie pas que la photographie soit un art : on dit seulement que c’est un autre art que le cinéma. Je crois même que dans la mesure où, par ailleurs, on est sensible à la beauté photographique, on redoute davantage, à l’écran, la « belle photo ».

Mais dans l’économie d’une œuvre un rôle secondaire mérite autant d’attention que l’essentiel. Et en même temps que je mets en garde le spectateur contre la photo (de film) artistique – blés en contre jour sur ciel noir – contre la photo à « effets », qui s’impose, je voudrais qu’il prenne conscience des qualités de la véritable bonne photo de cinéma, en apparence un peu neutre, servante discrète mais savante de l’esprit du film.

Qu’on pense pour cela à l’évolution du style photographique à l’écran depuis quelques années. Elle est parallèle à l’évolution de l’esthétique générale du cinéma, du muet vers le parlant. – On se souvient de l’ancienne photo, celle des grands films allemands, Opéra de quat’sous par exemple, dure, contrastée, tout en blanc et noir, très « gravure ». Aujourd’hui la photo-type est la photo américaine, claire, à la fois grise et brillante. Il n’y a pas là simple changement de mode, mais adaptation technique à une meilleure compréhension du rôle de la photo au cinéma. Avec ses oppositions violentes, ses clair-obscurs, la photo allemande, expressionniste cherchait à être belle. Avec ses gris fouillés, ses fines nuances, la photo américaine, réaliste, vise d’abord à la fidélité : c’est une photo très « exposée », ce qui (les photographes amateurs me comprendront) diminue les beaux contrastes mais fait ressortir les détails. C’est aussi une photo très « éclairée », où la lumière est disposée dans tous les sens, comme en plein jour, sans aucun effet d’éclairage. Par là elle répond à son but : transcription complète de la réalité avec le minimum d’interprétation, cette dernière étant réservée au rythme. J’ajoute que lorsque on a appris à l’apprécier on trouve dans sa blondeur, dans ses demi-teintes délicates, un pur plaisir des yeux, un charme tout sensible – aussi vif et plus subtil que dans le grand jeu d’ombre et de lumière de la photo classique.

Pour ne pas trop manquer à l’utilité pratique que voudraient avoir ces notes, un mot sur les conditions matérielles d’appréciation de la photo de film, destinée à la projection après transparence, et non vue directement comme une photo tirée sur papier. – La distance idéale de l’écran est trois fois la longueur de ce dernier. (Hélas ! trop souvent les rangs à 20 francs). Plus près on voit « le grain ». Celui-ci est toujours sensible dans les contretypes, c’est-à-dire les films qui ne sont pas directement tirés d’après le négatif originel, comme c’est le cas pour les actualités étrangères à la photo si défectueuse. Il est bon de s’habituer à juger la qualité matérielle d’une copie ou d’une salle. (Que de fois l’impression que laisse un film est faussée par l’arc défectueux du projecteur). Ce sont là évidemment finesses, plaisirs mineurs, analogues à ceux de la typographie et de l’impression pour un ouvrage littéraire. Ils intéressent néanmoins tous les amateurs, ou, car ne j’aime pas trop ce mot, tous ceux qui ont le sens de l’ouvrage, du « bien fait » et comprennent la noblesse des métiers.

Venons enfin à la brûlante actualité photographique : la couleur. Au risque de rabâcher je vois dans les discussions que la question soulève le contre-sens que j’ai maintes fois relevé. Les uns s’affolent à l’idée des futurs chromos que cette découverte prépare. Les autres cherchent les possibilités artistiques nouvelles qu’elle ouvre. Or je tiens que la couleur est utile, nécessaire, en tant surtout qu’elle augmente la puissance de la réalité de l’écran. Tout bêtement parce qu’on a encore plus l’impression « d’y être ». Et que de ces éléments d’Un réalisme renforcé, la composition et le rythme feront d’autant mieux œuvre d’art. Mais qu’on se garde de chercher dans la couleur une fin en soi, des effets, une stylisation, une interprétation. Oh! Les ensembles en rouge – même réussis – pour les scènes tragiques… En bref la couleur sera une amélioration du même ordre que la pellicule panchromatique (rendant exactement les valeurs en blanc et noir), un prodigieux progrès de la qualité et de la fidélité photographique – mais qui ne touche pas le style même du cinéma.

On aura remarqué que je n’ai rien dit du cadrage, de l’angle, éléments évidents de la beauté photographique. Je compte les englober avec le panoramique et le travelling dans le problème de la prise de vue, qui fera l’objet d’une prochaine chronique et précédera nos conclusions. Mais auparavant reste l’importante question du son et de la musique. Un spécialiste étant dans nos murs, je laisserai avec plaisir la plume sur ce point à notre ami Jaubert.

Roger LEENHARDT.

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