Du festival considéré comme un ordre
André Bazin, Cahiers du Cinéma, juin 1955

Photo : Au Festival de Cannes 1953, André Bazin en compagnie de Georges Sadoul (à gauche) et de Cesare Zavattini (à droite).

 

Considéré de l’extérieur, un Festival, et notamment celui de Cannes, apparaît comme l’entreprise mondaine par excellence. Mais pour les festivaliers, si j’ose dire, professionnels, comme sont justement les critiques, rien en réalité non seulement de plus sérieux, mais de moins «mondain» dans l’acception pascalienne du mot. Pour les avoir presque tous «faits» depuis 1946, j’ai assisté à la progressive mise au point du phénomène Festival, à l’organisation empirique de son rituel, à ses hiérarchisations nécessaires. J’ose comparer cette histoire à la fondation d’un Ordre et la participation totale au Festival à l’acceptation provisoire de la vie conventuelle. En vérité, le Palais qui se dresse sur la Croisette est le moderne monastère du cinématographe.

 

On croira peut-être que je cherche le paradoxe. Il n’en est rien. Cette comparaison s’est imposée à moi d’elle-même à l’issue de ces dix-sept jours de pieuse retraite et de vie strictement «régulière». Si la règle en effet définit l’Ordre, conjointement à la vie contemplative et méditative, à la communion spirituelle dans l’amour de la même réalité transcendante, le Festival est un Ordre. Venant de tous les coins du monde, des journalistes de cinéma se retrouvent à Cannes pour y vivre deux semaines d’une vie radicalement différente de leur vie privée et professionnelle quotidienne. D’abord ils sont «invités», c’est confortable mais néanmoins relativement austère (les palaces sont pour les membres du jury, les vedettes et les producteurs). Ce luxe décent n’excède pas celui qu’exige leur travail et j’échangerais bien des cellules monacales de ma connaissance contre une chambre à l’hôtel S. ou M., à la planche près naturellement ! Mais un juré de 1954, Luis Bunuel, s’est empressé de faire remplacer son matelas au Carlton par la table de bois sur quoi il est habitué à dormir.

 

L’aspect le plus caractéristique de la vie festivalienne est l’obligation morale et la régularité des activités. Le journaliste se fait réveiller vers 9 heures du matin. Avec son petit déjeuner on lui monte le rituel du jour, je veux dire les deux journaux du Festival : les Bulletins de la Cinémato et du Film Français. Il y trouve les offices de la journée. Ils ne s’appellent pas Laudes, Matines et Vêpres, mais «Aurore», «Matinée» et «Soirée». Car de même que le déjeuner est devenu le second repas et que le dîner a glissé en deux siècles à la place du souper, les matinées du Festival sont vespérales et les soirées nocturnes. A quelque heure tardive qu’il se couche, le Festivalier est donc debout aux «Aurores», c’est-à-dire pour la ou les séances privées de 10 h. 30. L’office se célèbre dans une des chapelles de la ville. Après quoi on revient vers la Maison-Mère pour la Cérémonie du Casier. Celle-ci consiste à prendre au service de presse les papiers du jour, press-books des films présentés et invitations qui n’ont pas été envoyées directement aux hôtels. Il est alors midi trente, l’heure, en général, d’une conférence de presse qui fournira des sujets de réflexion pour un déjeuner tardif. A trois heures on se retrouve sur la brèche pour le film de l’après-midi dans la basilique du Palais. Le rituel d’accès vespéral étant un peu relâché, je décrirai plutôt celui du soir. Sortie vers 6 heures. Le journaliste de quotidien du matin commence alors à songer au papier qu’il téléphonera vers 20 heures. Les autres ont l’esprit plus libre pour se rendre aux cocktails qui se tiennent généralement à 18h30. Dîner vers 20 h. 30 préludant à la cérémonie la plus importante de la journée : la prise d’habit. L’Ordre festivalier impose en effet sa tenue conventuelle, du moins pour les offices du soir. Je suis assez vieux pour avoir assisté à la constitution de cette règle et même pour l’avoir vécue. Elle n’était que facultative lors des premiers Festivals de Cannes et de Venise. La jeune presse et, moins ostensiblement, certains éléments de la presse d’avant-guerre aux attaches prolétariennes, affectaient le mépris du smoking. Il arrivait même que le costume foncé posât des problèmes. Je les ai vus céder les uns après les autres. Il y a eu l’année de l’emprunt, celle du smoking du copain trop étroit et aux revers démodés, puis finalement l’entrée dans l’Ordre. Aujourd’hui non seulement toute la presse a adopté l’uniforme mais il lui paraît tout naturel. Quant à moi, je l’avoue sans fausse honte, le smoking m’avantage, surtout le blanc ! Quoique le nœud de cravate me pose toujours des problèmes.

 

Mais l’habit seul ne fait pas le moine, la cléricature nous est conférée par la machine électronique dispensatrice des cartes inimitables permettant de franchir la clôture. Une fois dans les lieux saints cependant, une autre hiérarchie se manifeste ou, si l’on préfère, une différenciation fonctionnelle. Les journalistes ont leurs stalles réservées à l’orchestre entre le sixième et le dixième rang. Les laisserait-on libres, qu’ils s’y dirigeraient en connaisseurs. Ils méprisent le balcon, trop éloigné de l’écran et tout juste bon pour les jurés et les vedettes. C’est pourtant vers le balcon que convergent tous les regards. En vain du reste, car l’architecture du Palais de Cannes est un défi aux mœurs festivaliennes. Celles-ci veulent que le spectacles soit d’abord dans la salle et même dès son accès. Ceux du Palais cannois sont ridiculement exigus et font de l’entrée et de la sortie une incroyable bousculade. Les années de mauvais temps, le piétinement sous la pluie des invités qui ne peuvent entrer assez vite est le tombeau des robes du soir. Venise l’a bien compris, qui a fait construire un immense Avant-Palais où l’on a tout le loisir de se regarder. A Cannes, au contraire, on a négligé un vaste terrain vague pour coller le Palais à la Croisette, de façon à rendre son absurdité irrémédiable. Quant à l’intérieur, il faut lui accorder une harmonie certaine des formes et des couleurs, mais la position du balcon par rapport à l’orchestre, prive les spectateurs payants du principal plaisir qu’ils viennent y chercher. Ce qui ne laisse pas de donner aux journalistes un sentiment supplémentaire de supériorité. Eux, les blasés qui ne jettent qu’un coup d’œil distrait à Lollobrigida quand ils ont la faveur bénigne de la voir comme je vous vois, savourent le sérieux qui les faits différents de ces pauvres publicains prêts à tout pour apercevoir leur idole. Pour nous qui savons que la religion a besoin de ces pompes spectaculaires, de cette liturgie dorée, nous savons aussi où est le vrai Dieu, et si ces manifestations nous suggèrent plus de pitié condescendante ou amusée que de révolte purificatrice, c’est que nous savons que tout en définitive tourne à sa plus grande gloire.

 

Vers minuit et demi, on se retrouve sur la Croisette où de petits groupes se constituent bientôt dans les bars d’alentour pour discuter devant un citron pressé des films de la journée. Une heure après on va se coucher. A 9 heures on frappe, c’est le petit déjeuner et le rituel du nouveau jour.

 

Au programme que je viens de décrire s’ajoutent les fêtes. Il en est d’ordinaire trois ou quatre notables, dont deux importantes. Le voyage aux Iles, avec la soupe à la rouille et l’épisode traditionnel du streap-tease de la starlett de l’année sur les rochers, et le souper de clôture. Les accessoires étant les réceptions Unifrance, Unitalia et parfois la Mexicaine ou l’Espagnole. Chacune de ces réceptions-soupers donne lieu à de petits drames kafkaiens, car une partie de la colonie journalistique se voit mystérieusement oubliée. Les élus feignent la compassion indignée et pestent avec les victimes contre la mauvaise organisation qui ne peut qu’être responsable d’une aussi maladroite lacune, secrètement fiers au fond d’être pour cette fois de ceux qu’on ne néglige pas. Le comble du genre fut atteint la première année avec la mémorable réception soviétique dont les invitations avaient vraisemblablement été tirées dans un chapeau. Le Figaro en était mais Sadoul n’en était pas. Je laisse à penser à quelle exégèse politico-diplomatique on occupa l’après-midi.

 

Du point de vue liturgique, la plus importante de ces fêtes est pourtant la bataille de fleurs qui se situe à la moitié du Festival, quoiqu’elle constitue surtout pour les critiques un après-midi de détente qui leur permet de fuir le Festival. C’est qu’elle marque en fait un changement sensible du rituel quotidien. Jusqu’alors le rythme des séances et des festivités est resté relativement calme. Il se précipite brusquement à la mi-temps. Les présentations privées commencent généralement à ce moment-là et la plupart de ceux qui n’ont que cinq ou huit jours à consacrer au Festival viennent dans la seconde partie, la sachant la plus animée. Dès lors l’épreuve est constante et quotidienne et c’est alors et surtout que le journaliste mène une vie monastique.

 

Quinze ou dix-huit jours de ce régime suffisent, je l’assure, à dépayser un critique parisien. Quand il réintègre son logement et reprend son travail habituel il lui semble bien revenir de loin et avoir vécu longtemps dans un univers d’ordre, de rigueur et d’obligation qui évoque bien davantage le souvenir d’une retraite à la fois brillante et studieuse dont le cinéma constituait l’unité spirituelle, que d’avoir été l’heureux élu de l’immense partouze dont il retrouvera avec ahurissement l’écho dans Cinémonde ou dans Match.