Comunicación de Platon de Tchihatcheff el 9 de agosto de 1842

A Monsieur MOQUIN-TANDON

Président de l'Académie Royale des Sciences, Inscriptions et Belles Lettres de Toulouse

 

Monsieur,

Ayant été assez heureux pour obtenir quelques données positives sur un point peu connu des Pyrénées, je prends la liberté de vous adresser ces lignes, persuadé que vous voudrez bien les accueillir avec votre bienveillance accoutumée.

Les zones de la Maladetta sont restées inexplorées jusqu'à ce jour, malgré les divers essais de Ramond, de Chaussenque, de Cordier, d'Arbanère, de Parrot et de plusieurs autres naturalistes, physiciens ou amateurs. Dès mon arrivée dans les Pyrénées, au commencement de cet été, j'ai dirigé mon attention vers le pic de Néthou, généralement regardé aujourd'hui comme le géant de cette belle chaîne. J'ai pensé qu'il était d'un grand intérêt pour la science des régions élevées de pouvoir constater d'une manière exacte, l'état réel de cette terra incognito, ou de découvrir du moins les obstacles qui lui ont donné sa réputation d'inaccessibilité. Les difficultés que je rencontrai à chaque pas, pour me procurer des renseignements positifs, le silence absolu ou le langage vague des auteurs, les récits effrayants des habitants du voisinage, tout cela n'était pas fait, je l'avoue, pour encourager une nouvelle tentative, dans une voie où avait échoué tant d'hommes habiles et hardis. La mort tragique de Barrau, guide de Bagnères-de-Luchon, englouti, en 1824, dans une crevasse du glacier, avait fait naître un sentiment de terreur si vif dans l'esprit de ses confrères, que tous les guides du pays regardaient l'ascension de la Maladetta tout au moins comme une extravagance. Cependant, je ne désespérai point entièrement, persuadé qu'avec de la prudence, on pourrait toujours se réserver un point de retraite, même dans les positions les plus difficiles. Je me décidai, en conséquence, à partir pour Bagnères-de-Luchon afin de rassembler tous les moyens nécessaires à mon ascension de la Maladette.

Après beaucoup de recherches, je réussis à trouver deux chasseurs d'isards, Bernard Ursul et Pierre Radonet, qui consentirent à m'accompagner vers les sommets des Monts Maudits. Un guide de Luz, Pierre Sanio, qui était à mon service depuis environ six semaines voulut s'adjoindre à nous pour cette dangereuse expédition, et, le 18 juillet, nous partîmes de Luchon pour le Port de Bénasque. Au moment du départ, un jeune Français, amateur de botanique, M. de Franqueville, vint se réunir à notre toute petite caravane, avec son guide Jean Songe Algaro, et nous nous acheminâmes tous ensemble vers le but de notre voyage.

Nous arrivâmes, sans beaucoup de peines, au Port de Bénasque ; c'est de ce col, percé comme un petit couloir au travers de la crête de la montagne, que nous eûmes le premier aperçu du redoutable ennemi, avec lequel j'étais résolu, pour ma part, d'engager une lutte sérieuse. Vu de ce point, la Maladette se présente sous une forme plus altière et plus imposante du côté méridional, avec son immense glacier de plus de 11.000 mètres de longueur, couronné à l'est par le pic de Néthou, sommet culminant des Pyrénées. On voit, à l'ouest de ce mont, deux autres pointes, surgissant de la crête générale qui domine toute la chaîne semblable à un rempart ; on les appelle, abusivement, les pics de la Maladette. En effet, en regardant attentivement la formation géographique et géognostique de cette charpente rocheuse, on reconnaît bientôt que son unique sommet est le pic de Néthou, et que le domaine des Monts Maudits, qui s'étend depuis le pic d'Albe jusqu'à celui de la Forcanade, n'en possède pas d'autre de cette élévation. Le massif de granit, qui constitue la majeure partie de ces monts a surgi au-dessus de tout le reste des Pyrénées et se trouve entouré de toutes parts de terrains de transition dont le schiste et le calcaire ont reculé, pour ainsi dire, devant le soulèvement de ce corps compact et homogène.

Malgré la curiosité, mêlée d'effroi, avec laquelle nous contemplions le pic de Néthou, nous nous empressâmes de descendre sur le territoire de l'Aragon. Plusieurs carabineros espagnols vinrent nous visiter et nous questionner ; nous laissâmes à ces Messieurs des marques incontestables de notre respect pour les autorités constituées, et nous continuâmes notre route, après avoir renvoyé nos chevaux à l'Hospice-de-Bagnères.

Nos guides chargèrent sur leurs épaules nos abondantes provisions, et dans peu de temps nous nous trouvâmes dans le vallon du plan des étangs, que nous traversâmes pour gravir les premiers abords de la large base de la Maladette. La végétation trapue, qui se montrait entre les rochers et les blocs, à travers lesquels nous cherchions à nous frayer un passage, indiquait déjà que nous étions parvenus à une assez grande élévation. Peu à peu, des taches de neige se firent voir, plus ou moins éparpillées, et avant la nuit close nous fûmes installés dans la région sauvage des pins sylvestres et des plantes alpines. Un orage qui nous avait menacés toute la journée était sur le point d'éclater, et nos chasseurs pressèrent le pas pour nous mettre à l'abri, sous la protection fortement inclinée d'un rocher appelé rocher de la Rancluse. A peine y étionsnous arrivés que la pluie tomba avec violence. Le thermomètre centigrade était à + 12,3° et l'air doux.

Nous nous endormîmes avec l'espoir d'une belle journée pour le lendemain.

Le 19 juillet, nos chasseurs se décidèrent à contourner la montagne et à l'attaquer par son versant méridional ; ils avaient, pour le grand glacier, une répugnance vraiment superstitieuse ; ils ne voulaient pas s'y aventurer. Les escarpements rapides par lesquels nous devions passer étaient couverts de débris et de roches éparses qui paraissaient avoir été jetés, soit par l'action des lavanges, soit par celle du glacier dans les diverses mutations de son lit. Nous gravîmes consécutivement trois cols, celui d'Albe, celui de Grigueno et celui de Malivierna. Le terrain alternait entre le calcaire, le schiste micacé et le gneiss ; là où le granit se montrait, il était fort grenu et contenait des cristaux de feldspath et de mica assez gros. Au-dessus des deux premiers cols se trouvaient deux lacs couverts de glaces ; la circonférence du second était considérable.

L'aspect général de toute cette contrée paraissait des plus sauvages ; c'était un tel bouleversement de couches, un chaos si complet de blocs énormes à arêtes vives et tranchantes, où le pied n'avait aucune assiette, qu'après cinq heures de marche, sautant d'un récif à l'autre, et nous exposant à chaque instant à quelque grand malheur, je commençai à devenir inquiet sur le dénouement de cette fatigante journée ; heureusement qu'après avoir escaladé, non sans beaucoup de peine le port de Malivierne, nous aperçûmes dans le lointain quelques pins rachitiques, qui semblaient être les avant-coureurs des buissons rabougris de cette région. En effet, nous atteignîmes bientôt une descente fort rapide qui nous conduisit vers la porte étranglée d'un petit vallon, où nous rencontrâmes approchant la même végétation, seulement plus variée que celle que nous avions quittée sur l'autre versant de la montagne.

Nous distinguâmes, dans cette journée, un ou deux blocs erratiques dans la zone inférieure des terrains de transition ; ils appartenaient par leurs parties constituantes au granit de la Maladette, et avaient été lancées probablement à cette distance par la puissance de ses glaciers. Dès notre arrivée, épuisés de fatigue, nous nous livrâmes au repos; nous avions bien besoin de rétablir nos forces pour l'ascension du lendemain.

Le 20 juillet, à 3 heures du matin, nous étions déjà sur pied. Le ciel se montrait serein et promettait une belle journée ; il n'en fut pas ainsi. Bientôt des brouillards, qu'un vent d E. N.-E., ramenait sans cesse, commencèrent à longer la crête hérissée de la Maladette et couvrirent enfin son sommet d'un large nuage. En attendant, nous avions débouché, après deux heures de montée, sur une espèce de petit plateau horizontal, où se trouvaient encaissés trois lacs liés ensemble. Ces lacs ne montraient aucun signe de dégel, ce qui est digne de remarque, parce qu'à une hauteur plus élevée nous en rencontrâmes plus tard un quatrième non gelé. Des moraines éparses et fracturées gisaient auprès du glacier méridional que nous abordâmes aussitôt. Ce glacier était entièrement couvert de neige et ne montrait que rarement son dos bleuâtre, gonflé en énormes calottes, traversées par de larges et profondes crevasses. Il ressemblait plutôt à ce qu'on appelle en Suisse un haut-névé qu'à un glacier proprement dit ; sa surface paraissait dure, ce qui nous obligea à chausser les crampons. Nous recueillîmes pendant une ascension de plus de deux heures, plusieurs insectes qui gisaient engourdis sur la neige, et que le vent avait sans doute transportés sur ce glacier ; j'ai consigné les noms de ces insectes dans le rapport que je viens d'adresser à l'Institut.

La crête mère de toute la chaîne se dressait maintenant devant nous. Il fallait l'escalader, afin d'arriver jusqu'au pied du cône même. En la franchissant, une bourrasque terrible faillit nous précipiter dans un petit bassin d'eau, situé de l'autre côté et qui semblait servir de déversoir aux écoulements du glacier septentrional. Celui-ci s'élevait abrupt au-dessus des bords de ce lac en miniature. Dans sa version verticale, il formait, à cet endroit, une paroi compacte de neige de 30 à 35 mètres d'épaisseur ; ses croupes de couleur verdâtre se faisaient voir un peu plus loin.

Immédiatement après avoir passé la crête mère, nous abordâmes un talus raide qui constitue la base du pic de Néthou. Peu d'instants suffirent pour nous permettre d'arriver aux dentelures grenues, mais mal attachées de son flanc. Celles-ci s'éboulaient aussitôt qu'on voulait s'y cramponner ; elles cédaient sous les pieds et sous les mains ; tous les efforts pour tenter l'ascension étaient donc infructueux. Nous fûmes contraints de nous arrêter. Nous étions enveloppés de toute part par un brouillard épais; nous pouvions nous perdre ; nous envoyâmes nos guides à la recherche d'une voie quelconque pour arriver au sommet. Ils grimpèrent, avec une rare agilité, dans les anfractuosités du récif, mais voyant bientôt qu'ils ne rencontraient pas de meilleure chance de succès, ils se décidèrent, malgré le souvenir de l'infortuné Barrau, d'attaquer le glacier dangereux qui s'étendait à peu près jusqu'à la cime ; Pierre Sanio, qui était de Luz, semblait prendre une part médiocre au malheur du guide de Luchon, englouti en 1824 ; son courage, qui n'était pas abattu par ce cruel souvenir soutenait le moral des autres guides ; ils s'attachèrent tous avec des cordes à environ deux mètres de distance ; ils cherchèrent une voie praticable et furent assez heureux pour se frayer un sentier. Dans cette exploration, un des guides posa les pieds sur une crevasse couverte de neige et sentit le sol céder sous lui. Sans les cordes qui le tenaient attaché et sans les prompts secours des autres guides, il aurait pu avoir le sort de l'infortuné Barrau.

Le mal de cœur qui m'avait saisi au passage de la crête s'était presque dissipé ; quand les guides arrivèrent, j'étais prêt à me mettre en marche avec eux. Nous eûmes bientôt la bonne fortune de retrouver, abritée dans une fente du rocher, une jolie petite Caryophyllée, le silène sans tige (silène acaulis) dont la graine avait été transportée probablement à une si grande élévation par un oiseau ou par le vent. Nous étions à plus de 400 mètres au-dessus de la limite des neiges éternelles !... Le silène sans tige est une des plus jolies plante des Alpes et des Pyrénées. Ses feuilles ramassées en un gazon serré, forment des touffes d'un beau vert, au milieu desquelles on voit surgir ça et là de charmantes fleurettes purpurines.

Une heure de marche fort rude, dans une neige farineuse (qui ressemblait assez, par son manque de cohérence, à celle que j'avais remarqué en Amérique sur les flancs du Cotopaxi et du Chimboraço), nous amena sur un mamelon où le glacier, léché (si je puis m'exprimer ainsi) par l'action des rayons solaires et par celle de l'air ambiant, se perdait peu à peu et que couvraient des fragments de granit d'une infinité de formes. Nous pensions avoir atteint le sommet tant désiré ; mais bientôt, dans une échappée de brouillard, nous aperçûmes une aiguille toute décharnée, s'élançant comme une flèche à 7 ou 8 mètres au-dessus de nous. Nos guides y coururent à l'instant et, grimpant par une rampe étroite, abrupte, bordée de précipices profonds, ils atteignirent enfin, dans une dizaine de minutes, la partie culminante des Monts Maudits, c'est à dire le point le plus élevé des Pyrénées ! ! !...

Ce fut un moment de triomphe pour tout le monde, et l'on se hâta d'inaugurer ce lieu par une petite tour construite à la hâte avec les pierres éparses qui gisaient à nos pieds.

Le brouillard se dissipait de temps à autre, et nous laissait entrevoir, dans ses larges éclaircies, un spectacle dont nous ne pouvions assez repaître nos yeux, un spectacle que je n'essaierai pas de décrire, car le langage de l'homme est trop faible pour rendre des images aussi sublimes et pour tracer d'aussi grandes émotions.

Le thermomètre étant à + 3°,1 nous fûmes bientôt contraints de descendre vers cette terre si mollement étendue devant nous, qui semblait nous rappeler dans les verdoyants vallons. Ayant repassé la crête orageuse de la Maladette, nous traversâmes le glacier méridional jusqu'au col de Malivierne. Avant d'y arriver, nous aperçûmes, à notre grande surprise, sur les arêtes tranchantes et sur les dalles perpendiculaires d'un bloc taillé en parallélogramme, quatre superbes Bouquetins qui s'y promenaient d'un pas tranquille. Ce mammifère devient, comme on sait, de plus en plus rare dans le Pyrénées ; aussi les chasseurs obtiennent-ils des prix élevés de sa peau et de ses cornes.

Rentrés bientôt dans la sphère des blocs détachés, nous arrivâmes sur cette région, au lac de Grigueno que nous tournâmes le long d'une pente de neige fort rapide, de 50° à 55° d'inclinaisons, à une hauteur de 350 à 400 mètres au-dessus du niveau du lac. A 3/4 d'heure de marche environ, s'élevaient, à notre droite, le second et le troisième pics de la Maladette ; leur abord paraissait facile et dépourvu de glaciers et de récifs inaccessibles. Vers le soir, nous laissant glisser sur une longue traînée de neige, nous revîmes en peu de temps les plantes alpines et le torrent que nous avions quitté l'avant-veille ; et, après avoir été pendant 14 heures sur pied, nous nous retrouvâmes autour du feu résineux du bivouac de la Rancluse.

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