Quelques aspects de son style et de son esthétique

Même si nombre d'encyclopédies ignorent aujourd'hui le nom de Gabriel Dupont, ce musicien a bel et bien été l'une des figures importantes du Paris musical de la Belle Époque. Bien ancré dans son temps, il fut l'ami de Ravel (quel biographe du grand musicien l'a-t-il simplement relevé ?), de Schmitt, de Romain Rolland, se lia à quelques-uns des plus beaux esprits du Paris littéraire et artistique du début du XXème siècle. Son personnage, enrobé d'une brume de défiance - ou de pitié - due à sa maladie, a même semblé suffisamment intéressant et pittoresque à des écrivains comme Jean-Paul Sartre ou Gabriele D'Annunzio, pour le faire apparaître dans leurs oeuvres, et même en faire une figure de roman.

Si l'enfance du musicien nous échappe encore, faute de témoignages et de documents sur cette période de son existence, ses années au Conservatoire de Paris rendent compte d'une progression rapide du jeune artiste ; d'abord balbutiant avec les maladroits Airs de ballet ou Feuillets d'album, il produira moins de dix ans plus tard les Heures dolentes, oeuvre de maturité technique, mais aussi et surtout intellectuelle et psychologique. Mais cette oeuvre si personnelle devait - hélas - devenir le triste symbole de sa destinée, marquée dès l'entrée dans l'âge adulte par les attaques d'une phtisie qui l'emportera dix ans plus tard. Ce mal, dont il subit les premiers assauts durant l'année 1903, sera le fardeau de sa vie, le centre aussi, puisqu'il fut, à cause de lui, contraint à l'isolement. Ce seront alors les dures journées de souffrance, peuplées de toux suspectes, les longs et mornes jours de convalescence, les villégiatures d'hiver dans des villes de poitrinaires, mais aussi les instants de fièvre créatrice (comme lors de la composition de ses opéras), les quelques réconforts du succès et les joies de pouvoir, en de rares moments, rencontrer son public (comme lorsqu'il dirigea lui-même une représentation de La Glu, à Nice).

Cette existence toute simple, liée à l'isolement forcé que connaît très tôt le malade (souvenons-nous qu'il n'avait déjà pu se rendre aux premières représentations de sa Cabrera), le rapproche du quotidien, en le rendant hypersensible vis-à-vis des émotions et des sentiments qui rythment ses journées. C'est cette attention qui transparaît dans chacune de ses oeuvres, alliée à la conscience du temps qui passe, du caractère éphémère de la vie. D'où ces thèmes du destin, de la mélancolie, de la mort, ces crépuscules qui hantent ses oeuvres . Ainsi, l'impuissance de l'homme face à son destin transparaît-elle bien sûr dans les Heures dolentes, mais aussi dans le Chant de la Destinée ou dans le premier mouvement du Poème. La mélancolie traverse de même aussi bien La Maison dans les Dunes que le final du Poème, pourtant écrit dans un triomphant Ut majeur. Et si la mort rôde sournoisement au fil des Heures dolentes, elle prend un caractère héroïque dans Antar. Seule La Farce du Cuvieréchappe à cette pesanteur et nous rappelle la nature joviale et l'humour du bon "gars" normand ; tandis que La Cabrera et son prolongement esthétique, La Glu, nous semblent se rattacher davantage à une esthétique vériste "de circonstance", dans laquelle la nature profonde du compositeur ne devait prendre qu'une place limitée (hormis, toujours, cette sincérité à traduire les passions humaines).

C'est encore cette vie de retraite, au Vésinet l'été, à Arcachon l'hiver, qui l'éloigne du bouillonnement intellectuel de la capitale. Éloignement salvateur, qui préserve le musicien des querelles de chapelles et des jeux d'influences bien peu constructifs, lui permettant d'élaborer son OEuvre si personnelle ; mais aussi mise à l'écart, qui l'isole de ce qui aurait pu être, comme pour d'autres, un milieu nourricier...

Bien qu'ayant dû renoncer à l'atmosphère stimulante des salons et autres cénacles (qu'il fréquenta dans sa jeunesse), Dupont n'avait pas perdu son goût des lettres et des arts ; nous voyons ainsi, au travers de ses mélodies, qu'il aimait à lire les poètes de son temps, et en particulier Verlaine qui, comme lui, excellait à peindre les moments d'intimité et les sentiments simples du quotidien, tout comme les paysages languides de solitude. Cependant, un certain pragmatisme (peut-être une conséquence de la maladie ?) de notre compositeur, l'éloignait (dans ses mélodies tout au moins) des poèmes les plus subjectifs, ceux dans lesquels le rêve et la "vision" tournent au vertige . Si la langue de Dupont se fait volontiers intime, elle évite cependant les non-dits, préférant au contraire peindre, même si les contours ne sont souvent qu'esquissés. C'est pourquoi, d'impressionniste, la musique de l'auteur de La Maison dans les Dunes ne sera jamais vraiment symboliste.

Pour peindre, Dupont recourt volontiers à des formes vastes, mais très compartimentées. Ses structures résultent ainsi de la juxtaposition ou de l'opposition de phrases musicales (voir la musique de piano). Il n'y a donc pas chez lui de développement au sens classique du terme (beethovennien), mais plutôt utilisation de thèmes caractéristiques, revêtant chacun un affect psychologique particulier, qui dirigent la trame du discours . En guise de développement, ces thèmes pourront parfois en engendrer de nouveaux, suivant un principe déductif . Il en résulte une grande richesse de l'invention thématique ; les thèmes chantent toujours, même s'ils obéissent souvent aux mêmes procédés de construction (tripartite). À côté d'un ton intimiste déjà évoqué, le goût du contrepoint manifesté dans de nombreuses oeuvres (Le Chant de la Destinée, le Poème), a pu conduire certains commentateurs (H. Collet) a opérer à ce sujet un rapprochement avec Schumann. Comme celle de Schumann en effet, l'écriture de Dupont en appelle souvent à des bases chantantes, tissant un contrepoint complémentaire avec celui de la partie principale. Certaines pages duPoème, révèlent à cet égard une densité d'écriture oubliée depuis Franck.

L'étude du langage harmonique de Dupont nous permet de resituer précisément le moment où se sont fixées les bases de son métier (autour des années 1899-1903). Parti d'un bagage harmonique très sommaire (premières pièces de piano), celui-ci s'est rapidement enrichi (Journée de printemps). La septième d'espèce devient ainsi l'harmonie de base à partir des Heures dolentes, puis s'intégreront rapidement au discours les neuvièmes et notes ajoutées (neuvièmes, sixtes). Si l'harmonie de Dupont est généralement fonctionnelle, elle se "suspend" parfois autour d'enchaînements de "couleurs", non répertoriés, de fragments de gammes pentatoniques ou par tons . Mais les enchaînements harmoniques de prédilection de l'auteur de La Maison dans les Dunes restent les accords parallèles de quartes et sixtes ou quartes et tierces, souvent sur pédale, dont l'oeuvre fourmille d'exemples.

Très tôt, Dupont est passé maître dans l'écriture des voix et de l'orchestre, sans doute lors de la solide formation au Concours de Rome qu'il reçut au Conservatoire. On retrouve cette aisance vocale dans les mélodies, alors que le piano n'a quant à lui qu'un rôle d'accompagnement "romantique", éloigné de l'écriture allusive, suspensive et plus ouverte au mystère d'un Debussy. Bien que magistrale, l'écriture orchestrale de Dupont est néanmoins très classique dans ses fondements (doublures conventionnelles, écriture par groupes, mélanges éprouvés...), plutôt orientée vers une recherche de plénitude sonore que portée vers les effets de timbres. Son écriture pianistique, bien qu'également très riche, n'échappe pas toujours au piège de s'enfermer dans certains stéréotypes. L'émergence de figures d'arpèges par exemple, ne paraît pas toujours réellement justifiée par la trame du discours, comme si l'idée globale de la forme recelait quelques failles ; quelques manques, non pas d'inspiration, mais quant aux aptitudes à réinventer chaque fois les structures propres à exprimer celle-ci. Par ailleurs, dans la construction d'un temps musical basé le plus souvent sur des fondements classiques (et non sur une suspension du temps comme en de nombreuses pages de Debussy), Dupont se rapprocherait plutôt de Ravel, mais ne possède sans doute pas le même génie d'amener les événements musicaux au moment où ils apparaissent comme les plus nécessaires, et de les faire désirer (psychologie de l'attente et de la satisfaction, par laquelle l'auteur de Daphnis se révèle être le génial architecte de la sensation que l'on sait).

Du point de vue rythmique, la langue de Dupont reste globalement assez convention-nelle, comme le montrent par exemple ses thèmes, qui obéissent toujours à un monnayage de valeurs simples. Dans ce domaine aussi, Debussy a su davantage exploiter ce paramètre pour illustrer la mouvance et la liberté de la nature .

Finalement, l'art de Dupont vaut autant pour ce qu'il contient en propre, que pour les questions qu'ils nous conduit à nous poser vis-à-vis de son environnement artistique. Le compositeur lui-même ne nous paraît-il pas toujours en perpétuelle quête, dès qu'il aborde une oeuvre nouvelle, cherchant pour elle des moyens également nouveaux ? Et comment s'en étonner, sachant qu'il est disparu à un âge où bien des auteurs n'ont encore pas entamé leur production "sérieuse" ? Voilà pourquoi son OEuvre peut nous sembler éclatée ou tiraillée entre plusieurs influences : celle de Franck, par l'intermédiaire de Vierne (Poème), celle de Debussy (l'oeuvre pianistique) ou encore celle des "véristes", de Massenet ou de Charpentier (dans les opéras) . Au travers de chaque oeuvre, Dupont cherchait aussi son style et sa personnalité.

Mais ce qui fait tout de même la place unique de notre musicien dans l'Histoire de la musique, c'est cette manière particulière d'exprimer les sentiments, les plus sombres (et avec quel réalisme !) ou les plus gais de la vie quotidienne. Au théâtre, cela se traduisait par l'expression exacerbée des passions au travers du style "vériste", mais dans les mélodies ou la musique de piano, ce sont des confidences à mi-voix, murmurées en toute intimité, jusqu'à l'introspection (Les Heures dolentes). Sa musique est indissociable de sa vie parce qu'elle la raconte et parce qu'elle porte plus profondément cette mélancolie lancinante qui habitait le compositeur et qui s'exprime dans toutes les pages, même les plus joyeuses. Ce thème de la "mélancolie du bonheur " (présent dans plusieurs oeuvres sous la forme d'un thème caractéristique), est le leitmotiv de toute la musique et de toute la vie de Dupont ; homme qui aimait la vie, aimait contempler les beautés de la nature, mais que le Destin ne voulut pas laisser vivre. C'est ce qu'exprime cette "mélancolie du bonheur", le bonheur de vivre et la mélancolie née de la prise de conscience du caractère éphémère de cette vie. D'autres auraient exprimé cette tragédie par la révolte (on la découvre parfois dans certaines pages comme Pieusement ; révolte, ici, de ne pouvoir donner ni même exprimer l'amour dont on déborde, comme le suggère la poésie de Verlaine qui s'enchaîne aussitôt), mais chez Dupont, c'est finalement une sereine résignation qui l'emporte. Tout bonheur est chargé de mélancolie, parce que voué à disparaître un jour ; telle est la trajectoire biographique de Dupont, telle est le message que son OEuvre lègue à la postérité.

Emmanuel Sauvlet
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