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Centenaire de la Grande Guerre


1) HISTORIQUE DU 3e COLONIAL 1914, 1915, 1916

2) COMPTE RENDU DE L'AJUDANT PAILLARES 

3) RECIT DU COLONEL LAMOLLE

4) CAHIERS DU CAPORAL CLAIRON PAUL FAILIN 


1) HISTORIQUE DU 3e COLONIAL 1e GUERRE MONDIALE

ANNEE 1914

LA MARCHE A L'ENNEMI ROSSIGNOL

2 août 1914 ! L'Allemagne nous a déclaré la guerre, l'heure de la revanche vient de sonner. 
Le 3ème Régiment d'Infanterie Coloniale brûle d'aller se mesurer avec nos ennemis héréditaires. Au moment où tous les peuples parlaient de droit et d'arbitrage, où tous les efforts de l'esprit humain tendaient à écarter l'action de la force brutale dans le règlement des conflits internationaux, l'Allemagne, avec sa duplicité coutumière, provoque la guerre. 
Le régiment, sous les ordres du colonel Lamolle, quitte Rochefort dans la nuit du 7 au 8 août. Il est à l'effectif de trois bataillons : 1er bataillon, commandant Sauvage ; 2ème bataillon, commandant Chibas-Lassalle ; 3ème bataillon, commandant Mast. 
Il débarque, le 10, à Mussey, dans la Meuse, et, après des marches très dures, prend, le 20 août, les avant-postes (1er et 3ème bataillons) en avant de Chauvency-Saint-Hubert. 
Le 21 août, la marche en avant se poursuit avec enthousiasme ; les 2ème et 3ème bataillons sont dirigés sur Limes (en Belgique), le 1er bataillon sur Fany, en deçà de la frontière. 
Le 22, le régiment fait partie du gros de la colonne de la 3ème division et se porte de Limes sur Neufchâteau, par SaintVincent et Rossignol. Le régiment marche derrière l'artillerie divisionnaire. Au débouché de Saint-Vincent, une violente canonnade se fait entendre vers l'est ; à peine avait-il parcouru 500 mètres au delà du village, qu'il est pris à partie par l'artillerie allemande. 
Au même moment, arrive l'ordre d'assurer la protection de l'artillerie en plaçant, pendant la marche, une compagnie d'infanterie entre chaque groupe, la 4ème assurant la liaison avec les unités d'infanterie. Le 1er bataillon est maintenu en réserve, à cheval sur la route. Ce mouvement s'exécute normalement, malgré le tir bien réglé de l'artillerie ennemie. A 10 h. 30, le général commandant la brigade envoie l'ordre suivant : "Suivez comme soutien l'artillerie divisionnaire qui marche sur Rossignol." Les trois, bataillons, qui faisaient face à l'est, reçoivent l'ordre de se porter au nord pour exécuter le mouvement prescrit. A 11 heures, le 2ème bataillon, à la sortie du bois au nord-est de Breuvannes, est accueilli par des feux d'infanterie, de mitrailleuses et d'artillerie qui l'obligent à se déplacer face au nord-ouest et au nord. Le 1er bataillon, arrivant à hauteur de la cote 325, nord-est de Breuvannes, est obligé de se terrer. Tout mouvement de sa part lui attirera une rafale de feux d'infanterie et d'artillerie. Le 3ème bataillon a réussi à franchir la rivière Semoy et restera engagé sur la rive droite de cette rivière avec la 1ère brigade. 
Dès midi, les trois bataillons sont fixés, immobilisés et conservent leurs positions jusqu'au soir, recevant des coups de toutes parts. A 12h45, le général commandant la 3ème brigade envoie l'ordre de marcher sur Rossignol, qui sera fortifié. Cet ordre ne peut être exécuté. Les pertes sont énormes, mais nul ne songe à abandonner la lutte. Dès 14 heures, des coups de feu viennent de tous les côtés, sauf au Sud. Les 1er et 2ème bataillons sont presque cernés sur leurs positions. Le 3ème bataillon s'est avancé sur la rive droite de la Semoy. On ne peut recevoir ni renforts, ni ravitaillement. Aussi, à 19 heures, le colonel prescrit-il un mouvement de, retraite. Les débris des 1er et 2ème bataillons, avec le drapeau, sont ramenés sur la route Tuitigny-le-Fresnois et peuvent rejoindre, à 21 heures, les lignes de la 2ème division. La retraite se poursuit jusqu'à Orval, où l'on arrive le 23, à 4 heures. Les pertes de la journée étaient de 2.085 tués, blessés ou disparus. Les actes de courage furent nombreux au cours de ce combat. Citons, entre mille, le soldat mitrailleur Patel, qui, quoique blessé à la tête, continue à servir sa pièce et n'abandonne son poste qu'à la suite d'une seconde blessure très grave qui achevait de le mettre hors de combat ; le sergent Aubry, qui, malgré une blessure, a contribué, avec son lieutenant, à sauver le drapeau, qui est resté déployé pendant toute l'affaire; le lieutenant Vergniaud, qui a fait preuve de la plus grande énergie en groupant autour de lui des isolés, dont plusieurs blessés, avec lesquels il s'est dégagé de l'étreinte allemande ; le capitaine Bureau, qui, renversé et blessé par un obus, reprend le commandement de sa compagnie sous un feu meurtrier, jusqu'au moment où il tombe foudroyé à la tête par une balle ; le capitaine Delalbres, qui, quoique blessé, reste à la tête de sa compagnie ; enfin, le lieutenant-colonel Mortreuil, tombé glorieusement. 

 LA RETRAITE - LA BATAILLE DE LA MARNE 

La rage au cœur, le 24, on se porte sur Olizy, où les restes du régiment sont groupés en deux bataillons, commandés, le 1er par le capitaine Caries, le 2ème par le capitaine Montaigu. Le 26, le régiment repasse la Meuse à Inar et Martincourt. Dans la matinée du 27, le régiment, avec le concours du 7ème colonial, contre-attaque les allemands, drapeau en tête, mais le mouvement de retraite continue à partir de 13 h. 30; le régiment va bivouaquer à Pont-Gaudron, sur la route de Beaumont. La contre-attaque exécutée dans la matinée nous a coûté 117 hommes tués, blessés ou disparus. Le 28, le régiment se porte sur Fontenoy; le général Leblois prend le commandement de la division. Le 29, la retraite continue vers Vouziers; l'on cantonne à Falaise et, le lendemain, à Longue. Le 31, l'on organise une position défensive à Bouet-aux-Bois. Le 1er septembre, la retraite continue et le régiment s'établit en avant-postes sur la ligne ferme Joyeux, ferme Trière. 
Le 2, l'ordre n° II du généralissime apporte à tous calme et joie ; on ne doit plus se retirer devant l'ennemi, on ne doit bientôt plus lui céder de terrain. Cet ordre prescrivait, en effet : "Une partie de nos armées se replie pour resserrer leurs dispositifs, recompléter leurs effectifs et se préparer, avec toutes chances de succès, à l'offensive générale qui sera prise dans quelques jours." Ainsi, on ne va plus disputer pas à pas le sol sacré de la Patrie à l'envahisseur, mais on va foncer sur lui, malgré sa force numérique et son outillage supérieur au nôtre. 
"C'est par le feu et non par le choc que se décident aujourd'hui les batailles", constatait déjà Napoléon. C'est, en effet, grâce à la supériorité de son feu que l'ennemi nous poussait jusqu'à la Marne. L'ordre d'opérations, pour la journée du 2, est le suivant : "La 4ème armée se maintiendra sur le front Saint-Souplet, Sommepy, Montilier, prête à résister à une attaque venant du Nord. Le corps d'armée colonial défendra la ligne Mantes, Ardeuil, Château-des-Rosiers, bois de la Malmaison, qui sera organisée. Ligne principale de résistance : lisière nord du bois de la Malmaison, ferme des Rosiers, jusqu'à la grande route, à Séchault-Monthois." 
Le 3, le corps d'armée colonial se replie vers le sud, ses arrière-gardes (3émeRIC) sur la ligne de hauteurs à deux kilomètres de Saint-Remy, lisière des bois, à quatre kilomètres nord-ouest de Somme-Tourbe. Les avant-postes, installés à 13 h. 45 par le 3ème bataillon, sont attaqués à 16 h. 45, soutenus par les deux autres bataillons, puis par deux batteries de l'artillerie de campagne, se replient „à 20 heures, ayant perdu 4 officiers et 123 hommes de troupe tués, blessés ou disparus. On emmenait les blessés. Le régiment s'installait, à 21h20, à la Croix-en-Champagne. Le 4, la retraite continue sur Saint-Jean-de-Pouesse et, le 5, sur Orconte. Mais l'heure de s'arrêter et d'attaquer vient d'arriver le 6 ; le régiment fait partie de la 2ème division (général Leblois), chargée de l'attaque du front Bignicourt-sur-Marne, Apremont, Villotte, Goncourt. Le 1er et le 3èmebataillons sont employés face au nord-ouest, sur la ligne Norrois, cote 100; le 2ème bataillon est en réserve au nord-ouest de Cloyes. 
Le déploiement des bataillons de première ligne arrête le recul des régiments voisins, très éprouvés à l'attaque du pont de Lunemont et des rives de l'Orconte. Un violent combat s'engage qui force les avancées ennemies à reculer. Mais ces mouvements gênent le tir de notre artillerie. Le général Leblois fait replier de 400 mètres en bon ordre l'attaque, fait ouvrir le feu de l'infanterie et de l'artillerie, qui infligent à l'ennemi des pertes considérables et arrêtent son mouvement. 
Pendant la nuit, on se retranche. Le 7, le régiment garde ses tranchées toute la journée, sous le feu de l'artillerie allemande, pendant que notre artillerie écrase l'ennemi retranché au nord du canal, aux portes de Lunemont et de Guicourt. Le 8, le régiment, relevé par le 4ème colonial, est placé en réserve à Moncetz-l'Abbaye. Le lieutenant-colonel Condamy prend le commandement du régiment, en remplacement du colonel Lamolle, nommé au commandement, par intérim, de la 3ème brigade. Le 9, il occupe une tête de pont à Moncetz et rentre dans la composition d'une division provisoire aux ordres du général Goullet (réserve d'armée). Il part à 22 heures et marche sur Meix-Thiercelin, où il bivouaque, le 10, dans les bois. Le 11, il cantonne à Thiéblemont. Le 12, la division provisoire est disloquée ; le régiment forme l'arrière-garde de la 3ème division, qui se porte à l'attaque par le buisson de Pouesse. Les 13 et 14, il poursuit l'ennemi jusqu'à Dampierre-sur-Auve, Malmy et Montplaisir. 
Le 15, le régiment part à 4 h. 40 pour aller se rassembler face au Nord sur la position de Montremy (ouest de Malmy). 
L'ennemi occupe une forte position au sud de Cernay-en-Dormois, de la cote 155 à la cote 165, en passant par la Justice. 
A 9 heures, il reçoit l'ordre de se porter à l'attaque de la Briqueterie, de la ferme des Touanges et de Cernay-en-Dormois. 
Il franchit dans des formations appropriées, sous une grêle inouïe de marmites et d'obus de tous calibres; les deux kilomètres qui le sépare de Ville-sur-Tourbe, d'où il doit partir pour l'attaque ; à sa droite, devait combattre la 1ère brigade, à sa gauche, le 7ème régiment, dont il devait attendre le débouché au delà de la Tourbe, pour attaquer. La 6ème brigade était chargée, 
à l'aile droite du corps d'armée, d'un mouvement enveloppant ; le 2ème corps était plus à droite ; du retard de la 5ème brigade et de l'éloignement du 2ème corps, un vide considérable existe à la droite du régiment, qui est entièrement découvert. A 11 h. 30, l'offensive ennemie, non contenue par nos troupes de première ligne en retraite, est si vigoureuse qu'il importe d'y faire face coûte que coûte. 
Le colonel Lamolle, commandant la 3ème brigade, ordonne au régiment, qui ne dispose que de deux bataillons, le "3" étant en réserve de corps d'armée, d'attaquer avec ses seules ressources. 
Le 1er bataillon est porté en avant, en flèche en quelque sorte, puisque le 7ème régiment n'est pas encore là. Il s'avance bravement, prend possession de la Briqueterie, son premier objectif, mais ne peut bientôt plus progresser, criblé qu'il est par le feu d'une infanterie et d'une artillerie ennemies très supérieure en nombre et non encore contrebattues par nos 75. 
Le 2ème bataillon débouche alors et se porte en avant au nord de Ville-sur-Tourbe. A ce moment, apparaissent, en retraite, les débris du 1er régiment d'infanterie coloniale, vigoureusement pressés par une nombreuse infanterie ennemie, qui nous attaque de front. En même temps, une colonne allemande marche sur le flanc droit du 2ème bataillon, qu'une batterie vient d'essayer de prendre d'enfilade. L'artillerie ennemie fait rage et ses marmites criblent le terrain ; la nôtre doit cesser son feu, faute de munitions, dit-on. La situation est très grave, puisque, d'après les renseignements que nous possédons, confirmés par une reconnaissance du commandant Savy, nous ne disposerions que du seul pont de Ville-sur-Tourbe pour franchir la rivière, que nous avons à dos ; d'autre part, en raison de la retraite d'une brigade et du retard considérable des troupes françaises de droite, si nous ne parvenons pas à boucher le trou existant devant les troupes assaillantes ayant une supériorité numérique écrasante, cette partie du front va être enfoncée. 
Le 2ème bataillon reçoit l'ordre de tirer jusqu'à la dernière extrémité et le 1er de contre-attaquer vigoureusement et sans délai la droite ennemie, avec mission de l'arrêter coûte que coûte dans son offensive. L'attaque du 1er bataillon (Caries), bientôt appuyé par la première fraction du 7ème, est si impétueuse qu'elle arrête net l'offensive ennemie et rétablit la situation de ce côté ; mais les pertes sont énormes, le bataillon est fortement réduit et une compagnie entière a été anéantie. 
Ce jour-là, le 3ème RIC avait sauvé la situation à droite du CAC. 
La bataille de la Marne est terminée, nous sommes vainqueurs. Une partie du territoire national vient d'être libérée, mais l'on est à bout de souffle et l'ennemi va nous imposer, à partir de ce jour, une nouvelle forme de la guerre, la guerre de tranchées. 

EN SECTEUR A VILLE-SUR-TOURBE 

Quoique nullement préparés à cette guerre de taupes, nos officiers et nos soldats y excellèrent bientôt. Pendant soixante-cinq jours, le régiment tiendra le secteur de Ville-sur-Tourbe, avec le 7ème colonial. 
Au 22 novembre, le corps a tenu les tranchées, par tous les temps, soumis à une canonnade qui, en quelques jours, a réduit en ruines la petite ville de Ville-sur-Tourbe et labouré de marmites le terrain environnant. On a compté, entre autres, 180 entonnoirs dans un cercle de cent mètres de rayon environ, au bas du PC du lieutenant-colonel Condamy. 
Le régiment a tenu, malgré son faible effectif et une épidémie d'embarras gastrique fébrile, dans des circonstances exceptionnellement ardues. 
Pendant soixante-cinq jours, il a repoussé cinq attaques : le 15 septembre, pendant une partie de la journée ; le 17, le 18, le 26 septembre et le 1er octobre. Le 26 septembre, surtout, l'affaire fut chaude. Ce jour-là, il a dû tenir le front avec deux bataillons contre une attaque violente ennemie, d'après les prisonniers par une brigade. En même temps, il devait faire face sur son flanc gauche, au cours même du combat, à une situation exceptionnellement grave créée par l'enlèvement du bois de Ville à un corps voisin. Par suite du retrait de ce corps, il a vu, en effet, soudainement et ensuite pendant tous les combats, son front vigoureusement attaqué, son flanc droit constamment menacé, avec cette circonstance aggravante d'avoir la Tourbe à dos. Il a dû distraire du front, sous une mitraille et une fusillade furieuses, pour former crochet défensif, face au bois de Ville, une partie de ses troupes. Grâce à la rapidité des mesures prises, à la vigueur de l'exécution, au dévouement et à la ténacité de ses troupes et de ses officiers, il a repoussé victorieusement l'ennemi, qui a subi des pertes importantes, ainsi que l'atteste le monceau de cadavres allemands laissé en avant des lignes. 
Le régiment se trouve donc, durant cette période, sous un feu sans répit, excessivement violent de l'adversaire et sous la menace d'une attaque de nuit annoncée par le général commandant la 8ème division. Cette attaque s'est produite dans la nuit du 30 septembre au 1er octobre. Après une préparation formidable par l'artillerie lourde et de campagne ennemie, cinq colonnes allemandes, prises dans les troupes de deuxième ligne, se sont avancées sur nos tranchées, pendant que l'infanterie, en ligne, continuait à tirer. Ces troupes étaient soutenues par leur artillerie, alors que l'artillerie française se faisait à peine entendre. Le régiment tient bon (particulièrement le 3ème bataillon, qui supporte le choc principal) et fait au feu la plus belle figure, se montrant l'égal des meilleurs régiments de notre vieille armée. 
Bien que dans une situation assez précaire, il attaque encore énergiquement le 3 octobre, où l'ennemi fit une dernière et violente tentative de percée, à laquelle il dut renoncer par suite de ses pertes. 
Jusqu'au 18 décembre, il continue, avec le 7ème, à tenir le secteur de Ville-sur-Tourbe, qu'il a, pour ainsi dire, créé. Il prend part aux attaques des 22 et 28 décembre (attaques du 17ème corps et du CAC. sur Tahure et Nipont) et repousse une tentative d'attaque ennemie, le 23. Il a supporté les veilles, les fatigues sous la pluie, par la gelée, et n'a laissé entendre aucune plainte. Les officiers se rendent compte que leurs hommes sont exténués, mais constatent avec un légitime orgueil que nul ne récrimine et que tous font largement leur devoir jusqu'au dernier moment. Les courages ne se sont point abattus et tous acceptent leur nouvelle tâche, qui est de tenir l'ennemi éloigné d'une position dangereuse pour tout le front du CAC. 
Pris d'enfilade de deux côtés sur trois de son front, réduit par sa situation à la défensive, le régiment montre toujours la même énergie et son dévouement ne se dément pas. Il combat et travaille en même temps, avec la ferme certitude que l'ennemi ne passera pas. Cette situation dure jusqu'au 23 février 1915.

ANNEE 1915

LE FORTIN DE BEAUSÉJOUR (27 Février 1915) 

Le 24 février 1915, le colonel Condamy, commandant le régiment, reçoit l'ordre d'alerter les bataillons disponibles et de les tenir prêts à partir pour le ravin des Pins, par Courtemont. L'ordre de départ arrive à 1h15. Le Colonel conduit lui-même les six compagnies, qui étaient en réserve à Maffrecourt. Le 1er bataillon (commandant Posth) cantonne à Minaucourt ; le 2ème bataillon (commandant Montégu), au ravin des Pins. Les deux bataillons ont été mis à la disposition du lieutenant-colonel Bonnin, commandant le 22ème régiment d'infanterie coloniale, pour les opérations projetées contre le fortin allemand situé au nord-ouest de Minaucourt et connu sous le nom de Fortin de Beauséjour. Cet ouvrage, pris et perdu déjà sept fois, avait été enlevé et reperdu, le 24, par le 22ème régiment d'infanterie coloniale.
Harangués, le 26, par le colonel et mis au courant de ce qu on attendait d'eux, les hommes des deux bataillons entrent aux tranchées dans la nuit du 26 au 27, animés du plus vif enthousiasme et décidés à s'emparer à tout prix du fortin et à le conserver.
L'attaque, fixée au 27, doit se déclencher à 15h45. L'artillerie la préparera par un bombardement serré de 15h30 à 15h45. Les bataillons sont placés face au fortin à enlever : le 1er bataillon sur la face est, le 2ème bataillon sur la face ouest.
La première vague est formée, au 1er bataillon, par les 2ème et 3ème compagnies ; au 2ème bataillon, par les 5ème et 6ème. La 4ème compagnie et la 7ème doivent aller renforcer les compagnies d'assaut dès que l'ouvrage sera enlevé et consolider les positions conquises. Les 1ère et 8ème compagnies sont en réserve avec deux compagnies du 22ème régiment d'infanterie coloniale.
A l'heure indiquée, les vagues d'assaut s'élancent avec un entrain admirable et dans un ordre superbe. Elles sont reçues par un feu de mousqueterie intense et par un violent tir d'artillerie. Dès les premiers instants, les pertes sont terribles. Les officiers tombent les premiers à la tête de leurs hommes : au 1er bataillon, c'est d'abord le capitaine Saint-Gall, qui tombe blessé, et le sous-lieutenant Coupeau, tué ; puis le capitaine Loche, le sous-lieutenant Boisseau, tués tous deux, et enfin le lieutenant Perrichon, qui, après avoir entraîné les 2ème et 3ème compagnies jusque dans l'ouvrage ennemi, tombe à son tour blessé sous l'ouragan de fer et de plomb. Les deux compagnies hésitent un instant, mais se reprennent vite et se cramponnent au terrain conquis. Rien ne les en délogera plus.
Au 2ème bataillon, le combat est aussi meurtrier et l'élan des marsouins est le même. La première vague entre d'un bond dans l'ouvrage et s'y avance jusqu'au niveau du 1er bataillon.
Les officiers et soldats sont fauchés en masse, mais la position est prise et bien prise. Le bataillon perd le capitaine Delalbre, tué en s'exposant héroïquement pour demander le tir de l'artillerie ; les sous-lieutenants Pelon, Clousset, Rossy sont tués.
Malgré tout, on progresse en combattant à la grenade.
Cependant, l'ennemi veut à toutes forces reprendre le fortin si âprement disputé ; il lance quatre contre-attaques successives. La dernière, faite le 28, à 8 heures, est d'une violence inouïe. Rien ne peut faire lâcher prise aux héroïques compagnies du 3ème régiment d'infanterie coloniale ; malgré le manque de vivres, malgré la pluie, malgré la fatigue des survivants, tous les efforts de l'ennemi échouent. Quand le 91ème régiment d'infanterie vient relever les deux bataillons, l'ouvrage entier est bien à nous.
Les rapports laissés par les chefs de bataillon, forcément sobres de détails, ne donnent malheureusement pas le récit de tous les actes individuels de bravoure, ni les noms de tous les héros qui tombèrent dans cette glorieuse affaire, après des actes dignes d'être inscrits au livre d'or de l'infanterie coloniale.
La tradition du corps a conservé, cependant, le souvenir de cette terrible nuit du 27 au 28, au cours de laquelle quelques hommes, blessés pour la plupart, arrêtèrent sur plusieurs points les allemands cherchant à reprendre les boyaux d'accès.
C'est au cours d'une de ces luttes qu'un adjudant du régiment, se battant à peu près seul derrière un barrage, poussa le cri resté légendaire : "Debout les morts !" 
Les bataillons du 3ème régiment d'infanterie coloniale avaient fait l'admiration de tous. Le lieutenant-colonel Bonnin, commandant l'attaque, écrivait au lieutenant-colonel Condamy : "Je vous félicite d'avoir sous vos ordres les soldats du 3ème régiment d'infanterie coloniale. Tous les espoirs sont permis avec de telles troupes." 
C'est au cours de l'attaque du fortin de Beauséjour, qui restera un des hauts faits de l'armée coloniale, que le médecin Flourens, grièvement blessé par un éclat d'obus, trouve l'énergie de panser un officier avant de prendre soin de lui-même.
C'est le soldat Bastard, qui, malgré une première blessure, continue à avancer et s'élance à l'assaut au chant de la Marseillaise, malgré une deuxième blessure très sérieuse, et ne consent à quitter le champ de bataille qu'après avoir une troisième blessure qui le mettait dans l'impossibilité de pouvoir combattre.
Le régiment perdait dans cette affaire: tués, 6 officiers, 183 sous-officiers et soldats ; blessés, 11 officiers, 565 sous-officiers et soldats ; disparus, 250 hommes. En outre, 93 blessés légèrement avaient rejoint leur compagnie au combat.
Les unités du 3ème régiment d'infanterie coloniale, relevées dans la nuit du 28 février au 1er mars, sont obligées de rester sous la pluie, mais nul ne se plaint. Le lendemain, quand le chef de corps va visiter les blessés aux ambulances de Brand et de Malmy, ils l'acclament spontanément, lui rappellent ses paroles du 26 et oublient leurs blessures pour ne se préoccuper que du résultat de l'opération à laquelle ils ont pris part. Ce haut fait fut consacré par le général commandant la 4ème armée, dans son ordre n° 19 du 10 mars 1915.

LA GUERRE DE MINES 

Pendant le mois de mars, l'ennemi commence des sapes et laisse supposer qu'il est décidé à entreprendre la guerre de mines. Aussi se montre-t-il très actif, surtout devant l'ouvrage Pruneau. Il cherche à pousser ses travaux le plus près possible de nos lignes et essaie d'encercler le saillant, et peut-être de le faire sauter. Il est évident que le secteur de Ville-sur-Tourbe, en flèche, intéresse l'ennemi.
Le régiment prend une attitude agressive en cherchant à enrayer les travaux de l'ennemi. Patrouilles, grenades, feu d'infanterie et tirs d'artillerie, tout coopère à ce but. Le 3 avril, notre génie évente une mine en face de l'ouvrage Pruneau et aménage aussitôt une galerie, de façon à placer une chambre au-dessous de la mine allemande. Le général de division donne l'ordre, le 7, de faire sauter le camouflet placé devant l'ouvrage Pruneau. Cette explosion a amené celle de la mine allemande et un entonnoir assez vaste s'est produit. Il a fallu le réunir à l'ouvrage par un boyau et l'occuper, puis le combler. Ce travail est très pénible et périlleux. Les hommes sont à six mètres de la tête de sape allemande, qui lance constamment des grenades. Ils sont exposés à des feux de mitrailleuses et de canons-revolvers, heureusement trop hauts. Ils ne peuvent travailler que par petits paquets de six ou huit, couchés dans la boue. Les attaques du génie sont reprises et poussées vers l'ennemi, de manière à pouvoir nous fournir des renseignements sur ses travaux. Les boyaux sont remplis d'eau jusqu'aux genoux. La pluie qui tombe sans répit rend inutiles les efforts des écopeurs. Pendant la période du 8 au 12 avril, le travail a été très dur. La pluie persistante met les tranchées et les boyaux dans un état lamentable. Le 15 mai, à 18h25, les allemands font jouer trois énormes fourneaux de mines sur la face nord et nord-ouest de l'ouvrage Pruneau, alors occupé par le 7ème colonial. L'explosion est suivie par un violent bombardement, qui achève de bouleverser les positions et de couper les communications téléphoniques. L'artillerie ennemie prend aussitôt sous son feu les batteries de Montremoy et de Malmy. L'infanterie allemande, aussitôt après la cessation du feu d'artillerie, s'élance et occupe la première ligne, ainsi que la ligne de soutien, sauf une infime partie à l'est, où un sous-lieutenant du 7ème résiste énergiquement avec quelques hommes. La lutte d'infanterie dure une heure, acharnée, pendant que l'artillerie des deux divisions et du corps d'armée fait un barrage en arrière de l'ennemi et tire sur les lignes occupées par les Allemands. La situation se précise vers 20h50 et les contre-attaques peuvent être entreprises. Les bataillons du 3ème sont portés de leurs cantonnements à Brézieux, Malmy et Araja. Quatre compagnies du régiment sont envoyées comme renfort aux bataillons du 7ème, qui ont perdu un monde énorme et presque tous les officiers.
La première contre-attaque, poussée par le bataillon Savignac, du 7ème (trois compagnies), échoue. Le commandant Savignac, blessé, est remplacé par le capitaine Kauffmann, du 7ème.
Les compagnies du 3ème prennent part à une attaque qui est appuyée par l'artillerie de la 2ème division et qui se déclanche à 10h45. Le 17, la contre-attaque se prononce, partie contre la face nord, partie en partant de la face ouest, sur le flanc droit de l'ennemi. La première partie est arrêtée, mais la fraction pousse victorieusement et méthodiquement l'ennemi ; elle progresse, et, à 1h30, la ligne de soutien est reprise. L'ennemi, coupé de sa retraite par un formidable barrage, se rend en masse ; à 2h45, toutes nos tranchées sont reprises et retournées.
Les 1ère, 3ème ,  4ème et 9ème compagnies du 3ème, avec trois sections de mitrailleuses, prennent une part active et glorieuse aux deuxième et troisième contre-attaques. Le premier groupe (3ème compagnie du 1er bataillon) prend part à la deuxième contre-attaque sur la face ouest ; la 9ème compagnie mène celle du côté est, liée à des éléments du 7ème colonial. La 1ère compagnie (capitaine Rives) arrive la première à l'ouvrage Pruneau ; après avoir fait ravitailler par une de ses sections les détachements du 7ème qui défendent la face ouest de l'ouvrage, se relie aux 3ème et 4ème compagnies (capitaines Lhomme et de Touby) et, à 1 heure, prononce avec elle la contre-attaque. L'ennemi, énergiquement attaqué, résiste furieusement. Le capitaine Lhomme, commandant la 3ème compagnie, tombe presque au départ ; le capitaine de Touby est également tué en dirigeant le feu sur la face nord et le lancement de grenades. Mais rien ne peut avoir raison de la résolution et du calme plein d'énergie de nos troupes. Le lieutenant Pancol, de la 4ème compagnie, avec l'aide d'éléments du 7ème et de bombardiers du génie, avance malgré tout. L'adjudant Charpenteau, le sergent Servier, de la même compagnie, le secondent avec entrain et occupent l'entonnoir ouest, coupant la retraite à l'ennemi. Le lieutenant Gabrié, du 7ème, et le sergent-major Vincent, de la 1ère compagnie du 3ème, rejoignent, au carrefour de la tranchée de soutien et du boyau central, le lieutenant Pancol et poursuivent la lutte de concert avec lui, refoulant l'ennemi sur la première ligne. Ils prennent trois mitrailleuses, un matériel considérable et de nombreux prisonniers. Grâce à la connaissance du secteur qu'avaient tous les officiers, grâce au ravitaillement en grenades bien organisé, grâce surtout à l'énergie, à la crânerie et à la ténacité de nos hommes, toute cette partie de l'ouvrage Pruneau est réoccupée et son organisation remise en place par le capitaine Rives.
La 9ème compagnie, arrivée à 20h15, avait, pendant ce temps, contribué pour une très large part au succès de nos contre-attaques. Son chef, le lieutenant Lefebvre, recevait à 0h.15, l'ordre de contre-attaquer la partie est de l'ouvrage en liaison avec les éléments du 7ème, qui se tenaient au centre. Bien secondé par le lieutenant Collin, l'adjudant Bastard, le sergent-major Dives, les sergents Vignaud et Derungs, il répartit son unité, donne à tous ses instructions, indique à ses hommes ce que l'on attend d'eux et, à 1h45, il commence l'attaque. Tous montrent un entrain magnifique, se déploient hardiment et en un tel silence que l'ennemi ne s'aperçoit pas d'abord du mouvement.
Mais bientôt il le découvre et le feu terrible de mitrailleuses crépite. La compagnie perd beaucoup de monde, tente néanmoins d'avancer, mais est obligée de s'arrêter, le renfort demandé par le lieutenant Lefebvre ne pouvant lui être envoyé. Cependant, le lieutenant ne se décourage pas. Il fait rassembler les hommes valides dans la tranchée où il est parvenu, intermédiaire entre la tranchée de soutien et la tranchée de première ligne, et réunit les isolés du 7ème qui se joignent à lui. A 3h30, il est prêt à une nouvelle attaque. Précédée par une sérieuse préparation d'artillerie, cette troisième contreattaque se déclanche aussitôt. Les allemands, fougueusement attaqués de front, écrasés par la mitraille, reculent, sont tués ou se rendent. Là aussi, la première ligne est reprise et remise en état. L'ennemi laisse entre nos mains 150 prisonniers et 2 mitrailleuses, des lance-bombes, des armes, des outils, des munitions.
Enfin, les sections de mitrailleuses se sont distinguées par un remarquable sang-froid au moment de l'explosion des mines.
Elles ont empêché les renforts ennemis de s'approcher de nos lignes et aidé puissamment à la reprise de l'ouvrage. Les deux chefs de section Pecaud et Deschamps se font surtout remarquer. Ce dernier est tué. Le total des prisonniers est de 333, dont 9 officiers. Le matériel conquis est considérable.
Une fois de plus, le courage, l'audace et la ténacité du régiment venaient d'être consacrés. Dans son ordre du régiment, le 20 mai 1915, le colonel Desdouis, commandant le 7ème, cita à l'ordre de son régiment, en demandant que ces citations soient portées à l'ordre de l'armée : "Les officiers, sous-officiers, caporaux et soldats des 1ere, 2ème, 3ème et 4ème compagnies du 3ème régiment d'infanterie coloniale, qui, appelés dans la nuit du 15 au 16 mai, au secours de leurs camarades du 7ème assaillis par l'ennemi, leur ont apporté le secours de leur vaillance et les ont aidé à reconquérir les positions de tranchées momentanément tombées en la possession de l'ennemi." 

L'OFFENSIVE DU 25 SEPTEMBRE 1915 

Le régiment continue à assurer la garde du secteur de Ville-sur-Tourbe jusqu'au 29 mai. A cette date, le corps d'armée colonial est relevé par le 16ème corps et le 15ème. Le régiment quitte Maffrecourt. Le corps d'armée colonial doit soutenir le 35ème corps dans ses attaques sur Tracy-le-Mont et Moulin-sous- Touvent. Le régiment, en réserve de groupe d'armées, stationne successivement dans la forêt de Laignes, au carrefour de la Chapelle-SainteCroix, à Tosly-Breuil et à Breuil pendant les 6, 7 et 8 juin. Ces journées se passent en mouvements et en alertes, elles sont très fatigantes, en raison de la longueur des étapes sur des routes encombrées. Le 14 juin, le régiment s'embarque à Pierrefonds pour une destination inconnue, débarque à Amiens-Saint-Roch d'où il se dirige sur Beauquesnè, où il arrive le 16. Le 18, il part en auto pour Sus-Saint-Léger. Il est réserve de groupe d'armées. Les 1er et 2ème bataillons cantonnent à Oppy-Saint-Léger du 19 au 30 juin, pendant que le 3ème bataillon est à Saint-Pol-Baudricourt. Le 1er bataillon cantonne successivement à Terramesnil, Vignacourt, Plivot et le camp Gouraud. Le 15 août, il prend les tranchées de Ville-sur- Tourbe. Les 2ème et 3ème bataillons sont en secteurs depuis le 12 septembre. Le régiment se prépare pour la grande offensive du 25 septembre. Le matin du 25 septembre, le 2ème bataillon occupe les faces ouest et nord de l'ouvrage Pruneau. Il contribue à la transformation en parallèle de départ et reçoit, comme ordre, de tenir ses tranchées pendant l'attaque. Il formera une troisième vague d'assaut si besoin est. Les 1er et 3ème bataillons accolés forment les deux premières vagues. Ils ont pour objectifs, le 1er la Justice, le 2ème le petit bois de l'Oreille, à l'est de 191. Ils doivent pousser ensuite, si possible, jusqu'à La Dormoise. La préparation d'artillerie, commencée le 22, est terrible. Jusqu'à ce jour, on n'avait rien vu de semblable. Le terrain est pilé. Tout saute, c'est infernal, le boche ne pourra tenir. L'attaque est fixée à 8h30. Dès que le signal est donné, les hommes bondissent hors de la tranchée et se portent en avant avec un élan superbe, mais dans un ordre parfait. Cependant, un feu terrible les accueille presque au débouché de la parallèle. Le chef de bataillon Posth tombe dans la tranchée. Le commandant Raudot est tué à peine sorti ; les pertes sont sensibles, surtout au 1er bataillon, devant lequel les fils de fer n'ont pas été coupés. La première vague, de ce côté, est en partie fauchée. La deuxième la renforce, arrive jusqu'à la première tranchée allemande et s'y maintient aux prix de lourds sacrifices. Vers la gauche, le 3ème bataillon est plus heureux, il enlève une partie de la deuxième ligne de 191 et peut s'y maintenir. Le lieutenant-colonel Condamy, qui se trouve à l'ouvrage A, sort avec la deuxième vague. Il a avec lui son adjoint, le capitaine Marec, l'adjudant Faucher et ses cyclistes. Il arrive jusqu'à la tranchée ennemie et s'y jette avec les hommes qui l'occupent déjà. Mais, à ce moment, l'ennemi prononce sur cette partie de notre ligne une violente contre-attaque. Le commandant du régiment se met au parapet, un fusil à la main et fait le coup de feu au milieu de ses soldats. L'adjudant Faucher et le capitaine Marec l'imitent. Le colonel reçoit presque aussitôt une balle dans la bouche et tombe dans la tranchée. Le capitaine Marec et le cycliste Tullaud essaient de lui donner des soins ; il meurt dans leurs bras. L'adjudant est tué. Malgré les efforts de l'ennemi, qui parvient à reprendre sa première ligne entre l'ouvrage Pruneau et la route de Vouziers, le 3ème bataillon se maintient dans 191 et réussit même à progresser. Le 29, l'attaque était reprise à la grenade ; les efforts de ce bataillon contribuent à faire tomber la défense allemande sur ce point. Le régiment s'est comporté dans cette affaire, comme à son habitude depuis août 1914. Ses pertes sont terribles ; la seule liste des officiers tués peut en donner une idée : outre le lieutenant-colonel Condamy, les commandants Posth et Raudot sont tués en entraînant leurs bataillons ; les capitaines Bosc, Lefebvre, le héros du 15 mai, Maître, Pierre, Babet, à la bravoure légendaire, Rives tombent glorieusement. Avec eux, succombent aussi vaillamment les lieutenants et sous-lieutenants Cauzan, Pancol, Derungs, Lapeyre, Lescurat, Roblin et Collin. Le témoignage du cycliste Tullaud fait connaître que le capitaine Rives, affreusement blessé au ventre par un éclat d'obus, répond à ce soldat qui lui offre des soins : "Va, mon affaire est faite, ne t'occupe pas de moi, fais du beau travail !" Malgré cette sanglante saignée, le régiment reste en place et combat jusqu'au 29, aide à élargir le terrain gagné et n'est relevé que le 30 par le 4ème bataillon de chasseurs et un escadron de cavalerie à pied, après avoir solidement installé les positions enlevées à l'ennemi. Après la relève (1er et 2 octobre), le régiment se reforme à Verrière et reprend les tranchées de Massiges et de 191.

ANNEE 1916

EN ROUTE VERS L'ORIENT - LA PROVENCE II 

Le régiment est retiré du front le 23 octobre et va cantonner à Possesse et Oissery (1er bataillon), Possesse et Puisieux (2ème bataillon), Possesse et Forfry (3ème bataillon), jusqu'au 31 décembre 1915. A partir du 1er janvier 1916, les trois bataillons du régiment changent continuellement de cantonnements. Le 1er occupe Survilliers, Gouvieux, Cires-Ies-Mell, Montreuil-sur- Thérain, Verderel, Troussencourt, Epagny, Marcelcave. Les 2ème et 3ème bataillons occupent successivement Mortefontaine, Gouvieux, Cires-les-Melle, Bailleul-sur- Thérain, Guéguégne, Maisoncelle-Tuilerie, Folleville, Marcelcave, Aubecourt. Le régiment est alors désigné pour l'Orient. Il est transporté à Lyon où il cantonne, le 5 février, à Tassin-la-Demi-Lune. Il y reçoit l'ordre de se constituer sur le pied alpin à trois bataillons, deux compagnies de mitrailleuses, une C. H. R. Les opérations d'habillement, de renforcement et le changement de matériel durent jusqu'au 16. Le 20, les 1er et 2ème bataillons et une compagnie de mitrailleuses s'embarquent en deux trains, à midi et à 14 heures, en gare de Lyon- Vaise, à destination de Toulon. Ces deux éléments, moins la 2ème compagnie, quittent Toulon à 14 heures, à bord du Burdigala, à destination de Salonique. Le 22, le 3ème bataillon, la C. H. R. et la 1ère compagnie de mitrailleuses s'embarquent pour Toulon. Ils quittent cette ville avec la 2ème compagnie, le 23 février, à bord de la Provence II. Le détachement embarqué à bord du Burdigala débarque à Salonique, le 26, et est immédiatement dirigé sous une pluie battante vers le sud de la ville ; le 1er bataillon bivouaque à la nouvelle Ecole d'Agriculture, le 2ème bataillon à l'ancienne Ecole d'Agriculture. 
La Provence est coulée par une torpille, à 15 heures, le 26 février, à deux milles Sud-Sud-Ouest de Sapienza, dans la mer Ionienne. Le bâtiment a coulé en quinze minutes. Malgré le dévouement de tous, seuls 7 officiers et 500 hommes environ ont pu être sauvés. Les actes de courage furent nombreux au cours du sinistre : officiers et hommes rivalisent d'ardeur, de dévouement et d'abnégation en organisant le sauvetage. C'est le sergent-major Canier Alfred, modèle de sang-froid, qui prêche le calme autour de lui et qui, au moment de l'engloutissement, pousse, comme ses aînés les marins du Vengeur, le cri de "Vive la France !", répété par tous. Ce sont les soldats Laguet, Louis, et Raden, Alexis, qui se jettent, à trois reprises différentes, à la mer afin d'alléger et de permettre de vider l'embarcation pleine d'eau et qui menaçait de sombrer. Signalons le capitaine Doby, de la 2ème compagnie, qui fait embarquer lui-même ses hommes dans les canots, refusant, à plusieurs reprises, la place qui lui était offerte et qui ne se jette à la mer, où il a trouvé la mort, qu'au dernier moment. Mentionnons le nom du lieutenant-colonel Duhalde, commandant le régiment, qui reste sur la passerelle aux côtés du commandant du bateau, qu'il n'a pas voulu quitter et qui est englouti avec lui. Le drapeau du régiment, qui était à bord, dans la cabine du lieutenant-colonel, n'a pu être sauvé et a disparu dans les flots. Tous, officiers et soldats, ont le regret profond de cette perte. Le drapeau était pour eux non seulement le souvenir de la Patrie qu'ils allaient défendre sur un nouveau front, mais la mémoire des hauts faits d'armes accomplis par les camarades disparus. Malgré le froid excessif, beaucoup continuent à lutter contre la mort autour de l'endroit où vient de disparaître à jamais le bateau. Nombreuses sont les embarcations, nombreux sont les hommes accrochés à des planches, à des poutres, à des balles de paille, qui luttent contre la mer, complice inconsciente qui achève le crime du pirate boche. La température s'abaisse et beaucoup de nos soldats, qui se croyaient sauvés, sont trahis par leurs forces et succombent, malgré l'inlassable dévouement de leurs compagnons d'infortune. C'est ainsi que, sur les 22 survivants qui étaient dans le canot de l'adjudant chef Fradin, 16 meurent fous. A la nuit, le sous-marin ennemi, qui ne s'était pas éloigné du lieu du crime, vient éclairer, avec son projecteur, les quelques survivants qui continuent à lutter contre le destin ; il disparaît sans leur porter secours. Ces rescapés sont recueillis dans la journée du lendemain 27; il y en a qui ne sont recueillis que le 28. Divisés en deux groupes qui sont dirigés : 200 environ sur Malte, sous le commandement du capitaine Berthomié ; 300 sur Milo, puis sur Mytilène, sous le commandement du capitaine Marchai, ces rescapés rejoignent en trois détachements, le 14 ; le 21 mars (ceux de Mytilène) et, le 26 mars, ceux venant de Malte.  

DANS LE CAMP RETRANCHÉ DE SALONIQUE 

Le régiment, sous les ordres du commandant Noirot, est employé à réparer les routes Salonique-Vasilika. Le 17 mars, le colonel Bordeaux, du 57ème colonial, est nommé au commandement du régiment et prend le commandement par intérim de la 2ème brigade de la 17ème division d'infanterie coloniale, dont fait partie le 3ème régiment d'infanterie coloniale. Par décision du 27 mars, le 3ème bataillon est supprimé. Ses éléments serviront à recompléter la 2ème compagnie et à constituer la C. H. R. Le chef de bataillon Noirot, commandant le régiment, est nommé gouverneur de la presqu'île de Karabouroum, qui commande les passes de Salonique. Il est remplacé dans le commandement du régiment par le commandant Montégu. Outre les travaux de route, le régiment, et plus spécialement le 1er bataillon, établit, sous la direction du génie, un appontement pour l'armée serbe, qui, réorganisée, va bientôt quitter Corfou. Le 1er avril, le général Gérôme, commandant la 17ème division d'infanterie coloniale, et le colonel Bordeaux, commandant la 2ème brigade par intérim, passent le régiment en revue à l'ancienne Ecole d'Agriculture. Le 4, le colonel Bordeaux est nommé au commandement de la 2ème brigade, en remplacement du général Simonin. Le lieutenant-colonel Debieuvre est nommé au commandement du régiment, mais il ne rejoint pas. Des officiers et des sous-officiers sont envoyés reconnaître les différents secteurs du camp retranché où la division pourrait être appelée à combattre. La 2ème compagnie est envoyée au sud de Sèdes, entre la route Salonique-Vasilika et la Vasilika-Déré, pour établir une nouvelle route destinée aux Serbes. Vu l'urgence de terminer la route, la 3ème compagnie lui est adjointe ; on travaille dans les marais. Le 1er mai, le lieutenant-colonel Calisti vient prendre le commandement du régiment, qui reçoit l'ordre de se tenir prêt à partir. 

LA STRUMA 

Le 3 mai, le régiment se rassemble à l'ancienne Ecole d'Agriculture. Le 4, il part à 5h30 et va bivouaquer, après une marche très pénible, à Ajvasil, sur le lac Langaza. On a suivi la piste Ecole d'Agriculture, Kapudzilar, Akukli, Ajvasil. On a laissé beaucoup de monde en route pendant cette marche, à cause de la chaleur. Le bivouac du régiment est situé en dehors du village, dans le petit bois à l'est d'Ajvasil. On repart, le lendemain, sur Guvesne par Stanwon, Tumba, Lajna. A deux kilomètres de ce village, nous prenons la grande route Salonique-Sérès. Arrivés à Ajvasil, le régiment fait une grande halte. On rejoint avec peine Guvesne. On bivouaque à trois kilomètres environ avant d'arriver au village. Le 6, la marche en avant est reprise. Cette marche est très pénible, la route monte constamment, la pente est très forte ; de la cote 185 (Guvesne), la route atteint la cote 544 à Karadza Tépé. Vers 10 heures du matin, avant la grande halte, le régiment défile devant le général Gérôme, commandant la division. Le 7, on arriva au village de Lahana, après avoir traversé Likovan. Le régiment est réparti (en avant du village) en trois bivouacs : le 1er bataillon, au kilomètre 53, de chaque côté de la route ; l'état-major et la C. H. R. au kilomètre 54, le 2ème bataillon au kilomètre 55; la division étant en dehors du camp retranché et n'étant plus couverte que par les troupes grecques, ordre est donné de cercler les camps, qui sont gardés par de petits postes. Les marches ont été dures et les étapes exceptionnellement fortes. Le régiment a perdu son entraînement. Néanmoins, quelque temps après la rude épreuve dont le corps reste affaibli, le 1er bataillon arrive à couvrir, pendant une marche, 36 kilomètres en terrain très accidenté, sans avoir un seul traînard. Le 26 mai, le commandant Beaudelaire prend le commandement du régiment, en remplacement du lieutenant-colonel Calisti, parti en permission. Officiers et soldats regrettent ce chef bienveillant et énergique qui, malgré son court séjour au régiment, avait conquis tous les cœurs par sa droiture et l'action de son commandement. Les bivouacs du régiment, placés sur des coteaux couverts de petits arbustes, sont agréables. Partout, dans la région, on retrouve encore les traces de combats sanglants de la campagne balkanique 1912-1913. On domine toute la vallée de la Struma, surplombée à l'horizon par les Monts-Noirs des Bélès. Mais le régiment n'est pas au bout de ses fatigues et il lui faut bientôt, à la suite de la trahison du roi de Grèce Constantin, quitter la région agréable de Lahana, où les hommes commençaient à reprendre haleine. Le fort de Rupel, qui commande la région Demir-Hissar-Sérès, est cédé aux Bulgares, que la riche vallée de la Struma traverse ; leurs bandes de comitadjis commencent leurs incursions dans la vallée. Il faut parer à cette invasion. Aussi, le 7 juin, commence le mouvement qui va nous mener dans la région Orliak-Kopriva. Jusqu'au pont d'Orliak, la marche est peu pénible. A partir de ce pont, la route fait place à un chemin de terre qui serpente, à travers de riches cultures, sur la rive droite du Karasu-Caj. La marche est plus lente, rendue pénible par la chaleur, la poussière et l'absence de vent. Cependant, le spectacle est magnifique de ces champs de maïs, de blé, de tabac, de pavots, dont les tiges sont énormes : elles ont plus de 2 mètres de haut. Le 8, à 4h30, on reprend le mouvement. L'avant-garde fait une grande halte à la pointe du Bukova-Golu, alors que le gros se repose sur les bords du ruisseau Orta-Mah. A partir de ce ruisseau, la piste traverse une presqu'île boisée qui surplombe la pointe sud du lac et des marais. Pendant la traversée du bois, la piste devient sentier. On ne voit plus rien, si ce n est, de temps en temps, des marais que l'on domine d'une trentaine de mètres et à pic. Dans la soirée, le bataillon d'avant-garde pousse ses reconnaissances sur la croupe au nord-ouest de Lozista (500 mètres), la réserve des avant-postes (deux compagnies) à Lozista ; 2ème bataillon, la compagnie de mitrailleuses et la compagnie hors rang sur Bestamik-Mah. Toute cette vallée de la Struma est d'une fertilité exubérante ; mais, dans cette vallée encaissée et étroite couverte de nombreux marécages, il n'y a jamais de brise, l'on y étouffe sous une chaleur humide qui vient à bout des hommes les plus solides. On y a à lutter contre les moustiques. La nuit, il n'y a presque pas d'abaissement de température, ce qui exclut tout repos. Pendant le séjour à Lozista, le bataillon d'avant-garde (1er bataillon) organise l'évacuation des réfugiés grecs de la Butrova (rivière qui se jette dans la Bukova-Golu), qui fuient devant l'invasion bulgare et qui viennent s'installer dans le village turc. Le bataillon organise également les croupes du Lozista et du Kran-Mah. Le 13, un régiment de cavalerie anglaise (Yeomanry) établit son camp entre le bivouac du régiment et le lac de BukovaGolu. Cette cavalerie vient du Sud. Le 16, à 7 heures, un bataillon d'infanterie anglaise, venant de la direction de Kopriva, relève nos avant-postes au nord de Lozista. A 21h30, en exécution de l'ordre de la brigade, le régiment, formant un groupe commandé par le commandant Beaudelaire, avec le groupe d'artillerie de montagne Lemaître et la compagnie 4/64 du génie, quitte ses bivouacs, passant au point initial à hauteur de Lozista, à 19h30, et se dirige vers Todorovo. Dès 19 heures, une flanc-garde, 1ère compagnie, sous les ordres du capitaine Boisson, occupe Bukova, où elle se tiendra pendant tout le passage de la colonne. Les équipages du régiment sont dirigés sur Salonique. Le 17, vers 2h30, la tête de la colonne arrive à Todorovo. Le groupe Beaudelaire bivouaque au sud du village, sur la piste muletière qui conduit à Snèvre. La marche a été dure. A 19 heures, le groupe Beaudelaire se porte sur Ismailli par la route stratégique bulgare, qui domine la vallée de la Bukova. Cette route est en bon état, bien tracée et serpente au milieu des bouquets de bois ; elle conduit au fort de DovaTépé, occupé par les éléments de la 57ème division d'infanterie. On bivouaque au milieu des bois. La chaleur continue à être accablante. A 22 h. 30, le régiment quitte son bivouac pour se porter isolément sur Patères, par Snèvre, Moravca. Il arrive à Patères vers 3 heures et, à 4 heures, il bivouaque dans le ravin, à 200 mètres au sud du village. Le secteur est tenu par les anglais. A 10 heures, on prend contact avec eux ; à 5 heures, le 20 juin, le commandant Beaudelaire, avec les chefs de bataillon et les commandants de compagnies, va reconnaître les positions à occuper. A minuit, le 2ème bataillon se porte sur la ligne de hauteurs 217 (Kilindir-Gola), où il arrive à 2 heures. Le 1er bataillon prend ses positions dans le village de Patères ; à 10h30, un officier de l'état-major de la brigade de la 156ème division d'infanterie, qui est vers Kilindir, prend contact avec le régiment, à Patères. Le 21, la reconnaissance des positions de première ligne est faite par le colonel Bordeaux, commandant la 34ème brigade, accompagné du commandant Beaudelaire. Il est décidé que la croupe 217 sera occupée effectivement en permanence par deux compagnies du 2ème bataillon, les deux autres compagnies étant au sud des pentes. L'état sanitaire du régiment est à ce moment très médiocre. Depuis le 7 juin, 182 soldats ont dû être évacués et, tous les jours, il présente une moyenne de 120 hommes indisponibles. Cet état tient, d'abord, à ce que les hommes actuellement en service ne sont pas entraînés ; la majorité sont âgés de 36 à 42 ans. En outre, les marches ont été pénibles, car les hommes n étaient pas habitués au climat macédonien avec son soleil vif et sa chaleur forte et humide. A la fin de juin, les cas de paludisme et de dysenterie sont nombreux au régiment et ils augmentent chaque jour. L'affection a dû être certainement contractée pendant notre passage dans la vallée de la Struma et plus particulièrement à Lozista, où les anophèles étaient légion. 

RÉGION DE DOIRAN - ATTAQUES D'AOUT 1916 

Le 27 juin, le commandant Pinchon, du 1er régiment d'infanterie coloniale, est nommé lieutenant-colonel commandant le 3ème régiment d'infanterie coloniale. Pendant le mois de juin, le régiment aménage la piste Patères et organise la ligne de hauteurs Kilindir-Gola. Le centre de résistance de la cote 217 (piton des Anglais) comprend trois points d'appui : le piton Galliéni, le point d'appui du piton des anglais et le camp des Romains, qui commandent la vallée du Gjol-Ajak, dans laquelle on a, sur la rive droite, la voie ferrée Salonique-Sérès, et, sur la rive gauche, l'ancienne route romaine Kilindir-Doiran. Une position de seconde ligne ou position de repli de sous-secteur est prévue sur les hauteurs entourant le moulin de Patères : cinq kilomètres nous séparent des lignes bulgares, dont une des avancées est la redoute de 227. Mais la véritable ligne de résistance ennemie couvre la ligne Doiran et est située sur le mouvement de terrain qui sépare le ravin des Jumeaux et le ravin de la Manutention, qui se jettent tous deux dans le lac. Ces ouvrages constituent la ligne des 0 avec le Petit-Couronné. En arrière de Doiran, on a une deuxième ligne, la ligne des P, qui aboutit aux Dub (cote 535). Les ouvrages des Dub constituent le Grand-Couronné. De nombreuses reconnaissances d'officiers sont envoyées entre les lignes avec, pour mission, de reconnaître les cheminements, les couverts, Gjol-Ajak, les places d'armes. Tous, officiers et soldats, rivalisent d'entrain, d'audace. Cependant, les reconnaissances exécutées par les sous-lieutenants Giancyli, de la 1ère compagnie, et Perron, de la 3ème, méritent une mention spéciale. L'attaque du 227 et des plateaux nord-ouest de Vladaja par le 3ème colonial est ordonnée pour la nuit du 9 au 10 août. Le 1er bataillon (commandant Fiérard) doit occuper les crêtes nord-ouest du Vladaja, vers 227, commandant le col de la voie romaine Kilindir-Doiran, en liaison vers l'église de Vladaja, avec les troupes anglaises. Une compagnie de mitrailleuses du 1er régiment d'infanterie coloniale (compagnie Chevalier) doit flanquer le bataillon Beaudelaire, du bas des pentes de 227 vers le plateau de Doiran. La première nuit qui suivra le bombardement, les bataillons Beaudelaire et Fiérard, et la compagnie de mitrailleuses Chevalier quitteront leurs emplacements actuels, à 22 heures, pour occuper leurs places (dans le fond du Gjol-Ajak) par les itinéraires fixés, la compagnie Chevalier pour occuper ses positions de combat. 
Après un intense bombardement, auquel prennent part trois groupes de 75, un groupe de 65 et un groupe de 155, ainsi que le train blindé qui tire de sa station de Kilindir, l'ennemi, affolé, évacue 227 et la gare de Doiran. La cote 227, qui était attaquée par les 2ème et 1ère compagnies, est enlevée sans coup férir et la position est ainsi occupée. Une compagnie et une section de mitrailleuses tiennent les pentes de 227 à la route de Doiran-station à Doiran-ville, une compagnie et une section de mitrailleuses défendent les pentes sud-ouest de 227, en liaison avec la compagnie de droite du bataillon Fiérard ; une compagnie, avec les pionniers du régiment, organise défensivement la redoute conquise, pleine de cadavres ennemis. Une compagnie et un peloton de mitrailleuses en réserve derrière les crêtes nord et est de 227. Le bataillon Fiérard occupe le col et l'organise défensivement entre 227 et l'église de Vladaja. Dans la matinée du 10, le 1er régiment d'infanterie coloniale appuie notre mouvement à gauche, vers la Tortue, mamelon isolé entre le ravin des Jumeaux et Vladaja. Nous resserrons notre front, notre gauche appuyée à la route Kilindir-Doiran, mais le 1er ne peut avancer. Du 10 au 15, nous organisons et consolidons nos positions, en même temps que nous envoyons des reconnaissances tâter le front de l'ennemi du lac Doiran, jusque vers la branche G du ravin des Jumeaux. Ces reconnaissances constatent que le front ennemi est fortement organisé, en particulier la presqu'île boisée (jardins avec arbres fruitiers, entre le lac et la route de Doiran-Ville à Doiran-Station). Le terrain d'attaque est constitué par des plateaux coupés par de profonds ravins. Le régiment, dans la nuit du 14 au 15, reçoit l'ordre d'enlever la presqu'île boisée. La 2ème compagnie (compagnie Dop) tente l'attaque par surprise : elle est arrêtée par un solide réseau et par un violent feu de mousqueterie et de grenades ; malgré l'élan des hommes, la compagnie revient sur ses positions de départ. Une préparation d'artillerie est jugée nécessaire. Le régiment reçoit alors l'ordre d'enlever, le 15 au matin, à 7h30, les positions occupées par l'ennemi et de s'installer face aux ouvrages 01 et 05. Après une courte mais intense préparation d'artillerie, faite par les groupes de 155, de 7 heures à 7h30, le bataillon part à l'assaut et enlève la position indiquée, la 2ème compagnie à droite, dans la presqu'île boisée, la 3ème compagnie à gauche, devant 01 et Os. Les bulgares, dirigés par des officiers allemands, essaient de résister, mais le commandant Beaudelaire, la canne à la main, calme et froid sous la mitraille, communique à son bataillon son énergie morale. Le mamelon Brûlé est enlevé au pas de course, et les premières vagues, dans un élan admirable, prennent pied sur la rive gauche du ravin des Jumeaux. L'ennemi fuit, laissant sur le terrain un matériel considérable. D'après les prisonniers et les déserteurs, les pertes de l'ennemi auraient été, du 9 au 15 août, de 2500 hommes tués ou blessés. Tous les serbes, ce jour-là, tressaillirent de joie. Un régiment de marsouins venait d'arracher à l'ennemi commun un lambeau de leur patrie, où leurs femmes et leurs enfants les attendent avec constance et confiance. La Serbie n'est pas morte, grâce au 3ème RIC. ; une aube nouvelle, qui conduira l'armée reconstituée à Corfou, vers la victoire et la délivrance, vient de paraître. Le 16, le régiment passe la journée à organiser ses nouvelles positions et à préparer une attaque éventuelle sur 01 et 05 du Petit-Couronné. L'attaque est ordonnée pour le 17 au matin, mais elle est contremandée à minuit. Nos pertes, du 9 au 16, furent : 3 officiers blessés (lieutenant Ravat, sous-lieutenant Kœlher, sous-lieutenant Dupoy), 19 tués, 84 blessés. Du 17 au 31, nous consolidons nos positions par une organisation défensive de points d'appui : un bataillon de ligne, un en réserve. Nous avons deux officiers blessés (le capitaine Giraud et le sous-lieutenant Siomme), tous deux de la 8ème compagnie ; 6 tués et 37 blessés. Le 14 septembre, en exécution des ordres du Grand Quartier Général, le régiment est réorganisé à trois bataillons par la suppression des 4ème et 8ème compagnies, qui deviennent 9ème et 10ème compagnies de mitrailleuses, et la section hors rang. Le 15 septembre, le capitaine Coronnat, du 56ème régiment d'infanterie coloniale, vient prendre le commandement du 3ème bataillon. Le 11, le régiment reçoit le peloton de mitrailleuses du bataillon bosniaque, destiné à la 3ème compagnie de mitrailleuses. Le 15, le régiment, par suite du retrait de la 33ème brigade de la division, étend ses positions en occupant Lanau et Grandchamp, devant 03 ; pendant tout le mois, on organise et on renforce les positions. Dans la nuit du 1er et 2 octobre, à la faveur d'un orage, une forte reconnaissance bulgare tente d'aborder nos lignes devant la 1ère compagnie ; elle est repoussée grâce au sang-froid et au courage du sous-lieutenant Mangeat, qui tombe tué. Le 29 octobre, le régiment est relevé par les troupes anglaises et va cantonner à Patères, d'où il repart, le lendemain, pour Vajsili. 

VAJSILI ET MARCHES VERS LA BOUCLE DE LA CERNA 

Le régiment installe ses bivouacs sur les croupes boisées entre Vajsili et Mahmudly, rive droite de la Spana. Le village de Vajsili est misérable et ne présente aucune ressource. Le régiment est au repos et en profite pour faire des exercices et des marches qui remettent les hommes en mains. On reçoit des renforts en hommes et en officiers. Le capitaine Marchand, nommé chef de bataillon, prend le commandement du 2ème bataillon, à la place du commandant Fiérard, passé au 1er bataillon indochinois. Le corps ayant reçu un nouveau drapeau, le 3 novembre, le lieutenant-colonel le présente aux troupes, en présence du colonel Bordeaux, commandant la 34ème brigade mixte. Le 21, on reçoit l'ordre de quitter Vajsili pour Sarrigol. Le départ a lieu à 20 heures. On atteint Sarrigol par la route Mahmudli, Jardimli, Kara-Mahmudli, Gramatua, Kukus. On arrive à Sarrigol, le 22, à 4 heures ; la marche n'a pas été pénible. Le régiment établit son bivouac sur la crête nord de Sarrigol, entre la route et la voie ferrée. Dans la journée, ordre est donné de se porter sur Nares par Kavalli-Salamanli. La marche est dure, car la route est en très mauvais état, surtout au village d'Hasan-Obasi, où il y a environ 15 centimètres de boue. Le régiment cantonne aux environs du moulin. Dans la soirée, on repart sur Topein en passant par Bunardza. Le régiment rentre dans le camp retranché de Salonique, gardé par des troupes annamites. Le bivouac est installé au nord de la station. On se repose pendant la journée du 25. On reçoit le 2ème peloton de la 3ème compagnie de mitrailleuses. Ce peloton vient du détachement de la Struma, qui était rattaché au 115ème territorial. Le 25 au soir, on part sur Jenidge-Vardar. On traverse le Vardar et on quitte le camp retranché. La route est bonne, elle s'engage à un moment donné dans les marais au nord de Gulhalar. Il n'y a pas de traînards ; on bivouaque à la sortie ouest de la petite ville, moitié grecque, moitié turque, qui porte encore les marques de la bataille de 1912. Le 26, la marche est reprise sur Vertekop, où l'on arrive dans la soirée ; on bivouaque au nord de la route, à côté de l'hôpital anglais. Le 27, le régiment se porte sur Vladovo, par Vodena, suivant une forte pente. A l'entrée de la ville de Vodena, sur un parcours de un kilomètre, la route passe de la cote 237 à la cote 276; à la sortie de la ville, elle est à 310. Vodena, très turque, est bâtie sur une terrasse qui, vers le sud, tombe à pic sur la vallée de la Nisla- Voda, qui forme, le long du rocher, des cascades gigantesques. Les pentes sont couvertes de vignobles et de forêts. C'est un des derniers îlots de verdure de cette partie méridionale de Macédoine, que recherchaient les pachas turcs pour leur villégiature d'été. Le lendemain 28, on pousse jusqu'à Ostrovo. On bivouaque sur les bords du lac aux rives pierreuses et sauvages, où l'on séjourne toute la journée du 29. C'est de ces crêtes grises que sont partis les serbes au début de leur offensive. Le 1er décembre, on se porte sur Banica par la gorge de Golce et Cornicevo, que les serbes ont enlevé de haute lutte trois mois auparavant. A compter de ce jour, le régiment est rattaché à la 17ème division d'infanterie coloniale, qui fait partie de la 1ère armée serbe, commandée par le voïvode Mitchitch. Nous marchons désormais dans la fameuse plaine de Monastir, limitée, à l'ouest, par les hautes montagnes d'Albanie ; à l'Est, par le Kaïmakalan, sur la neige duquel on distingue la ligne rousse des barbelés et qui nous domine de ses 2600 mètres comme le géant de ce pays. Le 2, on va sur Hasan-Oba et Orta-Oba, sur la rive droite de la Sukuleva. On est sur le champ de la bataille que d'autres marsouins viennent de livrer aux Bulgares pour la conquête de Florina et de Kinali. Le 3, on passe la Cerna à Brod, tête de pont criblée d'obus, théâtre d'une lutte sauvage entre serbes, zouaves et bulgares peu de temps auparavant à la prise de la ligne de repli Makensen, et au passage de la rivière, puis, par Gardilivo, Baldenci, on gagne Négotin, sur les pentes ouest de la Seletchka-Planina, massif dit de la boucle de la Cerna. Le général Gérôme, commandant la 17ème division, vient visiter le régiment et nous annonce qu'on va reprendre l'offensive, avec la ville de Prilep pour objectif. 

ATTAQUE DU 9 DÉCEMBRE 1916 

Le 3ème relève, dans la nuit du 4 au 5, le 35ème colonial et un bataillon du 56ème colonial. Le 3ème a le 44ème régiment d'infanterie coloniale à sa gauche et 1ère la brigade russe à sa droite. Les tranchées occupées par le 3ème sont en flèche; elles font face à Vlaklar, à la limite est de la plaine marécageuse où se perd la Cerna en de multiples ruisselets ; le 3ème bataillon est en retrait des compagnies du 1er bataillon et a sa droite appuyée au ravin de Paralovo. L'ennemi occupe Méglenci, le village de Vlaklar, et, à droite, le premier piton du massif de la boucle de la Cerna 1050, d'où ses postes d'observation voient tout ce qui se passe dans nos lignes. Notre tranchée est à peine ébauchée ; elle a 50 centimètres au maximum, les éléments ne sont pas continus ; en certains endroits, il n'y a que des trous de tirailleurs : aucune défense accessoire ne les protège. La pluie rend le terrain marécageux. Le régiment organise un peu les tranchées occupées. Tout mouvement de jour est impossible. La pluie persiste ; les trous de tirailleurs et les éléments de tranchées se remplissent d'eau. Le 5, la brigade communique l'ordre suivant : "De 14 heures à 14h10, tir violent d'artillerie ; de 14h10 à 14h27, envoyez des patrouilles reconnaître la ligne ennemie. A partir de 15h30, le tir d'artillerie recommencera." Les 1er et 3ème bataillons envoient des patrouilles à l'heure indiquée. Ces patrouilles ne peuvent progresser en raison du tir de barrage ennemi. La 2ème compagnie est particulièrement prise à partie par l'artillerie ennemie. Pendant la nuit, nos patrouilles constatent que le tir de notre artillerie sur la ligne ennemie a été trop court. Le 6, la pluie continue ; les tranchées sont pleines d'eau, le terrain n'est qu'un vaste marécage. Le régiment reçoit l'ordre préparatoire d'attaque pour le lendemain, 7 décembre. Le point de direction de l'attaque est constitué par un groupe de trois saules et l'objectif par les tranchées au sud-ouest de Vlaklar; les tranchées au sud de Vlaklar doivent être enlevées par le 44ème régiment d'infanterie coloniale ; la brigade russe doit avancer sur les contreforts du piton 1050. L'ordre spécifie que l'attaque doit être générale et que le 3ème régiment, soutenu par le 2ème bataillon de zouaves, doit s'engager à fond. A 14 heures, le régiment reçoit l'ordre d'envoyer des patrouilles dans les mêmes conditions que la veille (dans l'intervalle de deux feux violents d'artillerie) ; elles ne peuvent déboucher ; elles sont arrêtées par de violentes rafales de mitrailleuses. Pendant la nuit, les patrouilles s'avancent jusqu'à la crête des trois saules, mais ne peuvent aller plus loin. Le tir de représailles ouvert par l'ennemi cause des pertes à la 2ème compagnie, qui est la plus en flèche. Durant cette période, la pluie persiste, tout le monde est trempé ; les journées passées couché à plat ventre dans les tranchées sont interminables. La nuit venue, on est obligé de faire lever les hommes et de les forcer à se donner du mouvement. Le 7, la pluie continue. Le colonel Bordeaux, commandant la 34ème brigade, précise la direction de l'attaque : "Attaque menée sur un front de 400 mètres, dont l'axe passe dans le groupe des trois saules, situé à 800 mètres sud-est de Vlaklar." Le régiment, qui devait attaquer à 12h40, reçoit contreordre en raison du mauvais temps. Le 8, le mauvais temps continue. Trente hommes malades (pieds gelés) sont évacués, les hommes sont transis, ils pataugent dans l'eau et la boue, mais personne ne se plaint. L'artillerie continue son tir de précision, qui amène la riposte de l'artillerie ennemie sur nos tranchées. Le 9, le temps s'étant remis au beau dans la soirée du 8, le vent a desséché un peu la croûte supérieure du terrain, mais pas assez pour le rendre résistant. Malgré cela, le régiment reçoit l'ordre d'attaquer, qui indique : "12 heures à 15 heures, feu d'artillerie ; 15h15 à 15h40, feu intense ; 15h40, attaque de l'infanterie." Le colonel commandant la 34ème brigade, en transmettant l'ordre, spécifie que l'attaque devra progresser sur un front de bataille, comme il avait été dit précédemment, mais par la droite et en liaison avec les russes ; le 3ème régiment devra s'engager très vigoureusement ; son attaque, à moins d'échec absolu, sera soutenue par le 2ème bataillon de zouaves. Le colonel renouvelle les ordres déjà donnés le 7 : "Les bataillons Coronnat et Beaudelaire enlèveront les tranchées ennemies placées en face d'eux. Le bataillon Marchand, avec la C. M. 2, viendra occuper les tranchées de première ligne, abandonnées par les bataillons Beaudelaire et Coronnat, de façon à parer à une contre-attaque ; ce bataillon se tiendra prêt, sur l'ordre du chef de corps, à renforcer les deux autres bataillons." A 15h40, après une préparation d'artillerie, les deux bataillons (Beaudelaire et Coronnat) se portent à l'assaut des positions ennemies. Les sections déployées en tirailleurs, les officiers en tête, marchent au pas, l'arme à la main, dans un alignement impeccable, comme sur la place d'exercice. Le commandant Beaudelaire, son habituelle canne à la main, marche avec le lieutenant Plumet, commandant la compagnie de mitrailleuses du bataillon, à hauteur du sous-lieutenant Sammarcelli, qui commande la première vague de la 2ème compagnie. Tout le bataillon Beaudelaire suit son chef, car tous ont confiance en lui. Il est bientôt blessé par une balle qui lui fracasse la mâchoire ; ne pouvant plus parler, car la langue a été perforée, il indique d'un geste énergique au lieutenant Plumet, qui se penchait pour le secourir, les tranchées ennemies à enlever. Les premières vagues arrivent facilement jusqu'à la crête sur laquelle se trouvent les trois saules et où existe une ligne de trous de tirailleurs inoccupée, mais aussitôt elles sont prises sous le feu des mitrailleuses installées dans les tranchées en contrefort de 1050. L'attaque, qui devait être générale, n'a été prononcée ni par les russes, ni par le 44ème d'infanterie coloniale ; tous les feux sont concentrés sur les bataillons du 3ème. Vers la gauche, le 1er bataillon ne peut donner l'assaut final, car les réseaux sont intacts et les pertes terribles ; à droite, la 11ème compagnie a poussé jusqu'aux tranchées allemandes, mais elle a dû revenir légèrement en arrière, sa droite n'étant pas en liaison et un grand trou existant de ce fait dans la ligne. Le bataillon Marchand, à l'exception de la 5ème compagnie, va renforcer les deux autres bataillons, mais la progression est arrêtée ; malgré le feu violent des mitrailleuses et le tir de l'artillerie, les hommes s'accrochent au terrain conquis et l'organisent. En attendant l'arrivée d'un bataillon du 2ème bataillon de zouaves, qui doit assurer la liaison avec les russes restés en arrière, le colonel y envoie la 5ème compagnie. Les pertes sont très fortes : commandants Beaudelaire et Marchand tués ; commandant Coronnat blessé. 1 lieutenant et 6 sous-lieutenants sont tués (Klein, Granger, Lemaître, Francischi, Gally, Amouroux, Charruey) ; 1 capitaine (Francischi), 4 lieutenants (Giansilly, Manges, Plumet, Baudoin) et 7 souslieutenants (Thomas, Touret, Fradin, Périmond, Malaquin, Siomme, Bertin) blessés. Dans la troupe, on a 59 tués, 382 blessés, 135 disparus. Le régiment, qui occupe une position un peu en arrière des saules, a reçu l'ordre de reculer un peu sa gauche, qui était prise d'enfilade par les mitrailleuses de Vlaklar. Le 10, le colonel reçoit l'ordre d'opérations n° 34, qui prescrit que le groupement Bordeaux renouvellera, aujourd'hui, le bel effort fourni par le 3ème colonial. Toute progression étant devenue impossible dans la plaine tant que le massif de 1050 en entier ne sera pas tombé, le colonel Bordeaux dirigera l'attaque de son groupe par son extrême droite, en liaison étroite avec la 2ème brigade russe. Les russes n'ayant pas progressé, le régiment ne sort pas des tranchées ; 22 hommes sont évacués pour pieds gelés. Le régiment est relevé sur ses positions, dans la nuit du 10 au 11 décembre, par le 35ème colonial. Il va bivouaquer au sud de Vranovci. La relève, exécutée par clair de lune, s'effectue quand même sans incident. 37 hommes sont évacués pour pieds gelés. Comme dans toutes les attaques exécutées par le régiment, les actes de bravoure furent nombreux. C'est, tout d'abord, le soldat Raynaud, de la 2ème compagnie, qui se relève, sous des rafales de mitrailleuses qui couchaient les vagues d'assaut, pour signaler à notre artillerie d'avoir à allonger son tir. Bertrand, Jean, et Rayé Maissa Diéga, de la même compagnie, qui s'offrent pour aller relever les blessés tombés entre les lignes et en ramènent quatre, malgré le feu violent de l'ennemi. Delouvé, Camille, de la 9ème compagnie, qui, malgré un feu croisé de mitrailleuses, va chercher et ramène dans la tranchée son commandant de compagnie blessé. 

LA COTE 1050 

Le régiment est au repos à Vranovci. Les compagnies se réorganisent, il n'y a plus qu'un officier par compagnie. Le 11, le colonel Bordeaux vient visiter les restes du régiment et féliciter les soldats et officiers de leur belle tenue au feu. Du 13 au 15, on a 92 hommes évacués ; la plupart ont les pieds gelés. On reçoit des officiers, entre autres le chef de bataillon de la Laurencie, qui prend le commandement du 1er bataillon ; le commandant Facon celui du 2ème bataillon, et le commandant Hentschel, du 3ème bataillon. Dans la nuit du 15 au 17, le régiment relève le 2ème bataillon de zouaves ; la relève s'effectue sans incident. Le secteur occupé par le régiment est à droite de son secteur d'attaque. Deux bataillons sont en ligne (2ème et 3ème) ; le premier est en réserve dans le lit de la Suba, à l'ouest du Suhodol-Raja. Les bataillons en ligne travaillent à organiser une première ligne ; ils établissent des tranchées et posent des fils de fer. Le 1er bataillon organise un réduit fermé, dit réduit de la Suba, légèrement au nord de la rivière, sur le plateau qui traverse la piste qui va directement de Suhodol-Raja à Meglenei. 
Dans la nuit du 22 au 23, le régiment est relevé par le 35ème colonial. Le 1er bataillon (commandant de la Laurencie) s'installe dans le ravin qui descend de Laratck, à deux kilomètres environ du nord de Vranovci, dans le même ravin. Le régiment est en réserve de division et doit organiser les positions de deuxième ligne. Le 24, le colonel Bordeaux,  commandant la 1ère brigade, détermine cinq centres de résistance qui doivent constituer l'ensemble de la ligne. Le régiment continue ses travaux jusqu'au 27. Dans la nuit du 27 au 28, le 1er bataillon, la 5ème et la 6ème compagnies relèvent, à 1050, un bataillon du 34ème colonial. La relève a lieu sans incident. Le mouvement de terrain est constitué par deux éperons : au Nord, le têton "Épaulé" ; au Sud, on a les mamelons 2 et 3 et P "Arbre Droit". Ces deux contreforts se réunissent à la cote 1050. Ils sont séparés par le ravin de la Mélisse et de son affluent le Mégalomane. Ces deux ravins sont très encaissés. Entre la Mélisse et le Mégalomane, se trouve le village de Méglenci, complètement en ruines. Le massif est dénudé et rocheux. Les 2ème et 3ème compagnies, sous les ordres du lieutenant Sammarcelli, occupent le secteur au nord-est de Maglenci, sur la rive droite de la Mélisse. Les 5ème et 6ème sont entre l'Arbre Droit et la cote 1050 ; la 1ère compagnie au poste de commandement du bataillon, sur les pentes sud de l'Arbre Droit. Les 2ème et 3ème sont complètement isolées et ne peuvent être secourues en cas d'attaque. Elles n'ont pas de tranchées et pas de défenses accessoires. A la tombée de la nuit, elles se déploient en tirailleurs derrière de petits rochers ; le jour, elles se rassemblent derrière un énorme rocher, le versant sud du têton Épaulé, sur lequel elles sont tellement à pic qu'elles ne pourraient même pas se servir de leurs grenades. Les ravins sont encore plein de cadavres serbes, français, russes, boches et bulgares. Le système montagneux de 1050 est tellement important (il défend la vallée de la Cerna et la route de Prilep) qu'il est défendu par des bataillons de chasseurs allemands. Le sous-lieutenant Roussel, de la 2ème compagnie, est tué par éclats de torpilles. Le 31 décembre, le régiment quitte les ravins de Vranovci pour se porter en réserve à deux kilomètres au sud de Vranovci. Le 1er bataillon et les 5ème et 6ème compagnies sont relevées, en première ligne, par les éléments d'une brigade italienne. La relève se fait sans incident; les sous-lieutenants de Souhy, Patiéri et Sammarcelli restent en ligne pour passer les consignes du secteur. Dans la nuit du 4 au 5, on quitte les bivouacs pour aller s'installer dans la région Tépavei (2ème et 3ème bataillons), Gniles (1er bataillon). Ces bivouacs installés, le régiment est mis à la disposition du génie pour les travaux de la deuxième ligne. Le 19 janvier, le régiment reçoit un renfort de 363 hommes et 4 officiers. Le 20, on reconstitue le régiment. Conformément à l'ordre de mouvement de la 17ème division d'infanterie coloniale, le régiment quitte ses emplacements pour se porter dans la région d'Iven, à 1.200 mètres d'altitude. Le régiment séjourne, par un froid intense (25° au-dessous de zéro), dans un ravin situé à 1500 mètres au sud d'Iven. Le 23, il est prévenu qu'il doit relever la division serbe Morava, dans la nuit du 24 au 25; on fait les reconnaissances préliminaires par une violente tourmente de neige. Le 24 janvier, le régiment se porte aux emplacements occupés par la division serbe de la Morava. Les 2ème et 3ème bataillons se portent en première ligne, où les attendent un rideau de tirailleurs serbes ; le 1er bataillon est en réserve ; aucune route, la neige entassée par les rafales marque les pistes. La marche est très dure, car des ravins profonds, coulant vers la Cerna, coupent à plusieurs reprises l'itinéraire des guides serbes. A l'arrivée dans le ravin de la Makowska, on aperçoit les grands feux autour desquels les compagnies serbes, celles qui ont combattu d'attaque en attaque depuis septembre et avancé de 80 kilomètres sans un renfort, attendent les Français dans les rochers. Le poste de commandement du colonel est dans le ravin de la Daboka, au sud du village de Rapech. La relève ne se termine qu'à 2 heures. Il neige toute la nuit.

2) Compte rendu daté du 28 août 1914 de l’adjudant Paillarès  de la 12e compagnie du 3e RIC au colonel Lamolle au sujet des évènements des combats de Rossignol le 22 août 1914.
Après avoir passé le pont de la Semoy à Breuvannes, ma compagnie (capitaine Jousseaume) fut envoyée à la corne sud-est du bois qui se trouve à l’est de Rossignol. Je reçus l’ordre de mon capitaine d’organiser défensivement la lisière est du bois. L’ordre fut exécuté et je restais sur la position environ deux heures. La 4ème section (sous-lieutenant Josso) fut envoyée couper la crête à l’est de Rossignol, face au moulin de la Civanne. Les 1ère et 2ème sections (lieutenant Févez et sous-lieutenant Perret) furent envoyée au sud du dit bois pour organiser la défense sud-est. A partir de ce moment, je n’ai plus eu connaissance de ce que sont devenues les 1ère et 2ème sections.  
Vers 16h30, la section du sous-lieutenant Josso fut attaquée par une troupe d’infanterie qu’il essaya de repousser par une charge à la baïonnette, au cours de laquelle le sous-lieutenant Josso tomba et sa section fut presque complètement décimée. 
Vers 16h45, je reçus l’ordre de me porter avec ma section au nord-est du village de Rossignol. Arrivé sur la dite position, je fus accueilli par une fusillade qui me mit six hommes hors de combat (dont un sous-officier). Je reçus alors l’ordre de mon capitaine de me replier et d’aller le rejoindre en arrière, en envoyant mes hommes un à un, ce que je fis. Dans mon repli, je perdis presque tous mes hommes.Je me portais ensuite un peu au nord de la route qui va de Rossignol à Orsainfraing, en passant par la côte 365, après avoir rassemblé un groupe d’une soixantaine d’hommes des 1er, 2ème et 3ème régiments. Je me dirigeais vers Orsainfraing en suivant le talus de la route mais dans mon trajet, je perdis presque tous mes hommes. A un moment je me trouvais seul avec le capitaine Jousseaume et deux hommes. Arrivé au moulin de la Civanne, nous suivîmes la voie ferrée qui se dirige vers le sud-est jusqu’aux environs de la côte 340, où je perdis le capitaine Jousseaume, j’allais passer la Rulle au pont (côte 357) et je me dirigeai ensuite droit sur la côte 355, où je traversais la voie ferrée. Je changeais de direction pour éviter Villers-sur-Semoy, me dirigeant vers la côte 377, où se trouvait un fort groupe de coloniaux (environ 350).En arrivant au carrefour qui se trouve à 500 mètres au nord-est de la côte 377, je vois qu’un poste allemand désarmait les coloniaux au fur et à mesure qu’ils arrivaient. Deux lieutenants d’infanterie coloniale que je ne connus pas s’étaient rendus avec environ 200 coloniaux. Je me précipitais au devant d’un groupe qui arrivait sur le poste allemand et allait se rendre, je leur donnais l’ordre de faire demi-tour et de me suivre, et sans qu’ils fassent la moindre résistance, je ralliais environ 150 hommes.que je détournais ainsi de la route fatale. Je retournais en arrière et me dirigeais vers la côte 365 laissant ainsi le poste allemand au nord. A la corne du bois (côte 365) je rencontrais un détachement (150 hommes) commandé par deux capitaines du 1er colonial et un détachement du génie commandé par un sous-lieutenant de réserve. Un peloton de chasseurs d’Afrique vint nous rejoindre et nous nous dirigeâmes par la route vers Etable. Nous nous arrêtâmes au sud du bois de Rastad (à environ 150 mètres de la côte 340) où nous restâmes jusqu’à la nuit. 
A la nuit nous nous sommes remis en route dans la direction du sud, laissant Etable à notre gauche et à notre droite Sainte-Marie cherchant à rejoindre la route de Virton. Vers 21 heures nous rencontrâmes près d’Etable, un petit poste allemand ; des coups de feu retentirent et tout le détachement se dispersa dans les champs. Une heure plus tard, je réussissais à rassembler un assez fort groupe (environ 150 hommes ou 200), mais les officiers avaient disparus, ainsi que les chasseurs d’Afrique. Je traversai de nouveau la Semoy aux environs de la côte 335 et je retrouvai le sous-lieutenant de réserve Doyen du génie ; à nous deux, nous conduisîmes le détachement nous dirigeant vers le sud-ouest. Nous traversâmes la voie ferrée au niveau de Rosaye-Sainte-Marie, nous engageant dans le bois de Sainte-Marie, au sud de Sainte-Marie. Nous marchions très lentement, de façon à faire suivre tout le monde et nous arrêtant souvent pour écouter ; malgré toutes ces précautions, la colonne fut coupée en plusieurs tronçons, ce qui fut la cause que plusieurs petites colonnes arrivèrent successivement.En arrivant à la patte d’oie qui se trouve au sud-est du mont Prelet (carte au 1/40000), nous nous sommes heurtés à un poste allemand qui ne nous a pas vu ; j’ai fait faire demi-tour au détachement, et le placer sous bois où nous attendu le jour (il me restait 63 hommes). Vers cinq heures le poste allemand qui était devant nous se replia ; nous en profitâmes pour nous remettre en marche, nous dirigeant vers l’ouest. Nous rencontrâmes le route de Bellefontaine à Virton presque à la sortie des bois, dits Hauts de Minières. Nous changeâmes de direction pour suivre vers le sud la lisière du bois, jusqu’au moment où nous arrivâmes à la ferme de la Vieille Hage ; là apprenant que les allemands s’étaient retirés vers le nord, nous nous sommes dirigés vers la Hage et de la Hage sur Meix devant Virton, où avec le sous-lieutenant Doyen, nous nous présentâmes au chef de bataillon commandant les troupes de Meix ; ce dernier nous mit en route vers Somme Thonne avec un autre détachement de coloniaux commandés par un sous-lieutenant du 2ème colonial. A partir de ce moment, je n’ai plus eu qu’à suivre. Nous sommes passés par Somme-Thonne, Thonne-la-Long, Avioth, Thonne-le-Thil où nous avons couché la nuit du 23 au 24. Repartis le 24 matin, en passant par Chauvency-Saint-Hubert, Lamouilly et Olizy où j’ai rejoint le régiment le 25 août 1914.

3) Récit du colonel Lamolle (daté du 3 janvier 1915) en complément du compte rendu de l’adjudant Paillarès (daté du 28 août 1914) de la 12e compagnie du 3e RIC au sujet des évènements des combats de Rossignol le 22 août 1914.

La colonne guidée par le colonel rencontra sur la route un poste d’infanterie coloniale, qui était détaché de Fresnois occupé par les troupes de la 6ème brigade.
Le colonel se présenta au général Caudrelier, il lui exposa la situation et lui demanda un endroit pour y déposer les blessés et un cantonnement pour la troupe. 
Le général Caudrelier indique une grange où furent conduits les blessés et prescrivait au colonel de conduire son régiment à Pin.
Le colonel mit alors le régiment en marche sur Pin, où était le quartier général du corps d’armée colonial. La nuit était obscure et le chemin était obstrué sur quelques points par l’artillerie.
Il prit les devants avec son capitaine adjoint pour rendre compte au corps d’armée colonial de la situation du régiment et pour y préparer le cantonnement.
L’ordre lui fut donné de se rendre à la ferme de Villiers-sur-Orval, où le régiment fut aiguillé à son arrivée sur Pin.
Un détachement (capitaine Carles) et lieutenant Berthomé commandant la 1ère section de mitrailleuses fut retenu en cours de route pour être employé comme soutien d’artillerie lourde au combat que la 2ème division devait livrer le 23 août.
Le 2ème bataillon (capitaine Montégu) arriva à Villiers-sur-Orval le 23 août à 4h00 du matin, où le colonel fait arriver la section de distribution qui était à Breux.
Le colonel reçut à ce point l’ordre d’aller cantonner à Marout où le détachement du capitaine Carles rejoignit le 24 août dans la matinée.
Des isolés et des petits détachements du 3ème bataillon ayant put échapper à l’étreinte allemande vers Rossignol rejoignirent dans la soirée, et dans les deux jours qui suivirent.
Ce qui restait du régiment fut organisé en deux bataillons à quatre compagnies sous le commandement : 1er bataillon capitaine Carles, 2ème bataillon capitaine Montégu.
Au cours du combat du 22 août, le 3ème régiment a fait ce qui était humainement possible pour se porter à Rossignol, dans le but de donner son concours aux troupes de la 3ème division qui y luttaient contre des forces très supérieures en nombre.
Il est resté sur le terrain du combat, sans reculer, jusqu’à l’obscurité qui en a amené la fin.
Il a ensuite pu se retirer du champ de bataille où il restait isolé et rejoindre les lignes françaises à Fresnois emmenant avec lui les blessés qui ont pu le suivre.
Il a eu la douleur de ne pouvoir emporter les autres blessés et d’abandonner sur le champ de bataille les morts, très nombreux qui sont tombés au pouvoir de l’ennemi.
Les pertes de la journée ont été de 13 officiers tués, 13 officiers blessés et 16 officiers disparus, de 2005 sous-officiers et homme de troupes tués, blessés ou disparus. La moitié des officiers, sous-officiers et hommes de troupe disparus appartiennent au 3ème bataillon.
Officiers, sous-officiers, caporaux et marsouins du régiment ont tous rempli leur devoir avec une discipline de tous les moments, une abnégation, une bravoure et une cohésion qui ont fait l’admiration de leurs chefs.
Le colonel salue avec des larmes d’émotion et de regret les morts et les disparus du beau régiment qui faisait son orgueil. Il garde sa foi ardente dans les survivants qui sauront les venger.
A Maffrécourt, le 3 janvier 1915, le général Lamolle commandant la 3ème brigade.

4) Cahiers du caporal-clairon Paul Failin du 3e RIC au sujet des évènements des combats de Rossignol le 22 août 1914.


Le caporal Failin lors des commémorations, en 1974, du soixantième anniversaire des combats livrés par le corps d'armée colonial d
ans les Ardennes Belges.

J’étais à Rossignol le 22 août 1914 

Né le 31 mars 1889 à Saint-Denis, de parents alsaciens émigrés, le jeune Failin est très tôt attiré par l’armée. Aux activités paisibles de son père menuisier, il préfère la vie d’aventure que lui propose l’armée coloniale avec ses missions en Afrique. A 18 ans il s’engage pour cinq ans au 3ème régiment d’infanterie coloniale à Rochefort et participe à la prise de Fès avec la colonne Gouraud, puis à celle de Marrakech avec Mangin.
A Rossignol, le 22 août 1914, Failin, clairon et agent de liaison, réussit à échapper au massacre. Il erre pendant plusieurs mois, avec l’aide de la population belge, seul puis avec plusieurs camarades, dans les bois et sapinières en Belgique près de Saint-Vincent.
Ses notes, écrites une quinzaine d’années après sa participation au combat de Rossignol, et retranscrites ci-après, regroupent la période qui précède la mobilisation jusqu’à sa capture par les Allemands le 13 janvier 1915 et sa détention au Luxembourg en février.


Juillet 1913, retour de congé. 
Trois mois de promenades et de parties de plaisir sont bien vite passés et il faut songer à rentrer au corps. Et un beau soir je reprends le chemin de la gare Montparnasse, où je retrouve de nombreux copains. Partis à 21 heures 15, nous sommes à Rochefort à 7 heures du matin après avoir passé la nuit à faire la fête dans le train. A la descente comme nous entendons les clairons, nous allons leur rendre visite avant de rentrer au quartier. Rochefort n’a pas changé, toujours aussi silencieux. Je suis affecté à la 9ème compagnie ; peu de changement dans le casernement depuis 1908. Un réfectoire a été aménagé au rez de chaussée et les bureaux du major et du trésorier ont émigré à la Fonderie. La clique du régiment qui n’avait que trois clairons en compte maintenant soixante avec les élèves. Gougrand, notre ancien caporal en 1911, est notre sergent avec les caporaux Husson, Etchevers et Aubry. Il faut entendre cela quand nous allons au terrain d’exercice, tout en fantaisie d’un bout à l’autre.
Le colonel Lamolle qui a un faible pour les clairons est heureux, quant au lieutenant-colonel Mortreuil il préfère la fanfare. Le colonel est un homme à forte corpulence, aux grosses moustaches, le tout surmonté de son képi rigide et à la hausse. Le lieutenant-colonel Mortreuil est petit, mince, exigeant pour le salut même pour les officiers qu’il rend au garde à vous. Tout à l’opposé est le lieutenant-colonel Doudoux qui rentre du Maroc, son képi saumur bien équarri, et, dans le même genre, le médecin-chef Hazard. Voilà pour les officiers supérieurs. Le capitaine de la 9ème compagnie s’appelle Bouvier. Je fais un séjour à l’hôpital à la suite de mon ampoule forcée que j’ai attrapée à mon départ de Marrakech. Elle ne s’est pas refermée depuis, cela m’a occasionné une adénite. 
J’ai repris mon service et suis affecté à la 5ème Cie qui est reformée. En octobre, à la suite de la loi de trois ans, il y a des changements de garnison. Un régiment de chaque brigade, sauf Paris, va aller tenir garnison dans les grandes villes, ce qui va nécessiter des changements dans la composition des DIC. Ici, c’est le 7ème qui va aller à Bordeaux. Nous continuons à former brigade ensemble, mais le 1er RIC de Cherbourg et le 2ème RIC de Brest passent à la 3ème  DIC avec nous. Le 3ème bataillon remplace à Marennes le bataillon du 7ème.
Mon nouveau capitaine à la 5ème se nomme Royer ; grand, maigre, il porte un appareil autour des reins à la suite d'une chute de cheval. Sa manie, lorsqu’il rentre au magasin ou dans la chambre, s’il se trouve un quart de pain à sa portée, il le fait disparaître morceau par morceau tout en vous causant, il n’y a plus qu’à retourner voir le garde-magasin. Au demeurant un chic type, un peu aigri seulement par son avancement, il a douze ans de grade. Nous attendons un contingent d’appelés originaires des Antilles et de la Guyane ; tout le bataillon doit être de couleur. Nous avons tout préparé pour leur arrivée, lits faits, mais au réveil changement de décor, presque tous ont laissé les draps pour se rouler dans leur couverture, d’autres sont même sous le matelas. Puis il faut leur montrer à se cirer, astiquer, faire la chambre ; pour aller au café, il n’est pas facile de les faire lever, mais voyant que leur quart reste vide, ils s’y font. Avec cela ils sont gâtés, thé chaud au retour de l’exercice. Tous les soirs, ce sont les danses dans les chambres. Le moindre exercice ou marche les fatigue. Et voici les premiers froids, beaucoup tombent malades, si bien qu’ils sont dispersés dans les régiments du midi, quelques uns aux zouaves. Nous faisons l’école maintenant, à la vieille ferme sur les bords de la Charente, endroit peu abrité, le vent est glacial, mais je supporte très bien le froid. Comme tout, l’hiver passe, et au mois de mars il fait de belles et chaudes journées. Gougrand se marie et part en retraite. Etchevers qui vient d’être promu sergent le remplace, mais pour peu de temps. Nous sommes de service à l’arsenal pour le lancement du contre-torpilleur "le Protet", puis c’est un sous-marin dont nous voyons la mise à l’eau. Etchevers est désigné pour le Tonkin et Husson prend le commandement, notre belle clique a déjà fondu, mais elle est quand même bonne, et si le 57ème d’infanterie qui a remplacé le 7ème a une très belle musique, sa clique ne peut rivaliser avec nous.
J’ai toujours plaisir à prendre la garde à l’Arsenal ; entre mes instants de service, j’aime à grimper sur "la Cornélie" une vieille frégate en bois qui sert maintenant d’atelier, il y a également à côté un vieux cuirassé haut de bord qui doit dater de Courbet ; je vais également voir les navires en cale sèche, je préfère cela à la garde de police.
Husson nous quitte, il part en congé libérable. Comme plus ancien, je fais fonction de caporal au 2ème bataillon ce qui m’exempte de garde. Nous recevons un contingent de réservistes pour les tirs de combat qui ont lieu à la Giraudière (Ile d’Oléron). Nous allons jusqu’au Chapus, de là une petite chaloupe nous mène dans l’île. Nous y faisons connaissance de notre nouveau divisionnaire, le général Raffenel. Le capitaine Royer est chargé de la conduite de l’exercice. Puis voici le 14 juillet, repas excellent au bataillon. Guillemot qui sort de l’hôpital touche un rappel de 52 francs, pour mon compte je possède une dizaine de francs et Herbreteau le tailleur une vingtaine environ, pendant trois jours nous allons nous en payer et le bureau de tabac de la rue Thiers nous verra souvent, autrement dit, tant qu’il en restera. Aubry part en congé libérable et me voici fonctionnaire chef de service pour le régiment, j’ai pour adjoint Doran de la 6ème compagnie, quoique n’ayant pas de galon j’ai la main sur mes quarante clairons et élèves pendant le service, après je redeviens le camarade.

La mobilisation.
Quelques jours avant c’est l’assassinat de l’archiduc héritier d’Autriche, qui alimente quelque peu les conversations, sans que pour cela nous puissions rien en déduire ; ce n’est que quelques jours plus tard que nous en verrons les conséquences. Puis c’est l’ultimatum de l’Autriche à la Serbie, nous commençons à voir la guerre approcher ; aussi quand le 2 août les ordonnances qui rentrent pour la soupe de dix heures, nous disent que l’affiche de mobilisation est posée, sans attendre les ordres, nous commençons à préparer nos ballots d’effets à laisser ici . Puis je liquide de ma malle tout ce qui m’est personnel, tenue fantaisie, mon clairon, chaussures de ville, je revends le tout au caporal clairon de Marennes qui est libérable, je vends également chemises, caleçons, mouchoirs que j’ai au blanchissage, à Guillemot. Le soir, nous retrouvons au bureau de tabac, Aubry qui a rejoint immédiatement ; les réservistes commencent à arriver, nous retrouvons les mêmes que nous avons eus en juin, anciens zouaves, beaucoup de basques, des parisiens ayant servi à Nancy à la division de fer. Nous aidons tous ces gens à se loger dans les intervalles, tous les locaux disponibles sont bientôt pleins, c’est maintenant le tour des écoles, dans les jours qui suivent nous aidons nos fourriers à équiper tous ces hommes, ce qui est un jeu pour nous soldats de carrière. Un sergent-major clairon nommé Founougnous est arrivé au Corps mais me laisse tout le soin du service, car il est libérable. Aubry également se décharge sur moi des états de nomination et d’affectation des clairons dans le régiment et le 33ème RIC de réserve, je soumets le tout au capitaine Carles chargé des clairons, le colonel ne veut pas de réservistes au 3ème. Aubry est nommé sergent et je passe caporal au 1er bataillon.
Toutes ces corvées et ces allées et venues donnent soif et les réservistes nous emmènent souvent à la cantine, où nous déjeunons aussi à leurs frais. Etonnement d’un réserviste à qui je distribue son paquet de pansement. "Pourquoi faire" me dit-il ? "Prends toujours, tu en auras sûrement besoin." 
Le quatrième jour les deux régiments, le 3ème et le 33ème son frère comme dit le colonel Lamolle effectuent une courte marche pour la mise en main. Les deux régiments ont une composition identique, huit cent soldats de carrière, moitié des appelés et réservistes.
L’encadrement est excellent ; tous les officiers de réserve sont d’anciens sous-officiers en retraite ayant fait de nombreuses campagnes, pleins de fougue, comme s’ils avaient encore vingt ans. Le cinquième jour voit le départ du 33ème sous le commandement du lieutenant-colonel Doudoux qui va dans la région de Maubeuge, paraît-il. Ce soir là , le sergent de garde veut nous empêcher de sortir ; nous lui faisons une sérénade, si bien que le colonel qui habite tout près, vient s’enquérir de ce bruit, et donne l’ordre au sergent de nous laisser sortir, disant qu’il avait confiance que personne ne manquerait au départ. Invité par des jeunes soldats à dîner, nous y faisons honneur ; mais ceux-ci envisagent le départ avec effroi et nous essayons de leur remonter le moral. 

Le départ et l’entrée en Belgique. 
Le sixième jour à 10 heures, le colonel embarque avec le 2ème bataillon, commandant Chibas-Lassalle ; à minuit c’est le lieutenant -colonel Mortreuil et le 1er bataillon, commandant Sauvage ; quelques amis sont venus me faire leurs adieux, et la patronne du tabac me souhaite… bon voyage… 
Nous passons à Niort, Saint Pierre- des- Corps, ensuite nous venons contourner Paris par Corbeil, passons à Montereau. A plusieurs reprises, le lieutenant-colonel rappelle à l’ordre les jeunes soldats et réservistes qui entonnent Marseillaise, chant du départ, sans doute pour s’étourdir. "Vous chanterez là-haut, quand vous irez à l’assaut, ici, je ne veux pas vous entendre."
Vers Mailly, une avarie de machine nous immobilise pendant trois heures ; c’est avec plaisir que nous descendons pour nous dégourdir les jambes, j’ai l’impression que les os me percent la peau au genou. De nouveau en route, nous arrivons à Troyes où doit s’opérer la concentration ; mais là après un arrêt prolongé, nous contournons la ville et prenons la direction du nord. Une nuit de plus à passer, quelques accidents mortels sous les tunnels, et au matin c’est l’arrêt : Revigny. On descend, casse-croûte pendant qu’on décharge le matériel, et en route. C’est dur de reprendre la route, nous sommes rompus par ces trois jours de voyage, mais enfin l’on met sac au dos avec plaisir, nous traversons Bar- le- Duc, peu de monde encore dehors.
A la première pause, un peloton de dragons, 6ème régiment vient prendre la tête du régiment. Le colonel Lamolle leur recommande de bien nous éclairer. Quelques habitants, surtout des enfants, nous suivent pendant quelque temps et nous apprennent les dernières nouvelles… Le Kronprinz serait pris. La fameuse turpinite aurait fait de ses effets… Puis nous voici sous les forts de Verdun, où nous arrivons après une étape très pénible par une très forte chaleur. Quelques hommes sont morts. C’est par escouades que nous avons laissé les hommes sur la route. Malgré mes conseils, les hommes qui étaient devant moi buvaient quart d’eau sur quart d’eau, moi-même, pourtant entraîné à la chaleur, j’ai eu beaucoup de peine à terminer.
But de l’étape : Fleury. L’étape suivante nous mène à Civry où nous passons la Meuse. Nous séjournons. Le matin : repos, l’après-midi pour donner aux réservistes quelques notions du nouveau règlement 1913. Le déploiement en tirailleurs se fait par un, et naturellement ceux-ci, habitués à avoir un camarade de combat, se trouvent groupés après trois bonds, et arrivent même à se trouver en paquet. Au beau milieu de cet exercice, "Alerte ! ", nous rentrons immédiatement, départ dans une demi-heure. "Je vais voir si les Marsouins sont toujours des Marsouins", nous dit le garde- champêtre du village qui doit être un ancien.
Dans le temps donné, nous voilà partis en direction nord, nous traversons Dun-Sur-Meuse, où nous sommes interpellés par les camarades de la brigade de Paris. Marchant dans le caniveau je me blesse au pied droit, et fatigue beaucoup. Nous sommes sur les hauteurs de Stenay à une heure du matin, après avoir accompli cette étape au pas accéléré, après une pause nous descendons en ville où nous couchons à la caserne d’artillerie ; vu un "taube" abattu la veille. A midi, nous en repartons pour Baalon, les avants- postes sont pris par le 7ème RIC. Dans la nuit, nouveau départ pour Chauvency-Saint- Hubert.
Nous faisons connaissance avec notre cavalerie de corps qui est le 3ème chasseurs d’Afrique de Constantine ; pour beaucoup d’entre nous, anciens du Maroc, nous en sommes contents, car nous avons toujours fait bon ménage ensemble. Pendant les trois jours que nous allons passer ici, nous les verrons revenir chaque jour de reconnaissance avec de nombreux trophées.
Nous quittons Chauvency à minuit, et après de nombreux à-coups dans la marche, nous arrivons à Breux au petit jour. L’on se déchausse, les feux sont allumés pour le café et la soupe, l’on se prépare à prendre un peu de repos, quand l’ordre arrive de repartir , ce qui provoque de nombreuses récriminations, nous arrivons en fin de journée à Fagny, à la frontière Belge où nous devons cantonner, pour le 1er bataillon ; les 2ème et 3ème sont à Limes, premier village belge. Il n’y a que quelques maisons à Fagny, aussi allons-nous être tassés, deux sections par grange ; il faut dormir assis, impossible de sortir pendant la nuit qui va être pluvieuse.

Le 22 août 1914. 
Le 22 au matin, départ de très bonne heure, car l’étape est longue à parcourir, il s’agit d’aller coucher à Neufchâteau, soit une trentaine de kilomètres.
Par la route qui descend vers le ruisseau qui sépare la France de la Belgique, nous passons le panneau frontière et foulons le sol belge, nous traversons le village de Limes,
tout en longueur et entrons bientôt sous bois. Le brouillard est très épais, et les arrêts fréquents, ce qui nous fatigue beaucoup, car nous n’avons pas le temps de poser le sac. Quand le brouillard se dissipe nous sommes encore à la Soye, endroit admirable avec ses étangs ; de chaque côté de la route, des ruisseaux d’eaux claires qui murmurent dans le frais matin. 
Après une pause nous passons le pont de la ligne de Virton à Bertrix et bientôt nous sortons de la forêt ; laissant Bellefontaine à notre droite, nous nous engageons dans le chemin de Saint-Vincent, à ce moment un avion allemand nous survole à faible altitude, l’on voit distinctement le pilote qui se penche pour mieux observer, mais personne ne tire, l’ordre était formel de ne tirer sur aucun avion.
Un peu avant d’entrer dans Saint-Vincent, sur un talus, des tranchées d’un petit poste allemand. Au centre du village, les généraux Lefèvre, Raffenel, Rondony. Il est dix heures à l’église. Pour sortir du village, nous remontons par la route de Breuvannes, nous faisons halte le long du bois longeant la route, derrière ce bois , sur la hauteur, la ferme du Chenois.
Quelques dragons fouillent le bois dans lequel il y aurait des uhlans.
Le colonel envoie une patrouille sur la route vers Tintigny. Cette patrouille reçoit le premier obus tiré sur nous de Termes.
Le 1er bataillon se porte par sections dans la même direction et se forme en colonne double, ligne de section par quatre en carapace, distances et intervalles de 40 mètres ; à l’endroit dit "la forge", les obus arrivent sans arrêt sur nous. Je suis à ma place avec les agents de liaison sous les ordres de l’adjudant de bataillon. Prêts à se déployer, on ne commencera à tirer qu’à 1500 mètres rappelle le commandant. "Agent de liaison" appelle le commandant. C’est pour moi ! Je me présente." Vous allez retourner à la corne du bois dire au caisson de munitions de suivre le bataillon", me dit le commandant. Je pars rapidement, environ cent mètres à faire : après quelques instants, dans le parc formé dans le champ voisin je trouve le sergent de l’échelon à qui je communique l’ordre. "Où est le bataillon ? " me demande le sergent, je lui indique l’endroit, et lui dit de me suivre.
A la corne du bois se trouvent Aubry et la fanfare, je serre la main à Aubry et à quelques musiciens en leur souhaitant bonne chance et je retourne vers l’endroit où j’ai laissé le bataillon ; mais arrivé à la forge… plus de bataillon. Je croise le colonel Lamolle, mais je ne lui demande rien ; poursuivant mon chemin vers Tintigny, je pensais qu’il n’avait pu se déployer que vers la droite. Je rencontre également le cycliste du colonel qui ne peut me renseigner, je continue d’avancer encore un peu, je sens le vide devant moi ; seuls les balles et obus continuent d’arriver de cette direction. Je fais donc demi-tour, et voyant vers Breuvannes des lignes de tirailleurs, je me porte de ce côté évitant les fusants qui viennent de Termes par des écarts de vingt mètres à droite et à gauche. Un petit ruisseau se présente, puis j’entre dans Breuvannes, je m’arrête pour souffler le long d’une maison où je suis à l’abri des obus venant de l’est. Retrouvé là Besseau du 3ème bataillon avec qui j’ai fait mes classes, Lèbre, un copain de Saint-Denis. Je me remets en route et arrive aux abords du Pont de Breuvannes, sans avoir de renseignements sur mon bataillon.
Le pont est sous le feu de l’artillerie allemande. Venant de la direction est, les obus percutants éclatent avec fracas dans le but d’empêcher tout passage : couché dans le fossé droit, à vingt mètre environ, je laisse passer les unités du 3ème bataillon, et attend le moment propice pour passer ; je profite d’un court répit entre les salves des batteries pour passer en vitesse ; à peine suis-je à l’entrée de la route d’Orsainfaing que le tir reprend ; pour l’instant me voici à l’abri, je fais de nouveau une petite pause, depuis ce matin que j’ai le sac au dos, je suis rompu, et j’ai tellement soif que je ne sens pas la faim. Remontant, je trouve la 6ème compagnie adossée au talus de la route, cette unité est sous le feu intense d ‘une compagnie de mitrailleuses et ne peut riposter.
Je me remets en route et reprend la route de Rossignol où j’espère toujours retrouver mon bataillon. Un peu plus loin, dans le fossé, près du Ponceau de la Civannes, je vois quatre brancardiers, je leur donne l’ordre de monter vers Rossignol où l’on a besoin d’eux.
La route est encombrée par les trains de combat et régimentaires et il faut me faufiler dans cet encombrement. J’arrive près des équipages d’artillerie, et demande si l’on a vu le 1er bataillon, mais personne ne peut me renseigner ; un grand conducteur blond me fait observer les coups heureux des pièces qui tirent sur les lignes de tirailleurs en direction de Termes. Ceux-ci sont cloués sur place et ne peuvent progresser.
Quittant la route je déborde sur la gauche, et ne voyant pas de tirailleurs de ce côté, je regagne de nouveau la route et me dirige dans un pré sur la droite, où j’ai aperçu un caisson de bataillon, espérant y trouver une indication, mais il appartient au 2ème RIC. Comme il est embourbé et qu’il est impossible de le sortir de là, j’essaie avec l’aide du conducteur, de faire sauter le cadenas, de façon à faire parvenir les munitions à l’avant où l’on doit en avoir besoin, mais n’ayant pas d’outils assez puissant, je dis au conducteur d’aller à l’artillerie pour emprunter une pioche et de faire le nécessaire.
Je continue mon chemin vers Rossignol, quand dans un enclos, je vois un petit groupe entourant un drapeau, ainsi que quelques mitrailleuses ; je m’avance rapidement vers eux, peut-être est-ce le drapeau du 3ème RIC ; je reconnais Claveau, mon ancien camarade de tente au Maroc, nous nous serrons la main, heureux de nous revoir.. "Voilà ce qui reste du 1er RIC" me dit-il. A ce moment un obus venant de la ferme du Chenois éclate sur nous, nous disperse. Par un chemin de terre je continue sur Rossignol et leur groupe se dirige vers la sapinière du château, de laquelle je vois sortir le général Rondony ; voyant un caporal-clairon du 3ème RIC, il me dit "où allez-vous ?" , "Je cherche le 1er bataillon, mon général." Il n’a pas l’air très content.
A cet instant un obus arrive du Chenois. "Restez avec –moi " me dit-il. Nous nous couchons le long de la haie ; à la jumelle , il regarde d’où viennent les coups. Autour des pièces, on voit à l’œil nu des hommes s’agiter, et le départ des coups ; il y a quatre mille mètres environ. "Ce sont les prussiens ?", me dit-il, "Je crois que oui, mon général".
"Allez dans le bois de sapins, vous y trouverez le commandant Mas, dites -lui de rassembler tous les hommes qu’il pourra, et de venir former une ligne ici." 
Dans la sapinière je retrouve un vieux camarade Leferrand, caporal -clairon au 3ème bataillon, qui me mène au commandant. Je lui communique l’ordre du général, puis constatant que mon bataillon n’est pas dans le village, je reste avec le commandant Mas. Nous sortons de la sapinière, une vingtaine, tout ce qu’il a pu rassembler ; le commandant est venu prendre position entre la route et le chemin de terre, nous nous arrêtons dans une dépression, avec trois hommes, je me place sous un petit arbre, puis ayant réfléchi, je vais près du commandant. A peine, suis-je placé qu’un obus éclate à hauteur de l’arbre, tue ou blesse grièvement tous ceux qui sont restés dessous. Nous, qui ne sommes qu’à deux mètres, n’avons pas une égratignure.
Puis le commandant nous fait mettre en ligne, sur le bord de cette dépression, face à Rossignol ; nous voici à genoux, sous les feux venants de toute parts. Avec une ficelle d’un paquet de cartouches, j’attache ensemble ma musette, dans laquelle j’ai une boule entière, et mon bidon plein d’eau, de façon à prolonger la carapace. Il n’y a plus qu’à attendre les ordres ou la mort.
A ma gauche, j’ai un jeune soldat, la tête enfouie dans les mains, il attend le coup de grâce, sans même essayer, malgré mes conseils, de se creuser un trou avec sa pelle-bêche. Les pièces qui tirent du Chenois nous envoient des obus qui, rasant la crête, passent entre nous. Le caporal Barbin, qui est à ma droite, me dit avec son accent bordelais "fais chaud, hein !-j’te crois que je réponds, mais tout à l’heure, il y en a un qui va nous torcher d’une drôle de manière." Je ne sais depuis combien de temps nous sommes là, quand tout à coup, un obus venant de l’arrière éclate juste au-dessus de nous, je reçois un shrapnel en plein crâne, j’accuse le coup par un : « touché », le sang m’inonde la figure, je sens son goût fade dans la bouche ; je demande à Barbin si je suis bien touché, "un petit trou " me dit-il . Attendons encore , mais pas pour longtemps. Sans doute la pièce a -t-elle rectifié, cette fois l’obus arrive, éclate à faible hauteur, un nouveau choc sur le crâne et sur le bras , le coup est si fort que j’embrasse la terre et sent son goût âcre et humide. "Je suis foutu." dis-je à Barbin pendant que je sens mes yeux tourner, et qu’avec rapidité, je revois toute ma vie, toute ma famille me passer devant les yeux. Je me raidis et fais des efforts pour ne pas me laisser aller… Ce ne sera pas pour cette fois, l’éblouissement cesse et je reprends mes esprits. Me voici hors de combat, ma présence n’a plus d’utilité. Je me glisse un peu en arrière, et descend dans le pré pour me faire panser ; il y a là des caissons vides. Je me mets dessous et demande à un jeune soldat de me faire mon pansement, mais il tremble tellement qu’il ne peut y arriver et je suis obligé de défaire mon paquet moi-même. Je veille à ce qu’il ne mette pas les mains sur la compresse, presque seul je réussis à faire un pansement qui tienne, il est vrai que le sang qui coule abondamment cimente le tout.
Je quitte mon sac, après avoir pris mon livret et quelques objets personnels, je reste un moment à l’abri des éclatements, mais non des balles sous ce caisson, puis voyant que le combat se rapproche, je pense qu’il faudrait essayer de sortir de ce cercle, je repars vers Breuvannes.
Quel massacre ! La route est encombrée : caissons, chevaux morts ou blessés, hommes, les arbres abattus forment un enchevêtrement ; sur tout cela à chaque instant d’autres arbres ou branches s’abattent ; dans le fossé je revois mon conducteur d’artillerie mort, une écume rose à la bouche. Une ambulance est remplie de blessés, hurlants, geignants, achevés par tous les projectiles qui pleuvent de tous côtés ; assis, adossé à la roue, le médecin- major, une tache rouge à la poitrine, semble attendre la mort.
Je m’arrête un instant derrière une pièce que le lieutenant pointe lui-même sur des lignes d’infanterie que l’on voit à courte distance. "Ne restez pas là, me dit-il, vous allez vous faire casser une jambe". En effet, les culots m’arrivent aux pieds, je suis comme fou, à chaque coup de canon, c’est comme si l’on m’arrachait la tête. Un jeune artilleur, à genou près de sa pièce, tire au mousqueton sur les tirailleurs qui arrivent maintenant sur nous. "Allons, les gars, les dernières cartouches ! " dit-il.
Venant de Rossignol, un groupe d’une centaine d’hommes, à leur tête un sergent -fourrier ; "on va y aller à la baïonnette !" dit-il. Ils se jettent sur la gauche, en direction de Breuvannes, la pièce tire son dernier obus. Je me dirige alors vers un petit bosquet, face aux Allemands et me laisse tomber d’un seul coup, face en avant ; la première ligne arrive sur moi, s’arrête… Je serre les dents attendant le coup qui doit me finir, mais ils repartent ; c’est le tour d’une deuxième ligne, même temps d’arrêt sur moi, je fais celui qui râle, les voilà qui partent à leur tour. Encore quelques coups de feu, des cris, je les entends hurler : "Hourra !", puis un silence, ils doivent être en train d’examiner les pièces et désarmer les prisonniers. Cependant l’un d’eux doit être étonné de ne pas avoir vu de pantalons rouges, j’entends l’un dire "kolonial !". Cependant il me tardait que la nuit arrive, pour essayer de m’éloigner de la route, je craignais toujours que pour une chose ou une autre, ils viennent près de moi ; il y avait aussi un cheval blessé, non loin de là. Enfin voici le crépuscule, j’enlève sans bruit mon équipement, mon bidon, je sors de ma musette mon couvert, quart et assiette, et rampant, je m’éloigne lentement, m’arrêtant de temps en temps pour écouter si personne ne me voit, ni m’entends ; heureusement les moissons sont encore sur pied, je peux sans être vu de la route m’éloigner ; d’ailleurs des coups de feu isolés me donnent à penser qu’il ne doit pas faire bon rester là. Je me rabats légèrement sur la droite, mais en direction de Breuvannes qui brûle, j’aperçois une sentinelle, ce qui m’oblige à me dissimuler. Des chants s’élèvent de cet endroit, ce sont les Allemands qui célèbrent leurs exploits ; je suis à ce moment près de la route d’Orsainfaing bordée d’une haie, je m’y fraye un passage avec mon couteau, ce qui me demande un bon moment, tout cela avec un œil sur ce factionnaire ; je travaille de la main gauche, car je ne peux me servir de la droite ; passé de l’autre côté je longe un instant le fossé, mais un hennissement me cloue sur place, je pense de suite à une vedette, à ce moment ma main se place sur une baïonnette, j’écoute prêt à la défense, mais à un second hennissement je reconnais un cheval blessé. Quelques instants de réflexion, puis pensant que Breuvannes est occupée, j’escalade le talus opposé, mais là il fait clair comme en plein jour, et d’ailleurs le pont doit être gardé ; je retourne sur ma gauche légèrement en arrière mais au bout d’un instant de marche le « Halt werda » d’une sentinelle suivi d’un coup de feu , me fait stopper de nouveau. Pensant qu’il existe un cordon de sentinelles autour du champ de bataille, je rentre dans un champ de blé en arrière et à gauche et décide d’attendre le jour, d’ailleurs je suis à bout de force. 

Le 23 août 1914. 
Au petit jour, j’entends les clairons allemands, ce doit être le rassemblement, bientôt j’entends le roulement de l’artillerie et le bruit d’autres armes. Mettant à profit un instant de calme, et dans la crainte d’être pris, je déchire mon carnet de route et tout ce qui pourrait servir à renseigner l’ennemi. Maintenant le silence règne, je rampe jusqu’à la lisière du champ, une route le longe, route d’Orsainfaing sans doute, de l’autre côté un bois, assez grand, un coup d’œil à droite et à gauche, puis je traverse rapidement et entre sous bois obliquant vers la droite, mais je ne vais pas loin, je me sens sans forces, la tête vide, je choisis un buisson de noisetier touffu, et entre au centre, avec mon couteau je coupe d’autres branches que je pique en terre pour me mieux masquer, ensuite je tire mon mouchoir d’ordonnance et le noue aux quatre coins, il me servira de coiffure pour cacher mon pansement. Bonne inspiration , car à peine terminé, j’entends des bruits de pas et quelques hommes s’arrêtent au pied du buisson où je suis caché, je ne comprends pas ce qu’ils disent, mais certainement qu’ils m’ont aperçu et sont tout étonné de ma disparition. Pas un ne pense à fouiller à leurs pieds, les voilà qui s’éloignent, je reste un moment à attendre puis n’entendant et ne voyant plus rien, je reprends ma marche, me voici à la lisière du bois.
Devant mes yeux et un peu à droite, un clocher : Breuvannes, peut-être ; dans les champs et prés , à ma droite des hommes jeunes coiffés de casquettes à galons d’or, sans doute des étudiants en médecine , ramassent les blessés, ce n’est pas le moment de me montrer. Je reste caché à la lisière, bientôt j’entends des coups de feu, et des balles perdues arrivent jusqu’à moi, j’ai l’espoir un moment que la bataille recommence et que je sois délivré ; mais cela dure peu et me voici de nouveau seul. Je me sens de plus en plus faible, je n’ai mangé qu’un mince morceau de pain depuis le 22 au matin, je me tâte le pouls et ne me sens pas de fièvre ; que la journée me semble longue ! Je n’ose aller plus loin.

Le 24 août 1914.
Je me rappelle avoir repris connaissance après de nombreux évanouissements où je me retrouvais sur lisière du bois ; à ces moments tel un lapin je m’empressais de regagner le couvert ; là je grignotais quelques noisettes, essayant de boire mon urine mais remettant cela à plus tard, comme tout blédard je supportais bien la soif.

Le 25 août 1914.
Enfin un soir que je crois être le 25, je me sens assez de volonté et de force pour partir, rampant dans un sillon, me voilà en route ; je descends une légère pente et je pense aussitôt que je vais trouver de l’eau ; en effet à peu de distance je rencontre un petit ruisseau, la Rulle ; je bois longuement, puis repart. Bientôt une masse sombre, c’est un bois, je m’en approche lentement, écoute, puis arrive doucement à la lisière où je passe la nuit ; au petit jour j’en fais prudemment le tour : sur un côté il y a des sacs desquels j’extrais vite les biscuits, je prends également une vareuse et bonnet de police qui me seront bien utiles car les nuits sont fraîches ; je mange un biscuit puis décide de rester là jusqu’au soir ; avec un bouteillon j’irai chercher de l’eau. Dans la nuit une gamelle d’eau et deux biscuits me font une excellente trempette ; puis je décide de me rationner à un demi- biscuit par jour ne sachant pas si je pourrais en trouver d’autres.

Le 26 août 1914.
Je regarde les civils ramasser les morts, quand tout à coup j’entends des pas qui se rapprochent vers le bois, je n’ai que le temps de me jeter derrière les buissons : ce sont deux civils et je suis sûr qu’ils m’ont vus car je les entends répondre à un allemand qu’il n’y a plus personne.

Le 27 août 1914.
Dès la nuit tombée , je repars, arrive à un enclos, sur le bord d’une route, je sens une odeur de phénol, je le contourne sur la face arrière et arrive sur un chemin de terre que je suis un moment ; il commence à pleuvoir et voyant des lumières à ras du sol je pense à des feux mais je me rends compte que ce sont des vers luisants ; le chemin tourne vers la droite et de nouveau les forces m’abandonnent, et comme il pleut fortement je passe entre les fils de clôture sans faire aucun bruit et debout sous un sapin quelque peu abrité, je passe le reste de la nuit.

Le 28 août 1914.

Dès les premières lueurs du jour, je commence à couper des branches de noisetier pour me faire un masque; bien occupé à ce travail, j’entends des voix, je me laisse tomber à terre aussitôt et vois deux factionnaires enveloppés dans leurs toiles de tentes tourner en cercle à dix mètres de moi. Dès qu’ils ont disparus de ma vue, je recommence à garnir ma cachette.
Sans la pluie qui les a empêchés de m’entendre et leur toile de tente sur la tête, j’aurai sûrement reçu un coup de fusil, aussi je ne bouge pas de ma place et pourtant la position n’est pas commode toujours accroupi ou allongé sur le côté gauche, de plus trempé ; heureusement que j’ai une vareuse. Je suis caché près de la porte grillagée, un grillage me séparant du chemin ; dans la matinée des cavaliers que je reconnais à leurs éperons passent dans le chemin, je ris intérieurement de voir tant d’Allemands passer si près de moi, je pourrais les toucher, et pas un ne se doute que je suis là. Un enfant vient abattre des pommes à côté de moi, je l’appelle doucement mais pris de peur il se sauve. Dans l’après-midi une homme passe dans le chemin, je l’appelle , psitt, psitt doucement, d’abord étonné, il regarde autour de lui, profitant de ce que les factionnaires sont masqués par les arbres, je me montre. "Cachez-vous malheureux , me dit-il, il y en a plein la ferme." Je lui demande la direction de Limes, puis il me donne une gaufre et une pomme et repasse encore une fois ou deux en me disant quelques paroles. A la nuit tombée je me glisse entre les fils de fer et rampant sur les coudes, je pars dans la direction indiquée ; lorsque j’ai dépassé l’enclos je me relève ; le terrain est en pente et je traverse un champ où les gerbes de blé sont en tas ; dans le fond un ruisseau où je me désaltère, puis je repars, revient boire encore, repars de nouveau ; je ne suis pas en haut du talus opposé que l’idée de ne pas trouver à boire me fait retourner sur mes pas et de nouveau je rebois. Comme toujours le peu de chemin parcouru m’épuise et je me dissimule sous un tas de gerbes.

Le 29 août 1914.
Je passe toute la journée en mangeant des grains de blé ; dans l’après-midi une femme tricotant, passe en conduisant ses vaches ; les bêtes en passant happent les gerbes et me découvrent, malgré mes chut et cela par deux fois. La femme a du avoir peur puisque malgré mes signes elle n’a pas osé s’approcher. La nuit vient et je ne me sens ni la force ni la volonté de partir.

Le 30 août 1914.
Sans arrêt , je grignote des grains de blé, mais dans la journée j’ai une petite émotion ; de la troupe que j’évalue à une compagnie passe presque sur moi et leurs bottes écrasent le bas des gerbes. Cette fois, si je ne suis pas pris, j’aurai vraiment de la chance, mais ce n’est pas pour cette fois ; le soir je fais un effort et me voici gravissant la pente ; lorsque je me sens las, je cherche un endroit boisé pour m’y cacher. Bientôt une masse sombre se dessine, je fais de la marche d’approche et en atteint la lisière ; au petit jour je l’explore mais n’y trouve rien de suspect.

Le 31 août 1914.
A une dizaine de mètres j’aperçois un tonnelet, s’il y avait du pinard, cela ne me ferait pas de mal ! Je me décide dans l’après-midi et en rampant, faisant peu de chemin à la fois, je le touche : vide ! Le reste de la popote est là , saindoux moisi et d’autres débris mais rien de bon ; je regagne mon bois et pour aujourd’hui je me contenterais de mon demi biscuit et d’un peu d’eau que je boirais dans un trou creusé par un pied de cheval. Mais tout à coup mon cœur se met à battre avec violence et mon bras droit qui était comme mort se met à se replier violemment, quoique je le maintienne fortement avec ma main gauche, je me sens étouffer et je me dis que je vais crever là ; l’angoisse m’étreint. Au bout de quelques instants, le sang affluant normalement, l’ankylose disparaît et je retrouve l’usage de mon bras , obligé de me coucher toujours sur le côté gauche pendant des jours entiers à cause de ma blessure à la tête et de mes contusions.
La nuit venue, je repars toujours en direction de la frontière et arrive sur une route : sur ma gauche je trouve un parapet, c’est la Rulle qui va se jeter un peu plus loin dans la Semois ; je descends sur le bord croyant trouver un gué , puis je reprends la route mais avant d’arriver au pont, je pense qu ‘il est peut être gardé ; des coups de fusil tirés en avant m’invitent à plus de prudence et ne sachant où passer la rivière, je reviens sur ma droite pour y chercher une cachette, mais rien d’autre qu’un petit bosquet à cinq cent mètres en arrière.

Le 1er septembre 1914.
Au jour, à une corne du bois, je trouve des paniers à obus allemands ; c’est d’ici, (la cote 345) que les batteries tiraient sur le pont de Breuvannes que l’on voit distinctement à l’œil nu. Un enfant d’une dizaine d’années arrive pour faire pâturer ses vaches, un jeune chien qui l’accompagne ne cesse de venir aboyer près de ma cachette, mais je suis si bien caché que l’enfant ne peut me voir.
Un peu plus tard des moissonneurs viennent à proximité pour y faucher le seigle, je me montre sur la lisière et leur fait signe ; l’un d’eux Arthur Guyot se détache et vient me causer ; il me dit de rester caché, part au village d’Ansart qui est proche et me rapporte du café chaud et des tartines de beurre. Le café n’est pas fameux mais il me semble bon, car c’est mon premier repas chaud depuis le 20 août.
Je lui demande où je pourrai passer la Semois, il me donne les indications nécessaires, tout en restant sur la lisière je les regarde travailler cela me distrait et de temps en temps ils viennent me causer ; mais depuis dix jours que je vis seul sans parler ni entendre de voix humaines, je suis complètement assourdi et leurs voix ne me parviennent que faiblement.
Dès qu’il m’est possible de partir, me voici en route, je file vers le gué que je repère assez facilement aux piétinements que font les bêtes en y venant boire. Malgré cela je m’y aventure prudemment n’avançant un pied que lorsque l’autre est bien d’aplomb, l’eau me monte bientôt jusqu’au dessus des genoux, puis redescend graduellement ; me voici de l’autre côté, puis un talus se présente couvert de buissons épineux où j’ai du mal à me frayer un chemin, j’y déchire mon pantalon et ma capote ; enfin me voici en haut, je traverse un champ de seigle lorsque j’entends des chants allemands puis un galop de cheval sur la route. Dans l’incertitude me voici de retour à la lisière du champ pour m’y mettre à couvert, et dans la journée du 2, rampant dans les champs, je reviens examiner les lieux ; une carriole passe sur la route et pour passer le temps je grignote des grains de seigle.
La nuit venue, je pars en obliquant plus à droite, trouve des endroits éclairés par la pleine lune, où tranche la masse sombre des sapins et des pièces d’eau où jouent des rayons de lune. Il me semble être dans une vaste propriété, je finis le reste de la nuit dans un champ de seigle sur les gerbes en lisière d’une sapinière.

Le 3 septembre 1914.
Dès que le jour pointe, je remets les gerbes en place puis j’explore le bois ; il y a des tranchées pour tireur debout , garnies de paille et protégées par des barbelés ; j’ai d’un côté un clocher qui doit être celui de Bellefontaine dont je vois juste le faîte
et sur ma droite celui de Saint-Vincent ; continuant mon inspection je découvre un paquet de sucre cristallisé dont je fais mes délices après en avoir extirpé quelques fourmis ; quelques sacs, une corde à mulet, des débris de lettres qui proviennent du 7ème RIC ; sur un fragment d’une de ces lettres, une femme recommande à son mari de faire tout son devoir car ce sacrifice ne sera pas vain et plus tard ses enfants seront tranquilles.
Dans l’après-midi un vieillard et une jeune femme viennent moissonner ; en rampant je vais près d’eux pour avoir quelques renseignements ; ils me recommandent de bien me cacher, une dizaine d’allemands occupant Saint-Vincent ; ils me donnent également des tartines de pain et beurre ainsi que fromage blanc et un peu de café.
J’apprends par eux qu’il y a deux Français qui habitent dans une maison près de la gare de Bellefontaine. Aussi la nuit est à peine tombée que je pars tellement j’ai hâte de me retrouver avec des Français, ce sont peut-être de mes camarades ? Je suis bien sur le chemin indiqué par les deux personnes de Saint-Vincent, quand tout à coup dans la pénombre je vois quelqu’un qui vient vers moi, pas le temps de me cacher, par précaution je prends mon couteau à la main, si c’est un allemand à ne pas me laisser prendre. Un peu surpris car lui même me prenait pour un allemand, il m’interpelle à la mode du pays : "Qué nouvelles ?.. Ca va » dis-je il paraît qu’il y a deux Français par ici , les connaissez-vous ? ", "Mais oui c’est moi qui leur ai indiqué la maison où ils se cachent, et tous les soirs ils viennent passer la soirée chez nous. Vous allez venir jusqu’à la maison, je tiens un café à la gare mais attendez que j’aille jeter un coup d’œil dans mon pré où j’ai mis deux chevaux français que j’ai recueillis". Le chemin de terre mène derrière chez lui. Quel bon accueil, tout le monde s’empresse après moi. "Vous allez boire du café et manger" me voilà à table, de grandes tartines de la grandeur de la boule, entre temps mes deux Français arrivent, l’un du 23ème RIC, nommé Charmes, le deuxième un corse du 22ème RIC, un peu renfermé. Mais je suis obligé de refuser à manger, ils me gavent toujours, j’en suis à ma quatorzième tartine, la chaleur aidant, j’éprouve un immense besoin de dormir, cela me semble bon de dormir dans un lit et après avoir pris congé et remercié ces braves gens, guidé par mes deux compatriotes, nous nous dirigeons vers la maison.
Dans la nuit je me réveille, pris de violentes coliques, je sens des étouffements, heureusement que je n’ai pas mangé de viande, ni de solide, cela aurait été sûrement ma dernière nuit. Fatigué, je me réveille assez tard. Charmes m’a apporté des effets civils et a enterré mes effets militaires.
L’après-midi, pendant deux heures, il va essayer de décoller mon pansement, morceau par morceau, aussi dur que du fer, le ciseau a peine à couper malgré les compresses d’eau chaude. D’une façon incomplète il dégage le tout, ma première blessure est refermée. Avec un linge je me fais un pansement provisoire. Nous allons rendre visite à Gavroy puis entrons dans la gare de Bellefontaine où il existe une boite à pharmacie bien garnie ; je fais une ample provision de bandes et de compresses, mais malheureusement, je ne trouve ni teinture d’iode ni antiseptique. Je passe une meilleure nuit et le matin , nouvelle séance de nettoyage de ma tête, avec les ciseaux il n’est pas facile de couper les cheveux autour de la plaie qui est profonde ; le shrapnell est-il dedans ? Il ne peut le voir. Je me confectionne une petite calotte avec de la gaze de façon à ne pas avoir de pansement apparent. 

Survie dans les bois…
Pendant les quelques jours qui suivent, je reprends des forces. Le père Gavroy, le cafetier de la gare, nous fournit en chevreuil, de quoi me redonner du sang, c’est moi qui m’occupe de la cuisine, il y a des pommes de terre à la cave et un bon morceau de lard. Nous entendons au loin en direction du Sud-Ouest, un roulement de tambour, la canonnade dure deux jours, une grande bataille se déroule par là.
Je disais au Belge : "Nous avons été battus ici parce que nous n’étions pas assez nombreux, mais les Allemands vont s’affaiblir avec l’occupation des pays, et en Champagne ils auront un million, et peut-être plus de Français devant eux, et cela ne se passera pas de la même façon !" 
Des bruits contradictoires viennent à nos oreilles, nous devions apprendre par la suite qu’ils avaient perdu une grande bataille en France. Nous étions allés à la gare dans un café voisin de chez Gavroy pour y chercher un morceau de lard, quand des Allemands font irruption dans la salle, nous avons eu le temps de passer dans la cuisine et nous esquiver par les arrières.
Dans un champ, à gauche de la route de Saint-Vincent, nous avons vu un cheval qui a l’arrière train brisé, cette pauvre bête a tondu l’herbe tout autour d’elle ; dès qu’il nous aperçoit il nous regarde comme s’il implorait du secours, si nous avions eu un revolver je l’aurai achevé, car il n’est pas guérissable et condamné à mourir de faim .
Entre temps les Allemands ayant quitté Saint-Vincent, je suis allé avec Charmes et la fille Gavroy jusqu’au village. Nous avons fait la connaissance de la famille Warzée qui nous donne un peu de lard ainsi que le boulanger qui nous donne un pain.
Nous continuons à aller passer la soirée chez Gavroy , quelques trains circulent sur la ligne, les Allemands qui les conduisent nous font signe en passant. La maison qui nous abrite est située sur la voie entre la vieille route de Limes et un chemin qui va rejoindre la route de la Soye à Virton. La maison d’à côté est vide, il y avait un phono, Charmes l’a apporté, et le matin , en se levant il nous réveille avec "le pavé parisien ou l’or ou l’argent" de Lehar. Cela m’étonne qu’aucun Allemand ne l’ait encore entendu puisque de la maison Gavroy on l’entend bien et il y a trois cent mètres environ. Nous mangeons la basse-cour car les bêtes qui n’ont rien à manger vont chercher leur nourriture dans le bois et ne reviennent plus, il y a également un sac de farine, le Corse nous fait du pain.
Un beau jour, au moment de faire à manger, plus de lard et la farine a disparu également ; nous nous en passerons et mangerons des pommes de terre qui ne nous manquent pas. Nous avons mangé des truites que le Corse a été pêcher dans la Soye.
Nous sommes allés Charmes et moi à la maison du garde entre les étangs et la route de Jamoigne et nous passons sous bois car elle est visible de loin et il serait dangereux pour nous d’y pénétrer sans avoir observé s’il n’y a personne aux alentours. Nous trouvons quelques effets, une paire de chaussures usagées à ma pointure, quatre énormes pots de confiture, nous voilà chargés, nous avons fait un ballot dans une taie, mais en face de la route de Jamoigne un pot s’est renversé et pour ne rien perdre nous raclons la toile avec nos couteaux, puis non sans peine nous arrivons à la maison.
Un matin où nous allions à la gare en passant par le bois, nous voyons une locomotive arrêtée et des Allemands qui déménagent le mobilier du chef de gare. Nous replions prudemment. Mais un de ceux-ci coiffé d’une casquette de chauffeur ou de mécanicien, qui passe de notre côté, nous arrive dessus. Nous faisons semblant de chercher des traces de gibier, Charmes échange quelques mots ou plutôt quelques signes ; moi je m’éloigne, Charmes qui m’a rejoint me demande pourquoi je ne suis pas resté, il n’y avait rien à craindre ; "Peut-être, mais admettons que ma casquette s’accroche à une branche, si peu fin que soit le boche, il aurait vu mon pansement et aurait peut-être voulu savoir d’où venait ma blessure ." 
Ayant repris mes forces, j’ai l’intention d’essayer de regagner la France et essayer si possible de passer les lignes ; Charmes veut partir avec moi, nous partons un soir et en passant à Limes nous nous arrêtons pour causer avec le cantonnier, Monsieur Harquin qui nous fait dîner et coucher chez lui. Le lendemain , nous sommes repartis longeant la frontière et en franchissant celle-ci dans un village belge nous entendons des cris d’enfants, mais nous distinguons mal, peut-être est-ce mania ou Allemands, peut-être est-ce des soldats Allemands qui se livrent à des brutalités ?
Dans le village de ? une femme nous offre un café au lait où il y a beaucoup plus de chicorée que de café, tous ces gens nous racontent les misères qu’ils ont du subir, cette femme avec un enfant au sein a été obligée de rester la journée et la nuit entière dans un pré avec les autres habitants sans aucune nourriture. Nous arrivons à Charbeaux ; avisant un vieillard assis devant sa porte, nous lui demandons s’il peut nous donner quelque chose à manger ? "Oh, non si les Allemands le savaient, ils me fusilleraient." Je lui réponds assez vivement et nous poursuivons notre route. Dans une ferme, nous trouvons une femme en larmes, son frère a été tué par les Uhlans et comme il était parti enterrer l’argent elle ne sait ou il a pu le cacher. Elle nous donne trois œufs et nous la quittons, devant ce piètre résultat de notre incursion en France, nous tenons conseil, nous ne pouvons pas continuer notre route de cette façon, refus de nous donner abri et surtout pas de nourriture. Nous décidons de retourner sur nos pas.
Passé la frontière, nous demandons à un homme s’il peut nous donner à boire ? "Mais dit-il, entrez donc, avez-vous mangé ? non eh bien , vous allez manger avec nous." Nous acceptons de bonne grâce cette invitation, puis nous quittons ces braves gens, non sans les avoir vivement remercié de leur bon cœur. Nous arrivons à Villers devant Orval
, là , nous apprenons que deux soldats Allemands sont en traitement et que paraît-il ce sont des messins, je décide d’aller me faire nettoyer mes blessures et en même temps de les voir. Pendant que la sœur s’occupe de moi, je me renseigne et devant l’affirmative, nous demandons à les voir et ma foi tant pis si ce sont de faux lorrains. Entrent deux beaux gaillards en uniformes gris, ce qui malgré tout me cause une impression qui disparaît vite devant la franchise de leurs mains tendues. En buvant une tasse de mauvais café, ils nous content comment ils s’y sont pris pour rester à l’arrière après s’être battus toute la journée contre des Français en tirant en l’air et que c’était dur de recevoir des coups de fusil sans les rendre , l’un d’eux me dit : "Il y a toujours à la maison un drapeau Français et le père espère toujours pouvoir le mettre à la fenêtre un jour". 


Nous nous séparons en nous souhaitant bonne chance et comme le temps s’est mis à la pluie, l’un d’eux me donne une capote d’infanterie noire avec le grand col à la prussienne que je trouve très pratique , je parcours la route qui nous ramène à Limes ainsi affublé. Là, ne sachant où aller nous nous décidons à frapper à la porte des Harquin qui sont à table et partagent avec nous le traditionnel plat de pommes de terre et la salade ; nous prenons congé et sous la pluie, dans une nuit d’encre, distinguant à peine la route, harassés, nous arrivons à la maison du pont de la gare où nous retrouvons notre collègue et notre lit. 
Le lendemain matin nous allons chez Gavroy à qui nous racontons notre aventure, puis nous reprenons notre vie. Un matin que nous revenions du bois, nous avons vu des traces de fer à cheval devant la porte,encore une émotion, heureusement que nous étions absents. Du nouveau ce jour ; à peine sommes-nous arrivés chez Gavroy qu’il nous dit avoir trouvé dans le coffre de la voiture, le reste du lard et la farine ; c’était notre corse, qui de peur de ne pas en avoir assez, avait trouvé ce moyen de ne pas partager avec nous. Gavroy l’accuse alors d’avoir pris ses œufs, car depuis quelques temps ses nids étaient souvent vides. Il nous revient à l’esprit qu’il en était de même à la maison, il n’avait jamais bien faim ou bien arrivait en retard pour manger. De retour nous lui annonçons la nouvelle, il devient pâle et Charmes veut le tuer, car il nous menace de son rasoir, mais je lui dis de le laisser, qu’il s’en aille où il voudra et qu’on ne le revoit plus sur notre chemin. Nous avons un appétit féroce, dans un repas sans pain , il est vrai, nous mangeons presque une oie avec des pommes de terre autour et ma foi nous nous laissons aller à ce genre de vie, mais tout a une fin. Un jour que nous venions d’accommoder la dernière, je me disposais après déjeuner à mettre le jus de côté pour le soir, quand j’entends Charmes qui m’appelle ; j’arrive à la porte pour voir Turc le chien de la maison s’élancer vers un groupe de personnes qui débouchent du pont : c’était la famille Boucq qui rentrait. Naturellement ils étaient avertis de notre présence ici ; nous faisons connaissance et chose curieuse, partis avec les troupes françaises, ils étaient venus échouer à Sarcelles chez les Rousseau ; un marchand de chevaux de Saint-Denis pendant que moi , j’étais dans leur maison. Ils nous disent que nous resterons chez eux car , dans le fond nous avons évité le pillage de leur maison ; mais deux jours après , nous voyons arriver l’homme essoufflé comme s’il avait fait une longue course : "attention, dis-je à Charmes, il y a du nouveau , sauvez-vous , nous dit-il, les Allemands fouillent le village de Lahaye et vont venir par ici." C’est bon dis-je à Charmes, on s’en va. Nous ramassons nos quelques affaires et au revoir, mais nous ne sommes pas dupes de cette comédie. Nous allons jusque chez Gavroy, puis ensuite nous prenons le chemin de Limes, là apercevant le fils Harquin sur le seuil de sa porte, nous lui contons notre mésaventure. Il nous fait entrer, manger et nous offre de coucher chez lui, ce que nous acceptons avec joie. Dans la nuit, nous sommes réveillés par la cavalerie qui passe sous nos fenêtres ; au travers des persiennes, nous les voyons passer, mais ce n’est pas vers la France qu’ils vont. Nos hôtes ne sont pas rassurés et nous-mêmes sommes inquiets car nous avons peur qu’ils ne cantonnent dans le village et pensons à nous assurer une retraite par les arrières de la maison qui est adossée au banc de Limes (nom donné ici à la colline nord-ouest) mais ce n’est qu’une alerte. Le matin, levés de bonne heure, nous sortons dans le village, prêts à nous cacher pour éviter des ennuis à ces braves gens. Vers 7 heures, de nouveaux débris de troupes : cavalerie, artillerie, de nombreux fanions indiquent le mélange des troupes ; postés près de la fabrique de sabots, nous assistons à ce défilé. Il y a là avec nous, deux réservistes du 7ème RIC, l’un de Bordeaux, l’autre de Libourne ; un réserviste du 3ème RIC de Tours nommé Dubreuil, un chasseur d’Afrique et un soldat du 1er RIC appellé Desmottes. Tous ces troupes qui montent vers Bellefontaine nous disent : "Nach Paris" avec un rire qui sonne faux. Pendant trois jours, nous allons arracher les pommes de terre sur le banc de Gérouville pour les habitants qui ont fui devant l’invasion. Le bourgmestre a voulu nous voir pour nous dire
qu’il vaudrait mieux pour nous de ne plus rester dans le village. Il nous a payé une goutte mais en sortant de chez lui, nous entendons arriver une voiture ; c’étaient des Allemands qui venaient chercher de la bière à la brasserie de la Soye ; presque à leur nez, voilà tous mes types qui se jettent dans un renfoncement et escaladent le banc de Limes. Charmes et moi nous sommes obligés de les suivre et dans leur frousse, ils nous emmènent jusqu’aux douze fontaines (sur la carte deux fontaines). Il y a là un petit abri de trois mètres sur deux mètres cinquante, une petite soupente qui sert de dortoir ; un véritable pigeonnier ; en arrivant nous avons fait cuire des pommes de terre. Le lendemain, le premier levé allume le petit poêle et la fumée nous oblige à déguerpir. Nous dégustons un café bien chicoré sans sucre. Comme son nom l’indique, douze petites sources sortent de terre au pied de l’abri. Un nouveau venu nous est arrivé : un petit gars de la classe 1911, nommé Lemaire, échappé de Montmédy, il appartient au 165ème d’infanterie. A la suite d’une discussion avec le libournais, Charmes s’en va avec le chasseur d’Afrique.
Un soir, je décide d’aller faire un tour à la maison du garde pour voir si nous pourrions y trouver un récipient assez grand, car celui que nous avons est vraiment trop petit ; toute la journée il faut faire cuire des pommes de terre en robe des champs que nous mangeons à la croque au sel et cela ne tient pas beaucoup au corps de six jeunes gens jamais rassasiés. Je pars avec Marcel Lemaire et le Libournais et le soir nous rentrons avec une vieille cocotte qui servait à la volaille et …une cocotte en chair qui avait eu le tort de rester dans son nid..
Pendant quelques jours nous allons rester là, puis un jour , des traces de fer à cheval dans le chemin d’accès de la route de Bellefontaine aux douze fontaines, nous invitent à déguerpir. Aussi, après leur avoir fait part de l’existence d’un rendez-vous de chasse beaucoup plus vaste et mieux dissimulé, nous décidons, après une reconnaissance de nous y réfugier ; et par une nuit claire, en file indienne, nous prenons le chemin de la Vachère appelée aussi baraque Paillot. Nous nous installons plutôt mal que bien pour y passer la nuit, remettant aux jours suivants une meilleure installation. L’eau est à volonté par le ruisseau appelé fontaine aux bouillons. Cette baraque a deux salles au rez- de -chaussée, nous mangeons et couchons dans la grande salle de droite ; une épaisse couche de feuilles est tout ce que nous possédons ; comme effets j’ai toujours ma capote qui m’est bien utile. Il y a également une grande table et deux bancs, une vaste cheminée ; les murs sont ornés de trophées de chasse. Un grenier rempli de fagots nous évitera la corvée de bois et des caves, mais vides… nous voici installés et petit à petit, nous montons notre ménage.
Je suis retourné chez Gavroy et à Saint-Vincent . le père Gavroy est venu nous voir dans une de ces tournées. Nous avons convenu qu’à un appel de sa petite corne nous irions vers lui ; il se pourrait, comme il a tendu des pièges aux chevreuils dans les environs, qu’il en prenne plusieurs et nous lui donnerions un coup de main pour les rapporter. Aussi, un matin, entendant un appel de corne vers la vieille route je décide d’y aller. Marcel, le Bordelais et Desmottes s’offrent à venir avec moi. Nous escaladons la pente et arrivés sur la vieille route, tout au bout , vers la Soye, nous apercevons un groupe d’hommes. Comme le soleil nous empêche de distinguer, nous décidons d’attendre qu’ils soient plus près. En attendant, nous coupons des cannes, nous sommes juste au sentier qui descend vers la route de Jamoigne. Mais bientôt le groupe étant plus près de nous et ne reconnaissant personne, nous nous dissimulons derrière un bouquet de noisetiers . Les voix se rapprochent : patois et allemand. La situation devient sérieuse. Vont-ils passer ? Non ! ils s’arrêtent près de nous. Tiens ! On vient de couper des cannes, dit l’un. Mon Marcel est violet et claque des dents. Desmottes n’est pas rassuré mais fait meilleure contenance. Enfin, l’un d’eux dit : On va dévaler vers Jamoigne. Nous sommes à genoux derrière de petits buissons et il suffit que l’un d’eux tourne la tête pour nous apercevoir. Mais est-ce intention, nul ne le fait que le chien qui ne dit rien. Dès qu’ils ont fait une vingtaine de pas dans le sentier, je dis à voix basse : nous allons partir au cas où ils remonteraient. Faisons un pas, l’un après l’autre. Mais nous n’en avions pas fait quatre que le Marcel prend la fuite à fond de train. Il n’est plus question de faire doucement mais je dis à mon Marcel que c’est bien la dernière fois que je l’emmène. Peu de jours après notre installation, nous avons reçu la visite d’un habitant de Gérouville qui nous apportait un peu de lard et de pommes de terre. Nous étions réticents au début mais la glace fut vite rompue car on le devinait franc. Il nous amena par la suite deux autres français, un nommé Aubert, établi charcutier à Paris, et un habitant de Chauvency Saint- Hubert. On savait déjà à vingt kilomètres à la ronde que nous étions là.
Je vais de temps en temps à Saint-Vincent où je reste parfois un jour ou deux. C’est ainsi que la Père Warzée m’emmène à Termes. Nous faisons le voyage dans sa charrette à chien. Descendu chez la famille Wittaner, je reçois un accueil excellent. Puis je pousse jusqu’à la forêt de Luxy où, dans une baraque au milieu d’un pré, je rends visite à une section du 20ème d’infanterie et à son sergent-major qui avaient été oubliés pendant la bataille.
Camille Niclot m’emmène également à Gérouville où il me fait connaître beaucoup de personnes. Chaque fois que je vais à Gérouville, sa voisine me donne trois litres de lait . Nous en gardons pour le matin, le reste va dans une bonne purée avec un peu de beurre et une petite tranche de lard pour chacun. D’autres échappés viennent nous rejoindre : un artilleur de Montmédy, un sergent du 101ème d’infanterie qui s’est battu à Ethe, celui-ci d’origine bourgeoise, peu causeur, distant même. J’ai bientôt quatorze hommes avec moi ; ce n’est pas une petite affaire de faire la cuisine pour tous ces affamés qui se donnent beaucoup mois de peine pour l’épluchage des pommes de terre. Quand je me sens trop fatigué de servir toute cette tribu, je file à Saint-Vincent, pour un jour ou deux. C’était d’ailleurs le plus fort de leur occupation, ils étaient moins nerveux pour les soins corporels et le lavage de leur linge de corps. Le Marcel, un jour que nous étions chez Gavroy, se laissa enlever sa chemise sur le dos par Mme Gavroy. Si bien qu’un jour, comme nous avions du savon, je leur donnais un leçon de lavage car bien peu savaient laver.
Une nuit, nous sommes allés à la fontaine aux Bouillons nous mettre à l’affût des sangliers. Après deux heures d’attente, nous sommes rentrés bredouilles ; il est vrai que nous étions des apprentis. Quand nous avons besoin de nous faire raser et tailler les cheveux, c’est le Nestor, fils du maréchal-ferrant, qui nous le fait gratuitement. Partout nous n’avons à faire qu’à de braves gens.
Nous sommes allés jusqu’à la gare chercher des piles ; j’ai coupé des fils le long de la voie car je pensais installer un réseau autour de la maison pour nous avertir de toute approche ; mais le libournais qui avait quelques connaissances en électricité, me dit qu’elles n’étaient plus bonnes. Lui et Dubreuil ont découpé sous la table une trappe dans le plancher de façon à s’échapper par le derrière de la maison qui donne sur le ruisseau. Nous récupérons également sept fusils et une centaine de cartouches.
Un matin, comme nous étions de corvée de lavage, nous entendons des pas sur le chemin. Surpris, nous voyons déboucher une femme. A ses paroles nous nous méfions. Elle nous dit qu’elle habite Pantin, originaire de Reims, qu’elle doit rentrer en France par la Suisse et s’offre à donner de nos nouvelles dans nos familles. Chacun lui donne son adresse.
Un matin, je pars pour Saint-Vincent. A la sortie du bois, près de notre ancien refuge, je me cogne le nez dans un convoi arrêté là. Il est trop tard pour reculer. Je débouche donc hardiment du bois et me dirige vers le pont. Je suis toujours bien brossé et n’ai pas l’air d’un habitant de la forêt. S’ils me demandent mes papiers, je suis pris.Enfin, me voici sur la route de Bellefontaine. La tête du convoi passe devant la station. Lorsque je suis masqué par la forêt, je hâte le pas, enfile le chemin de Saint-Vincent et entre chez Warzée après avoir escaladé le mur du jardin. J’y suis à peine depuis une demi-heure quand le convoi arrive dans le village pour la réquisition. Je vois le père Warzée sur le pas de sa porte, refuser de livrer du foin à un officier (type parfait de l’officier prussien 70 : casque à pointe, lunettes, barbe rousse, raide). Sur les instances de sa femme, il consent à lui en céder. J’étais dans le salon de coiffure et je voyais l’instant ou cela allait mal tourner pour moi et encore plus pour eux. Je restais là deux jours et repris le chemin de la Vachère. Dans la nuit, j’eu de la peine à retrouver le bon chemin ; il fallait calculer à peu près le temps de marche car il y avait deux sentes.

Après octobre 1914.

Le mois d’octobre finissait sans apporter de changement. Nous entendions le canon au loin, mais rien ne faisait espérer un repli allemand.
Un après -midi, je me décide à aller au ravitaillement à Gérouville accompagné de Marcel, le Libournais et de Desmottes.
Comme nous suivions le sentier qui, à cinquante mètres de la route, aboutit sur le côté du village, deux gendarmes allemands effectuant leur tournée habituelle, débouchent du village, venant de Montmédy. Ils s’arrêtent, nous regardent. Emoi, dans notre groupe où déjà se manifestent des velléités de fuite. Je les ramène à la réalité en leur disant d’aller franchement. Tant pis s’ils s’approchent, je suis décidé à me défendre. J’ai la main dans la poche de mon paletot sur le revolver que le père Gavroy m’a prêté. Mais sans doute, notre attitude n’éveille t-elle pas de soupçon car ils font demi-tour. Nous attendons quelques instants qu’ils aient quitté le village et pénétrons dans Gérouville. Nous rentrons sans incidents à la baraque.
Le père Camille nous signale une ancienne auberge isolée sur la route de Virton à huit cents mètres du village. C’était un officier allemand qui tenait ce café. Il fabriquait également des cigares. L’endroit était bien placé pour circuler et reconnaître la contrée. Au passage des troupes allemandes, il avait tout abandonné, sans doute pour prendre son unité en passant. Nous allons en reconnaissance dans la région, dans la journée et le soir nous partons en expédition de façon à arriver à la nuit aux abords . Jusqu’à la lisière de la forêt , nous marchons en file indienne. De la forêt à la route, il y a un pré. Nous sommes à 150 mètres de la maison. Je dispose toute l’équipe en ligne, à 10 m. environ d’intervalle, le centre avançant plus lentement de façon que les ailes soient de chaque côté de la maison avant que le centre -qui marche à découvert- n’arrive au bord de la route. De cette façon , nous saurons si la maison est encore occupée. Puis, à un signal, nous traversons la route rapidement, un guetteur de chaque côté au cas où il surviendrait quelqu’un. Nous entrons, toutes les pièces sont vides . A la cave , nous trouvons des pommes de terre dont nous emplissons nos sacs, quelques effets, un superbe paletot de chasse juste à ma taille. Une visite au grenier et Dubreuil tombe en arrêt sur des manoques de tabac en train de sécher. Quelle aubaine pour les fumeurs. Le tout est vite mis en sac et nous reprenons le chemin de la Vachère chargés comme des mulets.
Je suis allé à Gérouville. Camille m’emmène au café Renard pour boire la goutte. Nous étions en train de causer avec d’autres gens quand nous entendons des camions arriver. Je vide mon verre et fais un saut dans la cuisine et c’est l’irruption de quatre allemands . Je les vois à travers le carreau, quand Renard me fait monter dans sa chambre. Ils restent quelques instants. J’entends les voitures repartir. Je descends en vitesse et trouve deux verres servis. C’est Camille qui a pensé à moi sur les deux tournées payées par les allemands.
Je reste à coucher chez Louis, le gendre de Camille, avec qui je fais l’échange d’une paire de souliers. Je réussis à avoir un fond de bouteille de teinture d’iode chez la sage-femme. Versé sur ma blessure cela provoque une poussée des chairs et à l’examen fait par le libournais, il reconnaît que j’ai un shrapnell incrusté dans le crâne ; chaque fois que je me couche je le sens remuer ; mais comme il ne sort pas sous la pression du doigt, je lui dis d’inciser de chaque côté avec son couteau pour l’extraire, ce qui réussit parfaitement.
Un soir, il pouvait être 11 heures, je rentrais de St-Vincent. La nuit était noire. Pour ne pas me tromper de chemin, je continuais pour passer par la coupe. Cela me rallongeait beaucoup mais j’avais plus de chance d’arriver sans tâtonner quand, grosse émotion, en débouchant de la coupe, me voilà en plein dans une bande de sangliers qui, heureusement prend la fuite.
Un beau matin, nous voyons arriver Camille. A sa figure je vois qu’il y a du nouveau. "Voilà, nous dit-il, les allemands sont venus voir le bourgmestre et lui ont remis une affiche vous concernant : tous les soldats des armées alliées qui sont dans les bois doivent se rendre sinon ils seront considérés comme espions ou francs-tireurs et fusillés, cela avant le 20 novembre. Le bourgmestre voudrait te voir pour te montrer l’affiche." 
Me voici parti avec Camille. Arrivé chez le bourgmestre, je prends connaissance puis il me demande ce que je vais faire. Les autres feront ce qu’ils voudront mais moi je ne me rends pas. En ce cas, ne restez pas dans le bois de Gérouville, me dit-il. Je prends congé et au retour nous allons boire une goutte avec Camille. Là, il me dit : "Que fais –tu ?", "Je verrai ! " En sortant, nous rencontrons un sous-lieutenant de chasseurs à pied, nommé Lucien qui, blessé, était resté au village chez l’instituteur. Il était accompagné d’un douanier de Tommelalong, appelé Lambert. Le lieutenant a l’intention de gagner le Luxembourg. Nous échangeons quelques idées puis je retourne à la Vachère. Après avoir mangé je pars pour la gare de Bellefontaine. Lemaire et Desmottes m’accompagnent . Nous reparlons de la question.
Chez Gavroy, nous retrouvons Charmes qui a l’intention de se rendre ; puis nous prenons le chemin du retour. Presque arrivés à la pierre du général Mouton, nous entendons le pas de plusieurs personnes. Nous nous cachons mais bientôt nous reconnaissons les voix de nos amis ; Ils sont chargés. "Où allez-vous ?, Nous partons ! Nous avons laissé votre part de pommes de terre. Et les fusils ? Nous les avons enterrés. Vous auriez pu me laisser le mien, leur dis-je, et c’était la moindre des choses d’attendre notre retour pour nous quitter." je comprends à leur réticence qu’ils avaient peur que je fasse de la résistance. Je dis à Desmottes et à Lemaire : "Qu’est-ce que vous faites ? Vous allez avec eux ?" Ils me demandent d’aller avec moi. Cela m’embête de les laisser. Camille m’avait proposé de bâtir une cabane, avec Lambert, dans la sapinière. Nous serons donc quatre . Nous continuons donc sur la Vachère où nous passons la nuit.
Le matin, nous retrouvons Camille et Lambert à la sapinière Jacquemet. Ils ont apporté des pelles et des pioches. Suivant ses indications, nous creusons un trou de 3 x 3 sur un mètre de profondeur. Pendant qu’il découpe six petits sapins pour les montants, la charpente est vite posée. Je relie le tout avec du fil téléphonique de campagne dont nous avons deux bobines. D’autres branches plus légères feront office de chevrons et voilà pour la première journée. Le jour suivant, pendant que nous allons couper des genêts pour la toiture, Camille nous fabrique un lit de bûcheron : quatre pieux plantés en terre, sur les fourches, des branchages feront office de sommiers. Nous plantons des branches tout autour de la baraque pour former cloison, puis des genêts, la terre est ramenée au pied pour maintenir le tout. Sur la charpente, une couche de genêts de 20 cm d’épaisseur, autant de feuilles et voilà la couverture. Nous avons apporté tout notre fourniment de la Vachère. Nous coucherons là, ce soir. Nous allons à Gérouville pour y chercher deux sacs de regain : ce sera le matelas. Nous récoltons également un vieux couvre-pieds, et nous sommes invités à dîner. Nous dégustons une omelette au lard. Comme nous étions en train de dîner, quelques soldats viennent au café mais nous ne bougeons pas. Puis nous quittons ces braves gens et rentrons nous coucher dans notre nouveau logis .
Mais voici la pluie et notre toiture s’avère impuissante à nous protéger. L’eau s’infiltre. Aussi, je décide d’aller jusqu’au chemin de fer où je sais qu’il y a une baraque recouverte de carton bitumé. Pendant que deux font le guet, nous avons vite défait environ deux rouleaux. Nous confectionnons une civière et à l’arrivée le tout est vite mis en place. Nous voici tranquilles à ce sujet mais il y a encore la porte. Nous allons dans un pré où il y a un abri pour les bêtes. J’enlève quelques planches avec lesquelles je fais une huisserie, puis la porte et un banc devant le lit et autour du petit poêle que l'on nous a donné. Je fais également une petite armoire et nous voilà dans nos meubles. Lambert décore l’intérieur avec des baguettes blanches et des genêts. Desmottes savait où étaient enterrés les sept fusils et nous avons été les chercher. Avec le fil téléphonique nous tendons des collets et, chaque matin, chacun va faire sa tournée le fusil sur l’épaule.
J’ai également été chercher du fil à signaux le long de la voie, j’en ai coupé une dizaine de mètres pour tendre au sanglier mais je n’ai jamais réussi à en prendre. Combien de fois, le fusil à la main, prêt à tirer suis-je arrivé sur la bauge encore fumante, mais aucun ne s’est présenté au bout de mon fusil.
A la suite d’une chasse du commandant d’armes d’Avioth, Félix, le mari d’Angèle, et Louis, qui étaient traqueurs, ont jeté dans un trou et recouvert de feuilles un chevreuil tué. Je suis allé chez Camille le soir pour le dépouiller et suis resté à dîner.
Le soir, pour passer le temps, nous faisons de nombreuses parties de trois -sept. Les dimanche, nous recevons des visites. Chacun nous apporte un morceau de lard ou des pommes de terre, quelques vieux vêtements. Je retourne également de temps en temps à Saint-Vincent où je passe un jour ou deux. J’en ramène également des vivres et des vêtements que me fait parvenir la famille Wittamer, de Termes. Nous avons été invités tous les quatre , en face de chez Camille pour manger la fressure du cochon tué, ces braves gens nous ont donné un peu de boudin.
Nous passons les fêtes du 1er de l’An en pensant à nos familles mais nous n’avons pas été oubliés par nos amis de Gérouville. On nous a apporté une demi-bouteille de goutte et un peu de charcuterie, en outre une grosse terrine de fromage de tête.
Nous atteignons ainsi le 11 janvier. Ce matin là , parti comme d’habitude pour faire la tournée de mes collets, je ramasse un beau lièvre puis, plus loin, entendant du bruit, je m’approche et dans un collet à lapin, je trouve une martre qui, en me voyant, essaie de briser le collet ; la tête ayant passé au travers, celui-ci s’était serré sur l’arrière-train. Plus elle tirait, plus le coulant se resserrait. Elle faisait des bonds et j’avais peur que rompant ce lien elle ne me saute au visage. J’essaie de lui passer un autre collet pour l’étrangler tout en lui posant un pied sur le corps, mais elle mord ma chaussure. Je réussis à trouver une branche , mais il ne fallut pas moins de quatorze coups pour l’assommer. Elle mesurait bien 1,20m. de retour à la cabane, je pense demander à Camille de me vendre les deux pièces pour me faire un peu d’argent de poche. Le lendemain soir, nous partons tous quatre au village ou je remets le tout à Camille. En retournant, comme il fait noir, nous prenons la route de Virton. Nous n’avons pas fait cent mètres qu’une lueur nous fait nous retourner. Ce sont les phares d’une auto. Nous n’avons que le temps de plonger par dessus la haie du petit chemin de fer. Heureusement que nous sommes tombés sur la terre meuble, autrement nous aurions pu nous blesser sérieusement. L’auto passée, nous reprenons le chemin de la baraque.

Le 13 janvier 1915.
Ce matin là, 13 janvier, au petit jour , nous nous levons comme d’habitude et sitôt le café bu, je pars pour ma visite aux collets. Au retour la chance nous favorise : il y a un lapin au tableau de Desmottes. Cependant, il faut aller à la coupe pour chercher une charge de bois et pour cela je ne suis pas très fort. Lambert se décide à y aller avec Desmottes, et Lemaire qui rentre peu après, part pour les rejoindre lorsque je le vois rentrer ému. "Il y a un allemand dans la tranchée en haut", me dit-il. A ce moment Lambert et Desmottes rentrent. Je saute sur mon fusil et, accompagné de Desmottes qui s’est armé, nous nous glissons dans les petits sapins où Lemaire vient nous rejoindre. En effet ils sont deux dans une tranchée qui avait été creusée par un petit poste du 23ème RIC. ; s’ils viennent sur nous, nous faisons feu ; dans le cas contraire, nous les laissons aller. Au bout d’un instant nous les voyons sortir et prendre la direction de la route de Virton. Nous attendons un bon moment, puis ne voyant rien ni n’entendant plus rien, pensant qu’ils étaient là pour la chasse, nous rentrons à la baraque. La montre de Lambert marque midi, il est l’heure de faire à manger. Que faire ? le lapin ? Il est bien tard et nous avons faim. Je décide de faire des pommes de terre. "Je vais faire la vaisselle avec Lemaire, dit Lambert et Desmottes épluchera les pommes de terre". J’étais donc assis dans le petit coin du poêle quand, tout à coup, nous entendons des pas. Sur l’instant, je pense que c’est Camille qui vient nous avertir que le danger est passé. Mais une violente poussée dans la porte et ces mots : "C’est ça soldats franzoses ?" Je tourne la tête ainsi que les camarades. Cinq fusils , baïonnettes au canon, sont braqués dans l’ouverture de la porte. Un instant de silence, de surprise. Mes trois collègues sont devenus pâles. "Est-ce que vous tirez ?" je ne réponds pas. Lambert me consulte des yeux. Je hausse les épaules. Alors il répond : "Nous ne tirons pas".
Voici mes cinq Allemands qui sautent dans la baraque et commencent à s’emparer de nos armes qui sont restées sur le lit, puis ayant réfléchi, celui qui parle français et semble être le chef du détachement nous fait sortir sous la menace des fusils, se mettent à quatre pas , nous font lever les mains ce que je fais de mauvaise grâce. Ils nous palpent les poches puis voyant que nous n’avons pas d’armes, ils nous offrent des cigares que je refuse pour mon compte. "Enveloppez le lapin pour moi", nous dit-il. Les sept fusils en main et le sac de cartouches, ils nous font sortir de nouveau. Heureusement qu’il fait sombre dans la baraque, la capote a échappé à leurs investigations mais le morceau de lard va rejoindre le lapin. Encadrés, ils nous emmènent jusqu’à la route de la Soye. Des coups de sifflets font rameuter de nombreux cyclistes : il y en avait un bataillon pour cerner le bois. C’est flatteur pour nous. Après un conciliabule, nos conquérants nous emmènent, les fusils sont arrimés sur les vélos ; Lambert et Desmottes en poussent chacun un. En qualité de caporal, je suis exempté de corvée sans doute ! Sur la route encaissée après la Soye, je me retiens pour ne pas envoyer une poussée dans les vélos et foncer dans les taillis ; mais je réfléchis que ce serait peut-être la mort pour mes camarades et je m’abandonne à mon sort. Passé le pont du chemin de fer, nous prenons la direction de Bellefontaine où notre arrivée attire les gens sur les portes. Un peu avant d’arriver à l’église, Marthe et sa sœur, les nièces de Gavroy, me font un petit signe et Marthe me dit quelques paroles indirectement. De sous ma pèlerine, je lui fais le geste de se taire, notre chef de détachement pourrait saisir des mots. Mais voici qu’un feldwebel nous saute dessus revolver au poing. Naturellement, il s’en prend à moi puisque je suis caporal, me menaçant il me demande : "Où sont vos camarades ?" Sans le quitter des yeux, prêt à lui sauter dessus plutôt que de me laisser tuer, je lui réponds : "Les voilà !", "Et les autres ?", "Il n’y en a pas d’autres, les voilà", en montrant mes trois camarades de la main "Vous mentez ! Où sont vos camarades ?" Je réponds de même. Toujours en agitant son revolver, il nous lâche après nous avoir dit : "Vous êtes des francs-tireurs, vous serez fusillés". Nos gardiens nous emmènent au café où ils se commandent un café bien chaud sans nous oublier, puis ils font jouer de l’accordéon au frère de la patronne et se mettent à danser. Lambert demande un mouchoir à la patronne, et nous attendons bien au chaud que la charrette réquisitionnée nous emmène à Marbehan.
Une petite scène en passant : notre chef de poste dit à la patronne à l’instant où elle lui rend la monnaie : "vous devez dire pfennigs et non centimes ! "Enfin, voici la charrette garnie de paille et en route. Malgré moi , je pense à la charrette quittant la Conciergerie pour aller à l’échafaud. Nous voici arrivés à Marbehan, légèrement engourdis par le froid, et pourtant j’étais
entraîné puisque dans le bois j’allais me baigner dans le ruisseau. Nous entrons au poste de police qui est installé dans un café. Le premier accueil est celui de la femme Boucq qui nous dit : "Ah ! vous voilà". Je ne réponds pas et contournant la table, je m’assieds à côté d’elle mais ne lui adresse pas la parole. Je me méfie. En effet le tambour vient s’asseoir en face de moi et me raconte qu’il a servi à la légion, mais ne reste pas trop longtemps. La femme Boucq revient à la charge et me questionne. Je réponds comme si je ne la connaissais pas. Un officier entre et nous parle très bien en français et nous offre des cigarettes, un autre qui vient quelques instants après, ne nous sort que ces mots de consolation : « A la guerre, komme à la guerre, komme fous dites fous Messieurs les Vrançais ». Mais nos estomacs qui n’ont vu que les deux cafés du matin commencent à se réveiller ; quand vers les cinq heures, on fait appeler la femme Boucq et son mari pour l’interrogatoire, je leur dis à voix basse : »Je ne vous connais pas ! ». Ils reviennent au bout d’un temps et c’est notre tour. On nous fait entrer d’abord Lambert et moi et nous voilà en présence d’un major assisté d’un adjudant et d’un interprète parlant admirablement le français. Il nous dit ensuite avoir été interprète dans un hôtel de Nice. Comme j’ai mon livret militaire sur moi, le major me questionne sur tout ce qu’il contient pour voir s’il est bien à moi : état- civil, matricule d’arme, heureusement que je connaissais tout cela. Il n’a pas l’air trop terrible, contrairement à l’adjudant qui veut que je lui montre sur la carte les endroits où j’ai passé et séjourné. Je lui dis qu’il n’y a que trois semaines que nous sommes ensemble. 
Enfin nous répondons aux questions suivantes :
1 – A quelles batailles avez-vous pris part ?
2 – Quel Régiment ? Bataillon ? Compagnie ?
3 – Qu’avez- vous fait depuis le 22 août ?
4 – Comment vous êtes-vous nourris ?
5 – Où avez-vous eu vos effets civils ?
Aussi, quand après cela, ils nous tiennent quittes, c’est avec plaisir que nous nous apprêtons à sortir. Mais que vont dire nos deux jeunes ? Comme nous allons passer la porte, ils entrent. En passant devant eux, dans un souffle je leur dis : "Quinze jours ensemble". Leur interrogatoire dure un peu moins longtemps. Sur le chemin du retour je leur demande si cela a bien marché ? S’ils n’ont pas eu trop peur ? Quoique impressionnés, ils ont bien tenu.
Nous voici de retour au poste. Nous reprenons nos places sur le banc. La femme Boucq engage de nouveau la conversation. Je continue à l’ignorer. Quoiqu’ils aient été dénoncés pour avoir ravitaillé des Français, je comprends leurs soucis ayant leurs deux filles à la maison.
Après un casse-croûte, nous avons l’autorisation d’aller nous allonger sur la paille. Mais bientôt celui qui nous a amené là, vient nous chercher et nous mène dans une pièce séparée. Pendant que nous sommes allongés essayant de dormir, il déguste notre lapin. Lambert tient absolument à converser avec lui. : "Il est bon le lapin ? très bon," puis ils parlent artillerie", " C’est un bon canon que le 75 ? oui ! " Mais l’artillerie allemande, c’était un secret, personne ne la connaissait. Si bien que je lui dis : "Albert , laisse nous dormir, tu vois bien que tu n’auras pas raison". Nuit assez bonne malgré l’incertitude de notre sort. Puis, au matin, nous partons à la gare de Marbehan prendre le train pour Arlon. Nous défilons en ville escortés de nos gardiens. Après avoir longé un grand mur, je vois où nous allons. Une grande porte-cochère : c’est la prison. Cellule n° 1 pour moi et Albert, n° 2 pour Lemaire et Desmottes. Régime malt le matin, le midi quelques pommes de terres arrosées d’un peu de lard, soir soupe à la raclure d’étal comme je la baptise ; le couchage est très bon. Je laisse le lit à Albert et me contente d’un matelas par terre. Nous sommes servis au guichet par un prisonnier de droit commun qui tire treize mois pour vol, la mode retournée. Moyennant finances, il nous apporte un peu de saucisse. Nous avons notre jeu de cartes que nous nous repassons et nous continuons nos parties de trois -sept. Plein air, vingt minutes tous les jours, le gardien ouvre toutes les portes mais il faut attendre l’ordre pour sortir, prendre la file indienne, c’est tout juste s’il ne faut pas mettre la cagoule. Quelle surprise ! L’équipe est là , presque au complet, il ne manque que le Marcel. Que peut-il être devenu ? Toutes ces manœuvres réduisent la sortie à dix minutes.
Comme toujours, il y a la note comique : le directeur de la prison est en cellule pour refus d’obéissance. Dans la cellule d’en face, nous entendons pleurer, taper, hurler ; irruption des gardiens, bourrades, un instant de calme, puis ces mots d’un voisin de cellule : "T’en fais pas Maria, c’est la guerre ! Maria c’est la voisine de la famille Boucq. Nous avons reçu la visite de trois prêtres Allemands qui sont venus nous voir, nous demander notre avis sur la guerre et nous avertir qu’il y aurait une messe dimanche". Le jour dit, le gardien vient ouvrir la porte : "Messe" dit-il, puis continue son tour. Tout le monde est parti, je reste seul dans la cellule, jette des coups d’œil dans le préau, puis appelle le gardien pour qu’il referme la porte, ce qu’il fait en maugréant ; comme je ne comprends pas, cela m’est égal ; seul mon collègue, qui ne doit pas être de la même opinion, a le sourire.
Un matin, on nous fait sortir tous les quatre. Nous voici en ville. Où nous emmène t-on ? moment d’angoisse. Voici l’hôtel de ville, on nous fait monter au premier étage. Arrêt devant une porte sur laquelle nous lisons : Tribunal Militaire. Nous sommes introduits tous les quatre. Un oberst (colonel) assisté d’un adjudant. Un papier à la main que je reconnais, c’est notre interrogatoire de Marbehan. Nouvelle lecture et questions. Le monsieur n’a pas l’air commode et entre en furie quand je lui réponds que pour manger j’allais chercher des pommes de terre dans les champs. "Fous êtes un foleur, fallait pas mancher", me dit-il en sautant sur moi. J’allais lui répondre, alors j’aurai mangé de la m… quand le regard de Lambert arrête le mot sur mes lèvres. Il écume de colère et me lance des postillons, puis tout à coup se calme et va se rasseoir. "Vous allez partir pour l’Allemagne, dit-il , vous serez mieux que dans les bois ; vous serez nourris comme les soldats, vous aurez des couvertures !" Mais en nous-même nous aurions préféré ne pas y aller ! Puis il nous rend nos couteaux, mais mon couteau suisse a disparu, il était trop beau.
Nous retrouvons nos cellules avec plaisir quoique nous commencions à perdre nos couleurs ; les cellules ne prennent l’air que par un vasistas.
Voici plus de deux semaines que nous sommes là. Un soir, nous venions de nous coucher quand une clé tourne dans la serrure. Un gardien ouvre la porte (aufstehen, offizier) . "Qu’est-ce que cela veut dire ?" dis-je à Albert, " Habillons-nous toujours, nous verrons bien". Il revient, nous fais sortir. Que vois-je devant moi ? Boucq et sa femme ! "Fais passer, dis-je à Albert, attention." Nous entrons dans le bureau. Le colonel est là avec l’adjudant interprète. Boucq et sa femme sont à gauche du bureau, nous à droite. Ce n’est pas sans un peu d’émotion que je me retrouve devant le colonel. Qu’avait-il bien pu se passer pour qu’il vienne à cette heure ? J’ai toujours crains pour nos amis de Gérouville. Le colonel fait relire par l’adjudant (un type gras à lard et d’aspect cossu) notre interrogatoire. Il y en a deux pages et demi. "C’est bien cela ? , vous le reconnaissez ?, Parfaitement,Vous avez menti, Madame prétend vous avoir ravitaillé, Je ne connais pas Madame." 
Mais Mme Boucq maintient avoir fait cela, en remuant la tête de haut en bas . Je nie encore puis voyant qu’elle veut absolument que je dise comme elle, je finis par dire que cette dame nous a donné deux ou trois fois quelques kilos de pommes de terre. Satisfaction du colonel qui fait rectifier à l’encre rouge nos précédentes déclarations. Puis nouvelle lecture et signature. J’aurai signé tout ce qu’il voulait et puis, Mme Boucq était satisfaite.
Profitant de ce que le colonel est occupé, l’adjudant passe devant nous et nous dit à voix basse : "Vous avez bien fait de ne pas dire la vérité !" Puis le colonel nous annonce que nous allons partir incessamment pour l’Allemagne. J’ai hâte que ce jour arrive, de peur qu’il ne survienne encore quelque chose pouvant compromettre les gens qui nous ont rendu service.

Le 5 février 1915.
Nous quittons la prison et prenons le train à destination de Luxembourg où nous déjeunons dans les baraquements de pain et de saucisse ; puis nous passons sur le quai où nous côtoyons des civils. Sans nos gardiens nous pourrions nous prendre pour des touristes . Le train arrive et nous montons, toute notre ancienne équipe, dans des compartiments réservés. Dommage de ne pas être libres car le pays est magnifique. Bientôt nous entrons en Allemagne et nous nous arrêtons à Trèves où l’on nous enferme dans un garage à la caserne d’artillerie pendant que nos convoyeurs vont déjeuner mais nous, nous attendons. A une heure de l’après-midi, nous reprenons le train. Le soir, vers 8 heures, nous faisons halte dans la gare de Coblentz où l’on nous donne une assiette d’orge avec du mouton. Puis nous allons dormir. Nous trouvons là, des tirailleurs algériens blessés à Charleroi et au Châtelet. Au matin, nous prenons le train et descendons à Limbourg. Nouvel arrêt dans les baraques de la gare, où nos gardiens nous repassent à d’autres. Celui qui est là essaie de nous dire quelques mots puis nous annonce que le camarade qui va le relever "Bien parler Français" dit-il . En effet, à peine arrivé, celui-ci nous déclare : "England capout, compris ? Soupe-marin Allemand". Il nous dessine sur la table la carte d’Angleterre en l’entourant d’un cercle, soupe-marin, plocus, England capout. Nous approuvons avec un petit sourire et le parler et le plan. Mais, il nous faut repartir. Encore un petit voyage et nous arriverons au terme.
Wetzlar sur Lahn. Nous descendons. Sortie de la gare. Ayant besoin, je demande à y aller mais en rejoignant le groupe, un officier me tombe dessus. De ce qu’il me raconte je ne comprends que le mot de franc-tireur. Encore un nerveux de l’arrière . Une côte se présente devant nous. Nous allons faire payer cela à nos gardiens, ces landsturm sont tous de gros pleins de bière. Nous prenons le pas accéléré, si bien qu’au bout d’un instant, ils sont en sueur et nous demandent grâce. En haut de la côte, voici le camp : des enceintes de barbelés, puis des baraques. En passant près de la Küche (cuisine) un sous-officier nous interpelle en excellent français : "Qu’est-ce que c’est que ces chinois là !" C’est un lorrain. 
Nous voici au bout de notre voyage et l’angoisse nous étreint. Quelle va être notre vie. Cet inconnu qui nous attend ! Que sera t-il ? depuis notre capture, seul nous restera le souvenir de cette belle vallée de la Moselle qui aurait eu beaucoup plus d’attraits si nous ne l’avions parcourue sous l’œil vigilant de nos gardiens.

Paul FAILIN