J.G. Fichte 1804-1805. Lumière et existence


J.G. Fichte 1804-1805. Lumière et existence, Archives de philosophie, Tome 72 (2009), cahier 3, juillet-septembre

A. Schnell : Présentation


L’édition critique des oeuvres complètes de J.-G. Fichte par l’Académie Bavaroise des Sciences de Munich, désormais achevée au terme d’une quarantaine d’années d’activité ininterrompue, a profondément modifié la compréhension du philosophe. Les grandes interprétations des premières générations de commentateurs ont été révisées ou abandonnées. Aussi les travaux pionniers du XXe siècle qui ont ouvert la voie aux recherches fichtéennes françaises (celles de Léon, Guéroult, Hyppolite, Philonenko, etc.) et qui ont l’immense mérite de guider le lecteur sur un terrain tout à fait nouveau, doivent- ils être revisités en ayant à l’esprit le nouvel état des connaissances (la philosophie tardive de Fichte étant ou inconnue ou méconnue). En présentant l’état actuel de la recherche dans ce domaine désormais international – ce dont témoigne l’origine des auteurs –, l’ambition du présent volume est de contribuer à ce projet.

La pensée de Fichte est d’une extraordinaire variété et richesse – et revient pourtant toujours à son objet original, point nodal de la philosophie transcendantale, qui est de rendre compte du savoir en tant que savoir et du statut gnoséologique autant qu’ontologique de son principe. Cet objectif fait l’unité de toute la pensée de Fichte. C’est pourquoi il importe d’écarter de la façon la plus ferme, et une fois pour toutes, deux fausses idées : d’une part, que la philosophie de Fichte, et en particulier celle du jeune Fichte (d’Iéna), serait un subjectivisme solipsiste, ou, pire, un idéalisme de production ; d’autre part, qu’il y aurait une rupture entre le jeune Fichte et le Fichte tardif qui, d’une philosophie du Moi absolu, retomberait dans une métaphysique dogmatique (de l’être absolu, de Dieu, etc.). La doctrine de la science fichtéenne est en vérité de part en part transcendantale, elle enseigne – dans des exposés certes à chaque fois différents – un même contenu. Cela, toutefois, ne signifie nullement qu’elle n’intègrerait pas au fur et à mesure des éléments dont Fichte a pris connaissance à travers l’échange direct ou indirect avec ses contemporains (en particulier Schelling et Jacobi).

On pourrait le démontrer à partir de la philosophie tardive de Fichte – une tâche dont s’acquittent les chercheurs allemands (C. Asmuth, P. Oesterreich, H. Traub, G. Zöller, etc.) et italiens (A. Bertinetto, C. di Pascale, M. Ivaldo, G. Rametta, etc.) depuis nombre d’années – ou en revenant, sur la base de ces acquis, à sa philosophie d’Iéna (J. Stolzenberg et, à sa suite, plusieurs thèses de doctorats prometteuses portent actuellement sur ce sujet en Allemagne, en France, en Italie et en Espagne) ; ou encore en se focalisant sur le « grand moment » intermédiaire – 1804-1805 –, c’est-à-dire la période où Fichte a exposé la Doctrine de la science quatre fois (trois à Berlin en 1804 et une à Erlangen au début de 1805, devant des professeurs de philosophie). C’est précisément ce que se propose de faire actuellement le Groupe d’Études Fichtéennes en Langue Française.

Trois des contributions publiées ici reflètent ces efforts. A. Schnell présente ce qu’il considère être l’« idée fondamentale » du transcendantalisme fichtéen (à comparer avec la célèbre étude de D. Henrich sur l’« Einsicht originaire » de Fichte) : la mise en évidence de la figure de l’« hypothéticité catégorique » comme figure essentielle de la Wissenschaftslehre (s’exprimant à travers ce qu’il appelle le « schéma ‘c-l-e’ » de la Doctrine de la science et sa doctrine de l’image). La critique du « subjectivisme » fichtéen trouve une expression très explicite dans l’idée, formulée par J.- C. Goddard, d’une « désubjectivation du transcendantal », c’est-à-dire dans la mise en évidence, chez Fichte (et, après lui, chez Sartre et Deleuze – d’où son actualité), d’un « champ transcendantal sans sujet » et d’une « réflexivité a-subjective ». M. Maesschalck éclaire la position de Fichte en 1804 en la confrontant à celle de Schelling – à travers le prisme de leur philosophie de la religion – ce qui aboutit à un « dépassement du rapport spéculaire entre philosophie et religion ». Les deux autres études se concentrent exclusivement sur la Doctrine de la Science de 1805 : M. Jiménez-Redondo en présente les lignes directrices et en particulier son principe « abyssal » (c’est-àdire dénué de fondement), alors que H. Traub met en rapport la position fichtéenne vis-à-vis des Lumières (Aufklärung) avec la doctrine de la lumière telle qu’elle est développée dans la Doctrine de la science d’Erlangen.

Les études ici rassemblées communiquent entre elles (par exemple à propos des notions essentielles de l’image, de la lumière, de la réflexion, du fondement asubjectif ou pré-subjectif, etc.) tout en visant un seul et même objet – et expriment par là un effort diversifié de se rapporter à l’un. Leurs différences d’approche témoignent du caractère peu défriché – et donc vivant – de la philosophie fichtéenne en 1804-1805, l’un des points culminants de la philosophie classique allemande.

A. Schnell : L’idée fondamentale du transcendantalisme fichtéen

Dans cette étude, l’auteur cherche à dégager ce qui lui semble être l’idée fondamentale du transcendantalisme fichtéen : l’interprétation du transcendantal dans la figure du Soll (ou de l’« hypothéticité catégorique ») caractérisée par un « redoublement possibilisant ». Cette figure est analysée à travers les deux schémas fondamentaux de la Doctrine de la Science de 1804 (deuxième version) et la doctrine fichtéenne de l’image. Par cette figure, Fichte entend légitimer la connaissance transcendantale et accomplir la tâche suprême de la philosophie (qui avait déjà trouvé une première expression chez Platon et St. Anselme).

J.-C. Goddard : 1804-1805. La désubjectivation du transcendantal

Dans cette contribution, il s’agit de montrer que le champ transcendantal a-subjectif, en deçà de la dualité sujet/objet, caractérise de façon essentielle l’idéalisme transcendantal de Fichte – en amont des découvertes husserliennes et des élaborations sartriennes dans La transcendance de l’ego. Ce champ qui témoigne d’une « désubjectivation du transcendantal » s’exprime en particulier à travers l’idée d’une « réflexivité a-subjective » qui fait apparaître, en même temps, le caractère an-objectif du fondement de l’apparaître et par là la « loi de l’auto-apparition de l’apparition » avec sa dimension affective et morale. L’article se termine avec une brève esquisse de ce que l’auteur appelle le « nihilisme phénoménologique » de Fichte.

M. Maesschalck : La religion comme miroir de la philosophie ? Confrontation de Fichte et Schelling en 1804

Alors que la querelle de l’athéisme a amené Fichte à dissocier le caractère nécessairement abstrait de son projet de « théorie de la religion » du caractère concret du sentiment religieux éprouvé par le croyant, Schelling cherche au contraire à associer la réflexion théologique à l’accomplissement du savoir philosophique comme intuition de l’univers. C’est en 1804 que ces deux positions atteignent leur point définitif de rupture, Schelling poursuivant jusqu’au bout dans la logique du miroir, Fichte la dépassant grâce à sa conception génétique de la religion.

M. Jiménez-Redondo : L’exposé de la Doctrine de la Science de 1805

Cet article propose une reconstruction de la ligne d’argumentation de l’exposé de 1805 de la Doctrine de la Science de Fichte. Son objet fondamental consiste à répondre à la question : qu’-est-ce que le savoir ?, ce qui implique de répondre à cette autre question : qu’est-ce que le « est » ? (contenu dans la question qu’est-ce que le savoir ?) Fichte répond : ce savoir est l’existence absolue, ce qui est équivalent à l’existence de l’absolu (Dieu) – et l’auteur le montre à travers cinq tentatives de démonstration de cette thèse. Cela aboutit à la compréhension de caractère inconditionné de la raison (= factum de l’auto-position absolue de cette dernière), résultat de la philosophie transcendantale en général.

H. Traub : Le concept des « Lumières » dans la Doctrine de la Science de 1805 de Fichte

Dans ce texte, l’auteur se propose de mettre en évidence le concept transcendantal des Lumières dans la Doctrine de la Science de 1805 et de clarifier en particulier l’idée selon laquelle la Doctrine de la Science serait une véritable philosophie des Lumières. La thèse fondamentale étant que l’essence des Lumières ne découle pas de son histoire, mais que les Lumières sont originellement et substantiellement l’événement du penser vivant. Cette doctrine des Lumières est fondée dans la doctrine fichtéenne de la lumière qui est précisément le principe de ce penser vivant. En en exposant les éléments principaux, l’auteur défend l’idée que Fichte est le philosophe par excellence des Lumières.

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