Le premier système de Schelling

                    

                            Le premier système de Schelling, Archives de philosophie,Tome 73 (2010), cahier 3, juillet-septembre

A. Schnell : Présentation


Lorsque Schelling publia en 1800 le Système de l’idéalisme transcendantal, il n’avait que 25 ans. Malgré son jeune âge, il était déjà un philosophe affirmé avec, à son actif, cinq ouvrages et une carrière académique à l’Université d’Iéna qui avait commencé en octobre 1798 et resta tout sauf inaperçue dans les cercles intellectuels et philosophiques de l’Allemagne du tournant du siècle. Cependant, sa production prolifique n’avait pas donné lieu jusqu’alors à l’élaboration de son propre système philosophique, mais « seulement », d’une part, à des « clarifications » ou « commentaires » de la Doctrine de la Science – que Fichte lui-même tenait dans la plus haute estime – et, d’autre part, aux esquisses, pourtant considérablement abouties, d’une « philosophie de la nature ». L’année suivante, en 1801, Schelling rendit publique sa célèbre Exposition de mon système de la philosophie, la première réalisation du « système de l’identité », dont il livra encore, dans les années suivantes, d’autres versions améliorées. Entre les ouvrages de « jeunesse » et le « système de l’identité », le Système de l’idéalisme transcendantal n’eut donc qu’une vie très courte, de quelques mois. Doit-on dès lors ne lui accorder qu’une importance mineure au sein de la production philosophique schellingienne ?

Lorsque, dans les leçons munichoises de 1835 sur l’histoire de la philosophie moderne, Schelling fit lui-même référence au Système de 1800, il n’en retint que l’idée d’avoir voulu, à ce moment-là, rendre intelligible la Wissenschaftslehre de 1794-1795 de Fichte. En réalité, l’enjeu était bien plus important. Nous y décelons au moins trois objectifs fondamentaux. D’abord, il essaie, dans cet ouvrage, de s’entendre sur le statut du Moi comme principe de l’idéalisme transcendantal ; ensuite, il prend au sérieux l’idée d’une « histoire transcendantale du Moi » ; et, enfin, il découvre l’art comme « clef de voûte » de la philosophie transcendantale comprise comme système (de l’idéalisme transcendantal).

Le lecteur verra comment Schelling mit concrètement en œuvre ce qui s’exprime ainsi à travers ces trois objectifs. L’originalité de l’idéalisme transcendantal schellingien, qui ne connut donc son heure de gloire que dans ce qui s’avéra effectivement être le « premier système » de Schelling – celui de 1800 –, réside en ceci qu’il propose une véritable alternative à l’idéalisme transcendantal de Fichte. Son point de départ est certes d’abord le même que chez l’auteur de la Wissenschaftslehre : rendre compte de la légitimation du geste kantien qui consistait à chercher ce qui rend possible la connaissance a priori (=universelle et nécessaire). Mais tandis que Fichte trouve cette légitimation dans le « Soll », c’est-à-dire dans ce qu’il appelle l’« hypothéticité catégorique » (ce qui exige d’établir le « nécessaire » dans le « possible »), Schelling s’emploie à distribuer le rapport entre le « catégorique » et l’« hypothétique » tout au long de l’« histoire transcendantale du Moi » constituée par les « époques » de l’auto-objectivation du Moi – jusqu’à ce que ce qui paraît à la conscience empirique d’abord comme séparation entre la conscience philosophante et la conscience naturelle, parvienne enfin à leur unité pour la conscience philosophante elle-même. L’argument principal de Schelling, à l’encontre du « formalisme » de la Doctrine de la Science, réside dans le fait qu’il insiste sur la nécessaire « production » du contenu du savoir (qui n’est autre, donc, que cette auto-objectivation du Moi) pour pouvoir fonder le principe de l’idéalisme transcendantal. Avec cette réalisation, Schelling, il convient de le souligner avec force, fut l’inspirateur le plus important – et incontournable – de la Phénoménologie de l’esprit de Hegel.

Les contributeurs à ce volume, très remarquables spécialistes de la nouvelle génération de chercheurs schellingiens en France, se focalisent chacun(e) sur un aspect particulier du « premier système ». Alors que M. Chédin expose de manière approfondie et lumineuse la différence entre les idéalismes transcendantaux de Fichte et de Schelling, T. Pedro rattache le projet schellingien au criticisme kantien, en essayant de systématiser les différentes preuves de l’idéalisme transcendantal. Ensuite, la notion d’« histoire » est abordée selon ses différents aspects – dans le domaine théorique, focalisé en particulier sur la « sensation » (C. Théret), dans le domaine pratique, dévoilant le Système de l’idéalisme transcendantal comme une « philosophie de l’existence » (P. Cerutti) et dans une réflexion sur le statut même de l’histoire eu égard au rapport entre « nécessité » et « liberté » (J.-C. Lemaitre) –, avant que M. Galland-Szymkowiak ne montre de façon magistrale que la fonction de l’art, dans le Système de l’idéalisme transcendantal, consiste dans la compréhension du passage du transcendantal à un « hors de soi » et ce, à partir de l’exigence même de sa systématisation.

M. Chédin : Poser le moi comme inconscient

Cette contribution s’efforce de cerner ce qui fait l’originalité du projet philosophique à l’œuvre dans le Système de l’idéalisme transcendantal, en montrant comment le débat engagé par Schelling avec Fichte au sujet de la détermination de la philosophie comme idéalisme transcendantal s’est avéré déterminant. La critique du « formalisme » et du « subjectivisme » de la doctrine de la science apparaissent comme des moments-clés, quoique polémiques, de la constitution par Schelling d’une philosophie autonome, dégagée du « cercle de la conscience », où s’exprime son souci d’atteindre une réalité plus ancienne que celle posée par la conscience.

T. Pedro : Possibilité et réalité de l’idéalisme transcendantal. La thématique de la preuve du système dans le Système de l’idéalisme transcendantal

A partir de la question de la possibilité de l’idéalisme transcendantal dans la deuxième section du SIT, nous analysons le statut des preuves de l’idéalisme transcendantal, en tentant d’en fournir une systématisation. Dans ce cadre, nous essayons de montrer que d’une part, que la problématique d’une preuve de l’idéalisme transcendantal dans le SIT rejoint la dimension critique de la philosophie kantienne et, d’autre part, que ce problème conduit Schelling à un dépassement de l’idéalisme transcendantal dans une philosophie de l’art.

C. Théret : Le commencement du monde. L’advenir primitif de l’objectivité de l’objet dans la partie théorique du Système de l’idéalisme transcendantal de Schelling

Ce que nous voulons montrer dans cette contribution, c’est que Schelling, dans le Système de l’idéalisme transcendantal, pose, avant l’apparition de l’objectivité de l’ob-jet ou du monde, un moment an-objectif : la sensation. Il s’agit de mettre au jour ici le commencement du monde ou de l’objectivité de l’objet à partir du conflit entre l’activité réelle (l’objectité) et l’activité idéelle (la subjectité) dans le Moi, commencement qui n’est possible que par ce moment de la sensation comme sans-objet.

P. Cerutti : La volonté et l’objet extérieur

Cette section décrit comment le vouloir se porte sur un objet extérieur, c’est-à-dire s’intuitionne dans son produit tout en s’en distinguant. Comment s’effectue le passage du subjectif dans l’objectif si, conformément au principe du système, agir et intuitionner ne font qu’un ? Est-ce une limite de l’idéalisme que de ne concevoir l’action que comme une intuition ou ce point de vue nous offre-t-il de nouvelles ressources pour penser ensemble la liberté de la volonté et sa nécessaire phénoménalisation ? La réflexion sur le droit et l’histoire montre que l’idéalisme transcendantal ne peut garantir l’efficacité de notre activité pratique qu’en faisant de la nature l’élément inconscient qui permet aux libertés de s’objectiver, c’est-à-dire de s’éduquer mutuellement.

J.-C. Lemaître : La philosophie aporétique de l’histoire de Schelling dans le Système de l’idéalisme transcendantal

Nous nous proposons dans cette étude de dégager le caractère aporétique du traitement schellingien de la question de l’histoire dans le Système de l’idéalisme transcendantal. Cette aporie consiste en l’impossibilité de concilier le libre arbitre, condition de la phénoménalisation de la liberté, et la nécessité comme légalité supérieure unifiant les volontés particulières en fonction d’un but commun. Les figures de l’improvisation et du tragique par lesquelles Schelling pense l’histoire dessinent alors une forme de pessimisme historique, qui revêt une double fonction positive : penser le pratique dans sa radicalité absolue et comprendre la nécessité de son propre dépassement dans une philosophie de l’art.

M. Galland-Szymkowiak : « Un nouveau genre de vérité » En quel sens l’art achève-t-il le Système de l’idéalisme transcendantal ?

L’article examine le sens de la systématisation de la philosophie transcendantale que Schelling présente en 1800 comme accomplie par l’art, « organon et document » de la philosophie. A partir d’une reconstitution du problème et de la dynamique propres au Système de l’idéalisme transcendantal, puis de la fonction systématique de la philosophie de l’art, on soutient que l’achèvement que l’art est censé accomplir prend en fait plutôt – en lien direct avec l’ambiguïté du principe du Système – la figure d’une mise en suspens, d’une indécision fondamentale entre deux voies, ultérieurement empruntées l’une par la philosophie de l’identité, l’autre par l’articulation de la Spätphilosophie entre une philosophie positive et une philosophie négative.

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