Statue de la liberté

Positif n.575, 2009, p. 93-96
La Statue de la Liberté au cinéma
Symbole de New York et de l’étranger

par Alexandre Tylski


A l’instar de la Tour Eiffel pour Paris et la France, la Statue de la Liberté, pourtant elle aussi française et imprégnée par l’Europe bouillonnante du XIXème siècle, est une véritable « mascotte » de New York et des Etats-Unis d’Amérique. Peut-être autant que le grand canyon, les gratte-ciels, la maison blanche, Las Vegas, l’hamburger, le basket-ball, le rock’n roll ou le chapeau de cow-boy, la Statue de la Liberté reste une marque unique de ce pays. Beaucoup plus citée par le cinéma et la culture populaire que ses modèles originels (exposés au Jardin du Luxembourg et pont Grenelle à Paris) et ses multiples copies (dispersées au gré des continents), la « Miss Liberty » new-yorkaise a illuminé de manière extraordinairement singulière l’Histoire du cinéma américain. Mais cette silhouette si particulière de New York n’est-elle pas devenue autant le symbole de cette ville que celui du lointain et de l’étrange ? N’est-elle pas cet appât enflammé, cinématographique, conçu et venu de l’étranger, contemporain de grandes luttes européennes (industrielles, syndicalistes, féministes, artistiques) et qui captive, depuis si longtemps, le reste du monde ?

Montage cinématographique d’une œuvre           

La Statue of Liberty, appelée originellement La Liberté éclairant le monde, est l’œuvre du sculpteur Frédéric Auguste Bartholdi (1834-1904). Celui-ci, passionné par les sculptures moyen-orientales et gréco-romaines, a l’idée de bâtir une « femme phare » pour le Canal de Suez à la fin des années 1860. Avorté, ce projet renaît avec la Statue de la Liberté, commandée par l’union franco-américaine (organisme privé) pour célébrer le centenaire des Etats-Unis (1776-1876) et l’amitié franco-américaine (mais aussi pour faire des affaires). Sur un plan personnel, cette Statue relève d’une revanche pour Bartholdi, républicain et futur franc-maçon (mais aussi mégalomane sans scrupule), après la perte récente de son Alsace natale face à l’Allemagne: « Je lutterai pour la liberté, j'en appellerai aux peuples libres. Je tâcherai de glorifier la république là-bas aux USA, en attendant que je la retrouve un jour chez nous. » Ambitieux, il engage alors auprès des citoyens français une souscription à polémique (à la fois chauvine et proaméricaine) pour financer la Statue et son squelette de fer (conçu par Gustave Eiffel). D’abord exhibée par morceaux à cause du retard – main et torche à Philadelphie (1876) et tête à Paris (1878) –, l’œuvre se fait connaître par « teasers », dioramas, concerts et autres opérations de séduction. Bartholdi cultive en effet une stratégie commerciale inédite en terme de marketing et de merchandising, en lançant des visites payantes et surtout des produits dérivés de la Statue (les fameux « gadgets » produits par l’atelier Gaget) et sponsorisant l’inauguration avec une marque de Champagne ! Cinématographique, dans son rôle de projecteur et de patchwork géants, ainsi que dans son rapport au public, au commerce, aux médias et aux politiques, la Statue est visitée aujourd’hui par des millions de spectateurs chaque année, à l’instar d’un parc d’attraction. Après maintes querelles idéologiques franco-américaines (mais aussi franco-françaises et américano-américaines), la Statue est inaugurée en 1886, puis classée monument national des Etats-Unis, intégrée au patrimoine mondial, réparée plusieurs fois, fermée au public après le 11 septembre 2001 puis rouverte. Elle a conservé tous ses atours ; un flambeau dans la main droite, le diadème (indiquant les sept continents) sur la tête (tournée vers l’Europe), le nez, la toge et le socle d’inspiration grecque, l’indépendance américaine dans la main gauche, et les chaînes brisées de l’oppression aux pieds. Autant d’éléments dilués dans cette œuvre classique (anti-impressionniste) devenue marque, et éclipsant vite ses (multiples) sens et conflits fondateurs, jusqu’à son auteur.

Statue des migrants et des films

La nature cinématographique de la Statue de la Liberté n’a pas échappé au cinéma. Dans beaucoup de films, la Statue pourrait même être comparée, dans sa stature et son statut, aux volailles et légumes géants dépeints dans les cartes postales publicitaires des compagnies de paquebots au XIXème siècle. Car il s’agit dans certains films de vendre aussi, consciemment ou non, le grand « rêve » new-yorkais, la démesure du Nouveau Monde, terre de profusion et de géants mythologiques – les civilisations gréco-romaine et précolombienne ayant influencé aussi l’architecture du tout Manhattan. Pourtant, l’image même de la Statue de la Liberté au cinéma va connaître assez vite une variété (importante) de représentations et de nuances.  
Si L’Emigrant (1917) de Charles Chaplin n’est pas le premier film à avoir représenté la Statue de la Liberté (Thomas Edison la filmait déjà dès les premières années du cinématographe), ce film reste une date clé. La Statue, observée par les immigrants du film avec envie et inquiétude, y est associée, pour toujours, aux espoirs migratoires, comme plus tard dans L’Athlète Incomplet (Frank Capra, 1926), America, America (Elia Kazan, 1963), La Légende du pianiste sur l’océan (Giuseppe Tornatore, 1998), Les Cendres d’Angela (Alan Parker, 1999) et Christophe Colomb (2008) de Manoel de Oliveira. L’inquiétude reste un sentiment souvent associé à la vision de cette Statue dans les films – à l’instar du Parrain II (Francis Coppola, 1971) où des immigrants siciliens observent à la fois émus et inquiets, la Statue de la Liberté à leur arrivée. Dans Fievel et le Nouveau Monde (Don Bluth & Steven Spielberg, 1986), se joue aussi la découverte apeurée de la Statue par Fievel – petite souris échappée des pogroms qui imaginera la construction d’un Golem à New York, tel un écho à la Statue. Dans ce film d’animation, l’architecte de Lady Liberty (incarné en pigeon à l’accent français) est d’ailleurs un des rares personnages de cinéma à nous avoir montré la construction de la Statue (comme en 2004 dans Autour du Monde en 80 jours). Dans Once We Were Strangers (Emanuele Crialese, 1999), un couple d’immigrés indiens, maladroits et esseulés, ne parviendront jamais, quant à eux, à se faire photographier sereinement en bas de la Statue – dont on ne verra ironiquement dans le cadre que le piédestal  (1). Le même cinéaste refusera d’ailleurs dans Golden Door (2005) de montrer la Statue, préférant s’attarder sur les immigrants angoissés, parqués à Ellis Island pour le meilleur et le pire. Une absence de Statue de la Liberté spectaculaire et glaçante.

La fonction officielle première de cette Statue s’est ainsi vite transformée – d’abord au gré des arrivées d’immigrants à Castle Garden puis Ellis Island (1892), non loin de là, et, ensuite, au fil des films successifs qui en ont parlé, ou fait allusion. Cette Statue est ainsi devenue, non plus le symbole de la seule liberté et indépendance de New York et des Etats-Unis, mais aussi et peut-être surtout désormais, la liberté du reste du monde fuyant oppressions économiques, politiques et religieuses. Ainsi, progressivement, la Statue de la Liberté pénètre l’Histoire du cinéma dans ses moindres aspects (jusque dans le logo marque de la compagnie « Columbia ») et dans divers genres – du film catastrophe (Déluge, 1933), au polar (les climax de Saboteur en 1942 et de Remo Williams en 1986) aux comédies musicales dont Un Jour à New York (Stanley Donen, 1949) ou Funny Girl (William Wyler, 1968) jusqu’aux clips de Michael Jackson, avec une dimension tour à tour spectaculaire, parodique (Tex Avery, Abbott & Costello, etc) et parfois politique. La Statue en tant que symbole féminin se retrouve dans Splash (Ron Howard, 1984) où la Sirène sexy est associée à Miss Liberty et surtout dans Working Girl (Mike Nichols, 1988), film où les femmes prennent le pouvoir à New York. Une image parodiée en 1987 dans La Folle Histoire de l’Espace de Mel Brooks, où un vaisseau spatial se transforme en Statue de la Liberté vêtue en ménagère un aspirateur géant dans la main. Dans Men in Black II (2002), la flamme phare de la Statue deviendra un « flash » effaçant la mémoire des new-yorkais après le trauma du 11 Septembre. Mais parmi les visions les plus politiques de la Statue restent celle de John Carpenter dans New York 1997 (1981) où la Statue de la Liberté sert de quartier général à l’armée pour surveiller un Manhattan devenu prison. Ou encore le vol du nez de la Statue et son retour rocambolesque en Europe vus dans Les Leningrad Cow-boys rencontrent Moïse (1993) de Aki Kaurismaki.

Phare du bout du monde

S’il serait fastidieux de mentionner tous les films ayant dépeint, ou même cité, ce grand symbole new-yorkais (véritable ouverture et conclusion du Titanic de James Cameron, 1997), retrouver et étudier tous les films non américains l’ayant dépeint serait probablement tout aussi difficile. Dans la seule cinématographie française, on note en tout cas que la Statue de la Liberté a été parodiée dans de célèbres comédies – de l’affiche du Gendarme à New York (1965) au final du Cerveau (Gérard Oury, 1967) – ou, dans une autre genre, la coproduction Les Triplettes de Belleville (Sylvain Chomet, 2003) dans laquelle la Statue, devenue obèse, a transformé sa torche en ice-cream. Madame Liberté a été en tout cas trop rarement développée sérieusement comme partie intégrante de l’Histoire de la France. Peur d’atlantisme exacerbé ? Méconnaissance du contexte originel de cette Statue ? Certes, subsistent quelques rares emplois « sérieux » de la Statue, notamment dans le film franco-américain Frantic (1988) du cosmopolite Roman Polanski, chez qui la Statue de la Liberté prend diverses formes et significations. Miniaturisée en gadget touristique (sa première forme donc), la Statue y renferme une pièce de destruction massive, intéressant à la fois le Moyen Orient et l’Amérique. Et son modèle originel, pont Grenelle, apparaîtra en miroir inversé à la fin du film, témoin (ou responsable) du meurtre d’une française et de la libération d’une américaine. Mais la question reste : quand un long-métrage français racontera-t-il enfin la genèse idéologiquement ambiguë de cette Statue et son spectaculaire montage technique surplombant les toits de la Plaine Monceau à Paris puis, la baie de New York ? Les récits et photographies qui en témoignent (2) ont pourtant tout pour conquérir le cinéma, le public et les débats politiques de notre temps.  
Peu présente dans les images et les situations chez des cinéastes comme Woody Allen (en dépit de sa célèbre réplique: « La dernière fois que j’ai visité une femme, c’était la statue de la liberté »), l’île de la Statue de la Liberté semble intéresser davantage ceux qui ne sont pas nés à New York ou qui n’y vivent pas. Même Martin Scorsese, qui lui a pourtant consacré un documentaire (Lady by the Sea, 2004) pour permettre sa réouverture au public, l’a rarement filmé. Devenue évidence quotidienne, voire bibelot de salon pour la plupart des new-yorkais, la Statue de la Liberté reste en quelque sorte, toujours et encore, destinée à l’étranger. Ainsi qu’à l’inquiétude et à l’étrange. A ce titre, le nombre important de films fantastiques et catastrophes mettant en scène la Statue de la Liberté indique à la fois sa nature « extra-terrestre » et futuriste (dans toutes ses expressions) et celle de la « Métropolis new-yorkaise » (expression devenue presque tautologique). Après son apparition ensablée, devenue « culte », à la fin de La Planète des Singes (1968), la Statue de la Liberté réapparaît de plus en plus souvent dans des films « technologiques » (souvent apocalyptiques) dont entre autres dans SOS Fantômes II (1989), Batman Forever (1995), Deep Impact (1998), A.I. (2001) jusqu’à Paprika (2006), Cloverfield & Resident Evil (2007) et Babylon A.D. (2008). Ou chez le cinéaste allemand Roland Emmerich, Independance Day (1996), Godzilla (1998) et Le Jour d’après (2004). Ou encore dans les films à « super héros », avec les franchises Superman, X-Men, Spiderman et 4 Fantastiques. Mais, intacte après « 9/11 », la Statue de la Liberté renoue aussi depuis, au cinéma comme à la télévision, avec un aspect patriotique (et s’adressant aux étrangers), prolongeant de précédentes représentations et récupérations visuelles de cette Statue, en particulier lors de la première et seconde guerre mondiale et lors de la guerre froide. 

Eve moderne offrant la « grosse pomme », « mère des exils » (3), femme fatale venue du Proche-Orient ayant échappé à son Pygmalion, Joconde sculptée dont l’origine du visage (asexué) reste mystérieuse (et peut-être travestie), épouvantail géant ou « Golem sémiologique » (4), trophée ou trésor Jules Vernien, symbole de revanche française (à la fois contre les britanniques et les allemands), Cheval de Troie culturel et commercial, arbre cachant la forêt, trompe l’œil atlantiste, phare universel et maçonnique, inquiétant projecteur de simulacres destiné à tenir en laisse les citoyens, ou encore « icône vide » (5), la Statue de la Liberté mériterait davantage d’études sur ses diverses dimensions au cinéma – mais aussi en littérature, en photographie, en peinture et en sculpture, jusque dans les dessins animés, séries télévisées, publicités, clips et jeux vidéo. Car ce chef d’œuvre statuaire (sous l’influence des femmes à flambeau chez Homère, Dante et Goethe) peut aisément conter New York – dans l’Histoire, les arts et spectacles – cité des étrangers, ville des trésors et restes du monde, utopie réelle ou truquée des libertés, « don » cinématographique, matrice monstrueuse prenant de haut l’être humain et la Nature. Pourtant, New York sans la Statue de la Liberté reste peut-être encore New York, puisque même décapitée ou ravagée dans les films, ou juste visible en spectre au fond du cadre (comme dans Inside Man de Spike Lee, 2007), l’aura de la Statue ou ce qu’elle suscite, reste. Au fond, l’architecture et la population new-yorkaises descendent d’elle : d’étrangers libérés ou opprimés à nouveau – au-delà même des bonheurs et des tragédies qu’elle continue de stimuler et de dissimuler, avec tant d’art. 

Notes
(1) Piédestal financé par les citoyens américains et conçu par l’architecte Richard Morris Hunt.
(2) À voir dans La Statue de la liberté (Mardaga, 1986), Bartholdi: Par l’esprit et par la main (Créations du Pélican, 2000), Bartholdi (Perrin, 2004) et La Statue de la Liberté (Gallimard, 2004). 
(3) Métaphore célèbre de la féministe juive Emma Lazarus tirée de son poème « The New Colossus » (1883) inscrit dans la Statue de la Liberté en 1903. Ironie du sort, l’Association pour le suffrage des femmes de l’Etat de New York fut interdite de défiler à l’inauguration de Miss Liberty en 1886.
(4) Expression de Philippe Roger, La Statue de la Liberté, l’exposition du centenaire, 1986, p.282.
(5) Formule de Albert Boime, “Liberty: Inside Story of a Hollow Symbol” in These Times, Juin 1986.