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Alcool : consommations et prévention, 


cinquante ans après Ledermann


Dr. François Besançon, Paris


RÉSUMÉ


Dans ses ouvrages de 1956 et 1964, Sully Ledermann a révélé  le lien entre la consommation moyenne d’une population et la proportion des buveurs excessifs en son sein. Ce lien traduit la fréquence d’un comportement moutonnier influençable par la publicité. La prévention vise les dommages imputables aux excès. De nombreux critères sont disponibles pour évaluer cette prévention. Considéré isolément, chaque critère serait critiquable pour son insuffisante spécificité. Par contre, en les réunissant, on peut tenir leur évolution pour représentative de l’évolution des dommages imputables aux excès d’alcool. Les résultats déjà acquis confortent les décideurs politiques qui constatent le succès massif des lois de sécurité routière. Pour miser impunément, par la publicité, sur les comportements moutonniers des consommateurs les plus nombreux, certains n’ont-ils pas intérêt à nier le lien découvert par Sully Ledermann ?


Introduction


“La proportion des buveurs excessifs paraît croître selon le carré de la consommation moyenne, par tête, de la population à laquelle ils appartiennent” a écrit Sully Ledermann dans ses ouvrages de 1956 et 1964, disponibles dans la bibliothèque de L’ANPAA. Cette “loi du carré” a été citée couramment hors de France. Dans l’hexagone, elle a été rarement citée et parfois combattue. Cinquante ans plus tard,  la consommation moyenne d’alcool par habitant en France a diminué d’environ moitié. Ce fait incite à analyser l’évolution des comportements moutonniers découverts par Ledermann  et le succès, en France, de la prévention des dommages imputables aux excès d’alcool.


L’évolution des comportements moutonniers découverts par Ledermann


Ledermann a représenté comme “un effet boule de neige” le lien qu’il a révélé entre les consommations moyennes de plusieurs populations et la proportion des buveurs excessifs en leur sein. Ce lien semble à interpréter comme un comportement moutonnier à l’échelle de la population et de l’individu, comportement influençable par la publicité. 


À l’échelle de la population française, depuis 1956, on a constaté une chute d’environ moitié de la consommation annuelle d’éthanol par habitant : de 20,0 à 10,7 litres. Cela, en l’absence de prohibition et de troubles sociaux graves. 


La distribution des consommations déclarées a évolué. Il y a 50 ans, les grands buveurs étaient presque tous des hommes adultes et leurs consommations croissantes variaient peu d’un jour de la semaine à l’autre. Récemment, les alcoolisations quotidiennes, avant le stade de la grande dépendance, sont devenues bien plus fluctuantes, surtout chez les adolescents. Les femmes sont devenues nombreuses à consommer en excès. Elles sont encore plus réticentes que les hommes à déclarer leurs vraies consommations tant qu’elles ne sont pas sevrées. 


Epidémiologiste, Ledermann visait la santé publique. Le clinicien, lui, écoute les individus. À l’échelle de l’individu, l’expression “Je bois comme tout le monde” change de sens entre le début des excès et le stade de dépendance évidente. Au début de sa carrière buveuse, l’adolescent la répète à juste titre, de même que l’homme adulte dans plusieurs professions manuelles ou dans les milieux de l’alcoolisme “mondain” : la télévision, la finance et la diplomatie, par exemple. Sa consommation s’écarte peu, alors, de la consommation moyenne de son milieu, souvent largement supérieure à la consommation moyenne de la population. Il est entré dans l’excès comme un mouton. Au stade de la grande dépendance, ce « Je bois comme tout le monde ! » est devenu un déni mensonger, qui traduit l’humiliation d’être accroché. Les consommations s’écartent alors davantage de la consommation moyenne de la population tout en lui étant liées comme l’a montré Ledermann.


La femme entre plus rarement dans l’excès d’alcool comme un mouton. Elle recherche plutôt les propriétés antidépressives et anxiolytiques de l’alcool (Haver). La dépendance s’en trouve accélérée. Sa consommation s’écarte rapidement de la consommation moyenne des femmes de son milieu. 


« Je vais en discothèque ! » est un autre mode d’entrée moutonnière dans la carrière buveuse. Il serait intéressant de comparer, dans les discothèques, trois procédés maximisant la consommation moyenne, évaluable par le rapport entre le nombre de litres d’alcool achetés et celui des tickets d’entrée : 1, Maximiser la température ambiante, et par suite la soif ; 2,  Maximiser les décibels, pour faire rechercher l’effet anesthésique de l’alcool contre la douleur auditive ; 3, Inciter à désigner un “conducteur sobre”, en vue de maximiser les consommations des autres passagers du véhicule. Cela sauve des vies dans l’immédiat, au détriment de leur avenir.


L’adolescent tend à se différencier de ses parents car la différenciation des rôles permet aux humains de tenir ensemble sur la planète. Au contraire, il tend à se comporter en mouton parmi ceux qui l’entourent. Aux parents et grands-parents de s’attendre à ce qu’il se comporte à la fois en contestataire et en mouton.


Le comportement moutonnier est influençable par la publicité. À l’époque où la télévision pointait la bouteille d’apéritif dans la contre-porte du réfrigérateur, bien des femmes trouvaient naturel d’y loger cette bouteille ; et plus tard de la déboucher pour noyer un chagrin. Une maxime est familière aux personnels de la télévision “Si la télévision ne modifiait pas les comportements, il n’y aurait pas de télévision.”  


La “loi du carré” de Ledermann a été utile pour frapper les esprits. À présent, elle s’applique moins rigoureusement qu’il y a cinquante ans parce que la distribution des consommations a évolué. Ce qui subsiste d’essentiel dans la découverte de Ledermann, c’est l’effet “boule de neige” à analyser comme un comportement moutonnier influençable par la publicité. Il y a donc un lien entre l’acharnement des professionnels de l’alcool à démanteler la loi qui réprime leur publicité et l’acharnement à dénigrer Ledermann.


Les deux objections de Jacques Weill (1993, 2007) contre la “loi du carré” paraissent contestables ; 1, une distribution “log-gaussienne” ne prévoit pas d’abstinents. Certes, mais c’est l’autre extrémité de la courbe, celle des gros buveurs, que Ledermann a étudiée ave succès. 2, La valeur du carré dépend de l’unité choisie. Certes, mais Ledermann a compté en litres.


Le succès, en France, de la prévention des dommages imputables aux excès


Non content d’avoir découvert le lien entre les consommations moyennes et la proportion des buveurs menacés, Ledermann a étudié le lien entre les consommations d’alcool et plusieurs dommages. Rappelons que son étude a été motivée par la surmortalité française des adultes dans les années 1930-1939 et par  la quasi-disparition des cirrhoses alcooliques en 1945, après les quatre années de réquisition de l’alcool produit.


Le tableau 1 rapproche la chute des consommations moyennes en France de la diminution des mortalités par cirrhoses alcooliques, par cirrhoses de toutes causes agrégées aux hépatomes, et par cancers de l’œsophage. Il a été précisé que ces deux derniers dommages n’étaient pas spécifiquement dus à l’alcool. La diminution des mortalités n’a pas été synchrone avec celle des consommations. Cela pourrait s’expliquer parce que les cirrhotiques tardent bien davantage à mourir qu’entre 1940 et 1950 ; et parce que le facteur tabagique des cancers de l’œsophage a régressé beaucoup plus tard que le facteur alcoolique. 


Tableau 1. En France, de 1954 à 1999, consommations (Cons) annuelles exprimées en litre d’éthanol par habitant ; et mortalités par cirrhoses alcooliques (CA), par cirrhoses de toutes sortes agrégées aux hépatomes (CA+C+H) et par cancers de l’oesophage (KO), mortalités exprimées en p. cent de l’ensemble des décès annuels.

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Dates            Cons       CA      CA+C+H        KO


1954                   20,0          3,1


1961                    17,7


1970                   16,2          3,4


1979                   15,1          2,0                4,5                 1,0    


1989                   12,8         1,9                 3,0                0,94   


1999                   10,7          1,6                 2,9                0,81

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 Les lois de sécurité routière avaient le mérite de ne pas réprimer que les consommations extrêmes. Quel a été lien de cause à effet entre la chute des consommations moyennes et l’effondrement de la mortalité et des blessures graves de la circulation routière ? Ces dommages, eux non plus, n’étaient pas spécifiques des alcoolisations des conducteurs ou de leurs victimes. Leur effondrement a dépendu aussi, par exemple, des nombreux ronds-points substitués aux carrefours et des points retirés sur les permis de conduire. Le lien entre les dommages routiers et les consommations alcooliques n’en a pas moins été prépondérant d’après les recensements, par la gendarmerie, des alcoolémies contraventionnelles ou délictuelles lors d’accidents. 


L’évaluation sanitaire et financière des autre dommages imputables principalement à l’alcool semble à encourager. Elle paraît possible en interrogeant :

- les gendarmeries sur les violences intentionnelles et les gardes à vue (Room 2005) ;

- les entreprises sur l’incidence des malfaçons, absentéismes et bagarres ;

- les caisses d’assurance-maladie sur les arrêts de travail à répétition, les accidents du travail (notamment à l’occasion de déplacements),  les consommations de tranquillisants ;

- les hôpitaux sur les recours aux urgences pour ébriété la nuit ou en week-end et sur les admissions pour brûlures ;

- les pompiers sur les incendies et sur les noyades après l’âge de quinze ans ;

- les banques sur les surendettements ;

- Électricité de France sur les factures impayées ;

- les maisons d’arrêt sur les incarcérations ;

- les conseils généraux sur les placements d’enfants et sur les familles monoparentales assistées;

- l’INSERM sur les suicides.


Considéré séparément, chacun des critères énumérés ci-dessus est critiquable, comme la mortalité routière, pour son insuffisante spécificité. D’autres facteurs peuvent influencer ses variations. Par contre, en réunissant ces critères, on peut tenir leur évolution, si elle est concomitante, pour représentative de l’évolution des dommages imputables aux excès intermittents ou chroniques d’alcool. Cette évolution confirmerait le lien, établi par Ledermann, entre les consommations moyennes et nocives, et conforterait l’opinion publique qui constate le succès massif, des lois de sécurité routière sur la mortalité correspondante. 


Ce succès est celui des citoyennes, des citoyens et des élus (y compris ceux qui sont clients d’agences de publicité) qui résistent aux professionnels de l’alcool comme à ces agences. Ces professionnels, par la voix de l’IREB (Arwidson 2007, Weill 2007), sont hostiles à la prévention générale. Ils préfèrent détourner l’attention vers les abuseurs d’alcool. Ils ne précisent ni comment identifier ces derniers, ni comment les influencer, ni aux frais de qui, ni pour quels résultats. Pour miser sur les comportements moutonniers des consommateurs les plus nombreux, certains n’ont-ils pas intérêt à nier le lien découvert par Sully Ledermann ?


RÉFÉRENCES


- Arwidson P, Grant M, Weill J. Alcool et politiques de santé. Recherche et Alcoologie (IREB)

             2007; fasc.34: 1-2

- Haver B, Dahlgren L: Early treatment of women with alcohol addiction (EWA) : a                      comprehensive evaluation and outcome study. I. Patterns of psychiatric comorbidity at intake.

Addiction 1995; 90: 101-109

- Ledermann S. Alcool, alcoolisme, alcoolisation. Données scientifiques de caractère physiologique, économique et social. Paris, PUF 1956

- Ledermann S. Alcool, alcoolisme, alcoolisation. Mortalité, morbidité, accidents du travail. Paris, PUF 1964

-  Room R, Babor T, Rehm J. Alcohol ans public health. Lancet 2005; 365: 519-530

- Weill J. Pour une lecture critique de la “Loi de Ledermann”. Paris, IREB 1993 

- Weill J. Lecture critique de la théorie de Ledermann. Recherche et Alcoologie (IREB)

            2007; fasc.34: 1

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Livre : 

Besançon F. 

Drogues, alcool : en parler en famille. 
Paris, InterEditions-Dunod, 2006


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