Ma démarche

L’activité artistique, passion tardive et dévorante depuis de nombreuses années, me permet de fixer dans le temps le souvenir d’une rencontre, d’une pensée, d’une histoire ou d’une émotion.

Que ce soit le prêtre, artiste et philosophe, qui m’a transmis cette passion, le graphiste, tout sauf classique, qui m’a ouvert les yeux sur l’art moderne ou encore ma femme, critique pointue, (juste) et sans pitié, cette passion a été pour moi l’occasion de multiples échanges extraordinaires qui participent à l’affinage de ma compréhension de l’incompréhensible.

Ce n’est finalement que lorsqu’il se transforme en prétexte à de nouvelles rencontres que l’objet d’art remplit sa fonction ultime.

Les vieux écrits, par la texture, le caractère ou l’apparence, sont des témoins qui nous racontent une multitude d’histoires.

De fleurs des champs à étoffes de tisserand, le coton et le lin ont pris diverses formes grâce aux artisans du passé et ont été ainsi spectateurs d’innombrables évènements, confidences et intrigues. 

Toutefois, que ce matériau ait été noble vêtement ou haillon d’un humble paysan, le pilon du moulin l’a finalement attendu pour une transformation radicale.

Oui, la page d’un livre a vécu tout cela.

Souvent cachée entre 2 voisines, elle n’a été regardée que quelques minutes sur les milliards qui la sépare de sa sortie de presse. Pourtant l’objet de beaucoup d’attention à sa conception, elle n’attend patiemment que les détériorations du temps, trimbalée de bibliothèques en greniers pour finalement tomber dans l’oubli d’un réduit.

L’humidité et la vermine, elles, ne l’ont pas oubliée, elles ont tout leur temps. Dommage, la page a tant de choses à nous transmettre … 


EXALTATIO

A toi…

Support de mes dérives, partenaire de mes délires.
Sur toi je couche mes désirs.

Végétal jusqu’à ta fibre, c'est pour toi que ma plume vibre
Dans tes veines se trouve mon équilibre.
 
Je te prends sans te froisser, je te caresse, tu ne te fais pas plier.
Toi qui d'une lettre peux me toucher.
 
Coupant mais jamais cassant, si fin même quand tu es grossier.
C'est en te noircissant que je me sens purifié.
 
De Chine, de France ou d’Egypte tu ne connais pas de frontières.
De lin, de riz ou de soie, tu transcendes les matières.
 
Gardien du temps, porteur de savoir, à toi la charge d'éduquer.
Vecteur d’humanité, tu crées même l’identité.
 
De toi prophètes et messies ont fait la voix de leurs Dieux
Alors que pour aucun tu n'as d'yeux.
 
Correspondances éphémères, mots doux, écrits enflammés.
Tu es le compère du poète possédé.
 
Mais l'art et la manière ne sont pas qu'épistolaires
Quand sur toi fleurissent les dessins imaginaires.
 
Symphonies de barbarie, tu te fais même musical.
Peint tu deviens mural ; floral.
 
Et quand l'encre de mes flots déborde tu deviens buvard
Tarissant ainsi l'incorrigible bavard.

Christophe Nicod


Une histoire de papier

Et toi, oui toi, toi qui te dis lettré. L’es-tu au point d’être aveuglé ?
Ne sois pas dur de la feuille, tends l’oreille.
Sens, touche, respire, ne prends pas tout au pied de la lettre, dépasse mes mots, regarde derrière.
Morceau de papier entre tes mains, je n’ai pas que l’histoire que tu peux y lire à te raconter.
Laisse-moi te la conter.
 
Avant d’être papier, j’étais graine des champs,
Fécondée par le vent, les abeilles et le temps.
Immaculée fleur de coton, les hommes m’ont récoltée.
Les cheveux en pétard il me faillait être coiffée, j’ai donc été filée.
De fil en aiguille avec mes voisines nous nous sommes étoffés.
 
Nous avons habillé des reines, décoré des palais et dressé des banquets.
Dessous convoités ou souillés, étoffe des héros comme des badauds.
Eclaboussés du sang de l’histoire ou de la soupe du soir.
Anonyme spectateur sur lequel glisse les regards.
 
Une fois notre office terminé, notre temps écoulé, nous étions bonnes à jeter. C’était sans compter le chiffonnier.
J'étais attaché à ma voisine, mais un sentiment de légèreté m’a parcouru le fil quand le pilon du moulin m’en a séparé.
Fibres libres et lavées, nous étions là, dans un bain à voguer quand dans un geste de grâce le papetier nous a fixé.
 
Voilà donc la genèse de notre rencontre Etranger, C’est sur nous que se sont déposées les lettres que je te vois vénérer.
Edifiantes, banales ou controversées, elles nous ont mené aux musées, en bibliothèques ou au bûcher.
Sans nous, les lumières n’auraient pas vu le jour, appelle ton ami Voltaire pour le lui rappeler.
 
Mais vois-tu, cet écrit qui te fait vibrer s'en trouve tout aussi vite négligé.
Même toi, avoues, tu finiras souvent par nous écarter, nous promener de caves en greniers.
Ne penses-tu pas que nous méritons demeure plus adaptée ?
Notre beauté est-elle si laide qu’on veuille nous cacher ?
 
La vérité, c’est que je suis souvent parquée entre mille feuilles à l’abri des regards.
Dévorée par les vers plutôt que par des yeux qui me libèrent.
Ceux qui pensent m'honorer en me laissant dans l’ombre d’un réduit
Ont-ils oublié que je n’ai d’existence que par celui qui me lit?
 
Je n’ai rien contre finir dans l’estomac de la vermine, après tout je sais être magnanime.
La nature ma créé, qu'elle me termine. Mais j’aime la transformation, elle m'anime.
Moi qui d'éphémère suis devenue quasi éternelle, perpétuelle.
Laisse-moi encore une fois me faire belle.
 
Maintenant que tu m'as écouté, que tu as laissé ma voix te guider; enlève tes œillères
Ici commence une nouvelle destinée, découvre moi transcendée; je redeviens matière
Tu me pensais uniquement écriture et moi je te propose une nouvelle lecture,
Dans toute ma transparente structure, mon être le plus pur.
 
Je ne demande pas l’éternité, mais si je puis encore être l’objet d’une attention si petite soit-elle, je serai la plus heureuse des particules.

 Christophe Nicod & Alain Pittet

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