Bilan du café géographique "Entre ségrégation et séparation"

"Faire sortir la géographie des amphithéâtres, débattre de sujets de société."

   C'est sous l'égide de cette phrase que s'est ouvert le deuxième café géographique stéphanois le vendredi 21 Février 2014 avec pour invité Michel Lussault (Professeur de géographie à l'ENS Lyon). Après la présentation de la thématique de la ville ségréguée et séparée par F. Arnal,  la présidente de l'AK 42 Manon Radosta a  remercié M. Lussault de sa venue.



    En guise de préambule, le géographe a mis l'accent sur une étude de cas parlante : celle de la mégapole Sao Paulo au Brésil, marquée par une trame urbaine de très forte densité striée par des voies de communication.
Mais le plus étonnant n'est pas là : une des réalités que l'on découvre immédiatement dans cette ville est l'omniprésence de la clôture. Le moindre bâtiment est enserré derrière une ou plusieurs grilles, ceci étant vrai pour tous les types d'immeubles.
Cette logique de séparation radicale n'est pas seulement une ségrégation sociale. Tous les groupes sociaux se séparent aujourd’hui  des autres groupes.



Sao Paulo et ses résidences sécurisées (Photo M Lussault 2013)


    On a donc ici le spectacle d'une "culture spatiale de l'enclos" qui n'est pas propre à l'Amérique latine : elle se diffuse de plus en plus largement sur tous les continents, notamment dans les grands pays émergents (Chine).

    En parallèle s'affirme pourtant le droit à la mobilité. Cette aspiration mobilitaire naît  et se présente en effet comme un principe de l'urbanisation contemporaine et même comme une valeur de cette urbanisation (s'affirmer en tant qu'individu dans l'urbanité et la modernité).
Nous vivons donc une évolution urbaine paradoxale et complexe : la mobilité ne cesse partout de croître.
Nous l'observons avec l'explosion de la mobilité en Chine et la saturation des réseaux automobiles mais aussi avec le développement exponentiel de la mobilité touristique.
Pourtant, l'organisation urbaine contemporaine est celles des clôtures, barrières et des limites qui ne cessent de croître.



    Une fois ce paradoxe mis en évidence, il s'agit de comprendre leur mise en lien. M. Lussault parle ainsi d'une  "tension révélatrice de notre urbanité contemporaine" qui pose une question fondamentale : celle de la capacité des sociétés urbaines de promouvoir un monde commun.

C'est ici que la notion d'urbanité prend tout son sens : pour reprendre la thèse d'Olivier Mongin dans La ville des flux. Nous vivons dans un monde urbain sans urbanité, car il s'agit de faire le choix de s'exposer à une altérité non maîtrisée, pour accepter dans la cadre d'une pratique d'un espace commun la confrontation à des espaces non domestiqués. Ce choix est pourtant de moins en moins fait dans le cadre de la "clubbisation", ou logique d'entre-soi (isolat).

Pour conclure, M. Lussault rappelle l'émergence de mouvements politiques spontanés (les Printemps arabes, les mouvements Occupy, ainsi que les récents évènements ukrainiens) qui semblent amorcer un renouveau de l'espace public via des remobilisations collectives.

Il termine son exposé en insistant sur la nécessité de refuser la ségrégation, entendue ici comme hiérarchisation des groupes. Des jugements intrinsèques de valeurs mettent en route la "machine à ségréguer", pour en appeler à de nouveaux moyens de "produire de l'urbanité par le choix des habitants".

La deuxième partie du café géographique a permis à l'assistance d'échanger avec M. Lussault. 



    Parmi les questions posées, certaines ont évoqué le recours à l'urbanisme et au paysagisme pour tenter de recréer du lien social ; d'autres ont mis l'accent sur l'urbanité non choisie (des populations de déplacés, de réfugiés, ou des camps), sur le phénomène de gentrification, sur la possibilité de créer des lieux de coprésence non marchandisés ; d'autres enfin sur l'omniprésence d’évènements festifs sur la planète : signe de recréation d'espaces publics ou toujours marqués par des logiques d'entre-soi ?



"L'évolution urbaine de ce monde urbanisé en profondeur, si nous voulons qu'elle aille vers la promotion de la justice spatiale, ne se passera pas de l'engagement des individus dans le débat public dans la définition de la cohabitation, sur ce que nous acceptons de mettre en commun, de partager : elle nous confronte en définitive à la gestion de l'altérité(M. Lussault).


L'assemblée du Brussel's Corner de St-Etienne


Merci à tous les participants à ce café géographique (près de 80 personnes), merci à l'Association des Cafés Géographiques de France et merci à Michel Lussault pour sa présence. Des compte-rendus plus détaillés seront fournis sur le site des cafés géographiques  très prochainement rédigés par les élèves la Khâgne42.

Céline A. (@celinea43)

P.S :
le Pearltrees proposant des liens sur Michel Lussault : http://pearltrees.com/p/ckl8P
le site officiel des Cafés géographiques :  http://cafe-geo.net/events/entre-segregation-et-separation-comment-vivre-la-ville-ensemble/


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