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Robert Hossein


> Robert Hossein et Elisabeth Hamel, Directrice Générale.


… peut rêver Robert HOSSEIN en jetant un regard sur son passé. Mais c’est un exercice qu’il pratique peu. Seul l’avenir le passionne et la diversité des projets qui l’animent déroute souvent les plus déraisonnables de ses confidents.

Avant d’ouvrir le dossier d’une existence hors normes fixons, d’entrée de jeu, les bases d’un palmarès inégalé :
> 120 films comme acteur
> 15 films comme réalisateur
> quelques dizaines de pièces comme comédien
50 mises en scène théâtrales : la plupart devenues, au Palais des Congrès et au Palais des Sports, des représentations mythiques totalisant des millions de spectateurs....
> et, cerise sur le péplum, « Ben Hur » au Stade de France
> tant qu’aux 135 œuvres cinématographiques, reprises régulièrement par les télévisions du monde entier, personne ne saura jamais quelles foules elles ont attirées.


Dire qu’il nous faut sélectionner dans ce florilège est un doux euphémisme. Mais profitons de ce préambule pour citer Alain DECAUX qui souvent apporta à l’édifice une collaboration, une complicité et une écriture à hauteur d’homme.
Il semble bien dans les différentes carrières, parallèles et en zig-zag de Robert HOSSEIN, qu’il n’existe nulle recette permanente. C’est le moins que l’on puisse écrire d’un créateur qui a servi en alternance Genet et Simenon, Shakespeare et Frédéric Dard, Duras et Hugo, Dostoïevski et la Bible.
Fermons l’anthologie et ouvrons les torrents de la mémoire. Robert, ce soir, y ajoutera sûrement des amis oubliés et des amours passées. Il en détient l’exclusivité et le privilège.


Robert HOSSEIN voit le jour, rue de Vaugirard à Paris, non loin du théâtre de l’Odéon.
Je suis né d’un couple peu banal. Mon père persan et ma mère russe s’étaient rencontrés à Berlin dans les années vingt. Ils étaient très jeunes. Mon père avait abandonné ses études de médecine pour se consacrer à la musique, il voulait devenir compositeur. Il était beau, fin, cultivé et d’un caractère renfermé, pudique, plutôt taciturne, hypersensible. Ma mère, également très belle et délicate, avait approché le monde du théâtre et du cinéma en Allemagne. Elle aurait accompli une grande carrière de vedette si les propositions grossières des producteurs ne l’avaient choquée. Mes parents n’ont jamais toléré les situations fausses.
Cette loyauté maternelle ne peut cacher une vie quotidienne difficile : l’appartement est exigu, meublé sommairement et il faut sortir sur le palier pour trouver l’eau courante. On vit frugalement chez les HOSSEINOFF, le véritable patronyme de la famille après l’annexion du Turkestan par la sainte Russie. Robert va rapidement remplacer l’inconfort par l’évasion. Découvre Jules Verne, Alexandre Dumas, la Comtesse de Ségur. « La case de l’oncle Tom » le marque à vif. S’y ajoutent les trésors de la Bande Dessinée : Hurrah, l’Aventure, l’Aventureux, Brick Bradford, Jim la jungle, Luc Bradfer, Guy l’Eclair.
Très jeune, Robert entre dans la carrière de spectateur cinématographique dans une salle de quartier qui sens la transpiration, la poussière et le grésil.
Blanche-Neige, Robin de Bois et Sans Famille seront longtemps ses compagnons.
La situation financière de ses parents étant singulièrement ambiguë, ils dirigent leur fils unique vers des pensionnats gérés par des russes blancs récemment immigrés. Commence alors la folle comptine des établissements successifs et non dédommagés : Brunoy – Chatou – Clamart – Versailles – Verrières-le-Buisson – Courcelles…
Il a 12 ans. La guerre éclate. Ses parents, sagement, l’expédient vers la Sarthe puis il découvre, après d’innombrables péripéties, Agen sous un soleil de feu.
Retour à la case départ. L’occupation allemande, lourdement répressive, s’installe. Et ce n’est pas faire de la psychologie de pacotille qu’imaginer pourquoi il est devenu l’implacable défenseur des libertés, de la justice, des droits de l’homme et des héros humanistes, réels ou de fiction, qui en sont les dérangeants porte-voix. Robert notera bien plus tard : L’atmosphère dans laquelle j’ai vécu ma jeunesse m’a prédestiné à choisir le métier que j’exerce. Adolescent, j’étais attiré par la représentation sous tous ses aspects. A mon sens c’était un moyen de repousser les cadres de la raison et de laisser enfin libre cours aux songes. L’imaginaire ne m’imposait aucune règle à suivre.
Ma mère avait deviné mon penchant pour le théâtre. Elle m’avait emmené, par la main chez un professeur d’art dramatique : Lucien Arnaud. Celui-ci, noble incarnation du répertoire, donnait des cours chez Charles Dullin. On m’avait prévenu de l’importance de la démarche. J’étais habillé de neuf, les cheveux lisses et brillants comme un communiant. On m’avait prié d’obéir, de me tenir droit et de répondre poliment aux questions du Maître.
Sans préambule, Lucien Arnaud m’avait ordonné de prononcer cet exercice barbare, un crayon dans la bouche : « BRA BRE BRI BRO BRU… »
Malgré ces épreuves peu gratifiantes, le jeune élève persévère dans sa vocation artistique et se dirige vers les cinémas les plus proches. Il resquille souvent bloquant la porte de la sortie de secours et s’installe au premier rang de fauteuils traditionnellement vides. Saluons au passage l’époque où caméras de surveillance et vigiles musclés, relevaient encore de la pure fiction.
Les films visionnés sont loin du répertoire « art et essai – ciné-club – cinémathèque » mais terriblement proches du cinéma populaire tant prisé du public. Un psychanalyste soulignerait à ce sujet etc… etc…etc…

La faune et « Le Flore »

Notre héros retrouve la vraie vie. Et découvre Saint Germain des Prés à son âge d’or : celui de l’existentialisme, du « Tabou », de Jean-Paul Sartre, de Juliette Gréco et du jazz.
Tu tombais tantôt sur Ducon, tantôt sur un Nobel ou un Goncourt. Il fallait faire le tri, puis creuser son trou. Je n’étais pas étonné par ce joli monde que je découvrais, cet amalgame de snobs, de pédants et de vrais libertaires. J’ai tiré cinq ans de ce régime d’ingratitude et de mépris avant de pouvoir prendre conscience du vertige de ces fausses confidences. Mes ébats étaient limités…
Surtout que son allure ne colle pas précisément avec les canons de l’époque.
Les jeunes premiers qui marchaient possédaient le profil de médaille de Jean-Claude Pascal, Henri Vidal, Philippe Lemaire ou Georges Marchal. Avec ma tête de ténébreux, je pouvais toujours m’accrocher.
Quand je demandais un café les autres consommateurs, parfois, s’écartaient effrayés comme si j’allais tous les mas
sacrer.
Robert devient un redoutable et charmant pique-assiette, pique-lit et pique-appartement dans une grande errance peuplée, entre autres, de femmes-fleurs. 1949 est l’année de ses débuts au cinéma parlant dans « Maya ». Ils se résumèrent à une phrase : « Cette liquette, à qui qu’elle peut bien être », mais j’avais alors tous les culots ; Et aucun trac. J’ai répété en débitant cette phrase, de-ci de-là. Je me disais que, pour quelques mots, je n’avais ni à me creuser la tête ni à faire des salades.
J’ai vraiment démarré au cinéma à cette époque, et continué ensuite à travailler, grâce à l’amitié de Michel Auclair à qui je dois mes premiers rôles importants. Nous avons tout de suite sympathisé. Je n’étais rien. Il était célèbre. Riche (enfin, plus que moi). Et généreux. Il m’invitait toujours à bouffer. Et, à l’époque, pour moi, je dois dire que c’était le critère des critères.
On boit des verres, on discute, on rencontre des talents aussi divers que Boris Vian, Rober Vadim, Jean Lefebvre, Roger Hanin, Salvador Dali, Albert Camus…
Les couche-tôt croisent les lève-tard, en fonction des dames et des demoiselles. C’est après l’Occupation le grand appel d’air frais de la récente Libération, l’apothéose d’une jeunesse enfin retrouvée.
Je ne suis allé nulle part mais j’ai traîné conclut Robert.
Son rôle est plutôt succinct dans la pièce de Henri Pichette « Les Epiphanies » : Le texte très neuf dans la forme et dans l’esprit, avait créé un engouement incomparable. Dans la distribution on trouve Roger Blin, Maria Casarès et Gérard Philipe. On peut imaginer pire quatuor.
Je me poussais dans le monde, je gagnais ma vie. Quel tableau de chasse : une pièce jouée au théâtre Fontaine, une mise en scène au Grand-Guignol, un film dans la journée et tous les soirs je jouais «  La Corde » au théâtre de la Renaissance. J’étais baptisé homme-orchestre. Cela aggravait ma crève, ma dépression. En guise de dérivatif, je me saoulais de boulot. Grâce à Dieu, mes débordements me caparaçonnaient contre la mégalomanie.
Au Théâtre du Grand-Guignol, au milieu des flots de sang artificiel (spécialité de cet établissement unique en son genre) où l’horreur est élevée à la hauteur d’une institution, Robert rencontre un jeune auteur inconnu : Frédéric Dard. C’est un style, un vrai style d’écrivain, qui est bien à lui, et à personne d’autre. Sans compter qu’il y a aussi, faudrait pas l’oublier, à côté de cette œuvre très particulière, le Frédo classique, l’écrivain superbe et j’allais dire académique, châtié qui coexiste avec l’autre, l’énergumène. Et pouvoir être cette sorte de Dr Jekyll du langage est, à mon avis, la marque d’un talent qui confine au génie.
En vedette par hasard

La neige était sale, tirée d’un roman de Simenon et adaptée pour la scène par Frédéric Dard, connaissait un très grand succès au Théâtre de l’Oeuvre lorsque Daniel Gélin, qui tenait le premier rôle, est tombé sérieusement malade. J’ai eu un peu plus de quarante-huit heures pour apprendre le texte. Le premier soir où j’ai joué, il y avait dans la salle André Bernheim, le célèbre imprésario, et Edith Piaf. Dans les secondes où le rideau s’est levé, je me suis senti écrasé par le personnage et puis toute appréhension a disparu. Je ne jouais pas. Je déversais tout ce que j’avais sur le cœur. Quand on a baissé le rideau, il y eut un silence effrayant. Je me suis dit : « C’est le bide du siècle ! Je me suis cassé la gueule. » On n’avait même pas annoncé que Gélin était remplacé. J’allais me faire écharper. Et puis il y a eu un tonnerre d’applaudissements, une véritable ovation. Je me demandais ce qu’on applaudissait comme ça.  Le spectacle sans doute ! Quand le délire – car c’en était un – s’est terminé, Bernheim m’a pris par le bras et m’a dit avec autorité : « Vous rentrez chez moi. »
Plus tard, Frédéric Dard lui adressera cet hommage violent, sombre et magnifique : « Je regardai le jeune loup pathétique qu’il me montrait ; un loup prêt à tout, sauf à lécher des mains ; un loup efflanqué, éperdu, avec un regard plein d’insolence et de supplication ; un loup qui venait du fin fond des steppes, qui avait traversé des forêts et qui continuait de courir à travers les rues de Paris, les théâtres de Paris, de courir à travers la vie, pour ne s’arrêter que lorsqu’il serait foudroyé. Je regardai ce loup, Robert, et le sentiment qui m’envahit alors ne devait jamais plus me quitter. Un sentiment unique, somptueux, fait d’admiration, de tendresse, de pitié infinie, d’émulation… Depuis quarante ans, je criais aux gens : « Mais regardez-le donc courir : » Car rien n’est plus frustrant que d’assister seul à un évènement. Ils ne tournaient même pas la tête, ou bien ils te jetaient un coup d’œil et haussaient les épaules. Seulement, à présent, ils sont massés sur ton passage. Ils retiennent leur souffle. Car ils ont tout de même compris qu’après ta course éperdue, il se passait quelque chose de grandiose. Il leur est enfin apparu qu’un loup qui court, ainsi, à en mourir, ne court pour personne.
Ils devinent que tu cours simplement pour la grandeur de l’espèce. Parce que le destin des loups, c’est de courir éperdument, la tête basse, jusqu’à leur mort. »
Robert répondra : On dit : Dard enfant de Céline et de London. Fils de personne en fait, car tu t’es fabriqué seul avec ta vieille machine à écrire, tes yeux bleus, tes chemises colorées, tes cravates courageuses et la tendresse émerveillée qui t’a toujours servi de modèle.
Fred, amoureux fou de la vie, de ses délires et de ses désespoirs. Jamais raisonnable ou blasé. Tu vois, je refais le monde dans les levers de soleil d’antan, devant les croissants des bistrots somnolents.
Durant son service militaire, Robert est basé à Baden-Baden. Un commandant qui passe l’inspection traditionnelle demande à la troupe son avis sur la nourriture, il voit une main se lever. C’est bien sûr Robert qui émet quelques réserves sur la qualité et la présentation des plats. A la stupéfaction collective, le commandant invite la jeune recrue à dîner chez lui. Robert y rencontre son fils : c’est Jean-Claude Brialy qui deviendra son meilleur ami.







Jetant un regard sur une partie de sa vie cinématographique, Robert HOSSEIN se livre à un incroyable jeu de miroirs. Il juge avec des étoiles, comme dans un guide gastronomique, les films auxquels il a participé, expérience unique dans les paillettes peu modestes du show-biz.
1954 - Du Rififi chez les hommes - Quand on m’a vu dans Série noire, on m’a tout de suite proposé pour le rôle. Selon la critique, j’étais, soi-disant, une révélation. En fait, j’incarnais un dingue. Et comme, dans la vie, je suis obsédé par les médicaments, ce personnage de schnouffé quasi comateux me mettait à l’aise.
1955 – C’est l’année de ma première mise en scène de cinéma. J’avais monté Les salauds vont en enfer au théâtre et la pièce avait connu un formidable succès. Pendant un an, la salle fut bourrée à craquer. Et l’idée de la porter à l’écran vint presque naturellement. Je ne connaissais rien à la technique. Mais je fus poussé à faire cette première mise en scène par Frédéric Dard qui avait écrit la pièce et qui m’épaula beaucoup.
1956 - Crime et châtiment : Le père Gabin me répétait à tout bout de champ : ton pote Dosto , il me casse les couilles. Vous nous les brisez avec votre manière de faire comme si vous ne pouviez pas, plutôt que de jouer les compliqués, dire simplement les choses. C’est Gabin qui, alors que je passais le voir sur le tournage le jour de mon mariage, m’a expédié dare-dare à la mairie afin que je ne sois pas en retard.
1956 – Pardonnez nos offenses – Lors de la première mondaine, tout le monde fut effrayé par la cruauté des scènes et seul Eddie Constantine osa applaudir à l’issue de la projection.
1957 – Sait-on jamais ? L’année de mon premier film avec Vadim. L’un des hommes les plus importants de ma vie. J’ai pour lui, une admiration sans bornes. Les rôles qu’il m’a confiés sont sans doute ceux qui ont le plus contribué à donner de moi cette image d’être torturé qui m’a accompagné si longtemps.
Après Pardonnez nos offenses qui s’était ramassé dans les grandes largeurs, j’avais le sentiment d’être fini et lessivé. Je pensais que plus jamais je ne pourrais rien faire d’autre. C’est alors que Raoul Lévy et Roger Vadim sont venus me trouver pour me proposer ce rôle de tueur.
Robert Hossein se coula ainsi, une fois de plus, dans la peau d’un personnage interlope et vicieux, cherchant à récupérer une femme capiteuse qui lui échappe, après avoir vécu jusqu’alors en enfant gâté dans un palais vénitien croulant sous les ors, les dorures et les brocarts.
1958 – Je crois que c’est à cette époque que j’ai appris à jouer facilement. J’étais heureux. Tout me paraissait simple. Et il y avait même des journalistes, Claude Mauriac notamment, pour écrire : « Ro@bert Hossein est sublime ». J’étais le premier à ne pas en revenir.

1959 – Pour moi, c’est l’année de Toi, le venin. L’un des films-phares de ma carrière. Et l’un des rares films dans lequel je suis un brave type. C’est un très beau moment avec Marina Vlady et Odile Versois, ma belle-sœur. Nous étions à Nice. Heureux. Tout s’est bien passé. Et ce film que j’aime toujours aujourd’hui ne me parait pas du tout démodé.

1961 – C’est l’année où mon père, André Hossein, a fait pour un de mes films, Le Goût de la violence, l’une de ses musiques les plus belles et les plus désespérées. Quelle admiration j’ai pour lui ! C’est l’un des plus grands bonhommes et des plus grands compositeurs que je connaisse. Toute une œuvre : Je l’aimais tellement…mais j’ai pas dû faire très gaffe… c’est très complexe… je n’ai pas dû savoir l’aimer. J’ai commencé à le connaître vraiment à l’hôpital. Il mourait. On est tellement pressés de vivre. Une fuite éperdue. C’est lui qui m’a appris que, même avec le talent, si on ne se bat pas, on crève. Alors, on y va, avec l’énergie du désespoir. Comme une espèce de suicide.

1962 – Le Repos du guerrier : J’avais connu Brigitte Bardot bien avant ce tournage. Nous étions amis et l’idée de tourner avec elle l’histoire d’une passion déchirante et cruelle renversant tout sur son passage m’avait séduit et amusé. Ce film-là fut le nirvana. Vadim grand seigneur, Brigitte superbe, quel souvenir…

1964 – Angélique, marquise des Anges : Ce film, j’ai tout fait pour ne pas le faire. Le producteur Francis Cosne me proposa de jouer le rôle de Joffrey de Peyrac dans l’adaptation qu’il préparait du roman d’Anne et Serge Golon. Je demandais à lire mais, en parcourant les chapitres, je fus horrifié. Le personnage du comte est terrifiant. Vieux et voûté, bossu et borgne ou quelque chose comme ça. Il n’avait rien d’appétissant ni d’excitant. Aussi ai-je commencé par r
efuser. D’un commun accord, nous avons alors décidé de rendre Peyrac présentable. En changeant son allure.
Je ne pourrai jamais m’en séparer car, où que j’aille et quoi que je fasse, cette silhouette de diable boiteux me suit partout et tous les gens que je rencontre m’en parlent et m’associent à lui. J’ai donc compris qu’il était une image de moi que je ne pouvais refuser ni rejeter.
Bien des années après, j’ai vu beaucoup de rôles plus bêtes, des livres historiques plus mal écrits, des réalisations (Bernard Borderie) plus ringardes, des auteurs (Alain DECAUX) moins imaginatifs, des compositeurs (Michel Magne) moins inspirés. Et ne vous attendez pas à vous dire du mal d’une saga qui m’a fait connaître dans le monde entier. Et si je connaissais la recette du succès planétaire…
1965 – Le Vampire de Düsseldorf : Je suis intimement persuadé que mon meilleur film comme réalisateur, ainsi que celui dans lequel je me trouve le plus supportable, est Le Vampire de Düsseldorf. Cette fois-là, seulement, avec l’histoire de cet ouvrier assassin emportant des corps de femmes mortes dans la nuit, je suis parvenu à frôler ce que j’envisageais en imagination. J’ai vraiment voulu le faire comme je l’ai fait. Et j’ai vraiment voulu être comme je l’étais. Je crois que tous les personnages que j’ai interprétés auparavant n’ont été que des préfigurations de Kuerten, le vampire de mon film. Eric Rohmer avait d’ailleurs écrit dans Les Cahiers du Cinéma que j’étais le plus grand Dracula du monde.
Toutes les critiques furent unanimes, comme Michel Cournot qui déclarait dans Le Nouvel Observateur : « Un film qui est un chef-d’œuvre avec un mec qui est beau et qui sait jouer ».
1966 – Deux ans après le succès d’Angélique, marquise des Anges, je ramène ma cicatrice ouverte et ma patte folle dans Angélique et le Roy. Mon personnage n’a normalement rien à y faire puisqu’il n’est pas dans ce tome de la série. Il a été ajouté en raison des milliers de lettres de femmes, et d’hommes aussi, réclamant le retour de Joffrey.
1967 – L’année Duras, avec La Musica. Ce fut ma période intello. Avec et après Marguerite Duras, j’ai cru un moment que je pouvais me prendre et être pris au sérieux. Enfin Robert Hossein est devenu intelligent, disait-on. J’ai eu subitement la tête qui a enflé. Et comme la grenouille de la fable, je me suis changé en baudruche. Elle a vite éclaté. C’est aussi l’année du quatrième Angélique : Indomptable Angélique.
Marguerite Duras disait sur le plateau à qui voulait l’entendre, que j’étais inculte. Mais que je disposais à moi seul de toute l’intelligence du cinéma.
Je me suis, néanmoins, toujours demandé pour quelles raisons précises j’avais été engagé puisqu’elle ne cessa pratiquement pas tout au long du tournage de me surnommer « Casanova pour midinettes » et « Don Juan de bazar ». Mais peut-être dois-je mon intrusion dans le cinéma intellectuel à cette image qu’elle avait de moi. C’est elle qui me permit de sortir des sentiers battus, de rencontrer l’équipe de Resnais, son opérateur et son caméraman et d’être, un instant, considéré comme un comédien et non plus comme un rigolo.
Et Robert HOSSEIN clôture cette galerie de personnages qu’il a successivement incarnés par ce diagnostique : J’ai toujours éprouvé beaucoup d’admiration et d’attirance pour les héros solitaires et perdus porteurs de fêlures secrètes et de nostalgies profondes. Lorsque j’ai écrit des scénarios ou dirigé des films, je me voyais effectivement plus dans la peau d’êtres de cette sorte et de cette trempe que dans celles de destins lisses et clairs.

Le sacre de Reims

C’est Jean-Paul Belmondo qui, l’un des premiers, rapporte l’extravagante nouvelle : « J’ai retrouvé Robert Hossein sur le tournage du film d’Henri Verneuil « Le Casse ». Et c’est là, à Athènes, qu’il m’a annoncé son départ pour Reims. Je ne l’ai pas cru ? Il me semblait impensable qu’un acteur comme lui pût en plein succès subitement décider, pour des clopinettes, de partir en province afin d’y faire du théâtre. J’ai compris qu’il s’agissait d’un sacerdoce et mon admiration pour lui s’en est trouvée grandie. Et chaque fois que je le rencontrais, il me proposait de revenir sur les planches. Il a véritablement été le premier… Et si je suis remonté sur scène dans Kean trente-huit ans après, et dans Cyrano de Bergerac, c’est grâce et à cause de lui. Je lui en suis reconnaissant. Il le sait. Et j’ai pour lui une grande amitié. »
Reims ne me quitte plus. Je suis allé partout, j’ai regardé tout le monde, j’ai mangé une dernière fois. J’étais déjà parti ! A la fin du dîner, j’ai révélé mon projet. Les gars riaient… Tous mes camarades me chambraient : « Il fait pas plus de huit jours à Reims. Voilà un homme qui ne sait pas rester en place et qui nous raconte qu’il va s’enterrer à Reims… »
Je ne me suis pas dépouillé de mes biens comme un bon Samaritain. Je trouvais que les valises étaient trop lourdes à porter. Pour cette raison, je ne voulais pas m’embarrasser de bagages. Un blouson, une brosse à dents et mes deux paires de lunettes. C’était suffisant.
Contrairement à ce que beaucoup doivent s’imaginer, j’ai mené longtemps, au début, ma carrière en dilettante. Je vivais en amateur. Et lorsque j’ai compris que cela ne me conduirait à rien et nulle part, j’ai choisi de partir.
A l’époque d’Angélique, j’étais devenu une vedette. Je croyais faire des choses d’importance et être libre parce que je gagnais beaucoup d’argent, mais je n’ai pas tardé à m’apercevoir que cette liberté-là ne m’intéressait nullement. J’ai changé de genre et d’emploi. Je suis passé à Marguerite Duras. J’ai alors eu le sentiment de n’avoir rien fait sinon du toc. J’ai tout plaqué. Et c’est seulement au bout de ce cheminement que tout a commencé : lorsque j’ai décidé de me lancer dans la grande aventure de la décentralisation.
J’avais décidé, dès ce moment-là, de repartir effectivement à zéro. De renoncer à tout. Aux privilèges comme au vedettariat.
Je cherchais confusément une raison d’exister. Et je voulais la trouver.
A Reims, Robert découvre les mécanismes de gestion et d’administration d’un centre théâtral régional. Il impose un slogan : « Du théâtre comme vous n’en verrez qu’au cinéma ». Les champenois réagissent favorablement. La forte hausse des abonnements le confirme rapidement.
Je suis arrivé sans le moindre sou en poche et j’en suis reparti, sept ans plus tard, avec des dettes jusqu’au cou. Mais j’y ai été heureux. Très heureux. J’ai appris là-bas à croire aux étoiles, à croire en une étoile.
J’aime me battre. Encore et toujours. Pour dire et redire que toute réflexion qui n’est pas au service du cœur est entièrement négative. S’il est aujourd’hui reconnu que j’ai inventé une forme de grand spectacle populaire où passe, pour de vrai et de bon, un courant de chaleur humaine, le vieux cabot que je suis peut se déclarer heureux.
Décider de renoncer ne fut pas simple. Mais cela me fut salutaire. Je souhaitais, adolescent, réaliser mes rêves le plus vite possible afin de pouvoir avancer. Vite. Et bien. J’ai, et il n’y a pas de honte à le reconnaître, une profonde passion pour le genre humain. Je crois en Dieu. Tout comme je crois en des idées de justice et de liberté et tout comme je comprends les valeurs de solitude et d’obstination.
Si la vie est un fleuve, comme le prétendent les Orientaux, les acteurs – la plupart des acteurs – font une halte dans les bras morts. Et ils campent à l’écart des eaux courantes. C’est une sorte de panique intérieure, un féroce instinct de conservation qui m’avaient permis d’entrevoir l’issue de la carrière de comédien. Ces regrets éternels de ne pas être créateur. Les angoisses de l’acteur et du créateur ne sont pas identiques. Elles ne sont pas de la même essence. Je ne dis pas quelle est la bonne ou la mauvaise. Je crois que l’angoisse de l’acteur est essentiellement celle de durer. Celle du créateur est de ne pas trahir son inspiration, de ne pas la dénaturer, de ne pas l’affadir. Le créateur est habité par d’autres critères d’appréciation. Son centre d’intérêt n’est pas le même. Je ne voulais pas finir comme une vedette. J’ai tout fait pour me détruire. Inconsciemment, consciemment.

Non loin du Théâtre Populaire, Robert HOSSEIN matérialise un de ses rêves : il ouvre une école pour les jeunes comédiens. Ces petits déjeuners pris en commun me rappelaient les bousculades matinales de la pension. Ah ! mon drame : n’avoir jamais fait d’études… C’était une école comme je la rêvais. Le contraire des pensionnats, en vérité. On pouvait être libre de s’assumer comme on l’entendait… En étant conforté sans cesse. Un peu de bienveillance, beaucoup d’attention. Grâce à l’école, je possédais tout à coup une famille.
Les élèves de l’école : Jacques Weber (tout juste primé au Conservatoire de Paris), Anémone, Bernard-Pierre Donnadieu, la très jeune Isabelle Adjani, et bien d’autres, participent aux spectacles.
La saison 1971/1972 est ainsi programmée : Crime et Châtiment de Dostoïevski, Les Bas-Fonds de Gorki, La Prison de Georges Simenon.
1972/1973 : La Maison de Bernarda de Federico Garcia Lorca, Roméo et Juliette de Shakespeare
1973/1974 : Pour qui sonne le glas d’Ernest Hemingway, La Maison des Otages
1974/1975 : Hernani de Victor Hugo, Sheherazade ballet d’André Hossein
1975/1976 : Le Procès de Jeanne d’Arc, Des Souris et des Hommes de Steinbeck
1976/1977 : L’Histoire du Chevalier des Grieux et de Manon Lescaut d’après l’Abbé Prévost, Pas d’orchidées pour miss Blandish d’après James-Hadley Chase, Mosaïques ballet d’André Hossein et Georges Skibine
1977/1978 : Le Cauchemer de Bella Maningham de Patrick Hamilton, Les Loups de Romain Rolland
Et Robert HOSSEIN reprend la route de Paris. Il va jouer une carte inattendue, accueillie par le plus grand scepticisme, qu’il va mener patiemment, au coup par coup, changeant de sujets, d’époque, de rythme et d’ambiance à chaque création.
Puis, comme à son habitude, il porte sur ces années de labeur, de recherches et de succès, un regard froid et sans ostentation.
J’ai acquis, au fil des années, des spectateurs réguliers qui suivent ma démarche. Des liens privilégiés se créent. Il est logique, normal, d’avoir un dialogue avec des gens qui connaissent nos spectacles et font des comparaisons…Il faut voir un ensemble, faire une synthèse à propos d’une démarche, d’un langage. Je sais parfaitement, aujourd’hui, que j’ai un style suffisamment affirmé pour que l’on reconnaisse un dénominateur commun à tous mes spectacles.
Qu’on les aime ou non, là n’est pas la question, on est bien obligé de reconnaître une même volonté d’aboutir, d’aller vers une même chose, une manière de raconter qui est un style.



Créer à grand frais des mises en scène gigantesques dans des lieux immenses et peu adaptés n’est pas une nouveauté. En 1919, Firmin Gémier présente au Cirque d’Hiver de Paris un « Œdipe, roi de Thèbes » où les figurants, posant sur les photos, paraissent sensiblement plus nombreux que les spectateurs. Merveille du théâtre subventionné !
Mais personne avant Robert HOSSEIN n’avait eu le courage, le talent, le culot… et le financement privé pour présenter des fresques historiques d’une telle ampleur. Saluons au passage (je sais que Robert est très attaché à cette reconnaissance) tous ceux qui par milliers : auteurs, comédiens célèbres ou anonymes, techniciens du son et de la lumière, créateurs de décors et de costumes, machinistes et personnels administratifs, ont permis à ces féeries insensées de voir le jour. Car rien n’est simple dans ce style de folie.
Au départ, le Palais des Sports parisien avait une mission sportive liée à la démolition du Vélodrome d’Hiver et le Palais des Congrès recevait logiquement colloques et séminaires. Il était normalement plus équipé de cabines pour traduction simultanée que de batteries de projecteurs.
Dans ces deux lieux, l’acoustique n’avait pas été étudiée pour la grande magie hosseinienne et aucune machinerie n’était en place. Il existait donc dans les deux cas une immense estrade vide dessus et dessous le plateau, sans scène tournante ni ascenseur pour décor. Rien n’était gagné d’avance.
D’autant que Robert déboulait avec des idées bien précises et totalement neuves à cette époque : sophistication extrême des éclairages et de la sonorisation, utilisation de micro-émetteurs individuels lilliputiens, collés sur le front de chaque comédien, décors « en dur », 130 comédiens à loger avec 500 costumes, des projecteurs d’images géantes. Et l’apparition de l’interactivité qui permet au public de s’exprimer en votant.
Pourtant ces mécanismes de précision, affinés durant des jours et des nuits consécutives de répétition ont fonctionné. Et quand, durant la préparation de « Ben Hur » au Stade de France, on découvrit la noria de centaines de camions, déversant sur la pelouse (emballée comme un bonbon anglais) une terre ocre choisie sur échantillons, nous avons été quelques-uns à ne plus nous questionner sur la vitalité, l’amour du détail, l’imagination et le perfectionnisme du metteur en scène.

Un bilan sans précédent

> Potemkine – 380 000 spectateurs - l’histoire d’un évènement humain qui s’est déroulé dans un contexte révolutionnaire, historique. J’ai raconté l’histoire jusqu’au bout, jusqu’à la détresse. Je n’ai pas entonné l’hymne… J’ai raconté une tragédie
>  Notre-Dame de Paris – 478 000 spectateurs – l’indispensable et perpétuel HUGO



>
Les Misérables – 430 000 spectateurs – des dizaines de millions de regards pour mes films TV et cinéma



>
Danton et Robespierre
– 450 000 spectateurs – la victoire des droits de l’homme
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Jules César
– 490 000 spectateurs – le texte difficile d’un jeune auteur : SHAKESPEARE - Que reste-t-il aujourd’hui de César, de tous les Césars qui ont essayé d’imposer leur loi à ce monde ? Rien que de la poussière sur des ruines. C’est cette poussière que j’interroge, et au-delà, l’état de notre condition.
> L’Affaire du Courrier de Lyon – 624 000 spectateurs – histoire sanglante d’une erreur judiciaire
> La Liberté ou la Mort – 563 000 spectateurs – le souffle de la résistance
> Je m’appelais Marie Antoinette – 367 000 spectateurs – le vrai procès remis en question – Riche en effet d’éléments qui n’avaient pas été dévoilés et de témoignages inconnus, cette suite de tableaux aura pour ambition de dépasser le simple récit d’un drame à la fois personnel et passionnel. Par-delà le procès fait à Marie Antoinette, la pièce révèle la condition d’un peuple, les mentalités d’une époque et même les convulsions dont allait naître une nouvelle Europe.
> De Gaulle, celui qui a dit « NON » - 450 000 spectateurs – le phare dans la tourmente - « Il y a un pacte vingt fois séculaire entre la grandeur de la France et la liberté du Monde ».


Ils ont dit « OUI » à celui qui a dit  « NON » : C’est l’évidence, la presse exulte :
F. Ferney (Le Figaro) : « un tour de force !..Robert Hossein atteint efficacement tous ses objectifs. »
A. Lafargue (Le Parisien) : « D’excellents comédiens dirigés de main de maître…Un spectacle grandiose qui suscite une inévitable émotion…Le souffle de l’épopée ; »
F. Pascaud (Télérama) : « Robert Hossein a voulu un spectacle qui apprenne à dire « non » aux barbaries d’aujourd’hui. Il n’est pas sans courage ; Le public l’applaudit debout »
F. Portes (Paris-Match) : « Robert Hossein a relevé le défi. Il confirme son talent de peintre à partir de superbes tableaux vivants.. »
D. Mereuze (La Croix) : « Grâce à Alain Peyrefitte et Alain Decaux, Robert Hossein réalise une fresque…à frémir de bonheur ! »
M. Cournot (Le Monde) : « Le spectacle tient ses promesses. Les interprètes sont exceptionnels des grands rôles (Jacques Boudet et Robert Hardy) aux figurants. »
N. Powell (Financial Times) : La mise en scène de Robert Hossein frappe en plein cœur. « Oui » à l’homme qui a dit « NON »
S. Morley (The Spectator : «  Robert Hossein réalise son spectacle dans la grande tradition d’Orson Welles et d’Eisenstein. Il ne faut pas le manquer : c’est très précisément ce que le théâtre devrait toujours être et qu’il n’est que trop rarement. »


  C’était Bonaparte – 314 000 spectateurs – l’histoire d’un guerrier qui a tout inventé - Bonaparte, des Pyramides à Notre-Dame du Sacre, de Toulon à Marengo : général à 24 ans, vainqueur de l’Italie à 27, de l’Autriche à 28, conquérant de l’Egypte à 29, Consul à 31 et empereur à 35 ; ce génie précoce fait partie de cette galerie de personnages visionnaires, insaisissables et lucides, qui m’attirent et me passionnent.
Bonaparte pénètre par une porte minuscule et s’installe dans la mouvance du monde. Stratège, diplomate, il va accumuler victoires et défaites : politiques, militaires, personnelles. Exceptionnel réformateur, il va bouleverser le fonctionnement du pays et la vie de nos ancêtres. Sa grandeur me fascine, sa fidélité me comble, son parcours me sidère, sa fragilité amoureuse m’émeut. Les drapeaux qui claquent au-dessus des tambours me plongent dans les riches heures de notre histoire, dans son souffle chaleureux et tricolore
    Jésus était son nom –505 000 spectateurs – la découverte de la Bible de Jérusalem - un homme outragé, livré aux remords, à la pitié, à la douleur. Un homme que nous pourrions reconnaître parmi les victimes de toutes les tragédies actuelles.
Ce qui me bouleverse dans la vie de Jésus, c’est l’accord profond, cette harmonie sans faille, entre le visionnaire et l’homme au milieu du peuple, Jésus parle juste, il ne ment pas. Il énonce la vérité sans égard pour les menaces, les trahisons, les lâchetés. Il ne craint pas, au fond, d’affronter les faiblesses humaines. Il en avait mesuré toute l’étendue. Et il s’était avancé les mains nues. Ainsi, il avait restauré entre le peuple et lui-même, un échange fondé sur l’espérance et la vérité. C’est l’exemple humble, pathétique, d’un homme nommé Jésus que je veux comprendre et suivre pas à pas. Je veux atteindre l’intelligence du cœur. C’est elle qui m’intéresse et non pas les dogmes desséchés, les préjugés intolérants
    Un homme nommé Jésus – 700 000 spectateurs – Guiness des records pour un spectacle joué dans un même théâtre sans interruption - Tout le monde sait que je n’ai qu’une idée en tête, depuis déjà longtemps. Monter l’Evangile. Cet « Homme nommé Jésus » que je porte en moi depuis des années et dont je ne sais pas s’il verra le jour. Ce poème qui est tout entier inscrit en moi sans que j’en ai écrit une seule ligne, mais que je pourrais commencer à monter dès demain si les moyens m’en sont donnés : sans mérite aucun, puisque tout m’est « soufflé », parce que je sens travailler en moi un créateur qui me dépasse totalement et dont je n’ai qu’à appliquer les directives.

> BEN-HUR – 330 000 en 5 représentations au Stade de France – la fin d’un esclavage - « BEN HUR » est un pe
rsonnage de légende, né de l’imagination d’un auteur américain, ancien combattant de la guerre de Sécession. Mais son message est permanent. La nécessité du courage, la quête de son idéal, la fraternité devant la douleur et la maladie, la to lérance des différences humaines, psychologiques et religieuses s’imposent à moi.


Voilà pourquoi je suis un amoureux de la création. Voilà pourquoi je monte des spectacles et tant pis pour la modestie, voilà pourquoi le public me suit. Tout simplement parce que je le précède dans ses doutes, dans son « métro – dodo – boulot », dans son éloignement du sacré, du mystique que rien n’a remplacé, dans la promiscuité de la pauvreté, de l’injustice, de l’humiliation, de la misère. Et de la double solitude, celle des autres et de la sienne, mêlées jusqu’au au cœur de la foule.
Voilà pourquoi, je crois être un créateur passionné. Et si j’ai choisi HUGO, DOSTOEIVSKI, STEINBECK, LORCA, SARTRE, ANOUILH, GENET, DURAS et tant autres ; c’est tout simplement parce que leurs textes avaient les couleurs du monde, de ses angoisses et de ses doutes. Que j’étais sûr que je pouvais révéler la petite étoile de l’espoir qui se cache, parfois profondément, au fond de nous. Et que peut-être alors, si toute la troupe et son animateur avaient été plein d’idées et de réussites, le spectateur nous ouvrirait sa mémoire. Qu’il sortirait de là un peu transformé, avec du grain à moudre pour le lendemain, peut-être même pour le mois suivant. Et que ce combat ( car le choc est frontal) valait la peine d’être vécu.

Une foi rayonnante

Je suis croyant, c’est un cadeau, ça m’évite de faire trop de conneries. L’œil de Dieu se manifeste à moi comme à tous ceux qui guettent et espèrent sa présence. Je ne sais pas qui il est. Je sais qu’il m’envoie des signes, qu’il essaie de me faire comprendre des choses. Rien n’est religieux car tout est sacré.
Rien n’a jamais pu remettre ma foi en cause : aucun accident, aucune tragédie, aucun remous de ma vie tumultueuse.
Ce qui nous arrive, même le plus dramatique, n’est qu’un détail au regard de la foi.
Ma grande force, c’est que je ne m’étonne pas des choses les plus incroyables. Je les trouve naturelles. J’ai toujours vécu dans une sorte de dimension parallèle. Aujourd’hui encore, comme lorsque je n’étais qu’un môme perdu lové dans le feuillage des arbres de mes pensionnats, je me refuse à accepter la vie telle que je la vois.
Je ne suis qu’un vivant parmi les vivants. Je ne monte que des auteurs humanistes pour cette raison. Je me bats pour la beauté et contre le fanatisme. J’aime les vrais vagabonds. Ils ont le cœur plein d’amour et de poésie, l’esprit tourné vers la tendresse et la beauté du monde, la prunelle allumée par l’éclat des étoiles qui continue d’éclairer leur âme. Comme eux, je n’ai qu’un idéal : être disponible aux autres, partager leurs émotions, rester vivant parmi les vivants.


Conclusion provisoire

Pour bien actualiser l’éternel débat de L’INNOVATION CREATIVE, en jetant un peu d’huile sur le feu, je précise que l’idée d’une formidable subvention pour 3 représentations « à strapontins fermés » dans un festival « hasardeux » me donne des aigreurs d’estomac. On me réplique alors vertement que même Louis XIV ouvrait largement l’escarcelle remplie de l’argent du peuple pour honorer les Arts et les Lettres. Mais c’était à LE NOTRE, à RACINE et à La FONTAINE qu’il offrait des subsides. Et le Roi-Soleil n’imposa à MOLIERE (chouchou intermittent) que deux charges: une résidence obligée au Château de Versailles et LULLY comme illustrateur sonore. J’ai vu des choix plus pitoyables dans des ministères les mieux fréquentés.
Hélas, les Tartuffe ont souvent raison. C’est dans une nuit noire et glacée que l’on enterra clandestinement MOLIERE en terre chrétienne. Lui qui aura dû subir, comme tous les saltimbanques, le sort anonyme qu’on infligeait rarement dans les bonnes familles aux dépouilles des chiens de compagnie.
J’ajoute, comme COCTEAU , et afin de me fâcher définitivement avec ceux qui n’ont pas compris que « la mode, c’est ce qui se démode », que je ne monterais pas « La Flûte Enchantée » dans une usine abandonnée. Ni « Le Bourgeois Gentilhomme » dans une mine de potasse. Pas plus que « Knock » à l’Académie de Médecine. Et encore moins « Ménage à cinq sur le Titanic » au siège d’une Compagnie d’Assurances Maritimes. C’est dire si je suis vieux jeu, largué, plus dans le coup. Certains ont cette vision du répertoire. Ils réussissent parfois à se faire entendre. Plus que tout, je suis respectueux des subventions que je n’ai jamais obtenues. Ce dont je me réjouis, car c’était finalement votre argent et le mien. J’espère, sans trop y croire qu’il est entre d’excellentes mains.
Et pour faire bonne mesure, j’ajouterai que j’ai fait mienne depuis longtemps l’agression verbale de Saint Paul : « Je vomis les tièdes, ceux qui ne sont ni chair, ni poisson. »

Comme il faut bien ce soir refermer l’album de famille, je fais à Robert et à Candice le cadeau de trois phrases signées Paul ELUARD : « Le passé est un œuf cassé, l’avenir est un œuf couvé. Le présent, c’est mon cœur. Le rythme de mon cœur est un rythme éternel.

André BLANC