Leçon 3. Les nouveaux régimes du savoir, 1520-1580

CM L3 - Pr. Anne-Françoise Garçon  - CH2ST- Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

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« Nos grans abuz sont à tous si publicques

Que laboureurs, marchans et mécanisques

Les vont contant en grande irrision… »[1]


« Quand Descartes intervient, quand il s’insère dans l’histoire des pensées françaises et des recherches françaises au début du XVIIe siècle - déjà, un homme comme Mersenne a discerné (dès 1625), dans l’instrument mathématique, le moyen de rationaliser la nature. Déjà, en 1634, (trois ans avant le discours de 1637), le même Mersenne est en train de formuler les règles d’une nouvelle méthode : rejet du principe d’autorité ; recours nécessaire à l’expérimentation ; goût de la science du progrès ; surtout, mathématisation de la nature et volonté de faire du monde entier une sorte d’énorme horloge sans intentions propres et sans âme. Déjà apparaît, nette et sans bavures, la théorie symbolique des animaux machines. Déjà ne cesse de grossir un corps, un trésor véritable d’expérience. Le Mécanisme est fait. La science positive est fondée. En dehors de Descartes. On pourrait, constate avec étonnement M. Lenoble, « on pourrait écrire l’histoire de la naissance du mécanisme, sans parler de Descartes »[2].

Si je commence par cette citation de Lucien Febvre, qui appréciait le travail alors neuf de Robert Lenoble sur Mersenne et les débuts du Mécanisme, c’est pour insister sur ce fait : la pensée de Descartes, et d’une manière générale, toutes les grandes avancées philosophiques et scientifiques qui ont eu lieu au XVIIe siècle : Descartes (1596-1650), Gérard Desargues (1593-1662), Fermat (1601-1665) qui créèrent la géométrie perspective et descriptive ; Galilée, Kepler,auxquels le monde moderne doit l’astronomie et la physique ; Gilbert, William Harvey qui a trouvé l’explication physiologique des mouvements du cœur et de la circulation sanguine ; William Gilbert qui a découvert les propriétés de l’aimant et fondé les sciences du magnétisme et de l’électricité, s’inscrive dans une continuité de pensée, dans une forme d’approche de la nature qui s’est constituée au XVIe siècle. « Il n’y a rien dans ces livres qui n’ait été expérimenté et plusieurs fois vérifiés sous nos yeux » écrivait Gilbert dans la préface de son ouvrage De Magnete, publié en 1600. Cette revendication de vérification, ce régime nouveau de la preuve par l’expérimentation s’est en fait instauré au XVIe siècle.

Le XVIe siècle fut, à l’échelle de l’Europe, le premier grand siècle de la pensée technique. Je dis « à l’échelle de l’Europe », parce que le XVIe siècle fut, rappelons-le, le siècle des réseaux humanistes. Le premier grand siècle de la pensée technique, car c’est à ce moment qu’un genre se fixa celui de l’approche méthodique destinée à codifier les différentes formes de l’action humaine dans l’intention d’accroître leur efficacité. Voilà pourquoi l’on peut parler à son propos de « nouveaux régimes du savoir ». L’époque est profondément marquée par ce que Pierre Legendre a appelé la « querelle de l’interprète », par la défiance grandissante, que marque le schisme réformé, vis-à-vis d’un mode d’interprétation unique de la relation à la Nature, un mode d’interprétation unique et qui plus est clérical. L’humanisme en général, Erasme en particulier, affirme la capacité de l’homme à prendre la mesure de toute chose, à être la mesure de toute chose. Dans la relation à la technique, comment cet état d’esprit nouveau se manifeste-t-il ? L’erreur profonde serait de penser qu’il existe deux mondes, le premier, monde du religieux et du politique, qui serait le monde « chaud », le monde bouillonnant de la dispute et des idées, le monde des grands élans de pensée et de la guerre, et un second, calme, froid, pesé, qui serait le monde de l’entreprise, celui de l’introduction des hauts fourneaux, de la construction d’édifices, d’outils, d’instruments où ne se poseraient que des questions d’ajustement, d’efficacité, des questions strictement matérielles. L’idée peut séduire, et elle est d’autant plus aisée à s’instaurer en nous, à venir à l’esprit, qu’elle facilite l’approche, du moins en apparence, et qu’elle correspond à une réalité, à un mode de pensée très présent dans notre culture, et dont il faudrait comprendre l’origine, qui est le clivage, culturel, politique, presque institutionnel entre le monde de l’action et des techniques, et le monde « culturel » au sens large. Car, au XVIe siècle précisément, ce clivage n’existe pas. Les entrepreneurs et gens de la technique sont immergés dans le « monde réel » et les élites intellectuelles travaillent assidûment à penser la relation à l’action, la relation à la nature, la relation à l’action sur la nature. Faut-il, par exemple, ignorer ou tenir pour fait négligeable et sans importance, que la plupart des grands ingénieurs du XVIe siècle furent de la religion réformée ? Et faut-il ignorer que c’est de la volonté de élites à appréhender au mieux l’action « technique » qu’est née une nouvelle forme de pensée, un nouveau mode d’approche et de compréhension du monde, qu’on pourrait qualifier à l’instar de G. Bachelard, le « nouvel esprit scientifique » ?? Faut-il tenir pour quantité négligeable que Galilée pensa, écrivit son ouvrage majeur, en appuyant sa pensée sur ce qu’il connaissait de l’organisation des arsenaux à Venise ? Comprendre comment l’esprit européen est devenu un esprit technique, ou si l’on préfère, comprendre ce qu’est la spécificité européenne de la relation à la technique passe obligatoirement par l’analyse historique du mode de pensée qu’a inauguré le XVIe siècle, et que les hommes de l’époque ont appelé : « réduire en art ». La réduction en art, comme on le verra, est un moment important de ce mode d’appréhension intellectuel, ce point d’origine à partir duquel se développeront, en des chemins tantôt mêles et complémentaires, tantôt distincts et antagoniques, la pensée technique, la pensée scientifique.

Nous verrons donc successivement de quelle manière le XVIe siècle fut une époque de réexamen des relations entre Arts, à prendre ici au sens général de Métiers, compétences professionnelles, artisanat, production de biens tout à la fois, et le savoir, à prendre ici au sens général, et à ce moment encore indéterminée par rapport à ce que nous entendons par ces termes aujourd’hui, d’abstraction, de pensée philosophique, de connaissances et d’écrits scientifiques, de réflexions théoriques (I). Puis nous essayerons de comprendre ce que fut la nouvelle (et première) approche intellectuelle des « techniques » (II). Enfin, trois études de cas : l’escrime, la mine et l’architecture viendront, non pas illustrer – ce serait une erreur méthodologique – mais fournir la preuve, la vérification par l’exemple de la réalité de ce mouvement de pensée, de son universalité aussi (III). Il concerna des formes suffisamment variées et diverses de l’activité humaine pour que l’on puisse parler à son égard de paradigme.

I. Bibliograhie, sources et contexte

A/ Bibliographie

®Brioist Pascal, Drévillon Hervé, Serna Pascal, Croiser le fer, Champ Vallon, Seyssel, 2002

®Febvre Lucien, Le problème de l’incroyance au XVIe siècle, Paris, Albin Michel, 1946

®Francastel Robert, Art et Technique,

®Garçon Anne-Françoise, « Réduire la mine en science ? Anatomie des De re metallica d’Agricola », Hélène Vérin, Pascal Dubourg (dir.) Séminaire "Formation des savoirs à l'époque moderne" Centre Alexandre Koyré - Paris (01/2005), sous presses (http://halshs.ccsd.cnrs.fr/halshs-00003857)

®Gilbert, Neal Ward, Renaissance Concept of Method, New York, Columbia University Press, 1969

®Gille Bertrand, Les ingénieurs de la Renaissance, Paris, Hermann, 1964 (rééd. Seuil, coll. « Points »)

®Klein Robert, « Deux modes de la connaissance. II. La pensée figurée de la Renaissance », Diogène, n°32, oct.-déc. 1960, rééd. dans La forme et l’intelligible. Ecrits sur la Renaissance et l’Art moderne, Paris, Gallimard (tel), 1970, p. 123-138.

®Koyré Alexandre, « Du monde de l’à peu près à l’univers de la précision », in Id.,Etudes d’histoire de la pensée philosophique, Paris, Gallimard, 1948

®Moatti Claudia, La raison de Rome, naissance de l’esprit critique à la fin de la République, Paris, Le Seuil, 1997

®Nef, John U., La naissance de la civilisation moderne et le monde contemporain, Paris, Armand Colin, 1954.

®Romano Antonella, La contre-réforme mathématique. Constitution et diffusion d’une culture mathématique jésuite à la Renaissance (1540-1640), Rome, Bibliothèque des Ecoles françaises d’Athènes et Rome, 1999

®Rossi Paolo, Les philosophes et les machines, 1400-1700, Paris, PUF, 1962

®Simon Herbert A. , Science des systèmes, sciences de l’artificiel, Paris, Dunod [1969], 1991.

®Vérin Hélène, « La réduction en art et la science pratique au XVIe siècle », in Institutions et conventions, Paris, Editions de L’EHESS, 1998, p. 119-144

B/ Sources

J’ai pris la liberté d’ordonner les sources, non par ordre alphabétique mais par ordre chronologique de parution, de manière à ce que l’on puisse appréhender clairement les domaines concernés par ces publications. La liste, bien sûr, n’est pas exhaustive, mais elle prend en compte, autant qu’il est possible, les premiers ouvrages parus dans chaque genre et pour chaque domaine. Les liens marquent les ouvrages disponibles à ma connaissance sur le web.

®La Maison rustique, 1530

®Anonyme, Von Stahel und Eyssen, (sur l’acier et le fer), 1532

®Herrera. Traité d’agriculture, 1539

®Biringguccio, Pirotechnia, 1540

®Jacques Androuet du Cerceau, Petites habitations, c. 1540.

®Vésale, Constitution du corps humain, 1543

®I dieci libri dell’architectura di M. Vitruvio, 1556

®Georgius Agricola, De re metallica, Bâle, 1556

®Benvenuto Cellini, Traités sur l’orfèvrerie et la sculpture, 1566-1567

®Philibert de l’Orme, L’Architecture, Paris, chez Fréderic Morel, 1567

®Jacques Besson Le Cosmolabe ou Instrument universel concernant toutes observations qui se peuvent faire par les sciences mathématiques tant au ciel, en la terre, comme la mer, Paris, 1567

®Jacques Besson, Théatre des instruments mathématiques et méchaniques, Paris, Frédéric Morel, 1568,

®Juan Huarte, Anacrise ou parfait jugement des esprits propres & naiz aux sciences, 1580

®Agostino Ramelli Le diverse et artificiose Machine... Dal Ponte Della Tresia Ingegniero del Christianissimo Re di Francia et di Pollonia. Composte in Lingua Italiana et Francese.. Paris, édité chez l'auteur, 1588

®Ambroise Bachot, Le govvernail... Lequel conduira le curieux de geometrie en perspectiue dedans l'architecture de fortifications, machine de guerre & plusieurs autres particularitez y contenues. Melun, 1598

®Jean Errard, La Fortification réduite en art et démonstrée, Paris, 1600

®Francis Bacon, The Advancement of Learning 1605 [De dignitate et augmentis scientiarum ,1623]

®Salomon de Caus, Les Raisons, Francfort, 1605, Paris, 1624

®Vittorio Zonca,Novo teatro di machine et edificii per varie et sicure operationi, con le loro figure tagliate in rame e la dichiaratione e dimostratione di ciascuna, opera necesaria ad architetti et a quelli che di tale studio si dilettano, di Vittorio Zonca, In Padova : appresso P. Bertelli, 1607 [rééd. 1621], in-fol., 115 p., 42 pl. gr. par P. Bertelli

®Sébastien Jousse, Le Théâtre de l’art du charpentier et La Fidelle ouverture de l’art du serrurier, 1627

C/ Les nouveaux mondes de la production et de la connaissance.

Entre mars et mai 1953, John U. Nef, l’un des historiens de l’économie les plus renommés de son temps, invité au Collège de France, choisit pour thème de son enseignement : « La naissance de la civilisation industrielle et le monde contemporain »[3]. L’écrit vaut qu’on s’y arrête. D’une part, parce que dans ces temps complexes où l’approche historique préconise le « retour aux sources », en même temps qu’elle néglige d’un discret dédain les tentatives antérieures d’interprétation de ces sources, il est bon de se remettre en mémoire ce qui fut écrit et d’ores et déjà expliqué ; d’autre part, parce que précisément, l’enseignement de Nef vaut qu’on s’y arrête. L’historien, en effet, distingue entre « esprit quantitatif », à ses yeux fondement de la civilisation industrielle ; et « esprit qualitatif ». Et ces deux « esprits » correspondent deux approches différentes de la production et du progrès, que la pensée contemporaine tend à confondre :

« L'idée de progrès économique dans le sens quantitatif, comme celle de sciences économiques, est une conception nouvelle et moderne. Depuis une centaine d'années et les érudits contemporains, avec leur passion pour des recherches historiques quantitatives, ont découvert dans les archives européennes énormément de documents dignes de confiance sur les conditions démographiques, commerciales et industrielles de l'Europe au Moyen Âge et sous la Renaissance. D'après les recherches de ces érudits, il n'est guère douteux qu'il y eut une augmentation générale considérable et presque continuelle de la population et de la production entre les milieux du XIe siècle le début du XIVe siècle et de nouveau une augmentation générale considérable à la fin du XVe siècle au début du XVIe siècle. Ce qui n'est guère moins certain, c'est que l'élan vital qui est à la source de ces remarquables augmentations de population et de production, fut une recherche de la qualité. Au deuxième et au XIIIe siècle c’était la construction des cathédrales, des églises et des monastères, avec tous les arts religieux engagés dans ce grand mouvement de l'esprit humain. À la fin du XVe et au début du XVIe siècle l'élan vital venait de nouveaux de l’art et de l'artisanat, se manifestant par la construction et la décoration de bâtiments de toutes sortes, églises, chapelles, ponts, remparts et fortifications, palais de justice, hôtels somptueux dans les villes et magnifiques châteaux à la campagne. Appeler quantitatif ces grands mouvements de progrès parce que nous, contemporains, avons trouvé que la production avait beaucoup augmenté, serait commettre un anachronisme. Ce que nous cherchons précisément, ce sont les origines de l'esprit quantitatif comme moteur primordial dans la vie économique. Quand le progrès économique est-il devenu pour la première fois dans l'histoire occidentale le reflet, le résultat essentiel d'efforts tendant à augmenter le rendement et l'efficacité, considérés comme des buts suffisants ? »

John U. Nef savait de quoi il parlait : il fut de ceux qui préconisèrent l’introduction de l’outil statistique dans l’histoire, et une part importante de son travail fut d’expliquer et d’analyser l’évolution économique à l’aide de chiffres et de séries. Mieux, il s’intéressa particulièrement à l’appréciation quantitative de la production à la fin du Moyen Age et aux débuts de l’Epoque Moderne. Et il faut parmi les premiers à défendre l’idée d’une consommation importante de houille à la fois pour les besoins domestiques et les besoins industriels dès ces époques. Pour autant, il ne fut pas dupe de cette découverte, et jugea avec raison qu’il serait vain d’évoquer un quelconque phénomène d’industrialisation anticipée, voire de « révolution industrielle » à partir de cette consommation. En d’autres termes, il ne suffit pas de consommer du charbon de terre, même en abondance pour provoquer une révolution industrielle. Cette prudence donne a contrario de la valeur à une autre de ces appréciations. Il discerne en effet, au XVIe siècle, ce qu’il appelle une « première Révolution industrielle ». De quoi s’agit-il ? D’un glissement de l’attention productive, du désir de produire, suffisamment net pour pouvoir être enregistré à l’échelle de l’histoire, pour pouvoir être repéré, identifié, évalué, de la production de denrées de luxe et d’édifices de prestige(églises, chapelles, palais, hôtels, production de denrées luxueuses et durables) vers des biens plus rustres, plus humbles (verre à vitre, marmite en fontes, plaques de cheminées, papier d’emballage). Ce glissement, il le localise dans les pays d’Europe du Nord, et tout particulièrement l’Angleterre.

J. U. Nef comprit et expliqua bien avant F. Braudel, le mouvement contrasté que vécut l’Europe au XVIe siècle, le déclin des anciennes possessions espagnoles d’une part (Anvers, Franche-Comté, puis Espagne), le leadership nouveau exercé par les pays d’Europe du Nord. Et, il se garde bien d’établir une causalité directe entre l’économie, l’évolution technique et l’état général de l’Europe : Etat de « guerre totale » ou presque ; ébranlement des structures religieuses ; renforcement des structures institutionnelles « laïques », impact de la découverte de l’Amérique sur le commerce international et sur la production européenne des métaux. Plus simplement, il note qu’entre 1540 et 1640, les pays du Nord et tout particulièrement la Hollande et l’Angleterre connurent ce qu’on appellerait aujourd’hui un développement contra-cyclique, une prospérité « toujours grandissante ». Et, ajoute-t-il, les moyens physiques disponibles : houille autant sinon plus que bois pour l’énergie, infléchirent la production vers la productivité et l’efficacité, vers la recherche de la quantité. User de la houille en métallurgie d’élaboration provoqua de facto un abaissement de la qualité des métaux produits, en raison des impuretés contenues dans le combustible. Mais ce qui se perdait en qualité, se retrouvait en quantité : la plus grande température de chauffe permettant d’aller plus vite et d’obtenir plus de métal[4]. On chercha alors à accroître ces productions courantes, on chercha dans le même mouvement à améliorer leur mode de fabrication. Vers la fin du XVIe siècle et au début du XVIIe, les hauts fourneaux et les établissements qui en dépendaient se répandirent dans la plupart des comtés anglais, les Midlands, le Shropshire, le Forest Dean. Il en fut de même pour la production courante de verre à vitre et de papier. Quand la fabrication du papier en Angleterre a commencé à se développer vers la fin du XVIe siècle et au début du XVIIe siècle, ce fut celle d’un papier plus grossier, utilisé souvent pour l’emballage. Le papier d’imprimerie était importé pour la plus grande partie, notamment de France. Et, lorsque Thomas Coryat, fils d’un pasteur anglais, arrive en 1608 à Lyon, comme chacun sait l’un des grands centres financiers de l’Europe continentale, il fut étonné de trouver si peu de fenêtres, et la plupart en papier[5].

En conclure qu’à « l'époque où décline le régime féodal et où s'annonce le capitalisme moderne, se met également en place en Europe tout un système technique nouveau - sans lequel la science classique, dont nous restons les héritiers, n'aurait pu prendre son essor… », comme on trouve écrit dans les Ingénieurs de la Renaissance de Bertrand Gille est excessif. Nef montre au contraire, comment dans la plupart des pays européens, la France au premier chef, les améliorations ont continué à intéresser au premier chef, la production de produits de qualité, et non la production courante. Et la démarche qui consiste à penser dans le même temps l’innovation et le système qui permet de l’introduire dans la société, qui ouvre à son usage est récente ; elle spécifie notre système technique et celui-là seulement. Déceler des éléments de nouveauté, et la mise en système de ces nouveautés n’est donc pas la même chose. Rappelons, s’il fallait s’en convaincre un peu plus, que la consommation était rigoureusement règlementée en France, et que les boutiques étaient assignées à des « classes » correspondant à des niveaux de richesse et donc à une clientèle déterminée[6].

Il n’y eut donc aucun nouveau « système technique » entre XIVe et XVIe siècle. Mais, un changement dans les pratiques techniques et économiques s’est manifesté qui fut suffisamment important pour préparer l’avenir. La préparation fut technique : les artisans, et tout particulièrement les artisans anglais, apprirent à maîtriser le feu vif, mêlé d’impuretés que produisait la houille, et à l’utiliser pour la métallurgie secondaire et la fabrication du verre. La préparation fut économique : la prospérité rendit possible l’enrichissement à partir de la production d’objets quotidiens, de « choses banales » (D. Roche). La mise à mal des monastères, le glissement de l’investissement vers la « société civile » en Grande-Bretagne, et le développement du commerce, fit le reste. Il en résulta, deux siècles plus tard, la mise en avant excessive des « artistes anglais », lorsque la volonté d’innover, le désir de produire autrement, s’affirma avec vigueur sur le continent. Pour nous, voici ce qu’il faut retenir : lorsque Francis Bacon, en 1604, théorise sur le « progrès technique », il a sous les yeux la prospérité de son pays, le renouvellement technique de la production « ordinaire ». Tandis que les praticiens, ingénieurs, savants d’Europe continentale qu’eux aussi, vont théoriser, le font à partir d’un point de vue légèrement différent. Ils ont sous les yeux une autre réalité : l’ « universelle contrariété »[7] dont témoignaient les guerres, d’une part ; l’amélioration d’une production de qualité, d’autre part.

II. De nouveaux outils de pensée.

P. Francastel dans cet ouvrage resté fondamental, et contemporain de celui de J. U. Nef, qu’il intitula Art et Technique, propose une critique intéressante de l’analyse de Nef. Autant le dire : je ne rejoins pas le point de vue de Francastel, du moins pas à cet endroit. Mais l’objection faite soulève un point intéressant, et pour tout dire, la problématique essentielle que soulève l’analyse de cette période. La Renaissance fut dans son essence une période de renouvellements profonds, on dirait aujourd’hui une période d’innovations. L’innovation fleurit partout, dans tous les domaines de la société : technique au premier chef, culturel avec l’invention de l’imprimerie et ses conséquences, religieux avec la Réforme, politique avec la naissance du concept de souveraineté, l’émergence des premières Républiques modernes (naissance des Provinces-Unies), militaires avec le début des armes à feu individuelles, économiques avec l’irruption des métaux précieux venus d’Inde, et l’émergence de l’inflation, etc., etc. Mais, en regard, elle n’a disposé à aucun endroit de cette culture de l’innovation dont nous sommes actuellement profondément imprégnés. Pire, et Francis Bacon, comme nous le verrons, en offre une illustration saisissante, « innover » effrayait, ce dont témoignent les textes de F Bacon, par exemple. Voilà bien l’autre sens du terme « Renaissance ». L’appellation désigne certes une époque qui revient à la vie après des siècles de supposés torpeurs, voiremédiévales. Mais elle renvoie aussi à ce qui à déjà existé. Elle signifie aussi qu’un tel dynamisme n’est pas complètement nouveau. Renaître, n’est-ce pas déjà avoir été ? Et donc, se référer ontologiquement à l’ancien ?

Le sentiment dominant était l’impression de fouillis, de débordement ; d’ « universelle contrariété » ; le désir dominant, du moins chez les « intellectuels » était d’y remédier par la double maîtrise de l’action et de la pensée. Maîtriser le particulier par le général, donner de la méthode à l’action et la pensée. Le référent indispensable pour ce faire est la science, ce lieu de la généralité par opposition à l’art, lieu du singulier, de l’effet et du résultat particulier[8]. Attention à l’anachronisme cependant : la science, telle que nous l’entendons, n’était encore qu’un mode de pensée en construction. Les contemporains s’y attachèrent, s’acquittèrent vigoureusement de cette tâche, tout particulièrement en donnant toute leur valeur à la méthode, à l’expérience, à la recherche de concepts, ou plutôt, de lieux de pensée permettant de conceptualiser l’universalité. Mais, ce que nous appelons Science, n’était encore qu’un moyen parmi d’autres. La Renaissance en travailla d’autres non moins ardemment.

On l’aura compris : à plus d’un égard, le XVIe siècle s’est pensé démiurge[9]. C'est-à-dire qu’il s’est pensé, pensant le monde, le réorganisant ; il s’est pensée perfectionnant l’œuvre de la Nature et du Dieu créateur, et pour ce faire, a cherché, s’est trouvé de nouveaux outils intellectuels. Parmi ces outils, et non des moindres, il y eut, à côté de la réduction en art, l’engouement pour les mathématiques, mathesis ou mathématiques mixtes, le début des Cabinets de curiosité. Aucun de ces outils n’est véritablement neuf : l’expression « in artem redigere » est emprunté à Cicéron. Aux côtés de l’astronomie et de la musique, l’arithmétique et la Géométrie appartenait au Quadrivium, qui formait avec leTrivium, composé de la grammaire, de la rhétorique et de la dialectique, l'ensemble reconnu des connaissances, les « sept arts libéraux » au Moyen Age. Enfin, les hommes de Renaissance n’ont pas inauguré la collection d’objets rares, merveilleux ou incongrus. Ils l’ont revisité plutôt, comme ils reconsidéré les mathématiques et la relation à l’image.

A/ Les mathématiques : science et pratique

Les jeunes gens « s’adonnent aux mathématiques… contre la volonté de leurs parents ». Cette observation de Simon Stévin (1548-1620) témoigne de l’engouement de la jeunesse de son temps pour cette science de la rigueur. « La crise de l'aristotélisme, en la seconde moitié du XVIe siècle, phase essentielle de recomposition du savoir, [a été] propice à l'émergence d'une réflexion sur la définition, le statut et le rôle des mathématiques dans leur double rapport à la théologie et à la philosophia naturalis. », explique Antonella Romano[10]. Et dès 1544, dès la fondation du premier Collège Jésuite, Ignace de Loyola souligne leur importance. « Et de même, comme les Arts ou les 'sciences naturelles' disposent les esprits à la théologie et servent à en avoir une parfaite connaissance et pratique, tout en étant par eux-mêmes une aide pour la même fin, ils doivent être traités avec le soin qui convient et par des professeurs érudits : on cherchera sincèrement en tout cela l'honneur et la gloire de Dieu notre Seigneur." (Ignace de Loyola, Constitutions, quatrième partie, chapitre 12, « Matières que l'on doit enseigner dans les Universités de la Compagnie ». Et d’ajouter à la fin des années 1550 : « on traitera de la logique, de la physique, de la métaphysique et de la morale, ainsi que des mathématiques dans les limites qui conviennent à la fin que l'on poursuit »[11].

Mathématique ? Le terme est répertorié, comme substantif, en 1265, pour désigner l’« «ensemble des sciences ayant pour objet les propriétés des grandeurs calculables» (BRUNET LATIN, Li Livres dou Tresor, éd. F. J. Carmody, p.19); En 1555, J. Pelletier du Mans l’emploie au pluriel : les matématiques (sic), dans son Dial. de l'orthogr. « Elles [les mathématiques] apprennent aux poètes le lever et le coucher des astres; aux historiens la situation et les distances des divers lieux; aux philosophes des exemples de démonstrations solides; aux hommes politiques des méthodes vraiment admirables pour conduire les affaires en temps de paix comme en temps de guerre; aux physiciens les modes et les diversités des mouvements célestes, de la lumière, des couleurs, des corps diaphanes, des sons; aux métaphysiciens le nombre des sphères et des intelligences; aux théologiens le principales parties de la création divine; et pour le droit et la coutume ecclésiastique, le comput. Sans parler des services que rend à l'Etat le travail des mathématiciens pour les soins des maladies, pour la navigation et pour l'agriculture. il faut donc faire effort pour que les mathématiques fleurissent dans nos collèges aussi bien que les autres disciplines. » est-il mentionné dans le Ratio…, le Règlement du Collègio Romano au chapitre.., De mathematicis..., Ibidem, MSPJ, vol. 5. p. 116-117

Pour le compte, on comprend ce qui séduit dans l’approche mathématique : la rigueur, le résultat, l’universalité et l’aptitude à établir la vérité par l’art de démontrer. « Pourquoi les disciplines mathématiques sont ainsi nommées. Les disciplines mathématiques, qui assurément s’appliquent toutes à tous les aspects de la quantité, ont reçu leur nom de l’expression grecque mathèma qui signifie discipline ou alors science. Mais je trouve auprès des auteurs reconnus deux principales raisons pour lesquelles ces deux désignations sont adaptées à cette seule science de la quantité. [...] A d’autres cependant il plaît de leur donner le nom de discipline ou science plutôt qu’aux autres, car elles seules utilisent la méthode et la raison. Elles procèdent en effet toujours de quelques principes préalablement connus pour démontrer leurs conclusions, ce qui est la fonction même et la tâche d’une discipline ou d’une science, comme le soutient Aristote dans les Seconds Analytiques [...]. Cette façon de procéder assurément, il ne nous est pas toujours possible de l’observer dans les autres arts ou disciplines, puisque la plus grande partie de ce qu’ils veulent mettre en avant en vue d le confirmer, ils y aboutissent par des choses qui n’ont pas été ni expliquées, ni démontrées. »[12].

Clavius, le professeur de mathématique qui rédige le texte, plaide néanmoins, signe qu’il cherche à vaincre une résistance[13]. C’est que le débat sur le statut des mathématiques est vif dans la seconde moitié du XVIe siècle. On s’interroge : est-ce ou non une science ? Répondre par l’affirmative, revint à définir des domaines d’applications et à s’inscrire dans une manière de penser.

Des domaines d’applications : les mathématiques s’affirmèrent hors de l’Université, dans les Cours et les Académies littéraires, à l’intention des marchands, assureurs, maîtres de métiers, au Collège royal de Paris, qui a accueilli les principaux mathématiciens de la seconde moitié du XVIe siècle (Pierre de la Ramée (1515-1572), Oronce Finé (1494-1555) qui écrivait dans son » Epistre touchant la dignité, perfection et utilité des sciences mathématiques, Paris 1551, p.171 :

« Sont les clefz de tout perfet savoir

Oncques vivant ne fait son bon devoir

A les aimer [...]

Il est donc cler que les mathématiques

Tres nobles sont perfettes, authentiques

Et le miroer de toute certitude :

Car tous les ars nobles ou mechaniques

D’elles ont prins leurs cours et habitudes

Ce que voyant Main homme d’estudes,

Tous autres arts il souhaita semblables

Aux susdittes, tant les trouva feable [...] »,

Son enseignement fut suivi par Ignace.

Les mathématiques s’affirmèrent principalement dans leur relation à l’astronomie[14]. Et beaucoup comme « mathématiques mixtes » - qu’on qualifierait aujourd’hui de sciences physiques- au caractère technique affirmé, l’hydrographie et les fortifications, la mécanique[15]. Oronce Finné avait acquis une brillante réputation, en confectionnant une horloge en bois. Et, c’est après avoir été Agrégé à l’Université en qualité de professeur de mécanique et de mathématique, qu’il passa au collège royal en 1530. Côté réformé, Conrad Dasypodius, qui réalisa l’horloge astronomique de Strasbourg, était mathématicien et publia entre autres un Hieronis Alexandrini Nomenclaturae vocabulorum geometricum translatio…, en 1579.

Passer du domaine d’application à la manière de penser, revint à subsumer sous l’appellation « mathématiques » ce que la réduction en art, conférait de méthode à la pensée opératoire :

« Nous avons suffisamment montré jusqu’ici que les principes des mathématiques sont plus clairs que le soleil de midi, et que, de ce fait, même les propositions qui en dérivent jouissent de la plus grande certitude, dans cette discipline. Nous disions que la certitude d’une discipline apparaît principalement dans la raison de la Méthode et dans l’enchaînement des démonstrations qu’elle contient. Toutes les propositions qui sont expliquées en sorte qu’elles sont reliées entre elles par un ordre ferme, que les premières tirent leur fermeté et leur solidité des suivantes et les suivantes découlent des précédentes, qu’on ne trouve rien qui ne soit isolé ou séparé d’elles, toutes ces propositions jouissent d’une foi sûre en elle-même et méritent un jugement solide auprès de tous. Quel que soit et combien admirable soit l’ordre dans lequel ces disciplines mathématiques sont transmises, cela ressort bien du fait qu’elles utilisent, pour leurs démonstrations, par des exemples, la raison de la méthode dans les autres arts, elles-mêmes n’utilisant pas, comme absolu, un exemple de l’Idée de la méthode, mais l’Idée de la méthode, avec raison assurément. », écrit Pietro Catena, dans son Oratio pro idea methodi, Padoue, 1563[16].

B/ Faire de l’image un concept

L’œuvre de Robert Klein est indispensable à qui cherche à comprendre comment les hommes de la Renaissance pensèrent, conçurent l’image. Je dis bien : conçurent et pas seulement apprécièrent. Car la réflexion, née dans le giron théorique de l’histoire de l’art, déborde, se répand inéluctablement dans le champ de l’histoire des sciences. Image donc : en la matière, la Renaissance n’a pas innové, entendons par là qu’elle n’a rien créé de totalement nouveau. Comme ils ont redécouvert, relu Aristote, les hommes du XVIe siècle ont redécouvert Marcile Ficin, approfondi et développé les approches philosophiques de Raymond Lulle (1235-1315), qui le premier établit un « arbre des sciences ». L’idée centrale, je le rappelle, était de constituer une approche unifiée des savoirs et des pratiques. En quoi l’image pouvait-elle y aider ? Spontanément, nous pensons à l’illustration, ou d’une manière un peu plus complexe, un peu plus élaborée, à l’ordonnancement par un dessin, par un tableau. C’est ce que préconisait Lulle, précisément, et qui fut repris, développé par les intellectuels et savants du XVIe siècle. « Pierre de la Ramée, en 1543, dans ses Dialecticae Institutiones et ses Aristotelicae Animadversiones avait remis en cause les dix catégories aristotéliciennes définies dans l’Organon : substance, quantité, qualité, relation, temps, lieu, possession, position, action et passion) et proposé un nouveau système dit « des dichotomies » associant logique et rhétorique Les tableaux en arborescences binaires, inspirés de Raymond Lulle, y jouaient un rôle majeur. Dans les années 1570-1580, la méthode ramiste trouvait des terrains d’application de plus en plus nombreux : chimie, droit, mathématiques, politique et… escrime. », observe Pascal Brioist[17]. Suivant les préceptes et la méthode de Ramus (Pierre de la Ramée) décrite en 1555 : « quelque longue chaîne d’or telle que ceint Homère, de laquelle les annelets soient ces degrès ainsi dépendants l’un de l’autre, et tous enchaînés si justement ensemble, que rien ne s’en puisse ôter sans rompre l’ordre et continuation du tout », en 1588, Christophe de Savigny organisa les savoirs en « Cyclos », (Kuklos en grec), réalisant la première « Encyclopédie, ou la suite et liaison de tous les Arts et Sciences » (enkuklios « cycle, cercle » et paideia « éducation »). Comme le fait observer le biographe de la BNF, cette mise en forme des connaissances est totalement fermée. La notion de progrès n’est pas encore présente dans les métaphores de la connaissance.

Mais cet usage de l’image, la compréhension qu’on en avait alors, déborde largement la métaphore et l’illustration. L’image fait concept, elle était, en soi, ordonnancement du monde, et sa compréhension compréhension. L’on passe du « speculum » (miroir en latin) au « theatrummundi » (lieu de représentation), que nous verrons à l’œuvre lorsque nous analyserons les Théâtres de Machines. Ce qu’il faut comprendre ici, c’est que l’image n’est plus seulement un miroir du monde, elle le représente. User de la figure comme pensée : l’origine en fut peut-être l’usage de l’image comme moyen mnémotechnique, dans ces Artes memoriae qui fleurirent au XVe et au XVIe siècle. Le principe en était fixé depuis longtemps : « créer un « lieu », y situer des « images », pour faire jouer l’ensemble : les lieux rappelait l’ordre et les images évoquaient les objets. Cela tenait de l’imagination et de la logique. Mais comment est-on passé de cette pratique de l’image-étayage de la mémoire à l’image- concept ? Robert Klein l’explique avec l’érudition qui lui est habituelle : « Aristote avait préparé la voie aux théoriciens de la pensée figurée, lorsqu’il institua son parallèle entre la science et l’art ; il découvrit en effet, entre ces deux activités de l’esprit, une profonde analogie de structure. L’art selon lui, procédait toujours par étapes distinctes : la « conception » d’abord, l’« exécution » ensuite. [...] Or la conception ou « création du concept » était de l’ordre de la science. » Et le « concept », noyau de toute pensée de connaissance, fut, le plus souvent assimilé à une sorte de dessin intérieur, ce que rappelle l’ambiguïté du disegno italien, du design anglais, dont les deux sens sont rendus en français par les mots apparentés : dessein et dessin. Le dessin/dessein, car les deux termes à la Renaissance n’étaient pas distincts, n’existe que pour « désigner » en fonction d’une intention de l’esprit. Pour les savants, intellectuels, artistes de la Renaissance, penser, c’est projeter, et projeter veut dire « spatialiser : « Depuis 1500, les artistes notaient avec fierté qu’en grec « graphein signifiait à la fois dessiner et écrire, et on cultivait assidûment, vers la même époque le rébus (un des passe-temps favoris de Léonard) »[18].

Cette assimilation du concept à un dessin intérieur n’était pas en soi originale : on la trouve chez Jean Scot Erigène, par exemple. Et souvent au Moyen-Age, les idées platoniciennes étaient présentées comme de petites images, vrais modèles des choses qui y participent. Mais elle fut déroulée de manière inexorable à la Renaissance : « Il faut maintenant savoir que les arts et les sciences qu’étudient les hommes ne sont que des images et des figures que leurs esprits ont engendrées dans leur mémoire, lesquelles représentent au vif la posture et la composition naturelle du sujet que regarde la science que l’homme veut apprendre »; écrit Juan Huarte, dans L’examen des esprits pour les sciences, 1578, (trad. fr. 1645, p. 7-8). Mais l’image symbole ne pouvait plus être arbitraire. Il fallait redéfinir l’imagination elle-même, ce que fit, par exemple, Giordano Bruno, en une cosmologie spiritualiste et magique, qui nous rappelle que la Renaissance fut aussi alchimique :Le livre des Trente sigles proposent des images « qui concernent les fondements mêmes de la machine à penser : l’Arbre (dérivation et ramification des concepts et des sciences), la Chaîne (l’échelle des images ou formes, entre l’Idée et la représentation dans la mémoire), Zeuxis ou le Peintre (l’imagination visuelle qui dégage de l’expérience du multiple l’archétype ou l’universel), Phidias ou le Sculpteur (l’imagination créatrice, qui enlève l’accidentel et remonte ainsi du donné brut, semblable au bloc de marbre à l’Idée qui est Modèle), Dédale ou l’Artisan (l’invention des procédés techniques de l’art lullien, les artifices de l’investigateur). [...] Tout l’ensemble de l’activité de l’esprit est en fin de compte, pour Bruno, la création d’un tableau : lumière, couleur, contour, relief… »[19].

C/ Le début des cabinets de curiosités

Dans l’article qu’il a donné pour Curiosité et Cabinets de curiosité, Krzysztof Pomian récapitule utilement ce que l’on sait désormais de la mode des cabinets de curiosité. Les cabinets de curiosité se sont répandus en Europe entre XVIe et XVIIIe siècle. Et ils sont largement contribués au renouvellement des régimes de savoir.

Généralités.

Mais qu’est-ce qu’un cabinet de curiosité ? Un lieu, à nos yeux assez étrange, dans lequel un amateur fortuné, un praticien éclairé, collectait, collectionnait, rangeait des productions de la nature ou des productions humaines, présentant un caractère étonnant, original, voire merveilleux, inquiétant, monstrueux. Le cabinet de curiosité, en tant que lieu de rassemblement d’objets étonnants ou rares, n’est pas à proprement parler une invention de la Renaissance. Le Moyen Age possédait déjà ses cabinets d’antiques ou ses Chambres des Merveilles. Mais les lettrés de la Renaissance en ont renouvelé le genre, de la même manière qu’ils ont renouvelé l’usage de l’image. La différence entre l’un et l’autre de ces nouvelles approches d’usage ancien tient à leur postérité : K. Pomian tient pour certain que la pratique du cabinet de curiosités et toutes les pratiques afférentes ont contribué à la « première révolution scientifique », celle qui a concerné les sciences de la nature ; R. Klein, au contraire, lorsqu’il observe les formes prises par l’évolution intellectuelle en Europe, note que celle-ci a contourné, qu’elle a mis de côté la pratique de l’image par les hommes de la Renaissance. L’usage conceptuel de l’image, entendons l’usage de l’image-concept, d’une image quasi hiéroglyphique a constitué en quelque sorte, un rameau original mais sans fruit, sans postérité, qui fut par la suite délaissé, négligé dans le chemin évolutif.

Les débuts en Italie

K. Pomian associe l’histoire des cabinets de curiosité est associée à celle des Jardins botaniques. Désireux de raffermir son pouvoir, Côme de Médicis, duc de Florence depuis 1537 décide d’ouvrir à Pise, en lien avec l’Université, avec la Faculté de médecine, un jardin botanique. Le but de ce Jardin : non plus seulement cultiver les simples nécessaires à la confection des médicaments, mais élargir la connaissance qu’on en a, en trouver de nouveaux pour pouvoir confectionner de nouveaux remèdes. La culture se doubla donc d’une recherche, et celle-ci, pour être efficace, supposa des règles, une méthode, la description des plantes, leur analyse, la détermination de leurs spécificités, de leurs effets. C’est ainsi que s’établirent plusieurs caractéristiques communes à la pratique du jardin botanique et du cabinet de curiosité : 1) une fonction cognitive ; 2) des pratiques induites par cette fonction : classement, description, mise au point de normes de classement, de normes de description ; 3) une fonction sociale.

D’autres jardins s’ouvrirent en Italie, et à côté d’eux des cabinets de curiosité, dans les demeures cette fois de particuliers : à Bologne, Venise, Rome, Florence, qui furent le lieu de pratique de sociabilité : ils faisaient l’objet de visite, de discussions, d’analyse, d’échanges d’objets… Ces cabinets italiens, les premiers du genre, ont pour trait commun d’avoir été mis en place par des pharmaciens, ou des médecins férus de botanique ; ils partagent avec les cabinets d’Antiques, ces pièces ou tout simplement armoires, où les riches lettrés collectionnaient les objets d’arts venus de l’antiquité, leur fonction cognitive. Rassembler des Antiques servait en effet aux lettrés à comprendre le monde ancien, à en détecter les spécificités. Ils possédaient, comme les cabinets d’Antique et surtout comme les Chambres des Merveilles, une fonction ludique. Mais le jeu consistait moins à s’entourer d’objets mystérieux, inquiétants, merveilleux, énigmatiques qu’à s’entourer d’objets à partir desquels il était possible de construire, d’échafauder, voire de vérifier, une compréhension du monde.

Le caractère microcosmique de ces cabinets ressort de leur organisation. Et cette organisation témoigne d’une relation au monde, d’une relation à l’environnement direct différente de la notre. Entrer dans un cabinet de curiosité en effet, c’était entrer dans un espace entièrement recouvert d’objets ou de leurs représentations, non seulement sur les murs, mais aussi au plafond et au sol : c’était pénétrer dans un monde véritablement dont on pouvait apprécier ou non l’ordonnancement, et discuter de la structure selon les ordonnancements. Il y a dans le cabinet de curiosités un souci, une volonté démiurgique, de faire naître des mondes, qui est le propre de la pensée du temps ; mais il est aussi une volonté ordonnatrice, de classification qui est, on le sait, l’un des fondements de la pensée scientifique.

L’apport Hollandais

La pratique italienne des cabinets et des jardins déclina à la fin du XVIe siècle : le cabinet ouvert au collège des Jésuites de Rome par Athanase Kircher tient avant tout de la Chambre des Merveilles, et si son successeur lui donna un tour plus contemporain, il ne lu conféra aucune véritable fonction de recherche. Les Provinces-Unies prirent le relais. Et la pratique Hollandaise, qui succéda à la pratique italienne, née au sein d’une culture politique et religieuse, d’une sociabilité et d’une économie différente, adopta d’autres contours, dont K. Pomian considère qu’ils furent essentiels dans la constitution de l’esprit scientifique. Les Provinces-Unies, on le sait, s’émancipèrent des Pays-Bas autrichiens, gagnèrent leur autonomie au prix d’une lutte sanglante et opiniâtre. K. Pomian souligne deux éléments essentiels, qui contribueront à l’évolution des modes de pensée européens : 1) dès 1597 les Hollandais étaient installés en Indonésie. On sait qu’ensuite, ils entrèrent en contact avec le Japon, dont ils furent les seuls interlocuteurs admis, tolérés [quid des Jésuites ?] ; 2) les Hollandais étaient calvinistes. Et leur culture calviniste les conduisait à privilégier l’ordinaire sur l’extraordinaire, à voir dans le bon ordonnancement des objets et des êtres les plus humbles un signe du bon fonctionnement de la Nature, de la validité de l’ordonnancement divin. Mieux, analyser et comprendre cet ordonnancement dans ses aspects les plus humbles, était une manière de louer le Seigneur.

Ces éléments originaux, distincts de l’approche italienne, se manifestèrent à trois endroits : 1) l’élargissement des cabinets vers les amateurs éclairés, et pas seulement des professionnels, et la pratique du mécénat. Citons ici, Hertford, qui était banquier, possédait un cabinet de curiosité à Amsterdam, y accueillit Linné fraîchement débarqué de Suède, et finança pour partie la publication de ses travaux ; les cabinets de curiosité s’intéressèrent autant à l’humble qu’au merveilleux. 2) L’intérêt scientifique porta sur le quotidien : Swarsermann, par exemple, dans son cabinet privilégia l’étude des insectes, l’entomologie, et parmi les premiers, il comprit que les insectes ne se reproduisaient pas par génération spontanée, comme on le pensait alors ; qu’ils possédaient une anatomie. Le normal devenait objet de curiosité et d’analyse autant que l’extraordinaire : l’esprit scientifique gagnait peu à peu son objet ; 3) les cabinets de curiosité se multiplièrent en Hollande ; mais ils se développèrent aussi en Indonésie : on en repère plus d’une vingtaine. C’est dire qu’ils s’emplirent d’objets naturels totalement neufs, inédits, et que ces objets neufs, inédits ne pouvaient plus apparaître comme des exceptions, mais comme l’expression d’un quotidien, d’un quotidien vécu en d’autres lieux. Impossible d’expliquer cette nature différente et néanmoins banale, cette autre banalité, cette banalité nouvelle, différente, par les ouvrages des Anciens. On se trouva dans cette situation : les lettrés, en Europe, débusquaient, jugeaient de ce qu’il manquait dans les travaux des Anciens, en arrivaient à évaluer leur insuffisance ; en Indonésie et au Japon, se trouvaient dans l’obligation de mettre en œuvre des outils de pensée qu’ils durent construire par eux-mêmes, ou transformer, pour juger de la radicale étrangeté qu’ils avaient sous leurs yeux. Le résultat en fut un prodigieux retournement de pensée : tandis que le banal devenait l’objet premier de l’analyse, de la considération intellectuelle, en lieu et place du merveilleux, l’étonnant, le merveilleux précisément, s’il continuait à émerveiller, était valorisé moins pour ce pouvoir à émerveiller, que parce qu’il s’incluait, entrait, prenait place dans le normal, dans le quotidien des choses et des évènements.

III. « Réduire en art », premier mode de pensée technique

Un quotidien en passe de devenir admirable pour peu qu’il fût étudié : voilà qui nous conduit directement à la réduction en art. Alors de quoi s’agit-il ? Qu’est ce que « réduire en art » ? Dans l’esprit des lettrés du XVIe siècle, c’est « rassembler ce qui est épars », faire la « somme » de ce qui est éparpillé - attention, cela ne signifie pas obligatoirement la synthèse-, dans le but précis de gagner en efficacité. On voit combien on reste dans l’esprit du temps ! L’intérêt de la réduction en art, et ce pourquoi ce mouvement de pensée occupe une place majeure dans l’histoire des techniques, porte moins sur cette volonté d’ordonnancement, de « ramas général », volonté dont on a compris qu’elle était générale à cette époque, que sur son objet. Ce n’est pas la nature que l’on cherche à rassembler, comme dans les Cabinets de curiosités, mais la pratique, la pratique pour elle-même, la pratique en soi. La finalité de la réduction en art, c’est une meilleure efficacité de l’action. Le terme « Art » est donc à prendre au sens qu’il avait à l’époque, de pratique, de Métiers – d’où il résulte que l’expression ramenée au sens actuel du terme, nous choque. Le moyen de cette meilleure efficacité de l’action, c’est la méthode, sui est « réduction » précisément, dont nous verrons en quoi il consiste ; enfin, et cela n’est pas négligeable, l’autre moyen, c’est l’écrit, la rédaction, également contenu dans le terme « réduction », là encore moins à nos oreilles et à notre entendement, nous qui ne pratiquons plus la langue latine, qu’à ceux des lettrés du XVIe siècle, qui tous l’avaient appris et bien souvent le pratiquaient : « In artem redigere », qui est l’expression latine consacrée pour désigner le fait, use du mot latin « : « redigere », qui a donné en français « rédiger ». Donc, réduire en art, c’est 1) rédiger un écrit, un traité ; 2) qui rassemble les savoirs épars dans un domaine donné ; 3) de manière à les rendre (« reducere ») plus efficaces, de manière à accroître leur efficacité. La réduction en art sanctionne le passage de la pratique à la technique dans l’Europe du XVIe siècle, c'est-à-dire le passage que l’on qualifierait aujourd’hui d’empirique, de « spontané » (ce qui ne signifie pas irréfléchie », à une pratique raisonnée, méthodique, calculée, reproductible. Ainsi, pensée scientifique et pensée technique sont-elles nées et ont-elles grandies, à cette époque, d’un désir de méthode, d’un souci, d’une volonté de pensée méthodique.

A/ Le modèle rhétorique

Cette modalité nouvelle, cette appréciation nouvelle de la pratique, a concerné en premier lieu, les hommes dont le métier les mettait dans l’obligation non seulement de maîtriser l’action, mais aussi de le faire savoir, voire de monnayer cette aptitude à la maîtrise, et de s’en expliquer en aval auprès de leurs commanditaires, en amont, près des ouvriers qu’ils employaient ou faisaient travailler : j’entends, les ingénieurs, les architectes, les mécaniciens.Que cherchent-il à faire quand ils réduisent en art ?

a)Préparer les conditions d’une action maîtrisée, et donc aussi efficace que possible ;

b)Réduire les cas singuliers posés par la pratique à des problèmes bien posés ;

c)« Mécaniser l’exercice de la pensée » (R. Klein)

L’expression, tout comme le procédé, sont empruntés. Leur origine se trouve dans l’œuvre de Cicéron, le De Oratore, précisément, ainsi que le De legibus, dans lequel le grand avocat, orateur, et futur Consul, préconisait : « Il n’est point de connaissances qu’on puisse réduire en art lorsqu’on se borne à savoir le détail de sa matière; et l’on a rien fait si l’on n’introduit un enchaînement rationnel dans des observations jusque là fragmentaires » (Cicéron, De leg, I, 14:). Cicéron reprenait là en la généralisant, la méthode que Quintus, son frère, avait mis en œuvre, lorsqu’il avait préparé la campagne électorale de son frère (Consulat, 64 BC) :« J’ai voulu te présenter en un seul coup d’œil et selon une distribution technique des idées qui, dans la pratique, apparaissent dispersées et non définies »[20].

B/ Une rédaction raisonnée

« Réduire en art », c’est donc :

®Rassembler des questions dispersées, confuses, les mettre en ordre

®Redigere, reducere : rassembler ce qui est épars

®Mettre par écrit, mettre en ordre, ce qui se rapport à l’action, à la pratique

On « réduit en art » :

®Des pratiques politiques,

®Des pratiques pédagogiques,

®Des pratiques architecturales,

®Des pratiques mécaniques,

®Et toutes sortes de pratiques : dessin, armes, danse…

Il s’agit aussi de diffuser dans un public élargi, en vue du bien général.

J’insiste sur ce fait que ce régime de savoir totalement tombé dans l’oubli au XIXe siècle, en raison tout particulièrement du développement du positivisme, qui a enfermé pour longtemps la pensée scientifique dans une approche unilatérale, l’a sacralisé plus que de mesure, et hiérarchisé les modes de pensée en plaçant en position d’infériorité tout mode de pensée, y compris scientifique, qui n’était pas « mathématisable ». Il en est résulté une conception de la technique, exclusivement inféodée conceptuellement à la Science. C’est alors que la technique est devenue, dans le mode de pensée dominant, un mode d’application de la science. L’idée, qui imprègne encore les esprits, se trouve aussi sous la plume d’un Michel Foucault lorsqu’il parle du « prodigieux désordre de la Renaissance… ».

C/ Un mode de pensée paradigmatique

Je donnerai là trois exemples d’application de la « réduction en art », des exemples choisis de manière à montrer (les exemples, en l’occurrence, prouvent, ils n’illustrent pas) combien ce mode de pensée a été universel, à l’horizon de l’Europe du XVIe siècle, combien il a concerné tous les secteurs de la pratique :

A/ Agrippa, 1553, Traité de Science d’Arme

L’ouvrage de Pascal Brioist, Hervé Drévillon et Pierre Serna intitulé : Croiser le fer. Violence et culture de l’épée dans la France moderne, XVIe –XVIIe siècle, est tout à fait passionnant[21]. Les auteurs dressent une « histoire sociale de l’escrime » qui est tout à fait réussie. Pascal Brioist, dans la première partie, montre que la généralisation du port de l’épée s’effectua au XVIe siècle : « Sur les tableaux du XVe et du début du XVIe siècle, les nobles sont rarement dépeints ceints d’une épée, excepté pour signifier une action martiale particulière. A partir du second quart du siècle, la rapière devient un lieu commun du portrait aristocratique. Mais contrairement à un préjugé répandu, les nobles ne peuvent s’enorgueillir d’être les seuls à porter l’épée. » note-t-il d’emblée. Je ne suivrais pas l’auteur lorsqu’il lie excessivement cette nouvelle « mode de l’épée » au développement du haut-fourneau, car il use là d’un raisonnement qui relève plus du monde industriel que de la Renaissance, sauf à considérer que les épées qui battaient aux flancs des bretteurs étaient de fer courant[22]. Produire de l’acier, matériau dans lequel on confectionnait les épées, était alors un art difficile, qui le resta, en France du moins,jusqu’au début du XIXe siècle. Et si accroissement de production d’acier, il y eut, il est plus à rapprocher du développement de l’acier par cémentation, procédé lui-même liée en France, au développement de la méthode catalane, qui était une manière efficace de produire du bon fer par le « procédé direct ». Bref, pour reprendre la critique de J. Nef, il y a certes plus de fer en circulation, mais sans que cela bouleverse l’économie qui en resta au développement qualitatif, et non quantitatif. L’hypothèse d’une généralisation de l’épée est au contraire très vraisemblable, en raison de la multiplicité des guerres d’une part, qui firent émerger un « marché de l’épée » du fait que les soldats démobilisés restaient propriétaires de leurs armes[23], en raison de l’insécurité provoquée par la multiplicité des guerres civiles d’autre part,. Il n’en demeure pas moins qu’un genre naît : « Au cours du XVIe siècle, l’épée, toujours en usage sur les champs de bataille envahit l’espace social. Partout en Europe, se constituent des corporations ou confréries de maîtres d’armes. [...] Une véritable science naît de cette pratique conçue comme une mathématique ou une physique appliquée. Parmi ses théoriciens figurent l’ingénieur Camilio Agrippa, René Descartes et Thomas Hobbes. Graveurs et artistes sont sollicités pour relever le défi de la représentation des corps en mouvement : Albrecht Dürer, Crispin de Pas, John Gwyn… En 1656, Louis XIV anoblit les six plus anciens membres de la compagnie des maîtres d’armes parisiens. Ce qui permet à Furetière d’écrire en 1690 dans son Dictionnaire : « l’épée anoblit lorsqu’on s’en sert bien », observe Pascal Brioist en introduction[24] ».

« L’épée anoblit lorsqu’on s’en sert bien » : Pour l’auteur, cultiver l’art du combat fut pour la noblesse le moyen de se démarquer du port vulgaire de l’épée. Les maîtres d’armes se multiplièrent alors. Là encore, je nuancerai : se faire enseigner le maniement de l’épée pouvait aussi pour le roturier fortuné, voire le noble de robe ou de cloche, un moyen d’accéder symboliquement à un statut que la naissance ne lui conférait pas ou lui conférait mal, puisque le XVIe siècle est aussi, rappelons-le, un grand moment de développement de la vénalité des offices[25], certes en maniant l’épée, mais surtout en opérant selon les codes « nobles » de l’honneur et de la vérité, bien analysés par l’auteur. Quoiqu’il en soit, la profession des maîtres d’armes, souvent aussi au demeurant, maîtres de danse, en profita. Et les maîtres d’armes se trouvèrent à bien des égards dans une position sociale « intermédiaire » proche de celle des ingénieurs : vivant de leur relation avec la noblesse, mais lettrés, instruits.

Les plus réputés publièrent des traités d’escrime, manuels pratiques s’il en est Les premiers fleurirent en Italie sous la plume d’Antonio Manciolino, qui publia son Opera nova, dove li somo tutti li documenti & vantaggi che si ponno havere nel mestier de l’armi d’ogni sorte novamente corretta & stampata, à Venise en 1531 ; et celle d’Achille Marozzo, dont l’Opera Nova. Chiamata Duello o vero fiore dell’armi de singulari abattimenti offesnsivi et diffensivi… com le figure che dipostrano con l’armi in mano tutti gli effetti e guardie possano far…, qui parut à Modène en 1536, fut réédité en 1550, 1568, 1569 et 1615[26]. Le mode de rédaction de ces traités emprunte à la réduction en art : « Sire, je m’amuseray à vous décrire combien sont à louer ceux qui taschant ayder voire parfaire la nature ont réduit les choses confuses en ordre, de telle sorte que de ce que de prime face semblait rude, malaisé et inaccessible, a esté par eux rendu aisé, tractable et facile à aborder » écrit Henry de Sainct-Didier, maître d’armes de Charles IX, le premier à avoir écrit un Traité d’escrime en français[27]. La rhétorique déployée est claire : il s’agit d’aider la nature, voire de l’améliorer, en mettant fin au fouillis, à la confusion, en « réduisant en ordre », et cette philosophie de l’ordre a pour autre fin la pédagogie : rendre aisé, « tractable », facile à aborder ce qui, de prime abord, semble « rude, malaisé » et de ce fait difficile d’accès. Un manuel, en somme, dirait-on de nos jours, la philosophie en moins toute fois, tant le genre est devenu banal, voire peu digne de considération[28].

Certes, il existait auparavant des traités d’escrime. Mais le genre, tel qu’il se développe au XVIe et XVIIe siècle adopte des contours propres à l’époque en général et à la réduction en art en particulier : influence très forte de la géométrie, forte tendance à une représentation graphique « mathématisée » des coups et gardes avec usage de la perspective, volonté de dresser une typologie des gardes la plus resserrée possible, volonté d’intégrer le geste et pensée dans le même habitus conceptuel. Dans ses Trois dialogues de l’exercice de sauter et voltiger en l’air, publiés en 1599, Tuccaro explique qu’un saut réussi est avant tout : « une idée ou une conception qui est imprimée en l’entendement du sauteur, pour en sçavoir bien justement gouverner les forces qui poussent et font passer ledit corps par l’air »[29]. Pour raisonner le corps et l’esprit, « les théoriciens de l’escrime portèrent leur effort vers deux directions : l’exploration des procédés graphiques susceptibles de restituer les lois du mouvement et l’élaboration d’une logique propre à ordonner l’enchaînement des actions et des mots qui les expriment »[30]

B/ « Réduire la mine en science » : les De re metallica d’Agricola, 1531/1556

La trace laissée par Georgius Agricola (1494-1555) est tout à fait exceptionnelle. Son œuvre immense demeure saluée par de nombreux corps de métiers, savants autant que praticiens, et elle est encore utilisée, très souvent même, au même titre qu’est utilisée l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, pour comprendre le fonctionnement des techniques des époques concernées. Pourtant, Agricola n’a pas écrit un traité technique. Le De re metallica fut l’œuvre de sa vie assurément ; il publia une première forme dialoguée en 1531, sous le titre Bermanus, sive de re metallica dialogus, et l’œuvre, dans sa forme ultime, textes accompagnés de planches, fut publié un an après sa mort, en 1556. Mais trente années de travail ne vont guère faire dévier un projet éditorial fixé dès le Bermanus. La décision de passer de la forme dialoguée à une forme textes+ planches ne sanctionne pas un changement de cap quant à la l’objectif fixé, plutôt une modification dans les moyens. La nouvelle forme éditoriale sanctionne surtout l’expérience acquise dans la connaissance de son objet, par ce savant et médecin, qui tout ce temps officia dans la grande ville minière de Chemnitz, dont il fut aussi bourgmestre.

Le but d’Agricola n’est pas encyclopédique, et ce bien que l’œuvre soit effectivement encyclopédique. Agricola n’a pas eu pour projet de publier une encyclopédie minière et métallurgique. Son projet ne relève pas non plus du traité technique, bien que la précision des planches fait qu’historiens et archéologues l’utilisent de cette manière. La matière est encyclopédique, la précision est grande dans les planches, supérieure même dans les planches que dans le texte, ce d’ailleurs précisément pourquoi Agricola les a ajoutées. Pourtant, Agricola n’a pas été un Diderot avant la lettre, pas plus qu’il n’a été Christophe André Schlutter, ce grand métallurgiste allemand, qui, justement, au moment où Diderot et d’Alembert écrivait le prospectus pour lancer leur grand œuvre, voyait son De la fonte des mines, des fonderies, etc..., publié en Français[31].

Le but d’Agricola, clairement affiché dans le liber primus du second De re metallica, clairement affiché aussi dans les textes introductifs du Bermanus : dédicace et préface, relève précisément de la Réduction en Art : le médecin humaniste, grammairien de surcroît, qui a participé lors de son voyage en Italie à la publication des planches anatomiques de Gallien (1525), affiche haut et fort son projet : rassembler les savoirs épars sur la mine et le métal, ce que personne n’a fait avant lui, écrit-il, pas même Biringuccio dont il salue l’œuvre, en faire une somme à l’intention d’un public tout à fait ciblé : les mineurs bien sûr, entendez par là, tous les corps de métiers intéressés par la mine : entrepreneurs, ingénieurs, maîtres-mineurs, mais aussi étudiants, mais aussi prince et administrateurs. Surtout Prince et administrateurs, pourrait-on dire : Agricola se recommande de Columelle, à ses yeux le seul à avoir auparavant réalisé cette sorte de synthèse. Et ce qu’il veut démontrer, du moins l’affirme-t-il c’est que les Mines – l’industrie ? – sont aussi nobles, aussi utiles que la culture des champs. Que l’on peut s’enrichir aussi honnêtement en faisant fructifier des mines qu’en cultivant des champs, et que cela peut durer aussi longtemps. Encore pour cela faut-il avoir le sens de ce qui est travaillé, connaître l’objet dans son ampleur, organiser donc les savoirs le concernant. Et le faire de manière d’une part à être de la façon la plus large possible compris par le plus grand nombre de contemporains, d’autre part par les générations à venir: d’où le latin, d’où les planches quasi anatomiques.

Voici, à titre d’exemple, la préface du De re metallica (1556) :

« Des affaires minières », De re metallica[32]

« Aux très illustres et très puissants seigneurs de Saxe, landgraves de Thuringie[...], comtes palatins de Saxe, burgraves d’Aldeberg et de Magdeberg, comtes de Brene, seigneurs des terres de Plaisance, Maurice, empereur sacré, et Auguste son frère, Georgius Agricola apporte son salut.

Puisque bien souvent, très illustres princes, j’ai examiné l’importance des affaires se rapportant à la mine et la grandeur de ce corps, comme Columelle le Modéré l’a fait pour l’agriculture[i], j’ai observé en les dénombrant, chacune des parties comme des membres composant ce corps.Et pour tout dire, j’ai craint que la vie ne me quitte avant que je puisse en embrasser la totalité, et l’immortaliser par écrit.

Chacun comprendra, en effet, en lisant nos chapitres, qu’il est indispensable que les mineurs s’approprient cette manière, si vaste soit-elle, si ce n’est en totalité du moins un tant soit peu. Alors que la matière minière est d’une très grande ampleur, il est difficilement explicable qu’elle n’ait été achevée dans l’une ou l’autre de ses parties par aucun des grands auteurs Grecs et Latins. Pourtant, elle n’aurait pas dûe être négligée, elle qui est très vieille, grandement nécessaire au genre humain et d’un grand profit. Nul ne doute en effet que l’Agriculture soit la plus vieille des sciences, pourtant, ce qui se rapporte à la mine est si ce n’est plus âgé, du moins du même âge et sa contemporaine : personne en effet parmi tous les mortels n’a jamais cultivé de champs sans instruments. Et cela vaut aussi pour tous les arts mis en œuvre dans l’acte de fabriquer[ii]. Car […] nul ne fabrique quoique ce soit sans instruments. Aussi bien, de toutes les choses qui procurent de grandes richesses par un calcul honnête et de bon aloi[iii], rien n’est plus utile que l’art minier[iv]. Certainement, une mine à elle seule nous procure des revenus d’usage (utilitatis fructus[v]) souvent largement supérieurs à ceux que nous procurent plusieurs champs. C’est pourquoi nous savons par la mémoire de presque tous les siècles qu’un grand nombre de richesses ont été fabriquées à partir des métaux, et que cela même a considérablement augmenté (amplificasse) les fortunes de nombreux rois. Mais je n’irai pas plus loin sur ce sujet parce que j’en ai traité pour partie dans le premier chapitre de cet ouvrage et pour partie dans le premier chapitre de celui que j’ai intitulé De veteribus & novis metallis, et là, j’ai réfuté ce que l’on dit contre les mines et contre les mineurs eux-mêmes.

[…] Colummelle […] avait dans les mains plusieurs auteurs spécialisés en la matière, qu’il a suivi : certainement, plus d’une cinquantaine d’auteurs grecs, […] ; plus d’une dizaine d’auteurs latins […]. Quant à moi, je n’ai eu à ma disposition que Pline le Jeune, […] mais [Il] a livré très peu de choses sur les méthodes de travail (rationes laborandi). Encore faut-il, à ce propos, énumérer les auteurs récents […]. Personne en effet ne pourra être exempt d’une juste critique, s’il ne reconnaît pas sa dette en louant ces auteurs qu’il a utilisés. Deux libres ont été écrits dans notre langue : l’un, De materiae metallicae & metallorum experimento, extrêmement confus, dont l’auteur est inconnu ; l’autre, De venis, que l’on pense avoir été écrit par Pandulfus Anglus. […] Mais le plus important est Vannocius Biringuccius le Vieux, homme disert et habile en de nombreux domaines[vi], il a traité (tractavit) dans la langue vulgaire des Italiens le sujet De metallis fundendis, separandis, agglutinandis. Mais, il n’a fait qu’effleurer brièvement la méthode de réduction des mines par la cuisson ; […]. Le reste de tous ces domaines sur lequel j’ai écrit, soit il ne les a pas abordé intégralement, soit il l’a fait superficiellement..

[…] Mais autant ils ne sont pas nombreux ceux qui ont écrit sur les mines, autant, me semble-t- il, il a existé nombre de chimistes qui ont composé des sytèmes pour transformer les métaux en d’autres[vii]. […]. Tous sont obscurs. Parce que ces auteurs nomment les choses avec des termes[viii] inopportuns, inappropriés, et que ces termes, qu’ils ont confectionnés, ils les utilisent les uns pour les autres ou encore, ils utilisent divers noms pour désigner les mêmes choses. Ces maîtres enseignent à leurs élèves des procédés pour détruires les métaux vils en les cuisant de différentes manières et les ramener à l’état premier des choses[ix] ;par cette méthode, ils ôteraient ce qu’il y a de trop en eux, ils complèteraient ce qui leur fait défaut. Et les choses précieuses, à savoir l’or et l’argent, ils les confectionneraient à partir de ce qui reste dans les cupules et les creusets. Qu’ils puissent ou qu’ils ne puissent pas faire cela, je n’en décide pas. […] Encore que cela amène à douter […] de voir qu’aucun ne soit devenu riche au moyen de cet art-là[x], alors que les chimistes ont été et demeurent nombreux partout dans le monde, que tous mettent en œuvre, nuit et jour, toutes les ficelles de leur industrie[xi] afin de pouvoir empiler de grands monceaux d’or et d’argent. Mais quelle qu’ait été la négligence des auteurs qui n’auraient pas gardé trace des noms des maîtres, certainement leurs disciples ou bien ne connaissent pas leurs système, ou bien s’ils les connaissent, ils ne s’en servent pas. Car, s’ils s’en étaient pénétré, alors qu’ils ont été et qu’ils sont si nombreux, les villes depuis longtemps, regorgeraient d’or et d’argent. De plus, leurs livres manifestent leur vanité, dans lesquels ils inscrivent les noms de Platon et d’Aristote et d’autres philosophes, dans le but d’imposer aux hommes simples ces inscriptions[xii] glorieuses, en manière de doctrine. Il est un autre genre de chimiste, qui ne changent pas la substance des métaux vils, mais les teintent de la couleur de l’or ou de l’argent et les revête d’une nouvelle forme. Ainsi, ils paraissent être ce qu’ils ne sont pas. Et cette forme, la chaleur de la flamme la leur enlève comme un vêtement étranger, et ils retrouvent leur aspect spécifique[xiii]. Et ces gens, parce qu’ils fraudent[xiv], sont plus qu’objet de haine, leur imposture est punie de mort. […]Mais, que je retourne de l’art chimique, si tant est qu’il s’agisse d’un art, vers l’art des mines. Puisqu’aucun auteur ne l’a livré en entier, et que les races et les nations étrangères ne comprennent pas notre langue, puisque, à supposer qu’ils la comprennent, ils ne pourraient apprendre par ces écrits qu’une petite partie de notre art, j’ai composé ces douze livres De re metallica[xv]. […]).

Certainement, dans la manière dont j’ai rempli cette charge, je n’ai pas été complet sur la totalité des choses, mais du moins ai-je essayé d’être complet. Car, j’y ai consacré beaucoup de travail et de peine, et j’y ai dépensé quelque argent. Et en effet, les filons, les instruments, les ustensiles, les canaux, les machines, les fourneaux, je ne me suis pas contenté de les décrire, j’ai aussi engagé [à mes frais] des peintres pour qu’ils les reproduisent en dessin[xvi], afin d’éviter des difficultés de compréhension quand les choses sont désignées par des mots inconnus de nos contemporains ou dans les temps futurs. […] Encore que je n’ai rien placé là que je n’ai vu moi-même, ou que j’ai lu, ou appris d’hommes dignes de foi. Et, soit je recommande ce qui doit être fait, soit je mentionne ce qu’il est habituel de faire […].

Mais, là où mes livres sont le moins châtiés, est là où l’art du mineur répugne le plus à une quelconque élégance du discours. Assurément, les choses dans lesquelles l’art du mineur est versé, parfois manquent de noms soit parce qu’elles sont nouvelles, soit pour les anciennes, parce que la mémoire s’est perdue des noms avec lesquels on les désignait. C’est pourquoi contraint par la nécessité, ce dont on m’excusera, j’en ai désigné quelques-unes par une périphrase, j’en ai désigné quelques-unes par des mots nouveaux, du genre de : « ingestor, discretor, lotor, excoctor ; et j’ai assigné à quelques-unes des mots anciens, comme « cisium ». Et en effet, lorsque Nonius Marcellus écrivait, il y avait un genre « vehiculum birotum », terme par lequel, on prit l’habitude de désigner un petit véhicule à une seule petite roue. Cette sorte de dénomination, si quelqu’un n’en reconnaît pas la valeur soit il en imposera de plus approprié, soit il invoquera les termes utilisés dans les écrits des anciens.

Que ces livres, donc, soient attachés au service de nombreuses causes en votre nom, Princes très illustres, et plus encore, que les affaires minières vous soient particulièrement fructueuses. Car, alors que vos grandeurs, riches de contrées vastes et opulentes, ont recueilli le revenu provenant de leur usage, la redevance que payent les étrangers sur les routes, et la dîme, cependant, elles en ont recueilli plus encore dans les régions minières, à partir desquelles se sont formées des villes dont la réputation n’est plus à faire : Freyberg […] Annaberg, Marieberg, Sneeberg, Alderberg, pour ne citer qu’elles. Bien plus, si je puis émettre mon opinion, des richesses actuellement dorment sous la terre dans les parties montagneuses de vos contrées, qui sont bien plus grandes encore que celles qui existent et apparaissent en surface. Adieu, de Kempnich, aux calendes de décembre, dans l’année 1550 »

Agricola n’explique pas aux maîtres mineurs ou aux maître fondeurs comment faire leur métier : mais ceux-ci en avaient-ils besoin ? Il ne cherche pas non plus à former de jeunes maîtres mineurs. Il s’adresse à eux bien évidemment. Mais c’est pour leur élargir l’esprit, pour accroître leur culture technique, leur mettre sous les yeux la totalité de ce que représente le savoir minier et métallurgique. A l’inverse, il met sous les yeux des essayeurs, des administrateurs, des ingénieurs, la partie visible, connaissable, des savoirs déployés par les maîtres-mineurs, fondeurs, les charpentiers hydrauliques, etc… Le but essentiel est pratique, néanmoins, car Agricola n’oublie pas qu’il est médecin : donner les moyens, j’entends des outils de pensée, qui permette que se développe une bonne économie minière. Parvenir à la meilleure gestion possible des pratiques, et pour cela déployer la connaissance la plus précise et la plus complète des tenants et des aboutissants, tel est le grand, l’unique souci qui fonda l’œuvre d’Agricola. Pour cela, il se recommande de la même méthode que celle dont se recommandaient les maîtres d’armes. Ce n’est pas la méthode qui change, c’est l’objet sur lequel cette méthode s’applique.

C/ Jacques Androuet du Cerceau, Livre d’architecture,1559

J’utilise ici la présentation que fait Françoise Boudon de l’œuvre de l’architecte. Jacques Ier Androuet du Cerceau, père de Jacques II, grand-oncle de Salomon de Brosse, vécut entre 1515/1520 et 1585/1586. Vous le connaissez, du moins vous connaissez ses œuvres : il a été le premier architecte du Pont-Neuf à Paris, et c’est à lui qu’on attribue le plan de la Place des Vosges. Androuet du Cerceau était architecte, mais aussi dessinateur, graveur et éditeur et c’est en cela qu’il nous importe ici. Il fut en effet le premier éditeur des ouvrages d’architecture en France au XVIe siècle.

Son œuvre éditoriale est en effet considérable, et son ordonnancement didactique s’améliora progressivement, signe qu’il y avait là un projet : « Il publia dans les années 1540-1550 ses premiers ouvrages, les Petites habitations (1540 ca) et les Moyens temples (1550). Dans ces deux recueils de planches à l’eau forte, il avait rassemblé, sans ordre et sans projet didactique, des inventions architecturales. À la fin des années 1550, établi à Paris, il monta de façon plus méthodique un projet éditorial d’une toute autre portée intellectuelle et commerciale. En 1559, il publia un premier Livre d’architecture, auquel il ajouta en 1561 un supplément, le Second livre d’architecture. Puis, après avoir achevé l’édition des Plus excellents bastiments de France (1572-1576), une anthologie sans égale alors en Europe, il compléta en 1582 la série des livres de modèles en publiant un troisième Livre d’architecture. » (Françoise Boudon).

C’est dire que l’œuvre d’Androuet du Cerceau relève de la même lignée intellectuelle que celle d’Agricola. La visée n’est certes pas à proprement parler scientifique comme celle du De re metallica, mais l’incitation est bien née, comme chez Agricola, de cette idée que gérer des pratiques relève du travail intellectuel, que ce travail relève de la méthode, qu’il est nécessaire et utile, doit être développé et transmis. Le titre exact du Livre paru en 1582, est sans ambiguité à cet égard : Livre d’Architecture de Jacques Androuet du Cerceau auquel sont contenues diverses ordonnances de plans et élévations de bâtiments pour Seigneurs, Gentilhommes, et autres, qui voudront bâtir aux champs : même en aucuns d’iceux sont dessinés les basses cours, avec leurs commodités particulières : aussi les jardins et verges, Très utile et nécessaire à ceux qui veulent bâtir, à ce qu’ils soient instruient et connaissent les frais et la dépense qu’il y convient faire[33]

Il s’agit donc de mettre à disposition des maîtres d’œuvres, des commanditaires, les outils nécessaires pour discuter avec les maçons et autres corps de métier, pour décider à bon escient. Je cite là encore ce qu’en dit Françoise Boudon :

« Ces livres sont des ouvrages pratiques. Pour être maniables, emportés éventuellement sur le chantier par le client, ils sont de petit format. Dans chacun d’eux, l’introduction, volontairement brève, expose le but de l’ouvrage et la manière de l’utiliser. Les planches gravées à l’eau-forte (technique dans laquelle du Cerceau excelle) proposent plan et élévation en géométral ou à vol d’oiseau et, plus rarement, coupes ou plan masse, sur la même feuille pour les plus petits modèles et sur plusieurs pour les plus grands. La distribution est soigneusement élaborée et représentée ; des légendes permettent de la suivre dans sa variété aux différents niveaux. Le texte joint à la figure commente le modèle de façon technique. La description de la maison est métrologique, la seule qui intéresse à la fois le maçon et le propriétaire, l’un et l’autre soucieux du coût du bâtiment. Les données topographiques diffèrent selon les ouvrages. Le programme topographique est clairement énoncé. Les modèles proposés sont tous prévus pour être bâtis à la campagne ; ils sont d’ailleurs « mis en situation » au milieu d’un jardin. »

Et encore : « Le premier Livre contenait cinquante modèles d’habitation pour toutes les classes de la société et toutes les bourses ; le troisième Livre en propose trente-huit. Les modèles sont classés de manière progressive selon le coût de leur construction : la logique des recueils est de nature économique. C’est le toisé général qui régit la succession des modèles, le développement du plan et non l’emprise au sol du bâtiment, ce qui explique l’ordre apparemment arbitraire de certaines planches. »

Voici, à titre d’exemple, le f°32 (page 44 du fichier pdf) :

« Touchant des petites fenêtres et jours du corps de la grange, je n'en fais point de calcul, d'autant que cela se comptera parmi le toisage.

XXXIV.

Ce bâtiment consiste en une place, ayant quarante et deux toises de largeur, et trente et une de profondeur, qui sont en nombre treize cent deux toises en superficie, qui reviennent à un arpent, demi-quartier, cinq perches, un peu moins.

Et doit être ce bâtiment garni par bas de son étage d'offices, auquel y faudra descendre par les escaliers, qui ont leurs advenues par des perrons en forme de demi-circonférence, par lesquels il faudra monter au premier étage, au-dessus celui des offices.

Ce corps de logis est accompagné de six gros pavillons, quatre desquels sont assis aux quatre coins d'icelui ; l'un des deux autres sert d'entrée et portique au logis, et l'autre est vis-à-vis icelui, servant d'issue pour aller au jardin. Les corps de logis sont joignants et contigus entre tous ces six pavillons. Le principal d'iceux corps est à main senestre en entrant, ayant au premier étage, qui est au rez de la cour, une galerie régnante d'un pavillon à autre. Et au corps de logis, à main dextre, est seulement une galerie régnante, pareillement toute la distance d'entre les deux pavillons des coins.

Ès deux autres corps, à savoir celui de devant et celui de derrière sur la cour, y sont pareillement compris deux autres petites galeries, chacune de trois arcs seulement, de la même symétrie et ordonnance que les deux précédentes, de sorte que du milieu et centre de la cour, l'on voit les quatre côtés semblables les uns aux autres, comme pouvez connaître par le dessin du premier plan.

Le second plan qui représente le deuxième étage, n'est en aucun endroit tout semblable au premier, parce que dessus le corps du côté senestre est une salle en berceau, d'onze toises de longueur et cinq de largeur, ayant d'un côté un grand escalier et de l'autre un<e> antichambre, de laquelle on va aux commodités comprises dans le pavillon prochain.

Le côté opposite est une galerie en galetas.

Les pavillons se suivent de commodités pareilles à celles du premier étage ; mais le corps de devant et celui de derrière en leurs seconds étages sont en partie terrassés ; principalement à celui de devant y en a quatre, et à celui de derrière deux petites, avec leur appui, le tout des<si>né sur le plan.

Les trois pavillons du devant sont de deux étages et leur galetas dessus, les terrasses entre iceux, sont au-dessus du premier étage des deux corps, à dextre et à senestre.

Les trois pavillons du grand corps de derrière sont de trois étages et le galetas au-dessus. Les corps entre iceux, tant à dextre qu'à senestre, de deux étages seulement, puis le galetas dessus. La petite terrasse est assise au-dessus du premier étage du pavillon du milieu.

Toute la maçonnerie de ce bâtiment revient à trois mille trois cent soixante toises.

Toutes les voûtes de l'étage des offices et caves reviennent à six cent soixante toises.

Les voûtes des quatre galeries de la cour reviennent à six cent cinquante toises.

Tout le carrelage de tous les étages revient à treize cents toises.

Toute la couverture de tous les corps et pavillons revient à huit cent quatre-vingt toises.

En tous les étages du logis y aura soixante et quatorze cheminées.

Plus cent dix-huit croisées et douze fenêtres bâtardes.

Plus soixante et deux lucarnes et douze petites.

Plus six vingt travées, tant grandes que petites, et soixante et quatre poutres, puis tous les combles. »

On voit l’importance donnée au calcul, le souci de précision… dont la réalisation de fait ne sera que beaucoup plus tardive[34]. L’autre intérêt de l’œuvre de l’architecte-éditeur tient à son souci de classification, d’une classification qui repose sur l’objet lui-même et la manière dont on peut en user et non d’abord sur une relation d’ordre esthétique à l’architecture. C’est ainsi qu’il propose une suite de modèles d’habitation pour gens « de petits, moyens et grands états » ; ordonnée à l’aide d’une combinatoire des dispositions de leurs parties ; et cela selon les « différens » de leur « distribution » à l’intérieur des surfaces…

On comprend pour conclure ce chapitre, combien le XVIe siècle a été un siècle « technique », le premier peut-être dans l’histoire de l’Europe moderne (terme utilisé ici par opposition à l’Antiquité). Il n’y eut aucune révolution industrielle, aucun changement de système technique. Mais le monde perçu et environnant s’était considérablement modifié, élargi, les « innovations », pour utiliser le terme actuel s’étaient multipliées, de même que les guerres, les désordes. Le XVIe siècle fut donc à la fois celui du désordre et de volonté de méthode, de discours méthodique, de volonté d’application pratique de la pensée également, qui était le souci principal des humanistes, d’ordonnancement de l’action. Est-ce à dire qu’au bout du XVIe siècle, il y avait inéluctablement Bacon et Descartes ? Disons plutôt Galilée, disons aussi la pensée technique de l’ingénieur… Certes Descartes on le verra au chapitre suivant, pensa l’homme sur le registre de la mécanique ; et Francis Bacon, osa, le premier, théoriser le progrès. Mais, il le fit en plaçant le désir d’ordonnancement, bien au-delà de la méthode de rédaction, bien au-delà donc de la réduction en art, dans la puissance publique, dans l’institution.

 

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[1] . Jean Bouchet, Déploration de l’Eglise militante, 1512.

[2]. L.Febvre, Au cœur religieux du XVIe siècle, p. 354, à propos de la thèse de Robert Lenoble, Mersenne ou la naissance du mécanisme. Paris, Vrin, 1943.

[3]. John U. Nef, La naissance de la civilisation moderne et le monde contemporain, Paris, Armand Colin, 1954. On trouvera dans l’ouvrage remarquable de Pierre Francastel, Art et Technique, paru deux années plus tard, une intéressante critique de Nef.

[4]. Ce problème se posa à l’identique à Abraham Darby pour l’acclimatation économique de la fonte au coke, qui demanda presque cinquante ans.

[5] . J. U. Nef, La naissance…, op. cit., p. 55.

[6]. A.-F. Garçon, « La boutique indécise ou de ces métiers considérés comme mixtes », in

[7]. H. Vérin, La gloire…, op. cit, p.

[8]. « Le terme « art » désigne l’ensemble des procédés ou des prescriptions qui couvrent et résolvent tous les cas possibles dans un domaine donné », préciseRobert Klein dans son article sur la pensée figurée de la Renaissance, .

[9]. Le TLF donne pour « démiurge » : « A. PHILOS. ANC.1. [Chez les Platoniciens] Divinité qui donne forme à l'univers : 1. Les innovateurs, (...) appliquant à leur ouvrier la théorie de l'entendement humain, ils prétendirent que le dêmi-ourgos avait fabriqué sa machine sur un plan ou idée résidant en son entendement. (...) comme d'ailleurs ils admettaient l'existence de l'âme du monde, ou principe solaire, ils se trouvèrent obligés de composer trois grades ou échelons de personnes divines, qui furent, 1 le dêmi-ourgos ou dieu ouvrier; 2 le logos, parole et raisonnement, et 3 l'esprit ou l'âme [du monde].VOLNEY, Ruines, 1791, p. 282. », http://atilf.atilf.fr/tlf.htm

[10]. Antonella Romano, Introduction. Voir également L. Giard, "le devoir d'intelligence ou l'insertion des jésuites dans le monde du savoir", in L. Giard dir., Les jésuites à la Renaissance, Paris,1995

[11] . Ignace de Loyola, Ecrits.

[12]. Clavius, Prolegomena aux Eléments d’Euclide (1574), p. 3, trad. A.R., p. 136-137.

[13]. Voici, par exemple, ce que répond Benito Pereira, qui enseigna la philosophie au Collegio Romano et fut un exégète influent d’Aristote. « Mon opinion est que les mathématiques ne sont pas, à proprement parler, une science ; j’aboutis à cette opinion soit par différents arguments, soit par celui-ci, le plus important. Savoir est connaître une chose par la cause par laquelle la chose est ; et la science est le résultat d’une démonstration : mais la démonstration (j’entends la plus parfaite des démonstrations) doit résulter de choses qui sont par soi et propres à ce qui est démontré ; en revanche, les choses qui sont par accident, et communes, sont exclues des démonstrations parfaites ; le mathématicien ne considère pas l’essence de la quantité, pas plus qu’il ne traite de ses affections dans la mesure où elles découlent d’une telle essence ; il ne les considère pas non plus par leurs causes propres, en vertu desquelles elles ne relèvent pas de la quantité, et il ne bâtit pas ses démonstrations à partir de prédicats propres et par soi, mais communs et par accident : donc les mathématiques ne sont pas, à proprement parler une science ; la majeure, dans leur syllogisme, n’a pas besoin d’être prouvée, c’est pourquoi elle est clairement écartée de celles qui sont décrites par Aristote dans le livre I des Seconds Analytiques. », De communibus rerum…, livre I, chap. 12, p. 26, édition de Venise, 1591.

[14]. Après observation des satellites de Jupiter, Galilée, devenu mathématicien et philosophe du Grand Duc de Toscane, décida de se rendre à l’académie de mathématique de Clavius, pour obtenir une caution scientifique et reçut un accueil chaleureux. Sa découverte apportait la preuve de l’astronomie copernicienne. Galilée lui posa la question suivante : celle-ci pouvait-elle être enseignée ?

[15] . « La Mechanique fait dresser des machines, des ponts, des echelles & tout ce qui est necessaire pour ruiner et renverser des travaux & sert grandement a un General d’armée, pour distinguer entre les propositions d’un Charlatan, qui ne sons soustenuës que de son imprudente ignorance, & celle d’un habile ingenieur, qui n’avance rien qui soit contraire à la nature, & qui propose des moyens qui paraissent possibles », George Fournier, Traite des fortifications ou Architecture militaire. Tirée des places les plus estimées de ce temps, pour leurs fortifications. Divisé en deux parties. La premiere vous met en mai les Plans, Coupes et Elevations des quantites de Places fort estimées & tenües pour les tres-bien fortifiées : la Seconde vous fournit des pratiques faciles pour en faire de semblables, Paris, Jean Henault, 1648. Chapitre dix. « De quelles parties de Mathematiques on doit estre pourveu pour ce dessein » :A. Romano, op. cit.

[16]. Né à Venise, en 1501, nomméà la chaire de mathématique de l’Université de Padoue en 1547, l’occupe jusqu’à sa mort en 1576.Il rédigea des traités d’astronomie, des commentaires aristotéliciens, des ouvrages sur les mathématiques.

[17]. P. Brioist et al., Croiser.., op..cit., p.133-149.

[18]. R. Klein, « Deux modes… », op. cit., p. 130-131.

[19]. Ibidem, p. 137

[20] . cité par C. Moatti, p. 383-384.

[21] . Paru chez Champ Vallon en 200

[22]. Cela n’est pas impossible, mais difficilement crédible pour l’usage noble de l’épée. Auquel cas, il y aurait eu deux marchés de l’épée : l’une, de mauvaise qualité, pour le commun peuple, entendons les gens peu fortunés ; l’autre, en bon acier, pour les personnes riches et/ou de qualité. L’objection devient alors majeure : la distinction entre les deux pratiques de l’épée, la noble et la populaire ne pouvait dans un tel cas, comme le suppose l’auteur, tenir uniquement à l’enseignement de l’escrime, mais aussi au type d’épée utilisée : il fallait certainement être très fin bretteur pour emporter un combat, armé d’une épée de fer ordinaire contre une épée de bon acier. Ou savoir aciérer le fer. Ou savoir retravailler les épées usagées ou abîmées et donc mises au rebut. C'est-à-dire connaître un bon forgeron...

[23]. Sur le recyclage des épées, on lira avec profit : « Swords into ploughfares. »

[24] . P. Brioist et al., Croiser…, op.cit., p. 9-15.

[25]. Ils devinrent héréditaires avec la Paulette, au début du XVIIe siècle.

[26]. Première édition probable en 1517.

[27][27][27]. Henry de Sainct-Didier, Traicté contenant les secrets du premier livre sur l’épée seule, A Paris, imprimé par Jean Méthayer et Mathurin Challenge, 1573.

[28] . Encore que cela moins vrai depuis la dernière décennie. Mieux vaut, actuellement, pour se faire entendre, écrire un manuel que rédiger un ouvrage de fond.

[29]. Paris, Claude de Monstr’œil, fol. 162r°, in P. Brioist et al., Croiser… op. cit.,. p. 136.

[30]. Ibidem.

[31]. Ouvrage parue à paris en 1750 traduit de l'allemand de Christophe-André Schlutter, De la fonte des mines et des fonderies tome Ier qui traite des essais des mines et métaux, de l'affinage et raffinage de l'argent, du départ, de l'or et c. le tout augmenté de plusieurs procédés et observations et publié par m. Hellot de l académie royales des sciences et de la société royale de Londres

[32]. Traduit par mes soins.

[33]. Téléchargeable sur le site Architectura du CESR, Tours, dont on ne saurait trop louer le travail.

[34]. Voir à ce propos l’ouvrage de André Guillerme, Bâtir la ville, Champ Vallon, 1995.



[i]Rusticae

[ii]. Ars et scientia sont ici au même plan.L’un et l’autre renvoie à une pratique raisonnée, en l’occurrence l’art de cultiver la terre (agricultura) et celui de produire du métal (Res metallica).

[iii] « Bona et honesta ratione ». le champ sémantique de ratio : compte, 1) calcul et par méton., statistique, relevé ; compte, c'est-à-dire somme, montant total. 2) maniement des affaires. Au pluriel, Rationes : affaires, intérêts. 2) Fig. calcul, c'est-à-dire action de faire entrer en compte, relation ou rapport, égard, considération, souci. 3) action de peser, d’où délibération, réflexion. Raisonnement, argument, démonstration. Par méton., raisonnement (faculté), raison, discernement ; manière de se conduire (d’après un raisonnement), conduite, marche suivie, plan, méthode, règle. Proportion, harmonie, ordre des choses, disposition méthodique. Genre, manière, sorte, espèce. 4) Direction donnée à l’esprit ; tendance, intention, opinion, avis. 5) principe, système. 6) Théorie, science. 7) Motif, raison d’agir. Cause, raison, motif, mobile.

[iv] « Nihil est arte metallica utilius ».

[v] les champs sémantiques de fructus et d’utilitas ne sont pas exactement les mêmes. Fructus renvoie à l’usage, à la jouissance (intellectuelle ou morale) que procure l’usage. C’est ce dont on jouit, fruit, rapport, revenu, produit, et seulement après, le fruit, le profit, l’avantage. Utilitas, c’est la faculté de servir. Utilitates, ce sont les services qu’on rend, l’utilité, l’avantage, le profit, l’intérêt, enfin le besoin et la nécessité.

[vi] Je traduit Res par domaine.

[vii] Le vocabulaire employé par Agricola n’est pas exactement le même que précédemment. Ce que j’ai traduit pas « composer des systèmes », est : « qui composuerint artificium ». Compono est proche de conficio, et renvoie à l’idée de placer ensemble, d’assembler de réunir, de mettre en regard, de confronter, de former un ensemble avec plusieurs parties, donc de composer, c'est-à-dire écrire, d’arranger, de mettre en ordre, de disposer, avec une idée de conformité, de mise en réserve. Mais « artificium », qui renvoie d’abord au métier, à la profession, à l’état, et à partir de là, à la théorie d’un art, au système, à la méthode, ensuite à l’art, à l’habileté d’exécution, à l’adresse ; enfin à l’artifice, à l’expédient, au stratagème, jusqu’à inclure l’idée de ruse. Le terme ne peut donc être assimilé à celui de « corpus ».

[viii]Vocabulum : mot qui sert à désigner un objet.

[ix]In primam rerum materiam reducant.

[x]Ex hac arte

[xi]Industria : activité, applicaiton, zèle, soin.

[xii]Inscriptio c’est inscrire sur : l’inscription sur une statue, le titre d’un livre.

[xiii] L’opposition est entre forma (pour la forme donnée)et species (pour la forme propre).

[xiv]Decipio, c'est-à-dire : abuser, séduire, tromper.

[xv]De re et non : de arte ! Il s’agit bien du domaine considéré dans son intégralité, par assimilation à la Res publica.

[xvi]Ad earum effigies exprimenda.

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