HOT - Leçon 2. Faire de l'Histoire des Techniques

CM A.-F. Garçon - Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne 

 

       L'histoire des techniques est donc, très banalement, cette discipline scientifique, cette branche de l'histoire qui prend les techniques pour objet d'étude. L'histoire des techniques se décline donc pour toutes les périodes historiques qui structurent la recherche historique en France : et l'on trouve, ou l'on devrait trouver des historiens des techniques spécialisés pour chacune d'entre elles : l'Antiquité, le Moyen-Age, l'époque moderne, l'époque contemporaine. On conçoit cependant d'emblée que la technique ne nous fait pas l'honneur de suivre nos grands découpages institutionnels. Les objets, les outils, les machines traversent les périodes historiques, tels le marteau, la serpe, à la bêche, la roue de moulin, la brouette,  les casseroles, l'horloge, la barque, le gobelet, la bouteille, la cruche, l'aiguille, tels somme toute la majorité des instruments qui constituent notre quotidien technique, dont on apprend le maniement dans l'enfance, et qui forment, sans qu'on y prête attention, la base, le fondement de notre culture technique. On conçoit cependant qu'en dépit de ce caractère trans-périodique fondamental des objets qui nous entourent, il n'est pas possible d'appréhender leur histoire selon des modalités absolument identiques d'une époque à l'autre.

     Cela tient au fait que les sociétés qui ont inventés, produits, utilisés ces matériaux et ces objets diffèrent. Surtout, les sources disponibles pour écrire cette histoire,  textes, traces matérielles, iconographie, sources orales, diffèrent considérablement d'une période à l'autre. Le contemporanéiste bénéficiera de toutes ces sources, au point que parmi les problèmes qu'il aura à gérer, le trop-plein d'informations à gérer et la très grande proximité temporelle occuperont une place importante. A l'inverse, l'Antiquisant n'ayant souvent à sa disposition qu'une iconographie rare, des textes sporadiques et rarement consacrés directement à l'objet considéré, devra le plus souvent s'appuyer sur les seules traces matérielles que l'archéologue lui délivre. Médiévistes et Modernistes, en position intermédiaire, disposent d'une iconographie intéressante. Les textes sont moins abondants chez les médiévistes que chez les modernistes. Par contre, les traces matérielles, archéologiques et muséographiques, alimenteront davantage les investigations des médiévistes que celles des modernistes, .

     Entre en jeu également la manière dont ces sources ont été conçues, l'intentionnalité qui les a fait naître, qui fait qu'elles existent. Un objet peut être intemporel en effet, mais certainement pas le texte ou l'image qui se rapporte à cet objet. La trace écrite, sous quelque forme qu'elle soit, met en jeu un scribe, un transcripteur, un peintre, etc. qui peut être religieux ou laïc, qui peut être mandaté par lui-même, par ses pairs, ou par la puissance publique, qui sera imprégné de telle ou telle culture, aura tel ou tel objectif, qui ne saurait être le même que celui qui fabrique l'objet, l'a inventé, ou l'utilise. L'énoncé technique diffère selon les époques considérées, autant que diffèrent les cultures techniques. L'a-temporalité des objets, auquel pourrait faire accroire une archéologie qui fétichiserait exagérément la trace matérielle au point de faire de son exhumation, bute sur cette évidence : la temporalité des énoncés techniques. Saisir l'objet au travers des sources qui donnent accès à son existence, suppose donc non seulement de décortiquer les sources qui y donnent accès, mais aussi de comprendre, de décrypter ce qui a motivé l'existence de ces sources. L'archéologie matérielle se complète donc nécessairement d'une archéologie des savoirs. Cela vaut tout particulièrement pour l'énoncé technique dont notre culture exacerbe l'apparente neutralité.

    De tout ceci découle qu'il n'existe pas une, mais plusieurs formes de l'histoire des techniques, chacune s'exprimant en des modalités, des problématiques, des questionnements, qui lui sont propres; chacune entamant un dialogue spécifique avec les disciplines voisines, archéologie, sociologie, philosophie, anthropologie; chacune néanmoins complémentaire de l'autre, mais toutes participant également à une meilleure connaissance de la manière dont les hommes et les sociétés d'époques en époques, ont été techniques.

 

Commençons par considérer l'Histoire technique des techniques.

     C'est la forme première de l'histoire à la fois chronologiquement et ontologiquement. Ontologiquement parce qu'il n'est pas possible d'écrire une histoire des techniques sans s'intéresser aux techniques… Chronologiquement, parce que cette forme d'histoire des techniques est apparue avant toutes les autres. Marc Bloch, qui fut rappelons-le l'un des fondateurs des Annales, et l'un des premiers à souligner l'importance qu'il y avait pour le domaine historique à s'intéresser à l'histoire des techniques, célébra l'ouvrage de Lefebvre des Noëttes sur les attelages (Lefebvre des Noëttes, L'Attelage, le cheval de selle à travers les âges : Contribution à l'histoire de l'esclavage - Paris : A. Picard, 1931 ). Cet ouvrage, en effet, fut le premier en France à se consacrer officiellement et exclusivement à l'histoire d'un instrument. Lefebvre des Noëttes y montrait l'apport fondamental du collier d'épaule, dont l'invention permit de faire travailler le cheval dans la durée, sans qu'il s'étouffe ou fatigue exagérément : le collier d'épaule fut un facteur d'accroissement des rendements agricoles, en autorisant des labours plus profonds. Grâce à lui, le cheval devint bien plus que l'animal de déplacement individuel à la paix comme à la guerre, un animal de trait et de transport collectif…  Mais Marc Bloch qui réclamait d'autres monographies de ce genre, ne fut guère écouté. Peu de travaux furent et sont consacrés à l'histoire technique des techniques, et il faut bien l'avouer, en ces temps de difficultés éditoriales, les éditeurs qui acceptent d'éditer des monographies d'instruments, d'objets ou de matériaux, sont bien rares.

    Cette approche est essentielle pourtant, en ce qu'elle cerne de près la matérialité inhérente à nos sociétés. La technique, en effet, est bien souvent, ce qui résiste, nous en faisons l'expérience quotidiennement, ce sur quoi vient buter le fantasme de toute-puissance que véhicule en permanence l'humain, ce qui l'amène aussi sans cesse à chercher, à trouver des solutions nouvelles, différentes. Il n'y a guère que la matérialité naturelle, celle du milieu, celle du corps humain, qui nous amène à faire cette expérience. La technique, bien que produit de l'action humaine, renferme en elle quelque chose d'irréductible, l'irréductible de la matérialité, auquel se heurte inéluctablement toute société humaine, et qui peut faire trébucher les civilisations. Que nous le voulions ou non, les sources d'énergie qui alimentent nos moteurs sont majoritairement non-renouvelables; que nous le voulions ou non, la circulation de milliers de voitures dans des villes dont les plans ont été dessinés au Moyen-âge provoquent des bouchons et un accroissement de la pollution; que nous le voulions ou non, l'invention technique ne peut aller au-delà de ce qui est disponible matériellement, avant que d'être acceptable socialement : les Grecs, certainement aussi intelligents, aussi inventifs, et pourquoi pas, peut-être plus que nous ne le sommes, ou les Celtes, ou les Romains, ne pouvaient inventer l'automobile; pas plus d'ailleurs que nous sommes capables de produire un plomb de la pureté de celui qu'ils produisaient - parce que les minerais exploitées à cette époque ont disparu, et qu'il nous est bien difficile, voire impossible de reproduire la qualité de certains verres ou de certains métaux qu'ils produisaient…

    Travailler à l'histoire technique des techniques est également indispensable pour aller au-delà dans la compréhension l'élaboration historique de la relation à la technique, pour passer ensuite vers d'autres approches. Cette forme d'histoire se préoccupe des objets, des outils, des instruments dans le plus brutal de leur être physique. S'occupant de roues de moulins, il en décortiquera la forme des pales, des godets, il analysera la taille : hauteur, largeur; le type de bois employé; s'il y a ou non usage du fer ou d'autres matériaux; il étudiera l'art du charpentier, qu'on appelle en l'occurrence : charpentier hydraulique, il comparera les différentes formes d'alimentation par l'eau : roue par en-dessus, par en dessus, de poitrine, dans quelles circonstances, on emploie celle-ci plutôt que telle autre; il ira sur le terrain voir de quoi il en retourne, retrouvera les canaux d'amené et de fuite, les dérivations, l'installation directe sur rivière, les biefs qu'il essayera de ne pas confondre avec des pêcheries… S'occupant de machines à vapeur, de la machine de Newcomen, par exemple, qui fut, en Angleterre, au tout début du XVIIe siècle, la première machine à vapeur à piston, le plus souvent appelée "machine à feu", et qui était une machine atmosphérique. Et comme il s'agit d'une invention, il en décortiquera les différents composants, essayera de comprendre ce qui existait auparavant, quels ont été les emprunts fait par Newcomen aux autres techniques existantes : machine à feu sans piston, pompes à piston hydraulique; il établira les conditions d'existence, les formes d'évolution, le coût de l'installation, le coût de fonctionnement, en fixera les bornes chronologiques d'usage, un siècle et demi environ, du début du XVIIIe siècle aux années 1840, voire parfois plus tardivement. Puis, s'intéressant à la machine de Watt par exemple, dont le brevet (patent) fut déposé en 1769 et qui fut commercialisée à partir de 1776, qui fut la première machine à vapeur sous pression, la première de cette lignée à pouvoir fonctionner de manière relativement économique hors des mines de charbon de terre, la première aussi à pouvoir actionner un mouvement circulaire et non plus à fournir seulement un mouvement alternatif, ce pourquoi on l'adopta dans les usines et les ateliers, il en analysera les composantes, il mettra en évidence les améliorations faites par Watt par rapport à la machine de Newcomen : la chaudière sous pression, le parallélogramme, le régulateur à boules, le tiroir à injection; il analysera les conditions techniques de son invention puis de son adaptation; il dressera la géographie historique de sa diffusion, puis la prenant pour pilier, pour fondement d'une nouvelle lignée d'instruments à vapeur,  il établira l'évolution de cette lignée, les formes prises par les machines qui suivirent et tentera de comprendre pourquoi. Ce faisant, il découvrira dans le concret de cette évolution, les raisons et les formes de l'invention, les modalités de l'innovation, les formes de la diffusion, le rôle de l'imitation, celui de l'hybridation. Et cela vaut pour tout, depuis l'histoire du chopper tracé par André Leroi-Gourhan, jusqu'à celle des centrales nucléaires, en passant par l'histoire des serpes qu'évoque Bertrand Gille dans son Histoire des Techniques, ou celle de l'étrier, qui fut au combattant à cheval, ce que le collier d'épaule fut au charretier… 

    L'histoire technique des techniques use des notions suivantes : filières techniques, lignées. Elle est indispensable pour construire une histoire solide de l'innovation, pour composer une histoire du changement technique. Souvent, toutefois, en raison de la complexité inhérente à la construction technique, y compris ces constructions que l'on pense a priori élémentaire, parce que primitive, rudimentaire parce qu'empirique, cette histoire requiert le recours à un tiers, non historien ou son cousin : technicien, ingénieur, archéologue, spécialistes du patrimoine industriel.

D'une certaine manière, l'histoire sociale des techniques se place aux antipodes de ce qui vient d'être décrit.

Elle se place aux antipodes, parce qu'elle observe moins l'objet lui-même que ce qu'il signifie, ce qu'il exprime de rapport sociaux, tant dans son invention que dans les usages vient tout droit des Etats-Unis, et emprunte à la notion très développée outre-manche de "social sciences". L'importation a été le fait essentiellement de Bruno Latour, avec son ouvrage, publié en 1979, avec Steve Woolgar : Laboratory Life: the Social Construction of Scientific Facts (traduit en français sous le titre la Vie de laboratoire : la Production des faits scientifiques en 1988), dans lequel les auteurs démontrent que les recherches effectuées par les scientifiques dans les laboratoires sont liés au positionnement social, administratif et politique des scientifiques, qu'à un choix scientifique pur. S'engouffrant dans cette brèche ouverte dans la théorie du "penseur pur", la théorie de la "science pure" déconnectée des tensions sociales ordinaires, sociologues et historiens des sciences ont travaillé à analyser le poids du social dans l'élaboration de la science. Il en est résulté, en histoire des sciences, un sérieux dépoussiérage des approches, et des analyses tout à fait remarquables tant pour les époques modernes que contemporaines. Ainsi le travail d'Antonella Romano sur la place des jésuites dans l'enseignement des sciences à l'époque moderne (La contre-réforme mathématique. Constitution et diffusion d’un culture mathématique jésuite à la Renaissance (1540-1640), Rome, Bibliothèque des Ecoles françaises d’Athènes et Rome, 1999), les travaux sur Francis Bacon, le renouvellement des études galiléennes, newtoniennes. Le danger de cette approche lorsqu'elle est seule mise en œuvre pour expliquer le fait scientifique et ses déterminations, tient dans le caractère de mono-causalité qu'elle développe et auquel, il faut bien le dire, les chercheurs en histoire sociale des sciences s'accrochent parfois excessivement.

     On ne saurait en effet limiter la créativité humaine à l'usage social, au bénéfice immédiat que l'homme inventif ou innovant est supposé en faire…, si tant est qu'il en ait nécessairement l'idée lorsqu'il démarre une recherche. C'est supposer trop de rationalité à l'action humaine, c'est sous-estimer le temps de l'élaboration scientifique, long, délicat, douloureux, où l'échec est plus fréquent que la réussite; c'est enfin généraliser à l'ensemble de la pensée scientifique, ce qui relève d'un mode de production très contemporain, très actuel, le travail en équipes dans des laboratoires privés ou publics, avec en arrière-plan, le dépôt de brevet et donc la commercialisation. Or cette forme de production du savoir scientifique est très datée, un produit très récent de l'évolution des sociétés industrialisées. Or, il apparaît, à l'échelle des siècles et des civilisations, à l'échelle de l'humanité, que l'inventivité humaine et les résultats qu'elle a obtenu et qu'elle continue d'obtenir, ne sont pas le fruit d'une pensée exclusivement cynique et utilitaire…  Tout scientifique n'instrumentalise pas par définition la science qu'il contribue à faire avancer. Cynisme et instrumentalisation sont des attitude certes fréquentes, si ce n'est dominantes, des attitudes que nos sociétés contemporaines provoquent et tendent à développer. Mais de là à inférer qu'elles constituent le fondement de l'élaboration scientifique, et la condition de ses succès, il y a un pas qu'aucune personne sensée ne peut se résoudre à franchir. Ou alors : comment expliquer la patiente relations que Gregor Mendel entretint avec les pois de son jardin expérimental, d'où naquit la génétique, comment expliquer que Otto Von Guericke, certes homme riche et de haut rang social puisqu'il fut bourgmestre de Magdebourg, ait dépensé au XVIIe siècle une partie de sa fortune, et cela durant dix ans, pour prouver que l'horror vacui -la crainte du vide, comme caractéristique essentielle de la nature-  n'existait pas ? Que ces façons de voir soient dominantes dans les sociétés contemporaines, ne signifie pas que ce sont là des catégories fondamentales dans l'élaboration de la science. Au contraire. Jauger de l'insertion sociale des modes d'élaboration, de transmission, de diffusion et de perfectionnement de la pensée scientifique, est une tâche que doit remplir l'historien des sciences. A condition toutefois qu'il se dégage d'un positivisme mal compris, qui lui donnerait pour base de sa pensée, pour postulat, la rationalité de l'action humaine. Tout ramener au social, en effet, c'est faire de l'homme un être exclusivement rationnel et calculateur, et qui plus est, calculateur dans l'ordre strict du social. Cette sorte de postulat ne résiste pas à l'épreuve des faits historiques, pas plus qu'elle ne résiste à l'étude anthropologie.

     L'"histoire sociale de…" a rapidement glissé de l'étude historique des sciences vers l'étude historique des techniques, et largement contribué à la renouveler. Elle a offert à la communauté historienne des succès indéniables, tout en se heurtant aux mêmes limites, en rencontrant les mêmes difficultés, difficultés inhérents à ses prémisses, issues d'un postulat initial certes accrocheur, mais trop étroit et fortement aporétique. Bruno Latour, dans un ouvrage non moins célèbre que le premier, Aramis ou l'amour des techniques, (Paris, La Découverte, 1992)  s'est attaché à décortiquer les raisons de l'échec du projet Aramis. Aramis : c'était le nom de code d'un projet de transport en commun qui a vu le jour dans les années 1970 et prévoyait la mise en place de petites navettes électriques, de la taille d'une voiture, sans chauffeurs, qui auraient été mises à la disposition de personnes seules ou de ou de petits groupes, sur des trajets pré-déterminés. Ce projet séduisant, tout à fait réalisable techniquement, ne vit jamais le jour cependant : les responsables politiques reculèrent, pour des raisons de sécurité. Leur crainte : que ce nouveau moyen de transport mi-individuel/mi-en commun que les passagers auraient dû emprunter sans surveillance, n'entraîne un accroissement des agressions. Aramis ne vit pas le jour, parce que le social, dans sa totalité, n'était pas prêt à accepter ce projet technique.

   Internet est un autre excellent objet d'étude pour juger des relations entre technique et société. Mais avec Internet est-ce la technique qui contient le social ? Est-ce le social qui a décidé de la technique ? Patrice Flichy, autre grand sociologue des techniques, a montré que la détermination de projets innovants au XXe siècle comporte une phase préliminaire lors de laquelle l'objet technique en cours de création, d'invention, est chargé d'une somme considérable et souvent contradictoire, d'idées, de désirs, de rêves (L'innovation technique Récents développements en sciences sociales, vers une nouvelle théorie de l 'innovation, La Découverte, Paris, 1995, 251 p. Réédition en 2003). A l'image du vivant, l'invention serait obtenue par "sculpture" - terme à prendre ici au sens symbolique -, c'est-à-dire par débitage plus ou moins déterminé, plus ou moins contraint d'une matière surabondante à l'origine. Et ce débitage conduirait à la forme finale, donnerait à l'invention son aspect définitif.

 Mais cela vaut-il pour internet ? Patrice Flichy s'est penché sur ses origines (L’imaginaire d’Internet, La Découverte, Paris, 2001). Il a montré que le projet aux allures libertaires que défendirent ses promoteurs, le projet de circulation totale et totalement gratuite de l'information, d'échange sans limites, qui sous-tend cette innovation et qui d'ailleurs, fut ensuite repris par les experts en marketing de Microsoft, quand il vantèrent par voie publicitaire les mérites du "village global", fut en fait initiée à des fins militaires de contrôle rapide de l'information.. Ce sont les militaires qui ont fait basculer internet dans la réalité économique. L'invention d'internet par une catégorie sociale précise et pour un besoin particulier, conforte la thèse de la construction sociale des technique, convenons-en. Mieux, décortiquer la manière dont internet a été inventé est utile pour mettre à distance le mythe de création qui l'environne et le qualifie. Le paradoxe, à l'inverse, pour le chercheur, paradoxe intéressant pour qui cherche à comprendre les processus innovants sans chercher à appliquer exclusivement une grille de lecture sociale, est que cette invention contredit le schéma précédemment décrit par le même auteur avec une phase préliminaire de création d'une nébuleuse innovante, et une seconde phase de détermination de l'objet par "sculpture", par retraits successifs des idées et désirs impossibles à réaliser ou à développer pour des raisons techniques, ou des raisons sociales. Internet est né d'un besoin précis : celui des généraux américains de disposer d'un moyen rapide, silencieux et efficace d'échanges et de transports de données. Puis l'on est passé du particulier à l'universel. Le passage à la nébuleuse innovante s'est fait dans un second temps, lors du transfert de l'application militaire à l'application civile. Alors l'invention a été dotée d'une texture mythique, de sa coloration libertaire, d'application disponible à tout instant, pour tout le monde. Et c'est comme projet de mise à disposition de tous par tous, qu'Internet s'est imposé à l'échelle mondiale. L'effet en retour n'a pas été long à se manifester, signe qu'on était là avec une "innovation innovante"; Cette qualification désigne les innovations qui bouleversent en profondeur les structures d'une société - voire d'un monde. En l'occurrence, ce fut le cas: en moins de dix années, le "net", la "toile", a modifié en profondeur les structures économiques, elle a transformé l'image que les sociétés se faisaient d'elle-même, modifié en profondeur les modes d'accès à l'information, engendré une nouvelle relation au travail, rendu possible le travail "offshore" et le travail à domicile, bouleversé la frontière entre espace de travail et espace privé. Ainsi, Internet qui fut à l'origine une construction sociale, est devenu un facteur puissant de transformation en profondeur des sociétés. C'est ce que se doit d'étudier l'histoire sociale des techniques, qu'il serait plus judicieux, à mon sens, de qualifier de "socio-histoire des techniques".

      Pourquoi une histoire culturelle des techniques ?

       Toujours l'innovation provoque un mouvement de recul, des craintes, plus ou moins consciemment dites, plus ou moins clairement exprimées. Mais l'analyse de ces réactions sont délicates à réaliser, si l'on s'en tient au seul registre social. Il faut, en complément, ouvrir, deux autres volets, proches entre eux et complémentaires des précédents,  ceux de l'histoire culturelle et de l'histoire intellectuelle. Pour le faire comprendre, revenons vers internet : et arrêtons-nous sur l'image ambivalente que cette technique véhicule. On l'a vu, internet évoque d'un côté, le renvoi à ce monde mythique libéré, gratuit, sans frontière et sans hiérarchie, que concrétise aujourd'hui très bien la vogue des "wikis" et sur quoi repose la vague montante du "web 2". Mais, le revers de la médaille, c'est à l'inverse, l'exacerbation du désordre, la multiplicité des attaques virales, le risque d'intrusion, de prise de contrôle des machines privées. Durant un certain temps, la figure du "Hacker" a cristallisé ce côté "troyen", obscur d'internet…  Observons qu'avec les "hackers" la figure du technicien fou dangereux à peine sorti de l'enfance, n'a été aussi juvénile… Nous touchons là à ce qui relève de la culture. Qu'elle soit générale, propre à l'humain; ou qu'elle soit celle d'une civilisation, d'une société ou d'un groupe, les représentations explicites et leur contenus implicites ou latents, ne peuvent être attribués seules structures sociales, qu'elles débordent largement. Ainsi, l'anthropologue des techniques repère dans la figuration du danger informatique, l'insistance mise sur la figure du jeune Hacker, l'adolescent au logiciel entre les dents, telle qu'elle s'est déployée dans les années 1990 tout particulièrement, la capacité des sociétés humaines à redouter l'innovation. A l'inverse, que cette image aujourd'hui tende à s'estomper et à perdre de son acuité, de sa force tant dans la réalité que dans la fiction, ne s'explique pas uniquement par l'efficacité des juridictions et le savoir faire des fabricants de logiciels de protection. Cela signifie aussi que la technique a quitté la phase d'acclimatation pour entrer dans la phase de dans la phase de "normalité" : l'accent est mis désormais sur les logiciels de protection…  Et la place est libre pour d'autres représentations, que sait parfaitement exploiter le marketing.     

     Aramis, Internet… On pourrait également ajouter le Minitel, cette technologie née en France, dans les années 1980. Le minitel précéda internet en proposant un outil électronique de partage à distance de l'information et d'échange précéda internet. Fournit gratuitement dans les foyers par la poste, le minitel remporta un succès considérable, au point de bloquer un temps l'introduction de l'informatique et de ses applications internet. Pendant quelques années, en effet, les usagers ne trouvèrent aucune raison de remplacer le minitel, pour lequel ils ne payaient aucune location, ni abonnement, et proposait une gamme de service gratuit par un produit guère plus efficace, mais payant. A terme, internet l'emporta, grâce au développement plus rapide, plus ergonomique et plus attrayant de ses produits. Ce fut aussi grâce à l'efficacité du marketing des FAI, et grâce aux multiplies incitations gouvernementales, qui furent de diverses ordres : financières  - la dotation de portable aux lycées, le portable à 1 euro par jour pour les étudiants; ou scolaires : avec la dotation de portable aux lycéens et la multiplication des bornes wifi dans les universités. Ce retard pris à cause du minitel, la France l'a largement rattrapé. Aujourd'hui elle est l'un des pays les mieux dotés en accès internet. Ce balancement : retard dans un premier temps, déphasage d'avec la tendance mondiale; accélération puissante, rattrapage et dépassement des positions moyennes mondiales ensuite, correspond à que l'on connaît désormais des ressorts propres à l'innovation - je n'ose ici parler de lois. Le minitel, objet public, borné à quelques applications certes mais efficace d'emblée ce qui n'a pas été suffisamment relevé, a concurrencé l'ordinateur, objet privé, riches en application et en développement certes, mais onéreux, et sujet à de multiples pannes et nombreux déboires. Mais il a contribué puissamment à habituer une population entière, à ce type de communication, à cette nature de service. Il a été un objet passeur, qui a créé des besoins, fait naitre des habitudes nouvelles, qui se sont pleinement réalisées avec internet, lorsque celui-ci devint abordable financièrement, et plus fiable techniquement. On débouche ici sur cette idée fondamentale, dont les spécialistes en marketing usent abondamment désormais, cette idée donc que l'innovation requiert pour son acceptation, d'être enchassée, "embedded" disent les anglo-saxons, dans une structure narrative classique, habituelle au groupe qui doit affronter cette nouveauté. Une innovation s'implante dans les usages, à condition qu'elle trouve sa place historiquement et culturellement. L'innovation pour s'imposer doit rectifier le porte-à-faux qu'elle provoque avec les habitudes de pensée, avec la routine, avec le passé. Elle doit acculturer en se disant qu'elle ne le fait pas. Ainsi, l'histoire culturelle des techniques envisage en quoi l'objet technique est le produit d'une culture, comment la novation parvient à intégrer un héritage de pensée qu'elle blesse cependant et qu'elle contribue à faire évoluer. Cette approche étudie le rôle joué par l'imaginaire dans l'acceptation ou le refus d'un objet technique nouveau. Elle envisage la relation dynamique acteurs/culture/technique, et la manière dont ce dynamisme évolue et fait évoluer l'ensemble social.

     Une autre approche, enfin, très originale, et tout à fait passionnante, a été celle faite par Michel Lagrée, dans son livre, "La Bénédiction de Prométhée" (Fayard, 2004).

Il montre comment l'Eglise catholique a d'abord été requise pour bénir les techniques modernes : le chemin de fer, la voiture, ce qui revenait à la fois à les protéger, à protéger leurs utilisateurs, et à les introduire dans le milieu culturel ambiant…. Puis le clergé s''est progressivement appropriée les techniques modernes : la lumière électrique, le magnétophone, l'ampli, le chauffage… ce qui n'a pas contribué pour peu à la déchristianisation…  Cette approche fructueuse, mériterait d'être reprise et élargie à d'autres religions.

              L'histoire intellectuelle des techniques travaille dans un autre registre, complémentaire des trois autres. Elle se donne pour objectif d'interroger les modes de pensée propres aux techniques, et ceux qui lui sont liées ou qu'elle a contribués à engendrer. C'est une histoire de la pensée technique, une histoire des énoncés techniques sous toutes leurs formes : transmission orale, iconographie, textes. Elle a pour postulat initial de refuser la neutralité, l'a-historicité de l'énoncé technique, qu'elle pose au contraire, comme un produit de l'histoire. En d'autres termes, un énoncé technique n'a pas été élaboré de la même manière selon les époques; il n'a pas été conçu, construit de la même manière au XVIe et au XIXe ou au XXe siècle. Mieux, l'énoncé technique ne va pas de soi. Il a existé des époques où ils sont rares, ou inexistants. Et, ce qui n'est pas exactement la même chose, l'expression technique n'a pas le même statut selon les époques. Or, les archéologues, les restaurateurs, usent souvent de ces écrits, comme s'ils étaient étrangers à toute historicité, sans que les conditions historiques de leur établissement n'aient été clarifiés par les historiens : c'est là, un travail indispensable. Il est nécessaire de développer l'histoire intellectuelle des techniques, pour aider dans leurs travaux, les métiers qui ont pour champ d'action le patrimoine culturel.

     Parmi les grandes interrogations de l'histoire intellectuelle des techniques, il y a la relation entre Sciences et techniques. Les lieux communs fleurissent à cet égard, souvent inspirés de la vulgate positiviste. Il est courant, par exemple, de voir en la technique, une application de la science. D'où l'expression : "histoire des sciences et des techniques", très maladroite, mais très historique. Très maladroite, puisqu'elle tend à placer la technique en position de subordination par rapport à la science, alors que cela est faux historiquement. Les rapports qui existent entre techniques et sciences sont beaucoup plus de commensalité (que l'on retrouve dans cette autre expression : "techno-sciences") que de hiérarchie. Très historique : en effet, l'idée selon laquelle la science est la mère de toutes les pensées rationnelles, et supérieure en tout à la pensée technique, s'est développée avec le positivisme de la fin du XIXe siècle, et tout particulièrement au moment où apparaissait la notion taylorienne d'OST, d'organisation scientifique du travail.

A partir de ce moment, et tout particulièrement sous la plume d'un Henry Le Châtelier, l'introducteur en France des théories et méthodes de Taylor, il est devenu habituel de placer tout ce qui concerne la technique, du côté de l'empirisme, par opposition à ce qui relève du scientifique. Le problème de ces points de vue, c'est qu'ils n'imaginent pas que la pensée scientifique puisse elle-même être le fruit d'une évolution scientifique, qu'ils ignorent ou refusent d'admettre qu'elle n'est pas toujours été ce que l'on en connaît actuellement. Pas plus que la pensée technique, la pensée scientifique n'est dépourvue d'historicité. Ce n'est pas une pensée a-historique. C'est au contraire, le fruit d'une lente élaboration. Or, il se trouve, et c'est ce que nous commençons à comprendre, que cette élaboration s'est faite conjointement, ce qui somme toute est logique puisque pensée technique et pensée scientifique, l'une comme l'autre, sont des pensées de l'action humaine, des pensées de la modification de la Nature par l'homme. Et l'hypothèse s'établit progressivement selon laquelle la pensée scientifique, pour une part non négligeable, a puisé son développement, sa manière d'être, dans le développement de la pensée technique. Ce qui, au passage, renvoie à l'histoire sociale des techniques, puisque pour une bonne part, les cadres sociaux de cette transformation furent les ingénieurs.

Voilà donc, comment l'histoire des techniques comprend, au total, l'histoire des objets techniques, et ce que nous allons tenter de mettre en œuvre, en partie du moins : une histoire matérielle de ces objets, ce que Gilbert Simondon, appelait "l'approche génétique"; une histoire sociale, pour comprendre les cadres sociaux de son invention et de son usage; une histoire culturelle, pour analyser l'imaginaire qui a aidé à son invention, ou qui l'a empêché, ou qui a favorisé son usage, pour analyser aussi comment l'objet a modifié l'imaginaire des sociétés; une histoire intellectuelle, à la recherche de la raison écrite qui le spécifie, à la recherche aussi de la manière dont il a pu modifier les spécifications orales, textuelles, iconographiques, de l'action et de la production. A l'ordre du jour : l'automobile, l'ordinateur et le four à micro-ondes.