La Cession de la Légion étrangère à l'Espagne



Une instabilité espagnole chronique

Affaiblie par les campagnes napoléoniennes puis la perte de ses colonies dans le Nouveau Monde l'Espagne a perdu son rang de grande puissance. En 1833, le roi Ferdinand VII décède après avoir désigné sa fille Isabelle pour lui succéder, privant ainsi son frère Don Carlos du trône. La France, le Portugal et la Grande-Bretagne se rangent du côté d'Isabelle II. En avril 1834, ces quatre pays forment la quadruple alliance avec l'Espagne. Sous la conduite du général Zumalacarregui, une armée de 13.000 Carlistes remporte une succession de victoires. Les troupes d'Isabelle II ne peuvent résister sans une aide extérieure. La Grande-Bretagne envoie une légion de volontaires. Soucieux de ne pas lui laisser le champ libre Adolphe Thiers, alors ministre de l'intérieur, réussit à convaincre le gouvernement d'envoyer la Légion étrangère en Espagne. Deux jours plus tard, le 8 juin 1835, Louis-Philippe donne son accord. Le 28 du même mois, la France cède la Légion à l'Espagne. Par ordonnance royale la Légion ne fait plus partie de l'Armée française.

"On avait dit à la Légion qu'elle allait se battre, et, sans demander pour qui, ni où elle combattrait, cette troupe qui, par sa composition, ses qualités et ses défauts, rappelait les Grandes Compagnies du Moyen Age, alla s'engouffrer dans l'ingrate Espagne, qui la dévora toute entière, et ne rejeta à la France que des débris mutilés et des services inconnus".

Ce commentaire du duc d'Orléans résume à lui seul la nature de cette campagne.

 

Les conditions du transfert de la Légion étrangère à l'Espagne

Le prêt entre gouvernements de troupes professionnelles est monnaie courante à l'époque. Mais si le terme de "livraison" est préféré à celui de "cession" dans la convention liant les deux pays, il s'agit cependant bien là d'un transfert pur et simple. Louis-Philippe trouve ainsi le moyen de montrer son soutien à la monarchie constitutionnelle espagnole, tout en évitant l'engagement d'unités "régulières" et les risques d'engrenages.

Les 4.144 légionnaires doivent donc servir Isabelle II jusqu'à l'expiration de leur contrat. Cette décision provoque une vague d'indignation dans un corps qui commence à trouver une certaine cohésion. Les officiers et les légionnaires étrangers sont les plus virulents, alors que la possibilité est laissée aux légionnaires du rang français de refuser cette cession. Le sentiment de révolte est si fort et, après un raidissement de sa position, le gouvernement français doit expliquer en quoi la Légion servira mieux les intérêts de la France en Espagne. La contrainte est assouplie envers les officiers : les étrangers peuvent refuser le départ mais perdront alors leur emploi ; les français ont la possibilité de demander leur transfert vers d'autres unités, sauf ceux en provenance de la vie civile. Des mesures incitatives sont prises pour les inciter au départ avec des promesses de promotions. D'un total final de 85, celles-ci seront rapidement officialisées (6 novembre 1835). 123 officiers et 4.021 sous-officiers et soldats embarquent pour l'Espagne. Ils prennent pied sur le sol espagnol à Tarragone, le 17 août 1835. Les 439 Espagnols du 4e bataillon les ont précédés un an plus tôt.


Malgré les réticences initiales, le sentiment de défendre l'Europe constitutionnelle en soutenant Isabelle II contribue à donner une assise idéologique à l'engagement de la Légion. Le Chant de la Légion étrangère en Espagne, composé par le sergent-major Hippolyte Bon, illustre ce sentiment nouveau :

1. Le premier chant de la Légion étrangère (Espagne 1835)

Nobles proscrits, ennemis des tyrans,
Réfugiés de tous les points du monde ;
La liberté vous ouvre d'autres champs,
Où le canon d'un peuple libre gronde.
Son bruit par l'orage,
Ebranle la vieille Ibérie.
Combattez pour la liberté,
Vous reverrez votre patrie.


Au premier rang, Polonais généreux !
Marchez, l'honneur vous vit toujours fidèle :
Pour vous guider, déjà du haut des cieux,
Votre aigle blanc a déployé ses ailes.
La vierge libre a répété,
En abandonnant Varsovie :
Combattez pour la liberté,
Vous reverrez votre patrie.


Enfants du Rhin, si fiers d'être Français,
En vain les rois ont posé des barrières ;
Rappelez-vous qu'en des jours de succès
La France libre avait d'autres frontières.
L'arbre du peuple est replanté
Guerre à mort à la tyrannie !
Combattez pour la liberté,
Vous reverrez votre patrie.


Du Sud au Nord, bravant tous les climats,
O Légion ! tu portes ta bannière,
Quand l'univers connaîtra tes soldats,
Tu dois enfin cesser d'être étrangère ;
Tes fils auront droit de cité
Sur une terre rajeunie ;
Tous les peuples en liberté
Leur offriront une patrie.

Néanmoins, très vite, les légionnaires vont prendre conscience de la complexité de la situation politique espagnole qui ne peut se résumer à l'affrontement entre les Carlistes et les forces fidèles à Isabelle II.

Les opérations militaires

La situation sur le plan militaire

Après l'échec du siège inconsidéré de Bilbao, imposé par Don Carlos, les Carlistes optent pour une stratégie essentiellement défensive. La mort du général Zumalacarregui devant Bilbao les prive de leur meilleur stratège. Si l'armée carliste compte encore près de 30 000 hommes, ceux-ci sont mal équipés et complètement dépourvus d'artillerie. Ils disposent cependant d'un sanctuaire dans les montagnes du nord du pays où ils bénéficient du soutien total de la population. Les royalistes choisissent alors de les isoler du reste du pays par une ceinture de garnisons de Pampelune à Vitoria. Faute d'effectifs suffisants, ils ne peuvent cependant prendre l'offensive et tablent sur un pourrissement de la situation.

Premiers combats pour la Légion

L'état-major espagnol décide de disperser les unités de la Légion pour protéger les points les plus menacés, en Catalogne notamment. Il s'en suit une série de combats défensifs où la Légion s'illustre face à des forces nettement supérieures en nombre (Sanahuja, Pons, Artesa, Balaguer). Puis elle intervient en Aragon où un de ses bataillons sauve la ville de Verdun. Le colonel Conrad repousse l'ennemi à trois reprises près du village d'Anguez. Les Carlistes doivent se replier en Navarre.
Au mois de janvier 1836, lors d'une opération menée avec les forces du général en chef espagnol Cordova, dans la sierra Arlabon, la Légion s'empare de l'aile droite du dispositif ennemi qui vient de lancer une offensive. Deux jours plus tard, le froid et la faim la contraignent à évacuer ses positions. Néanmoins, les Carlistes ont subi un nouveau revers.


" La division de Légion étrangère "

Promu maréchal de camp des armées royales espagnoles, le général Bernelle dispose d'une grande autonomie. Favorable à l'engagement en Espagne, il a déjà renforcé l'esprit de corps de la Légion en instituant l'amalgame qui met fin aux rivalités nationales internes.
L'objectif de Bernelle est de faire de la Légion une force de combat autonome. Pour renforcer l'efficacité de la "division auxiliaire française" (aussi appelée "Légion française" ou "Légion algérienne"), composée de sept bataillons, il lui adjoint divers éléments de soutien : une compagnie de dépôt et d'ambulance, une compagnie du génie et une batterie d'artillerie de montagne forte de six pièces. Puis il met sur pied un régiment de lanciers polonais à trois escadrons, financé par l'ambassadeur d'Espagne en France. Cette unité est formée par un recrutement interne et par un recrutement en France. Ainsi se trouve constituée une véritable "Division de Légion étrangère" dont l'idée resurgira périodiquement par la suite.


Vers les premières grandes victoires

En février 1836, la Légion étrangère, enfin regroupée gagne Pampelune et sa citadelle grise, première ville espagnole au sud des Pyrénées. Les légionnaires disposent de peu de temps pour apprécier le charme de la cité. Ils sont envoyés en garnison dans la vallée de l'Arga, à Larrasoaña et à Zubiri. Toute patrouille hors des fortins s'avère dangereuse dans un pays tenu par les insurgés.


Après quelques escarmouches, un combat très violent se produit le 24 mars. Le 4e bataillon quitte son cantonnement de Zubiri pour couvrir un déplacement de troupes. Profitant d'une tempête de neige les Carlistes tendent une embuscade aux légionnaires. Bernelle réagit avec vigueur et prend à revers l'aile gauche ennemie avec le 5e bataillon, mais le manque d'allant des troupes espagnoles en appui ne permet pas de couper complètement la retraite aux assaillants. Néanmoins, ceux-ci perdent plus 200 tués contre 40 et 32 blessés à la Légion.


Le 26 avril 1836, les Carlistes décident de prendre leur revanche. 3.500 hommes sont déployés à Tirapegui, sur les hauteurs surplombant Larrasoaña. Bernelle envoie trois compagnies pour reconnaître le dispositif ennemi. Celles-ci passent à l'attaque sans ordre, leurs 200 hommes probablement poussés à bout par les insultes des Carlistes, et Bernelle doit engager d'autres unités soutenues par 4 pièces d'artillerie. Après six heures de combats acharnés, les légionnaires décrochent en bon ordre. Engagé au plus fort de la mêlée, Bernelle est particulièrement visé et se trouve blessé au bras, mais les sapeurs de sa garde personnelle forment en permanence un rempart autour de lui, perdant plusieurs tués. Les pertes sont lourdes, 20 tués et 70 blessés, et font regretter à Bernelle l'impétuosité de ses troupes. C'est toutefois une cuisante défaite pour les Carlistes dont les pertes semblent au moins quatre fois supérieures.


Le 1er août, Bernelle remporte une nouvelle victoire, cette fois-ci à Zubiri où les Carlistes attaquent les fortifications royalistes. Les lanciers et l'artillerie de la Légion s'avèrent très efficaces, justifiant l'organisation mise en place par Bernelle. L'expérience acquise lors des combats de l'année écoulée fait de la Légion étrangère le corps le plus solide parmi les belligérants de cette guerre civile. Les pertes (117 tués au combat et 380 des suites de leurs blessures) ont été largement compensées. La Légion étrangère va ainsi compter jusqu'à 298 officiers et 6.134 légionnaires. Bernelle dose parfaitement ses opérations, gardant ses troupes en activité sans les exposer à une usure précoce. Il exerce également une discipline de fer.

Un lente agonie

 

La Légion étrangère sans soutien

Son intransigeance et l'intervention constante de sa femme dans la gestion du corps se traduisent par une opposition grandissante parmi les officiers. A la morgue de Bernelle s'oppose le caractère jovial et sans manières de son second, le colonel Joseph Conrad. Celui-ci démissionne en février, faute de pouvoir décider lui-même des promotions dans son régiment.

De plus en plus contesté, Bernelle va démissionner à son tour au mois d'août 1836, après une lettre de doléances envoyée au ministre de la Guerre français le 14 juillet et restée sans effet. Même s'il est probable que Bernelle devance sa relève, sa colère apparaît amplement justifiée. En effet, malgré les résultats obtenus sur le terrain, la situation de la Légion étrangère se dégrade irrémédiablement. Le gouvernement espagnol n'apporte qu'un soutien spasmodique. Les arriérés de soldes s'accumulent et, plus grave encore, les légionnaires reçoivent un ravitaillement largement insuffisant. Leurs uniformes tombent en lambeaux. Le gouvernement français revient sur sa promesse de promotions ou de décorations en campagne. Dans le même temps, les officiers démissionnaires avant le départ pour l'Espagne, ou depuis, sont réintégrés dans des régiments réguliers, ce qui amplifient le mouvement et provoque la colère de la troupe.

Mais, plus probablement encore, Bernelle accepte mal l'indifférence du gouvernement français devant les tortures et les exécutions systématiquement infligées aux légionnaires prisonniers.

Avec le départ de Bernelle, la Légion étrangère perd un peu de son âme, d'autant plus qu'une douzaine d'officiers suivent son exemple. Mais l'évolution de la situation politique va affaiblir plus encore la position de la Légion étrangère. Le tournant libéral pris par le gouvernement d'Isabelle II déplaît à Louis-Philippe qui opte pour un désengagement d'autant plus définitif que la menace Carliste semble définitivement écartée. Thiers, le président du Conseil qui rassemblait un corps de secours à Pau est remplacé par le comte Molé, hostile à l'intervention française. La Légion étrangère va désormais être abandonnée à son sort, hormis l'appoint d'un bataillon de renfort, le dernier à rejoindre l'Espagne, au mois d'août. Le reste du corps de secours va rejoindre l'Algérie pour former une nouvelle Légion étrangère.

Le colonel Lebeau assure un court intérim de trois mois avant de céder la place au colonel Conrad qui retrouve ses hommes dans de tristes circonstances. Au début de mois de février 1837, il ne reste plus que 239 officiers et 3.841 légionnaires. Trois des six bataillons encore disponibles à la fin de 1836 doivent être dissous, il n'en reste plus qu'un en juin. Des pertes toujours élevés et l'accroissement du nombre des libérables rendent ce mouvement inexorable en l'absence de renforts.


Les derniers combats

Malgré cette hémorragie des effectifs et les conditions de vie déplorables de ceux qui restent, la Légion étrangère reste encore capable de porter des coups terribles à l'ennemi.


Le 2 mars 1837, au cours d'une opération avec d'autres unités espagnoles, Conrad reçoit l'ordre d'occuper le village de Larrainzar. Le lendemain, il doit assurer avec ses trois bataillons la couverture de la colonne. Forte au total de 12.000 hommes elle retourne vers Pampelune, plus au sud. Le bataillon laissé sur les hauteurs de la ville est brusquement pris à partie et doit abandonner ses positions. La compagnie du capitaine Hebich est alors isolée. L'ensemble des bataillons réunis accourt à la rescousse pour la dégager tandis qu'elle résiste avec succès, galvanisée par l'exemple de son chef. Emportés par leur impétuosité, les légionnaires poursuivent les Carlistes dans les fourrés environnants où subissent de lourdes pertes (19 tués et 59 blessés en tout).

Les derniers combats (suite )

Désormais les jours de la Légion étrangère comme force combattante sont comptés. Au mois de mai 1837, une armée espagnole conduite par le général Iribarren tente d'intercepter une attaque carliste en direction de la Catalogne. Le 24 vers dix-sept heures, les deux armées entrent en contact devant la ville de Huesca où les Carlistes décident de prendre leur cantonnement. Iribarren décide alors de passer à l'attaque et lance la Légion étrangère dans un assaut voué à l'échec. Après un succès initial, la Légion se trouve menacée d'encerclement car le reste de l'armée n'a pas suivi. Iribarren renforce Conrad avec un bataillon, puis est tué à la tête de sa cavalerie en essayant de dégager l'aile gauche de la Légion assaillie par les Carlistes. Conrad réussit alors l'exploit de conduire une retraite en bon ordre mais la Légion étrangère sort exsangue de la bataille. Près de 400 légionnaires sont hors de combat et un millier d'autres voient l'expiration de leur contrat.

Le général Marcelino Oraa qui prend le commandement de l'armée décide lui aussi de passer à l'offensive. Le 2 juin, ses troupes montent à l'assaut de la petite bourgade de Barbastro mais la contre-attaque ennemie disperse son aile droite. La Légion étrangère placée en réserve se retrouve brusquement face à son homologue carliste, composée de 800 anciens légionnaires. Les camarades des deux camps se reconnaissent et s'interpellent parfois amicalement. Puis un combat féroce s'engage où les deux unités sont pratiquement anéantis. Conrad est cependant tué d'une balle en plein front en essayant de rallier l'aile gauche espagnole en déroute. Le capitaine Bazaine réussit à soustraire son corps à l'ennemi alors que la Légion, saignée à blanc, est entraînée dans la débâcle espagnole.

Le témoignage du baron Wilhelm von Radhen, officier allemand servant chez les Carlistes, sur le combat opposant les deux Légions étrangères lors de la bataille de Barbastro (2 juin 1837) montre le professionnalisme et l'ardeur au combat des légionnaires et des anciens légionnaires :

"je n'ai jamais eu, au cours de ma carrière militaire pourtant mouvementée - ni avant, ni après -, le spectacle d'une mêlée aussi sanglante que celle à laquelle j'assistai. les soldats se reconnaissaient dans le combat ; ils s'appelaient de leurs noms et surnoms, en français ou en allemand, s'approchaient les uns des autres en amis, se parlaient, se questionnaient, et se tuaient ensuite froidement à coups de fusil."

La fin

Les débris de la Légion étrangère vont encore combattre plusieurs mois avant d'être rapatriés en janvier 1839. Il ne reste alors plus que 63 sous-officiers et 159 légionnaires. Forte de 37 hommes, la batterie d'artillerie est dissoute le 1er avril 1839, après une participation efficace aux derniers combats. Don Carlos se livre à la police française en septembre après avoir traversé la frontière avec 20.000 partisans. 6.000 autres combattent jusqu'en mai 1840 avant de faire de même.

Le rôle de la Légion étrangère dans cette campagne

Même si la cause carliste semble perdue dès le milieu de l'année 1835, il est incontestable que la Légion étrangère joue un rôle décisif dans cette campagne. Elle forme l'épine dorsale des troupes d'Isabelle II, au contraire d'une Légion britannique inefficace car en grande partie constituée par les bas-fonds de Londres. Elle empêche ainsi le conflit de perdurer et ôte aux Carlistes tout espoir d'inverser le cours des événements.
Le rôle du colonel Bernelle est tout aussi déterminant pour l'avenir de la Légion étrangère. Il la transforme en un corps autonome et démontre son aptitude au combat malgré le manque de soutien du gouvernement français comme du gouvernement espagnol.


Le général Bernelle

En avril 1833, il prend le commandement de la Légion étrangère. Souvent décrié pour son intransigeance et les interventions répétés de sa femme dans la gestion du corps lors de la campagne d'Espagne, il donnera néanmoins toute sa cohésion à la Légion avec le principe de l'amalgame et sera un chef exemplaire au combat. Sur le plan tactique, il fera de son corps un instrument redoutable avec l'ajout de cavalerie, d'artillerie et d'éléments du génie. Il démontre ainsi dès cette époque que le légionnaire n'est pas seulement un fantassin lourd.

Le colonel Conrad

Très aimé de ses hommes qui le suivent au combat sans hésitation et le surnomme familièrement "Der alte Fritz" (le vieux Fritz). On l'appelle aussi "Le brave au cheval blanc" car il se trouve toujours au plus fort de la bataille. Il mourra ainsi d'une balle en plein front, le 2 juin 1837, lors de la bataille de Barbastro.

 

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