Mozart (suite)

      « Mozart est-il mort empoisonné ? »

Sur ce sujet, on a aussi beaucoup « brodé » et ceci pour plusieurs raisons :

Les connaissances de la médecine de l’époque ne permettaient pas de poser un diagnostic pertinent. Officiellement, on le déclara mort d’un « fièvre militaire », ce qui ne correspond à rien et n’éclaire pas la médecine contemporaine qui s’est penchée sur la mort de M.. De nombreuses maladies étaient ainsi parfaitement inconnues et on leur attribuait des appellations totalement fantaisistes, faute de mieux. Peu de progrès depuis les maladies du « Malade Imaginaire » de Molière ! Des maux de tête violents le torturaient depuis plusieurs mois déjà et beaucoup de médecins estiment qu’il est mort probablement d’une infection rénale, soignée de la façon la plus aberrante voire dangereuse aux yeux de la médecine moderne ! Là aussi, la médication a sûrement accéléré la détérioration fatale de sa santé. Tous ces « mystères » (en fait dus à la pauvreté des connaissances médicales) ont alimenté cette thèse de l’empoisonnement qui « collait «  bien aussi avec le jeune âge du compositeur, encore que, en cette fin de XVIIIème siècle, le taux de mortalité restât encore très élevé chez les jeunes adultes. Cette thèse est celle que l’on trouve dans le film de Milos Forman qui accuse Saliéri de ce forfait. A la suite de Pouchkine (en 1830), le XIXème siècle des Romantiques, avait repris cette trame de la jalousie entre les deux hommes : fiction d’un poète et d’un cinéaste sur un thème porteur ! Cette rumeur avait circulé dans Vienne au moment du décès de M. et Saliéri qui a survécu à Mozart (il est mort en 1825) s’était vanté de ce « meurtre », alors qu’il était hospitalisé pour sénilité profonde. Leur parcours commun à Vienne n’avait jamais été marqué par aucune marque de rivalité et de jalousie et l’on se souvient que Saliéri dirigea la musique du service funèbre de Mozart. Il fut également le maître du fils de Mozart, Karl, compositeur, lui aussi.

 

      « Mozart a été enterré dans un fosse commune » : il n’a pas de tombe !

Ce fait a permis rapidement de souligner le dénuement dans lequel se trouvait sa famille, incapable de lui offrir une sépulture ; on peut aussi y déceler l’oubli dans lequel il serait tombé et l’ingratitude coupable des Viennois : thèmes également très romantiques de la futilité de la gloire, de l’absence de reconnaissance du génie, de la misère matérielle qui menace et étouffe les créateurs ! On sait qu’il n’en est rien : selon l’édit impérial de Joseph II, imposé dans un souci de salubrité publique (les villes étaient encombrées de sépultures) et pour mettre un terme à des convois funéraires délirants et festifs qui tenaient plus du carnaval que du convoi funèbre, les défunts, à Vienne, devaient tous être inhumés collectivement sans cercueils et recouverts de chaux. Entre la cérémonie funèbre et l’inhumation, on laissait passer un jour pour vérifier si la mort était avérée. Ce qui fut fait pour Mozart. Lorsque Constance, le lendemain, s’enquit du lieu où était enterré Mozart, le fossoyeur ne sut quoi lui dire ! N’oublions pas qu’il faisait froid et que très peu de gens ont suivi son cercueil jusqu’à la fosse prévue. Ce n’est pas pour autant qu’on l’avait oublié (voir le service funèbre) et quelques jours plus tard, les Praguois lui rendaient un solennel hommage. Il ne fut donc pas un mort méconnu, ni méprisé, ni oublié, ni abandonné ! 

N.B. Le décret impérial avait provoqué une levée, de « boucliers » à Vienne et fut assez rapidement abrogé.

 

      Mozart : un athée franc-maçon, donc condamnable par l’Eglise et le pouvoir.

Mozart, durant toute sa vie, se montra sincèrement attaché à la religion catholique,  ses très nombreuses compositions « religieuses » tendraient à le prouver ; on peut faire remarquer cependant qu’elles étaient très souvent des commandes et que leurs compositions et exécutions permettaient à M. de vivre et de continuer à exercer son métier. C’est sans doute dans sa musique qu’il faut chercher la réponse à cette objection : M. connut de fréquentes angoisses qui le plaçait spirituellement dans un sentiment de vide : « tout est froid pour moi, froid comme une glace »…C’est une espèce de vide …qui me fait très mal…une aspiration qui n’est jamais satisfaite… » écrivait-il. On peut remarquer qu’à toutes les périodes difficiles  de sa vie qu’il traversa, correspond une œuvre religieuse d’une élévation spirituelle éblouissante, faite de tendresse, d’angoisse, de confiance en Dieu, de dépouillement, d’intimité quasi sensuelle avec la Divinité, d’une pureté dans l’écriture et d’un langage bouleversant, à la dimension de tout homme. On est loin des enflures convenues de ses contemporains ; ajoutons à cela une dévotion totale à la Vierge, transcrite dans de très nombreuses œuvres. Certains airs de ses opéras et ses odes maçonniques atteignent cette inspiration mystérieuse, quasi religieuse qui permet au personnage d’introduire une sorte de méditation sur lui-même. Peut-on penser, dans ces conditions que M. était athée ? Mais le siècle suivant fut particulièrement gêné par  la dichotomie entre l’engagement maçon (tel qu’on le percevait à cette époque : XIXème) et l’abondante production mozartienne de musique religieuse !

Pourquoi était-il donc devenu franc-maçon ? Cette organisation plus ou moins secrète qui s’était répandue en Europe pendant tout le siècle correspondait bien à des courants de pensée nouveaux qui se développaient rapidement. Dans les loges, on pratiquait l’égalité sociale : nobles, bourgeois, riches, moins riches, commerçants, artisans se côtoyaient et fraternisaient. Ces groupes prônaient la fraternité universelle, l’aide aux plus démunis, l’éducation des esprits, et finalement un rejet de toute forme d’autorité abusive, celle du pouvoir et surtout celle de l’Eglise qui « endormait » les populations par des superstitions et des peurs totalement irrationnelles. La Franc-Maçonnerie est une des composantes de l’Esprit des « Lumières » dont s’inspirera la Révolution française. Goethe, Voltaire, Franklin, entre autres, appartenaient à ce mouvement, et l’empereur Joseph II s’en est souvent inspiré pour gouverner. Cet idéal d’égalité et de fraternité plaisait à Mozart qui le trouvait certainement tout à fait compatible avec sa foi évangélique. Il n’était donc pas franc-maçon par athéisme, mais franc- maçon pour réaliser une société meilleure et plus juste. Certains ont voulu voir aussi dans cet engagement de Mozart la cause de ses déboires auprès des princes qui combattaient ces idéaux. Or les dates sont significatives : le successeur de Joseph II, Léopold II détestait les Francs-Maçons ; il les persécuta et les fit plonger à partir de son règne dans la clandestinité. Mozart et l’empereur furent « contemporains » moins de deux ans !

  

 

Les différents points abordés ici permettent sans doute de cerner mieux et plus complètement le personnage et la personnalité de Mozart. On s’aperçoit combien histoire et rumeurs s’entrecroisent pour créer une légende. Sans doute, la vie de  Mozart se prête plus que tout autre à ces « inventions » ; son personnage est extraordinaire : enfant prodige, compositeur prolifique et génial, brièveté de son existence, voyages, rencontres, amours, révoltes contre l’autorité, œuvres inachevées, sépulture étrange, soupçon d’athéisme, bon vivant, forte personnalité aux répliques cinglantes, à la correspondance parfois débridée, etc…, un personnage hors du commun dont va s’emparer le siècle romantique pour en faire un héros méconnu, mystérieux, insaisissable, victime du pouvoir et de la société, un génie humilié, bafoué par son épouse, aux prises avec ses rivaux jaloux qui ont fini par l’empoisonner ! La seule donnée importante  qu’a oubliée ce siècle c’est sa musique  que l’on a  trop souvent  ignorée : il est vrai que Beethoven et Wagner étaient venus et  que leur musique incarnait tellement, au XIXème siècle, le souffle romantique que  Mozart fut quelque peu délaissé : on s’attacha beaucoup plus à lui inventer une vie de héros qu’à louer les réussites de ses œuvres. Sans doute il incarnait dans toutes ses dimensions culturelles et musicales le XVIIIème siècle. Il ne fut pas un précurseur révolutionnaire, mais il sut porter à la perfection tout ce qui l’entourait et dont il se nourrissait. « L’oeuvre de Mozart est un moment d’histoire où tout semble être en équilibre harmonieux, sans effort  apparent. Sa musique est un monde lucide où rien n’est perdu, où tout est essentiel…Il y aura toujours le sublime, l’insaisissable, l’incomparable MOZART ».

 

 

« Dire « j’aime Mozart » c’est crier qu’on veut rire, jouer, courir, rouler dans l’herbe, embrasser le ciel, caresser les roses. Mozart, c’est la vitalité, les jambes rapides, le cœur qui bat, les oreilles qui bourdonnent, le soleil qui pose son étreinte sur notre épaule, le lin de la chemise qui frôle le sein, la merveille de vivre. Tu donnes des cours de bonheur en rendant leurs saveurs aux choses, en extrayant du moindre moment un goût de fraise ou de mandarine…Avec allégresse, tu renouvelles notre existence en un chant jubilant, où même la douleur et le malheur se rangent à leur place car, être heureux, ce n’est pas se protéger du malheur, mais l’accepter ».

 

Eric-Emmanuel Schmitt. « Ma vie avec Mozart » Editions Albin Michel. Novembre 2005.

 

 

 

A tous ceux que Mozart ravit, bouleverse, réconforte, intrigue, apporte bonheur, apaisement, plénitude.

Denyse Algret. Mars 2006




     
     
         
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