A Ma jaune


Je suis en deuil de TOI, ma 2cv 4x4 JAUNE.

Tu as péri dans l’incendie de mon atelier, là où tu es née, à la maison. Nous vivions ensemble de puis 1985 et je t’aimais au point d’avoir la gorge serrée d’attendrissement quand, après une marche dans les bois, je te retrouvais, m’attendant patiemment. Tu ne me faisais aucun reproche pour t’avoir laissée une heure ou deux, tu faisais même bonne figure avec tes ailes avant découpées façon « tout terrain ».
Je n’en lisais pas moins un peu de tristesse dans tes jolis phares ronds rapprochés. Même après avoir passé la nuit dans la fraîcheur de la forêt, à côté d’un ruisseau, tu démarrais dès que je te le demandais. Tu savais que nous étions loin de tout et qu’en cas de panne, rares étaient les engins capables de nous venir en aide.
Tu avais le comportement le plus écologique qui soit et tu ne faisais qu’effleurer l’herbe de tes petits pieds. Te souviens-tu des pistes -toboggans à 45°,servant à faire glisser les troncs d’arbres, dans les quelles je t’ai imprudemment engagée, qui aboutissaient à des bourbiers dont tu nous as toujours sortis au pris de manœuvres périlleuses et de demi-tours acrobatiques au cours desquels tu piquais tes jolis fesses aux épines ? Pardon de t’avoir toujours fait porter des jupettes de trial, mais tu étais si mignonne avec.
Et les pentes argileuses, qui furent toujours gravies par toi, en patinant rarement grâce à tes bras intelligents qui savaient toujours trouver « la bonne prise », telle une championne de varappe. Les pistes des Cévennes les plus caillouteuses, tu les as toujours effacées, me berçant doucement comme le ferait une mère pour son petit, pour me permettre de profiter du paysage. Souvent, à faible allure, sur les plus mauvaises pistes, je me penchais par la porte pour admirer le fabuleux débattement de ta roue arrière qui montait très haut, descendait très bas, avec une aisance unique au monde, tandis que ta carrosserie décrivait d’harmonieuses ondulations. Les pistes du Vercors, avec leurs gigantesques ornières de « Timberjach », tu les as suivies, en sautillant d’un talus à l’autre avec l’espièglerie d’une gamine, parfois en devers de près de 45°, le ventre au ras du sol pour ne pas « verser » ton papa admiratif. Les pistes enneigées de la « Croisière blanche », ta sœur les a survolées de ses 63O kg, laissant TOUS les autres concurrents derrière elle, des concurrents rutilants, chromés, coûteusement chaussés et chaînés. Toi, tu avais compris que je n’étais pas riche, tu prenais le départ avec des « 135x15 « neige » et des chaînes « bon marché », et chaque matin, il fallait te débarrasser de près de 1OO kg de glace car tu avais dormi dehors, par un froid glacial. Après la distribution des prix, personne d’autre que les membres de ta Famille n’est venu caresser ton museau un peu pataud qui te rend si émouvante. Et pourtant, quelle leçon d’efficacité n’avais-tu pas donné ?
Les pistes du Sahara: un patron d’O.N.G. qui utilisait une autre de tes sœurs avec une remorque, nous a raconté que tu les négligeais souvent, évoluant en « hors piste » même dans le sable fin, pour le plaisir de la difficulté vaincue. Depuis qu’il voyageait avec toi, il savait ce qu’est la fiabilité. La trace de tes pneus était moins profonde que celle du pied d’un homme, dans le sable fin. Partout où le terrain imposait plus de difficultés, tu démontrais plus d’efficacité, jouant en virtuose de ton centre de gravité très bas, de tes débattements de suspension atteignant 34O m/m, de tes « dessous » entièrement lisses qui avalent les obstacles comme un ski, de ton comportement de « mouche sur un mur », de tes 63O kg d’ingéniosité.
Durant douze ans, tu m’as transporté aux deux sens du terme. Tu as fait connaître des endroits inaccessibles à mes jambes fatiguées, tu as ravi mon oreille du chuintement subtil et laborieux de ta boîte, de ta non-rapidité qui me permettait de mieux profiter de notre si belle France, efficace et fiable, reposante, me sécurisant même dans les endroits dangereux.
J’ai joui, à ton volant, de te sentir si bien répondre à mes appels, te couchant gracieusement dans les virages et forçant l’admiration ou la sympathie partout. Peu de gens savaient que sous tes pauvres ailes, pantelantes à la fin, tu cachais un corps de ballerine;
Même le « CHTIN CHTIN CHTIN »de ton démarreur, jugé « tintamarresque » par ceux qui ne peuvent vivre qu’en « toutes options + clim », reste un doux souvenir à mon oreille.
Et si, au cours de ton existence, tu t’es comportée en parfaite esclave, sache que pour moi, tu laisses le souvenir de la plus merveilleuse des maîtresses, celle qui fait toujours montre des qualités les plus rares dans les moments les plus difficiles, celle qui donne tout sans compter et sans jamais rien demander en retour.
Avant de mourir, tu avais, sans doute avec un sourire mutin, enlevé ton capot, dévoilant ton émouvante mécanique. Il a échappé à la fournaise et je le garderai religieusement, ce capot marqué à mon nom, pour en gratifier, parfois dans les grandes occasions, celle qui te succèdera sans jamais te remplacer.
Tout le monde connaît les qualités d’une simple 2cv, mais tu m’avais tellement imprègné de tes qualités de 4x4 que, lorsque je regardais une 2cv normale, j’avais l’impression de contempler un basset dont on aurait coupé les pattes arrière, et à qui on demanderait de gravir un escalier de marbre huilé.
ADIEU, ma JAUNE, mon amour de 2cv 4x4.
Tu éclaires, de ta jolie couleur si gaie, 12 ans de merveilleux souvenirs qui sont gravés dans mon cœur, là où les flèches des chérubins ne risquent pas de les effacer. En dernier clin d’œil, grâce à toi, j’espère ne pas aller en enfer car je sais qu’en proposant « un tour de 2cv 4x4 » à saint Pierre, il comprendra que « je ne pouvais pas être un mauvais homme ». ( citation de Jacques SEGUALA au sujet de la 2cv ).
ADIEU…..ma Jaune….ou plutôt….au revoir, rendez-vous sur les pistes du paradis où, en principe, il ne devrait y avoir que de braves gens qui te demanderont de les promener un peu dans la boue, frustrés qu’ils seront de toujours marcher sur les nuages.

Marc VOISIN




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