La mémoire, 

outil et objet de connaissance

[La mémoire collective et l’utopie 

PAR ALEXANDRA SIPPEL]


Mini-site consacré à l'ouvrage collectif La mémoire, outil et objet de connaissance. Paris: Aux forges de Vulcain, 2008.

La mémoire, outil et objet de connaissance, est un recueil pluri-disciplinaire rassemblant quinze articles de jeunes chercheurs, chacun s'intéressant à l'usage du concept de mémoire dans sa discipline propre et montrant, en creux, quelles sont les différentes dimensions de la mémoire.

Ce mini-site propose, librement, le contenu intégral de cet ouvrage.

L'ouvrage est aussi vendu sous la forme d'un joli livre par la maison d'édition Aux forges de Vulcain

 

Pour citer ce texte :

 Sippel, Alexandra. « La mémoire collective et l’utopie. La mémoire collective dans les récits utopiques. Nostalgie du paradis terrestre, identité du groupe définie par une mémoire collective univoque : quelle place pour une mémoire individuelle ? » in La mémoire, outil et objet de connaissance. Paris : Aux forges de Vulcain, 2008. pp. 151-171.

 

La mémoire collective et l’utopie 

La mémoire collective dans les récits utopiques.

Nostalgie du paradis terrestre, identité du groupe définie par une mémoire collective univoque : quelle place pour une mémoire individuelle ?

 

 

On trouve toujours présente dans les récits utopiques une référence implicite à la mémoire d’un passé idéal, d’un paradis terrestre ou d’un âge d’or auquel les hommes pourraient accéder par la création d’institutions harmonieuses. Les titres mêmes de ces récits font écho à des mondes parfaits ou supposés tels : la Nouvelle Atlantide de Francis Bacon rappelle l’île mystérieuse citée dans le Critias par Platon ; James Harrington commence son Oceana par une longue présentation des meilleurs systèmes politiques antiques et modernes : des institutions dictées par Dieu au peuple hébreu jusqu’aux constructions humaines d’Athènes, de Rome, de Lacédémone ou encore de la République de Venise ; Thomas More, avec Utopia, s’inscrit également dans la tradition humaniste basée sur la culture gréco-romaine. Plus proche de nous, Aldous Huxley choisit d’intituler sa dystopie (la dystopie est une utopie négative, souvent d’une ironie acerbe, qui présente une société non  pas idéale, mais cauchemardesque) en écho à un court extrait de la Tempête de Shakespeare : Brave New World, tiré d’une réplique de Miranda. La traduction française le Meilleur des mondes, rappelle en outre le discours du philosophe optimiste de Candide. Ces récits ont donc tous ceci de commun qu’ils font revivre une tradition qu’ils continuent plus qu’ils ne la créent de toutes pièces - l’hypotexte antique, biblique ou moderne fait partie intégrante du discours utopique et fonde l’espoir en des mondes meilleurs.

D’autre part, les peuples utopiens possèdent tous une identité distincte de celle de leurs voisins ou visiteurs, et basée sur une mémoire collective univoque et distincte de l’histoire du reste du monde. Il semble donc intéressant d’appliquer quelques études de théorie psychologique et sociologique de la mémoire aux récits utopiques modernes et contemporains afin de mieux appréhender la notion d’identité collective de ces groupes sociaux imaginaires. La mémoire et l’identité de l’individu se construisent mutuellement, comme le soulignent Jean-Yves et Marc Tadié dans leur ouvrage commun Le sens de la mémoire : « la mémoire est imaginative : nous reconstituons et transformons, insensiblement mais sans cesse notre passé en fonction de notre personnalité présente et de notre projection vers l’avenir. »[1]

Cette conception de la mémoire individuelle peut s’étendre à la mémoire collective qui définit l’identité d’un groupe social en même temps qu’elle est définie par l’idée que ce groupe a de lui-même. En utopie comme dans le monde réel, on observe cette tentation de reconstruction de (et par) la mémoire, qui crée une mythologie particulière au groupe et ainsi lui permet de s’affirmer en opposition au chaos qui régnait avant la fondation de l’utopie et de se projeter dans un avenir aussi harmonieux que le présent. Dans le monde réel, la mémoire collective d’un groupe particulier s’oppose à l’histoire. Maurice Halbwachs[2] (sociologue français 1877-1945) oppose de la manière suivante les concepts d’histoire et de mémoire collective :

 

« L’histoire est un tableau des changements et il est naturel qu’elle se persuade que les sociétés changent sans cesse parce qu’elle fixe son regard sur l’ensemble. (…) La mémoire collective, au contraire, c’est le groupe vu du dedans, et pendant une période qui ne dépasse pas la durée moyenne de la vie humaine, qui lui est le plus souvent bien inférieure. Elle présente au groupe un tableau de lui-même qui, sans doute, se déroule dans le temps puisqu’il s’agit de son passé, mais de telle manière qu’il se reconnaisse toujours dans ces images successives. La mémoire collective est un tableau des ressemblances, et il est naturel qu’elle se persuade que le groupe est resté le même, parce qu’elle fixe son attention sur le groupe et que ce qui a changé, ce sont les relations ou contacts du groupe avec les autres. Puisque le groupe est toujours le même, il faut bien que les changements soient apparents : les changements (…) se résolvent eux-mêmes en similitudes puisqu’ils semblent avoir pour rôle de développer sous divers aspects un contenu identique, c’est-à-dire les divers traits fondamentaux du groupe lui-même. »[3]

 

Cette analyse me semble particulièrement convenir pour entrer en matière sur la question de la mémoire dans les sociétés présentées par les auteurs utopiques dans la mesure où elle décrit parfaitement le lien que ces sociétés ont à leur histoire. La mémoire collective est le facteur-clé qui garantit la stabilité harmonieuse de ces sociétés idéales, et, faut-il le rappeler, malheureusement imaginaires. Les utopiens vivent sur une terre qui leur est propre, hors des repères de l’espace et du temps qui s’appliquent au reste du monde. Ils sont donc hors de l’histoire du monde, figés dans un présent perpétuel. D’autre part, leur histoire n’est pas faite de grands bouleversements, mais de continuité parfaite, de génération en génération. On garde en mémoire l’événement fondateur qui a marqué l’affranchissement du groupe, mais ensuite, on entretient simplement les coutumes et les mœurs qui se sont imposées lors de cette fondation. J’explorerai donc quelques utopies modernes traditionnelles écrites aux 16e, 17e et 18e siècles et fondatrices du genre, ainsi que dans le texte plus incisif, très pessimiste de Huxley dans le Meilleur des mondes. Celui-ci s’inscrit dans la tradition dystopique introduite par Swift dans les Voyages de Gulliver qui, selon les mots de Cioran « a déniaisé » le genre. 

L’utopie est un genre littéraire nommé d’après Utopia de Thomas More, récit paru en latin en 1516 et qui présente une île où les hommes entretiennent une vie harmonieuse grâce à des institutions qui les protègent de tout débordement. More joue habilement sur les noms des lieux et profite de l’ambiguïté entre le non-lieu (utopos) ou le lieu heureux (eutopos). On se réfère donc en général à une utopie lorsqu’un récit (ou par extension un projet social alternatif peu crédible, mais porteur de très grand espoir) offre à voir une société organisée de telle manière qu’elle permet à tous les habitants de connaître un bonheur profond. Bien souvent cette organisation est fondée sur une égalité presque caricaturale qui lisse les différences entre les individus, de sorte qu’un genre parent de l’utopie a vu le jour : la dystopie qui prend à rebours tous les avantages présumés de la société utopique et qui les pousse à l’extrême, au point de faire d’une société idéale le pire des totalitarismes. C’est ce qu’on observe en particulier au 20e siècle chez Huxley, mais qui apparaît déjà au 18e avec les Voyages de Gulliver par J. Swift. Il faut d’autre part distinguer utopique, qui fait référence à un élément qui appartient à l’utopie en tant que concept, et utopien qui qualifiera ce qui appartient géographiquement à toute utopie.

J’examinerai en premier lieu la dimension nostalgique des utopies. Elles font appel au souvenir du monde parfait où l’on ne peut revenir. La souffrance du retour impossible (nostos, le retour, et algos la souffrance) est inscrite dans l’inconscient collectif. Le paradis terrestre est fermé et gardé par des anges armés, et l’âge d’or s’est inéluctablement perdu pour devenir âge de fer. Les utopistes, d’une certaine façon, cherchent à retrouver ces mondes idéaux, à raviver l’espoir que l’on trouvera dans l’avenir l’opportunité de revenir à ce passé premier, un peu comme l’âme platonicienne, à force de tâtonnements, parviendra à retrouver une adéquation entre la mémoire idéale et la réalité terrestre. La nature utopienne est favorable aux hommes tout comme l’était l’Eden, il ne leur reste plus qu’à retrouver les institutions qui puissent garantir la préservation de cette harmonie.

Les utopies de l’ère moderne (de Utopia, 1516, de More aux Voyages de Gulliver, 1728, de Swift, par exemple) à l’âge contemporain, les auteurs d’utopies semblent mettre un accent particulier sur la révérence que le groupe entier, ou que chacun de ses constituants, accorde à la mémoire de la naissance du nouveau mode de vie. Les contemporains ont au contraire nettement souligné le fait que la mémoire collective est une mémoire conditionnée, et donc menaçante pour l’individu qui se trouve rapidement soumis à un mode de pensée unique et totalitaire. On voit donc nettement dans le Meilleur des mondes de Aldous Huxley que tous les rêves utopiques sont proches des modernes, mais que, poussés à l’extrême, ils condamnent l’individu au profit d’une collectivité sans âme. Se pose donc la question de la place accordée à la mémoire personnelle dans des milieux où le seul souvenir qui semble autorisé est celui qui contribue à faire de l’individu un rouage dans la société utopienne. Certains personnages d’utopies ou de dystopies incarnent des souvenirs particuliers et différents de la mémoire collective. Mais l’autre personnage qui possède une mémoire distincte du groupe est le narrateur lui-même. Il est un porte-parole de l’Europe en utopie, mais également un ambassadeur de l’utopie en Europe à son retour. Ces individus sont condamnés à la solitude et à l’incompréhension, et certains sombrent dans la folie et le désir de ne plus vivre que dans le souvenir du monde parfait quitté à regret. 

Ce sont donc ces trois aspects de la mémoire en utopies que je me propose d’étudier ici : le milieu géographique comme mémoire collective de l’idéal paradisiaque, l’identité du groupe utopien à travers une mémoire collective qui garantit l’harmonie de l’ensemble en menaçant l’individualité des souvenirs ; et enfin les conséquences du voyage en utopie ou en dystopie sur le narrateur du récit, voire sur le lecteur lui-même.

 

Les récits utopiques représentent bien souvent l’idéal présent dans l’inconscient collectif de la société contemporaine de leurs auteurs. Ainsi les références aux traditions naturelles et culturelles, voire politiques et sociales réelles ou présumées de l’Antiquité et de l’Eden biblique, sont un trait récurrent de ces écrits. Les contrées utopiques partagent souvent les caractéristiques géographiques, climatiques et naturelles du paradis terrestre. Le lecteur est donc constamment ramené à la mémoire du monde prélapsarien (c’est-à-dire le monde parfait créé par Dieu avant la Chute originelle d’après le récit de la Genèse), libre de toute contrainte qui rendrait la vie ou le travail pénibles. Les deux références sous-jacentes dans ce domaine sont l’Eden de la Genèse : « le Seigneur Dieu planta un jardin en Eden, du côté de l’est, et il y mit l’homme qu’il avait façonné. Le Seigneur Dieu fit pousser de la terre toutes sortes d’arbres agréables à voir et bons pour la nourriture, ainsi que l’arbre de la vie au milieu du jardin, et l’arbre de la connaissance du bien et du mal. Un fleuve sortait d’Eden pour arroser le jardin… » (Genèse 2 : 8-9, version Nouvelle Bible Second). L’autre référence qui sert très souvent de cadre aux utopies est l’œuvre d’Hésiode, et en particulier sa description de l’âge d’or que l’on trouve dans Des travaux et des jours : « les humains vivaient alors comme des dieux, libres de soucis, loin du travail et de la douleur. La triste vieillesse ne venait point les visiter et, de leurs mains, ils goûtaient la joie dans les festins à l’abri de tous les maux. Ils mouraient comme on s’endort, vaincus par le sommeil. Tous les biens étaient à eux ; la campagne fertile leur offrait d’elle-même une abondante nourriture dont ils jouissaient à leur gré. »[4] Ces souvenirs de mondes encore libres du mal sont inscrits dans l’inconscient collectif, et il n’est pas surprenant que les auteurs d’utopie y aient puisé pour situer leurs communautés idéales. Le climat est naturellement propice à la vie humaine, il ne reste donc plus aux habitants de ces contrées de définir leur fonctionnement pour mener une vie parfaite. De cette façon, on peut dire que les utopies heureuses visent à réconforter les humains universellement nostalgiques: ils portent en eux une forme de mémoire non réalisée et non réalisable, celle du retour dans le pays d’origine. D’ailleurs que ce soit dans la métaphysique platonicienne ou dans la tradition chrétienne, l’itinéraire de l’homme est ce retour vers le monde parfait des idées ou vers le paradis perdu que l’on retrouve dans l’au-delà. L’utopie représente donc ce monde parfait comme un modèle qui montre la voie à suivre pour effectuer ce retour.

Parmi les utopies modernes, l’Ile des Pines de Neville offre une description particulièrement frappante de cette perfection naturelle : « A mesure que nous avancions, nous entendions l’harmonie merveilleuse du chant des oiseaux, nous contemplions la terre qui produisait en abondance des arbres, de l’herbe et des fleurs telles que la nature peut en créer sans la main de l’homme. (…) Il nous semblait très étrange que dans ce pays, si fertile et encore inhabité, un passage s’offre à nous, sans que ne se dressent sur le chemin des buissons ou des épines qui d’ordinaire envahissent les îles semblables à celle-ci. »[5] Cette description s’inscrit non seulement comme une réminiscence du paradis terrestre, mais insiste sur l’idée que les Pines se trouvent dans une terre épargnée par la malédiction qui a suivi la Chute, puisque la terre ne produit pas de mauvaises herbes (Genèse 3 : 17-18 : « la terre sera maudite à cause de toi (…) elle fera pousser pour toi des ronces et des épines »). Leur situation est d’autant plus proche de celle de la Genèse que la seule tâche qui soit imposée ou en tout cas accomplie par les Pines est de se multiplier pour peupler leur île. Le fondateur de la famille a ainsi donné naissance à quarante-sept enfants avec les quatre femmes victimes du même naufrage que lui et abandonnées sur la même terre vierge. En l’espace de 59 ans, mille sept-cent quatre-vingt neuf personnes vivaient sur cette île, tous membres de la même famille, à des degrés divers.

Francis Bacon traduit le même sentiment lorsque les élites de la nouvelle Atlantide lui présentent le projet qui a guidé la fondation de leur groupe social. Le roi Solamona a souhaité maintenir l’indépendance de son pays qui pouvait amplement se suffire à lui-même grâce à des ressources « suffisantes et substantielles (…) une terre d’une rare fertilité »[6]. L’Eden est également présent dans les traditions culturelles de l’île puisque l’institution majeure est la Maison de Salomon où les meilleurs savants se consacrent à l’étude de la nature. L’autre nom donné à cette institution est le Collège des Travaux de Six Jours, qui constitue une certaine forme d’hommage à l’œuvre créatrice racontée dans la Genèse. On y cherche à comprendre « la véritable nature de toutes choses (pour la plus grande gloire de Dieu qui les a créées et le plus grand confort des hommes qui les utilisent). »[7]

Utopia, le récit fondateur, semble plus raisonnable que ses successeurs, moins excessif dans la ressemblance entre le monde parfait et l’Eden, peut-être pour marquer d’une part l’héritage naturel de l’île, qui est plutôt favorable, mais également la nécessité de dompter cette nature par le travail. L’abondance est suffisante, mais plus limitée que dans l’île des Pines : « Bien que le sol ne soit pas très fertile et que l’air ne soit guère très sain, ils préservent leur santé grâce à une alimentation tempérante, qui les pousse à travailler diligemment la terre, de sorte que dans aucun pays on ne voit plus grande augmentation des récoltes ni des hommes qui soient en meilleure santé, moins touchés par les maladies et à la vie aussi longue. »[8] C’est sans doute l’un des éléments qui a suscité le plus de critiques par la suite : Utopia est certes marquée par la perfection des conditions de vie humaine, mais tout y est (trop) parfaitement raisonnable. L’Eden ici ressuscité semble assagi. On insiste sur la nécessité de la modération et du travail là où l’hypotexte biblique souligne l’abondance et la facilité.

Au vingtième siècle, la dystopie du meilleur des mondes s’étend à la terre entière, à l’exception de quelques poches inhospitalières « aux conditions climatiques ou géologiques peu favorables » et qu’il « n’a pas valu la peine et la dépense de civiliser. »[9] Une fois encore la société idéale optimise donc ses chances de parvenir à mener une vie équilibrée en choisissant les meilleures conditions possibles.

Voyons à présent comment ces récits introduisent des éléments qui visent tout de même à montrer que, si l’on se souvient qu’il y eut un âge d’or, celui-ci est révolu. L’excès de raison sur l’île d’Utopia constitue un avertissement, mais d’autres exemples illustrent le conflit de la mémoire naturelle (imaginaire paradisiaque) et la mémoire culturelle (ce qu’il reste de l’identité européenne de certains peuples utopiens).

Il est intéressant de noter que les Pines, malgré la distance qui les sépare de la Grande Bretagne, ont tout de même partiellement conservé une coutume anglaise : le vêtement. Grâce aux restes de tissus apportés par les premiers habitants de l’île, leurs descendants parviennent à cacher leurs parties intimes. On perçoit dans le souvenir de la civilisation un décalage qui remet en question le semblant de perfection que l’on avait décelé sur l’île. Dans l’Eden biblique, le vêtement rudimentaire de la feuille de figuier qui cache les parties intimes d’Adam et d’Eve n’apparaît qu’après la Chute. On peut donc aisément interpréter ce souvenir culturel venu d’Angleterre comme un signal qui alerte le lecteur sur la perversion de l’état parfait des Pines. Cette décadence nécessite le maintien d’une conscience collective fondée sur la culture chrétienne de l’Angleterre dont viennent les cinq premiers habitants de l’île : il est nécessaire qu’une mémoire culturelle et religieuse vienne contrebalancer la mémoire naturelle : la lecture de la Bible est tenue une fois par mois. Elle constitue un moyen jugé efficace par le père des Pines de préserver ses descendants des dérives immorales liées à leur mode de reproduction (le fondateur de la dynastie a en effet eu des enfants avec plusieurs femmes, ce qui abolit le tabou de l’adultère, et a ensuite marié ces enfants entre eux, ce qui abolit également le tabou de l’inceste entre membres d’une même famille, et qui pose donc la question du bien et du mal, de la justice et du péché). L’oubli de ces repères moraux aboutit à une décadence notable parmi les Pines, une décadence qui atteint tous les domaines. Dans cette terre encore vierge de toute culture et de toute mémoire sociale ou économique, les plus forts exploitent la faiblesse des autres, et les perversions sexuelles de tous ordres règnent en maître. Il semble cependant que cette perte de repères soit liée à l’oubli des valeurs chrétiennes et à la nature humaine déchue plus qu’à une perversion particulière à la population de cette île : « Ils avaient perdu tout sens du péché et tombèrent dans la prostitution, l’inceste et l’adultère, de sorte que ce que leur père avait accompli par nécessité, ils le faisaient par caprice. »[10]  Le rôle du chef de l’île est dès lors de remettre la mémoire religieuse à l’honneur afin d’éviter que les troubles ne s’aggravent et ne se perpétuent. Pines prend en charge de définir quels principes constitueront la mémoire obligatoire du groupe : la loi, composée de sept points simples et clairs. Comme dans la plupart des utopies modernes, la mémoire n’est abordée que sous l’angle de la mémoire prescrite au groupe pour maintenir son identité et son mode de fonctionnement.

D’autres utopies, comme la Nouvelle Atlantide de Francis Bacon, ou encore l’incontournable Utopia de Thomas More ne sont pas situées dans une nature édénique livrée à elle-même, mais dans des villes construites selon une architecture parfaitement rationnelle dont la perfection reflète celle des  habitants. La fondation de cette répartition géographique remonte à l’époque quasi-mythique du roi Utopus (souverain qui a donné son nom à l’île d’Utopia) qui a ordonné la séparation de l’île du reste du monde. Aucun habitant de l’île ne se risquerait à remettre ce modèle en question, non pas par crainte de quelconques représailles, mais simplement parce que l’harmonie est telle que nul ne voudrait modifier ce qui est inscrit dans la mémoire collective.

 

Les habitants des utopies ont, dans une certaine mesure, le devoir de se souvenir de leur histoire. Un seul événement se détache dans cette histoire, c’est la fondation du système utopique en vigueur, un système qui est entouré de rappels du chaos qui régnait avant l’avènement du roi qui prit la responsabilité d’affirmer que le nouveau groupe a son identité et son mode de vie distinct des autres. La mémoire du groupe est donc ce qui lui permet de se distinguer des autres, et il apparaît capital de garder précieusement en mémoire l’itinéraire qui a permis à ce groupe de s’affirmer comme corps indépendant ce ceux qui l’entourent. Avant l’ère utopique, les individus faisaient partie d’un groupe plus large dont ils ont été séparés, soit par des guerres civiles à répétition (Utopia), soit par un accident (naufrage dans The Isle of Pines), ou par d’autres aléas historiques. Halbwachs explique comment un événement aussi traumatisant peut fonder l’identité collective en inscrivant dans les mémoires et dans le patrimoine mémoriel d’un groupe son origine : « si l’événement, si l’initiative d’un ou de quelques-uns uns de ses membres ou enfin, si des circonstances extérieures introduisaient dans la vie du groupe un élément nouveau, incompatible avec son passé, un autre groupe prendrait naissance, avec une mémoire propre, où ne subsisterait qu’un souvenir incomplet et confus de ce qui a précédé cette crise. »[11] Il ajoute ailleurs : « Il y a des événements nationaux qui modifient en même temps toutes les existences. Ils sont rares. Néanmoins, ils peuvent offrir à tous les hommes d’un pays des points de repères dans le temps. »[12] A bien des égards, les Utopiens connaissent ce destin : le roi Utopus marque sa volonté d’en finir avec l’influence néfaste des pays avoisinants, décide de conquérir ce qui est alors une presqu’île pour la séparer physiquement du continent et fait creuser un bras de mer. « Le roi Utopus, dont l’île porte le nom, amena également à la perfection ce peuple autrefois rude et sauvage, lui communicant de les bonnes manières, l’humanité et la politesse par lesquelles ils surpassent aujourd’hui tous les autres peuples ; il obtint, dès son arrivée, une victoire immédiate et fit creuser quinze miles de terre émergée où la mer n’avait point de passage afin de séparer l’île du continent. Et ainsi, il permit à la mer d’entourer toute l’île. »[13].  Dès lors, dans Utopia, ce peuple possède son histoire distincte et le souvenir de l’acte fondateur entre dans la mémoire collective comme le début d’une ère nouvelle dont l’avenir sera fait de continuité et non de rupture. Maurice Halbwachs qualifie le souvenir de l’ère qui précède l’âge de l’utopie d’incomplet et de confus, et bien souvent, on constate que cette confusion se traduit par une exagération des défauts de la période précédente, qui peu à peu glisse vers la mythologie : l’inconscient collectif tend à imaginer le passé pire qu’il n’était en réalité. Les élites qui transmettent la mémoire collective officielle profitent d’ailleurs de cette tendance : nul ne songerait à revenir à une situation antérieure chaotique et il en va de la survie du groupe tel qu’il est de convaincre chacun que tout est mieux depuis l’événement qui a provoqué la rupture entre la presqu’île et le continent.

La fondation de l’utopie marque en effet la naissance d’un nouveau groupe, parfois également d’une nouvelle ère comme dans la dystopie de Huxley où les années sont comptabilisées en fonction de l’avènement de Notre Ford, qui garde en mémoire la rupture avec le passé, mais qui garde également dans l’inconscient collectif le souvenir de la menace que représenterait un retour au passé. Il est d’ailleurs intéressant de noter que Huxley ne se contente pas de parler de ce passé dans son récit. Dans les utopies classiques, c’est le narrateur qui semble venir du passé puisqu’il vient d’un pays où les institutions ne parviennent pas encore à garantir le bonheur de tous les membres de la société. Chez Huxley, point de narrateur-voyageur pour incarner le passé dans la contrée nouvellement découverte, mais une « réserve », sur le modèle des réserves indiennes qui existent aux Etats Unis depuis le 19e siècle, qui sert de témoin à la population du meilleur des mondes et qui leur permet de voir le chemin parcouru et le progrès apporté par les réformes de Notre Ford. La mémoire collective du passé chaotique d’avant l’ère du grand Ford est donc physiquement présente dans cette utopie mondialisée, elle sert d’exutoire et de repoussoir pour garantir la docilité des individus qui vivent dans le meilleur des mondes.

Les utopies modernes font souvent la part belle à l’écrit comme moyen de conserver intacte la trace de ce qui les a menés à définir leur nouveau paradis sur terre. Ces écrits, comme dans l’île des Pines ou dans la Nouvelle Atlantide, sont entre les mains des élites de la société ou du groupe, et sont transmises à tous les habitants, qui possèdent de ce fait une mémoire collective univoque. Dans les autres récits, on prend également soin de consigner par écrit tout ce qui mérite de retenir l’attention de la population, et dans les dystopies, on veille même à ne pas autoriser la publication de ce qui pourrait subvertir la belle uniformité obtenu après conditionnement. L’écrit est le moyen de la mémoire par excellence (en tout cas depuis l’ère moderne) et à ce titre, il représente une opportunité de préserver intacte la mémoire collective officielle du groupe. Les découvertes des savants de l’Atlantide sont écrites, tout comme les lois des Pines ou les institutions des Utopiens.

Comme le dit Maurice Halbwachs, la mémoire collective est « un courant de pensée continu, d’une continuité qui n’a rien d’artificiel puisqu’elle ne retient du passé que ce qui en est encore vivant, ou capable de vivre dans la conscience du groupe qui l’entretient. »[14]  L’histoire utopienne étant parfaitement lisse, le passé se prolonge à l’identique dans le présent et l’on peut sans peine imaginer que l’avenir ne sera guère différent. Cioran, dans son essai Histoire et utopie, présente des arguments qui corroborent fort bien la distinction entre histoire et mémoire collective donnée par Halbwachs. La vie réelle est du domaine de l’histoire, avec ses changements et ses aléas, tandis que l’utopie relève de la mémoire collective qui unifie le groupe pour faire des individus un ensemble uniforme : « l’utopie est d’essence antimanichéenne. Hostile à l’anomalie, au difforme, à l’irrégulier, elle tend à l’affermissement de l’homogène. Mais la vie est rupture, hérésie, dérogation aux normes de la matière. »[15] Dans des termes peu élogieux, il condamne les utopies narratives ou les projets de société idéale qu’il juge inscrits dans le présent et fermés à tout espoir d’évolution, et il affirme donc que ceux qui prônent l’instauration de l’utopie sont mus par « leur obsession du définitif et leur impatience d’instaurer le paradis au plus tôt, dans l’avenir immédiat, sorte de durée stationnaire, de Possible immobilisé, contrefaçon de l’éternel présent. »[16] C’est bien l’argument de Halbwachs lorsqu’il affirme que la mémoire collective s’oppose à l’histoire en ceci que l’histoire s’intéresse aux changements et aux ruptures tandis que la mémoire collective ne se concentre que sur ce qui unit le groupe et ce qui en définit une identité permanente.

Si l’on synthétise les arguments de Cioran et Halbwachs, on peut légitimement affirmer qu’il n’existe dans les utopies pas d’Histoire, mais des mémoires collectives. En effet, les récits se situent bel et bien dans une « sorte de durée stationnaire », le temps est réduit à sa plus simple expression : le présent. La vie en utopie n’est qu’une répétition à l’infini : point de changement communautaire malgré les générations qui se succèdent. La vie utopique est éternelle, non pour l’individu (qui cependant accepte très bien la mort), mais pour le groupe. Halbwachs dit que la mémoire collective est unifiée parce qu’elle appartient à un groupe de durée de vie réduite, mais en utopie, ce sont les principes qui vivent, donc la même mémoire collective vaut pour toutes les générations qui suivent la fondation de la société idéale. Les utopiens du passé, du présent ou de l’avenir ont la même mémoire puisque tout ce qui importe est la préservation de la société idéale telle qu’elle fut établie par le père fondateur. 

En psychologie comme en sociologie, mémoire et identité se façonnent mutuellement. Le souvenir tel qu’il est exprimé n’est pas réellement identique au souvenir vécu. Jean-Yves et Marc Tadié insistent sur ce point en soulignant que « dès l’enregistrement des sensations, la personnalité de chacun intervient pour en modifier la perception. »[17] Le groupe, comme l’individu, suit ce processus de reconstruction : « la mémoire est imaginative (…) nous reconstituons et transformons, insensiblement, mais sans cesse, notre passé en fonction de notre personnalité présente et de notre projection vers l’avenir. »[18] Les sociétés réelles et les sociétés utopiennes tendent en effet à reconstruire leur mémoire collective en fonction de l’idéal qu’elles ont pour l’avenir, de l’image qu’elles souhaitent donner. Pour les sociétés réelles, il s’agit de l’histoire officielle du pays qui vise à mettre en exergue les valeurs et les principes fondateurs du pays, et leurs manifestations au travers des événements marquants ; dans les utopies, la mémoire collective crée le mythe de la fondation du pays et de la naissance du groupe parfaitement harmonieux et tente de le conserver intact en mettant l’accent sur le chaos qui régnait avant cette fondation. Ainsi l’identité du groupe est-elle déterminée par la mémoire collective, mais la mémoire collective ne retient que les éléments qui conviennent à l’idée que le groupe a de lui-même. Le fait d’imposer certains éléments à inclure dans la mémoire collective n’est pas nouveau. On trouve le prototype de cette manière de définir le groupe dès l’antiquité biblique. Les Hébreux qui marchaient vers la Terre Promise, stéréotype d’utopie s’il en est (« un pays où coulent le lait et le miel » Exode 3 : 8, promesse divine donnée à Moïse qu’il appelle à guider le peuple hors d’Egypte où le peuple était réduit en esclavage), avaient pour devoir de cultiver la mémoire des étapes du parcours qui devait les amener à bon port. Les pères étaient responsables de transmettre ce souvenir à leurs enfants et l’on voit que bien des siècles plus tard, les psalmistes chantent encore cette mémoire collective du peuple hébreu pour commémorer l’événement fondateur des pérégrinations vers le pays promis, et donc vers la définition d’une identité propre à ce peuple (psaume 78). Dans les utopies narratives c’est également la figure paternelle, ou les élites du pays qui sont chargées de transmettre la mémoire officielle du groupe.

 

Le souvenir, qui d’ailleurs n’est plus réellement inscrit dans la mémoire individuelle des utopiens, du monde imparfait qui existait auparavant est le ciment qui permet à la société utopienne de demeurer identique à elle-même. Tout souvenir singulier, qui induirait une interprétation singulière de l’histoire du peuple, est potentiellement dangereux.

Dans les utopies modernes, sans que soit posée la question du totalitarisme ou des dérives de la pensée unique, on remarque que tous les individus renoncent à leur mémoire personnelle pour s’intégrer à la mémoire du groupe, de telle sorte que, comme tant de critiques spécialistes de l’utopie l’ont dit, l’individu n’est valorisé que dans la mesure où il contribue à l’harmonie du groupe. C’est une garantie de bonheur pour le groupe et de fait, l’individu profite de conditions de vie qui le satisfont, mais cette pensée unique conditionnée par la mémoire collective imposée a été vivement remise en question : dans quelle mesure un individu peut-il être véritablement épanoui si sa pensée ne lui appartient pas en propre, et qu’elle lui est au contraire dictée par les élites qui retiennent au nom de tous les éléments passés et présents qui méritent d’être rappelés ?

Des récits plus tardifs mettent en scène des individus qui possèdent une mémoire propre et qui représentent en cela une menace pour les systèmes dans lesquels ils évoluent. C’est en particulier une caractéristique des dystopies. On peut prendre l’exemple de Lord Munodi, un savant rencontré par Lemuel Gulliver lors de son troisième voyage, à destination de Lagado. Ce savant incarne les valeurs anciennes basées sur le bon sens en agronomie et en architecture, entre autres domaines, et, basant ses méthodes anciennes dont il rappelle le bon sens à ceux qui voulaient les abandonner, il parvient à faire fructifier des terres rendues stériles par ses contemporains. Mais la mémoire qu’il veut perpétuer est singulière, à contre-courant des tendances collectives dont il perturbe l’harmonie ou la cohérence. Le groupe majoritaire s’oppose donc vivement à ce personnage qui menace l’identité même du royaume de savants : « ses compatriotes le ridiculisaient et le méprisaient pour la façon dont il gérait ses affaires, et pour le mauvais exemple qu’il montrait à l’ensemble du royaume ; des méthodes qui, quoi qu’il en soit, n’étaient suivies que par un petit nombre de personnes qui comme lui étaient âgées, faibles et entêtées. » [19] (ma traduction)

Le risque que représente mémoire collective imposée est encore plus manifeste dans les dystopies du 20e siècle. Huxley exploite avec brio les dérives liées à la mémoire imposée par les autorités en place. Ecrivant au début du vingtième siècle, il synthétise tous les mouvements marquants de son époque qui menacent ou ont menacé la liberté individuelle, de l’utilitarisme au behaviorisme basé sur les expériences pavloviennes. Il présente un monde où la mémoire individuelle n’est pas fondée sur l’expérience des individus, mais sur un conditionnement effectué dans l’infance (les enfants sont préparés à leur rôle social dès leur état d’embryon, avant même de savoir marcher ou parler). Proposer une idée qui sortirait du cadre de cette mémoire imposée serait à même de « déconditionner les esprits les moins solidement arrêtés parmi les castes supérieures, qui pourrait leur faire perdre la foi dans le bonheur comme Souverain Bien, et leur faire croire, à la place, que le but est quelque part au-delà, quelque part hors de la sphère humaine présente. »[20] Le concept du Souverain bien est emprunté à l’utilitarisme (un courant de pensée déjà critiqué au 19e siècle pour sa tendance à vouloir uniformiser le bonheur sans tenir compte des besoins individuels), l’attention portée au présent correspond à une mémoire collective utopienne telle que décrite plus haut, et enfin l’idée du conditionnement renvoie aux méthodes pavloviennes qui permettent d’imprimer à tous les individus la même mémoire. Les élites se heurtent néanmoins encore à un obstacle de taille : la nature humaine qui, n’étant pas toujours parfaitement contrôlable, risque, par accident, de laisser ressurgir chez l’un ou l’autre un atome de pensée personnelle, menaçante pour l’ensemble du système. La mémoire des jeunes enfants est conditionnée de telle sorte qu’à l’âge adulte, ils prennent pour une pensée personnelle ce qui n’est en réalité que le souvenir acquis lors de leur « décantation » ou de leur éducation en collectivité, apprentissage basé sur  « l’hypnopédie ». Leur mémoire est formée par des cours dispensés pendant le sommeil, qui garantissent leur adéquation au monde créé par Ford : « cent-vingt fois, trois fois par semaine pendant deux mois, après quoi ils passeront à une leçon plus avancée (…) jusqu’à ce qu’enfin l’esprit de l’enfant, ce soit ces choses suggérées, et que la somme de ces choses suggérées, ce soit l’esprit de l’enfant. Mais également l’esprit de l’adulte – pour toute sa vie. L’esprit qui juge, et désire, et décide – constitué par ces choses suggérées, mais ces choses suggérées, ce sont celles que nous suggérons nous (…) que suggère l’Etat ! » comme l’explique le directeur du centre de conditionnement. Chacun est donc formé dès l’infance à devenir ce dont la société a besoin, et quelle que soit la caste à laquelle il est destiné, un consommateur qui pense selon les formules hypnopédiques prédéfinies. Lucy Baugnet explique le processus mis en œuvre dans le meilleur des mondes. Dans un ouvrage portant sur l’identité sociale (et non spécifiquement sur le récit de Huxley) elle affirme que « la perception subjective des gens relative à leur appartenance à un groupe social conduit à exagérer les similarités perçus au sein des groupes et les différences perçues entre les groupes : les individus au sein de la catégorie sont vus comme étant tous les mêmes et n’ont de définition qu’à partir de leur appartenance au groupe. »[21] Cette identité vécue est forgée par l’Etat dans le meilleur des mondes : chaque enfant est prédestiné, depuis sa conception en laboratoire, à entrer dans une caste sociale, et même à exercer un métier particulier, et son conditionnement inclut la notion de groupe, de sorte que dès le berceau (littéralement) les groupes sociaux sont incités à se distinguer les uns des autres et à se réjouir d’être un Alpha ou un Epsilon afin d’être parfaitement heureux et adapté à sa situation d’adulte à venir. L’individu est par là même contraint au bonheur, par les réflexes accumulés dans sa mémoire inconsciente. Alors que dans le monde ancien représenté dans les réserves, l’appartenance sociale était déterminée par la personnalité et la volonté propre de l’individu, dans le monde de Ford, elle l’est par une mémoire artificiellement implantée dans l’esprit des enfants par hypnopédie.

L’autre personnage qui se singularise par ses souvenirs est naturellement le narrateur du récit utopique. Dans les utopies modernes, le genre littéraire adopté est très souvent le récit de voyage autobiographique, de sorte que le lecteur découvre le pays au travers des yeux d’un voyageur-aventurier qui raconte ses propres pérégrinations, le plus souvent dans un journal intime, parce qu’à l’échelle individuelle comme à l’échelle nationale, il est plus aisé de garder une trace écrite que de se fier à la mémoire seule. Le narrateur dans les utopies a pour mission de se souvenir de chaque détail qui peut expliquer le bonheur des êtres qu’il rencontre. En effet, il est souvent en quête d’un ailleurs plus propice à l’homme et montre souvent le désir de rapporter comme des propositions à exploiter les découvertes sociales qu’il fait en pays utopien. Ce n’est pas par hasard que l’Utopia de More est divisée en deux parties. Dans la première, le lecteur prend conscience des déficiences du système anglais en place au temps de la rédaction, et dans la seconde, il découvre des institutions qui garantissent à chaque habitant une place dans la société, et qui de ce fait, permettent un bonheur basé sur l’égalité et la raison. La mémoire du pays d’origine lui permet de percevoir les avantages du système utopien, et s’il est de ce fait étranger en terre utopienne, il l’est presque tout autant lorsqu’il rentre dans son foyer puisqu’il est porteur de souvenirs d’un monde parfait qu’il est le seul à connaître. Dans les utopies positives, ce souvenir positif d’institutions bénéfiques est un atout pour le voyageur qui porte un regard plus éclairé que ses contemporains sur la société qui l’entoure. Dans les dystopies, en revanche, il en va autrement. L’un des meilleurs exemples de la maladie de la mémoire qui peut toucher un voyageur utopique est Lemuel Gulliver. Chacun de ses quatre voyages l’éloigne un peu plus de la culture de son Angleterre natale, mais le voyage au pays des chevaux doués de raison (Houyhnhnms) est celui qui cause sa perte. Auprès des Houyhnhnms, il découvre que les humains sont une race vile et décadente et que certains animaux sont en réalité bien plus sages que ceux qui tiennent les instances politiques en Europe. C’est avec moult regrets que Gulliver revient finalement dans sa famille, mais le souvenir de l’utopie des chevaux est tellement ancré en lui qu’il est incapable de revivre auprès des siens et qu’il préfère rester en permanence en compagnie de ses chevaux, dans l’écurie. C’est là qu’il se sent bien, « mes chevaux me comprennent fort bien ; je converse avec eux au moins quatre heures chaque jour », une habitude prise sur l’île des Houyhnhnms et qui montre à quel point l’impression de cette expérience a marqué ce personnage. Dans ce sens, on peut dire que, si la mémoire individuelle pourrait menacer l’harmonie rationnelle des utopies (et à plus forte raison des dystopies), la mémoire collective à laquelle un voyageur solitaire prend part le temps d’un séjour n’est pas bénigne non plus. La volonté de réformer un monde corrompu en se basant sur le souvenir d’un pays heureux est positive, mais la folie guette, qui peut conduire l’homme à s’isoler et à ne plus vivre que dans ses souvenirs.

 

L’utopie est un genre profondément ancré dans la notion de mémoire. Les auteurs s’inspirent très souvent d’une mémoire collective idéalisée d’une époque paradisiaque qu’ils projettent dans l’avenir. D’après la distinction que propose Maurice Halbwachs de l’histoire ou de la mémoire collective, il semble justifié d’affirmer que l’histoire n’a pas sa place dans l’utopie, mais que la mémoire collective est fondamentale. Tous les membres du groupe sont en effet détenteurs des mêmes souvenirs, de sorte que, dans les récits, on n’accorde guère d’intérêt à ce que l’un ou l’autre des individus peut connaître, et encore moins à l’interprétation qu’il peut donner des souvenirs communs. Ceci ne suscitait pas vraiment de débat dans les premières utopies classiques comme Utopia ou la Nouvelle Atlantide, en revanche, d’autres auteurs plus tardifs ont parfaitement mis en lumière les risques de dérive totalitaire qu’un tel système de pensée pouvait provoquer. Ainsi dans les Voyages de Gulliver ou dans Le Meilleur des mondes, ceux dont la mémoire est différente sont pour le moins ridiculisés, voire menacés de mort dans la mesure où ils représentent un mode de pensée qui pourrait déstabiliser l’ordre parfait mis en place à la fondation du système utopien. La mémoire collective des habitants de contrées imaginaire est donc fondée sur le mythe nostalgique du possible retour à un Eden prélapsarien ou à un âge d’or depuis longtemps révolu. Le seul élément historique (au sens où il marque une rupture) qui soit inscrit dans la mémoire des utopiens est le moment où le groupe s’est séparé du reste du monde pour se créer une identité propre, et l’on ne garde du passé chaotique qui précédait cette rupture un souvenir « incomplet et confus » qui souvent est associé à la mythologie ou à la superstition. C’est ce regard porté sur un passé volontairement noirci par les élites chargées de transmettre les souvenirs autorisés ou non qui soude la communauté utopienne, de sorte que nul ne viendrait à remettre en question un équilibre qui, à l’évidence, garantit un bonheur qui avait disparu dans le temps pré-utopien. C’est donc un devoir moral et collectif pour tout habitant d’une contrée utopique, de se souvenir de son histoire, pour s’inscrire pleinement dans l’identité du groupe.

Les souvenirs particuliers des personnages présentés dans les romans, comme Lord Munodi qui incarne le bon sens fondé sur les expériences concluantes menées dans le passé dans les domaines de l’agriculture ou de l’architecture, ou encore comme le sauvage qui vient tout droit des réserves instaurées à l’avènement de Notre Ford dans le Meilleur des mondes, sont dérangeants dans la mesure où ils proposent une mémoire alternative, à l’interprétation différente de ce qui est prescrit par la culture ambiante. Mais un autre individu incarne le souvenir du monde pré-utopien : le narrateur qui compare en permanence les systèmes nouveaux auxquels il est confronté à ceux qu’il découvre, et qui en tire ses propres conclusions. Bien souvent, les narrateurs, comme Hythlodée dans Utopia, veillent à consigner par écrit dans un journal toutes les informations qui leur semblent judicieuses pour faire progresser la société de leur propre pays, et il importe donc qu’ils se souviennent des détails. Mais d’autres narrateurs sont marqués par le souvenir de la vie dans le pays imaginaire au point qu’ils ne comprennent plus leur propre monde d’origine. Ainsi Lemuel Gulliver qui préfère demeurer dans la mémoire de son séjour auprès des Houyhnhnms et vivre auprès de ses chevaux. Jouer avec la mémoire collective n’est donc pas sans risque. Celui qui importe de nouvelles idées se trouve en décalage avec la culture qui l’entoure et qui, elle, n’inclut pas les exemples appris dans les contrées lointaines. Jean-Yves et Marc Tadié affirment que « implicitement, sciemment ou affectivement, c’est notre personnalité entière qui évolue sans arrêt, modifiée par nos souvenirs, et modifiant nos souvenirs eux-mêmes ou la façon dont les percevons. (…) Il est vain d’espérer retrouver, volontairement, notre moi de jadis »[22]. On perçoit bien que cette conclusion s’applique aux narrateurs de retour de pays utopiques, dans la mesure où leur personnalité est changée et où ce qui leur semblait familier avant leur départ paraît étranger voire irrationnel à leur retour.

C’est sans aucun doute Aldous Huxley qui a tiré toutes les conséquences de l’uniformité qui était traditionnellement de mise dans les récits utopiques antérieurs, et sa façon de traiter la mémoire dans tous ses états est très révélatrice de l’importance de la mémoire prescrite dans ces milieux censément parfaits. La mémoire individuelle et collective est fondée sur les méthodes pavloviennes, avec des goûts et des dégoûts inspirés aux enfants à coup de décharges électriques ou des répétitions hypnopédiques matraqués des milliers de fois tout au long des nuits des tout-petits. Ce que Pavlov enseignait aux chiens, Huxley l’applique aux êtres humains, de sorte que tous sont absolument identiques jusque dans la pensée, chacun selon sa caste. Plus grave encore, cette uniformisation de l’humain, produit en série corps et âme, aboutit à une totale perte de valeur de la personne individuelle : « l’assassinat ne tue qu’un individu, et qu’est-ce, après tout, qu’un individu ? – D’un geste large, il indiqua les rangées de microscopes, de tubes à essais, les couveuses – Nous savons en faire neuf avec la plus grande facilité, autant que nous en voulons. Le manque d’orthodoxie menace bien autre chose que la vie d’un simple individu : il frappe la Société même. Oui, la Société même, répéta-t-il. »[23] Il pousse la logique utopienne qui prévalait jusque là à l’extrême précisément pour permettre à son lecteur de prendre conscience des risques encourus en cas d’abus de certains « progrès » qui à terme peuvent détruire la spontanéité caractéristique de l’être humain, et ainsi abolir toute la dimension vivante et vitale qui devait être la préoccupation première des utopistes. C’est la même critique de l’utopie que formule Cioran : « on y est astreint à un bonheur fait d’idylles géométriques, d’extases réglementées, de mille merveilles écœurantes, telles qu’en présente nécessairement le spectacle d’un monde parfait, c’est à dire d’un monde fabriqué. »[24] Cioran dénonce dans les utopies le manque « d’une pointe d’aigreur », un reproche que Huxley semble également suggérer à l’égard de tous ceux qui avaient imaginé lisser l’identité sociale d’un groupe en lui prescrivant un mode de pensée basé sur des souvenirs communs, et qui n’avaient pas pris en compte la singularité individuelle qui fait l’être humain.

La manipulation de la mémoire personnelle pour la façonner en une mémoire collective sans faille apparaît donc comme la condition sine qua non de perpétuation de l’harmonie utopienne. Finalement, la solution d’évasion à cette mémoire collective imposée dans Le Meilleur des mondes, c’est le « soma », cette drogue qui permet aux individus de partir en congé dans un monde qui leur est propre, et ainsi de retrouver cet ailleurs idéal, cette fois personnel à chacun, et qui comble la nostalgie en ramenant les pensées au souvenir du monde paradisiaque où le bonheur est pour chacun et non pour la collectivité.

 

 

Alexandra Sippel    

 

 

Bibliographie

 

BACON, Francis. The New Atlantis. Londres, 1627.

BAUGNET, Lucy. L’identité sociale. Paris : Dunod, 1998.

BERGSON, Henri. Matière et mémoire. Paris : Quadrige-PUF, 1939.

CIORAN, E. M. Histoire et Utopie. Paris : Gallimard, 1960.

HALBWACHS, Maurice. La mémoire collective. Paris : PUF, 1950. Réed. Paris : Albin Michel, 1997.

HALBWACHS, Maurice. Les cadres sociaux de la mémoire. Paris : Alcan, 1925. Réed. Paris : Albin Michel, 1994.

HUXLEY, Aldous. Le Meilleur des mondes. (1932). Trad. Jules Castier. Paris : Plon-Pocket, 1995.

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ROSENFIELD, Israël. L’invention de la mémoire. (1984). Paris : Champs Flammarion, 1994.

SWIFT, Jonathan. Gulliver’s Travels. (1726). Oxford: University Press, 1998.

TADIE, Jean-Yves et Marc. Le sens de la mémoire. Paris : Gallimard, 1999.




[1] TADIE, Jean-Yves et Marc. Le sens de la mémoire. p. 15.

[2] Maurice Halbwachs, sociologue français (1877-1945) mort en déportation et considéré par son éditeur scientifique Gérard Namer comme « celui qui reste l’initiateur de la sociologie de la mémoire ».

[3] HALBWACHS, Maurice. La mémoire collective. Paris : Albin Michel, 1997. p. 139-140.

[4] HESIODE, cité dans CIORAN, E. M. Histoire et Utopie. Paris : Gallimard, 1960. p. 121.

[5] NEVILLE, Henry. The Isle of Pines. p. 205: “All the way that we went we heard the delightful harmony of the singing birds, the ground very fertile in trees, grass and such flowers as grow by the production of nature without the help of art. (…) it was very strange to us that in such fertile country, which was as yet never inhabited, there should be such a free and clear passage to us, without the hindrance of bushes, thorns and such like stuff wherewith most islands of like nature are pestered”. Ma traduction.

[6] BACON, Francis. The New Atlantis. p. 165: “sufficient and substantive (…) of a rare fertility of soil in the greatest part”. Ma traduction.

[7] BACON. Ibid. p. 167: “the College of the Six Days Works (…) for the finding out of the true nature of all things (whereby God might have the more glory in the workmanship of them, and men the more fruit in the use of them”. Ma traduction.

[8] MORE, Thomas. Utopia. p. 85: “though their soil be not very fruitful, nor their air very wholesome, yet against the air they so defend them with temperate diet, and so order and husband their ground with diligent travail, that in no country is greater increase and plenty of corn and cattle, nor men’s bodies of longer llife and subject or apt to fewer diseases”. Ma traduction.

[9] HUXLEY, Aldous. Le Meilleur des mondes. p. 184.

[10] NEVILLE, Henry. The Isle of Pines. p. 201: “The sense of sin being quite lost to them, they fell into whoredoms, incest and adultery ; so what my grandfather had done out of necessity, they did by wantonness”. Ma traduction.

[11] HALBWACHS. p. 138-139.

[12] Ibid. p. 128.

[13] MORE, Thomas. Utopia. p. 50: “King Utopus, whose name as conqueror the island beareth, which also brought the rude and wild people to that excellent perfection in all good fashions, humanity, and civil gentleness, wherein they now go beyond all the people of the world, even at his first arriving and entering upon the land, forthwith obtaining the victory, caused fifteen miles space of uplandish ground, where the sea had no passage, to be cut and digged up. And he brought the sea about the land”. Ma traduction.

[14] HALBWACHS, Maurice. La mémoire collective. p. 131.

[15] CIORAN, E. M. Histoire et utopie. p. 106.

[16] Ibid. p. 127.

[17] TADIE, Jean-Yves et Marc. Le sens de la mémoire. Paris : Gallimard, 1999. p. 11.

[18] Ibid. p. 15.

[19] SWIFT, Jonathan. Gulliver’s Travels. p. 168: “His countrymen ridiculed and despised him for managing his affairs no better and for setting so ill an example to the kingdom ; which however was followed by very few, such as were old and wilful, and weak like himself”.

[20] HUXLEY. p. 200.

[21] BAUGNET, Lucy. L’identité sociale. p. 70.

[22] p. 140-141.

[23] HUXLEY. p. 170.

[24] CIORAN. p. 102.

Pour citer ce texte :

 Sippel, Alexandra. « La mémoire collective et l’utopie. La mémoire collective dans les récits utopiques. Nostalgie du paradis terrestre, identité du groupe définie par une mémoire collective univoque : quelle place pour une mémoire individuelle ? » in La mémoire, outil et objet de connaissance. Paris : Aux forges de Vulcain, 2008. pp. 151-171.

Introduction

 

Présentation par David Meulemans

 

  • Mémoire et personne

La mémoire et les traumas dans l'identité psychotique par Ariane BILHERAN

La mémoire et le cerveau par Cédric CLOUCHOUX

La mémoire corporelle et l'action par Julien CLEMENT

La mémoire, la réminiscence et la mélancolie par Maël RENOUARD

 

  • Mémoire et société

La mémoire et l'économie par Caroline DUBURCQ

La mémoire et le paysage par Coline PERRIN

La mémoire et le droit pénal par Jérémy VIALE

La mémoire collective et l'utopie par Alexnadra SIPPEL

 

  • Mémoire et histoire

La mémoire collective et l'histoire politique par Nathanaël DUPRE LA TOUR

La mémoire individuelle et l'histoire par Alexandra OESER

La mémoire et l'identité locale par Véronique BONTEMPS

 

  • Mémoire et culture

La mémoire monumentale et la musique commémorative par Marion LAFOUGE

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La mémoire et l'avenir par Simon BREAN

 

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