La mémoire, 

outil et objet de connaissance

[La mémoire et l’économie PAR CAROLINE DUBURCQ]


Mini-site consacré à l'ouvrage collectif La mémoire, outil et objet de connaissance. Paris: Aux forges de Vulcain, 2008.

La mémoire, outil et objet de connaissance, est un recueil pluri-disciplinaire rassemblant quinze articles de jeunes chercheurs, chacun s'intéressant à l'usage du concept de mémoire dans sa discipline propre et montrant, en creux, quelles sont les différentes dimensions de la mémoire.

Ce mini-site propose, librement, le contenu intégral de cet ouvrage.

L'ouvrage est aussi vendu sous la forme d'un joli livre par la maison d'édition Aux forges de Vulcain

 

Pour citer ce texte :

Duburcq, Caroline. « L’économie et la mémoire » in La mémoire, outil et objet de connaissance. Paris : Aux forges de Vulcain, 2008. pp. 91-112.

 

L’économie et la mémoire

 

 

La mémoire est l'une des fonctions les plus importantes et l'une des propriétés les plus passionnantes du cerveau, elle régit l’essentiel de la vie humaine. Elle intervient constamment et comme elle est utile à chaque science, elle l’est également aux sciences économiques. Elle a permis, permet, et permettra l’acquisition d’innombrables connais-sances. C’est en observant et ensuite en se rappelant des évènements économiques que nous sommes ensuite capables d’en tirer des conclusions ainsi que des leçons quant à des décisions futures. Que saurions-nous aujourd’hui si nous n’avions pas gardé en mémoire les faits majeurs survenus par le passé, comme des guerres, des coups d’état, des crises financières… Au fil du temps, l’observation des évènements économiques permet de mieux comprendre et appréhender le monde dans lequel nous vivons, d’en tirer des théories que nous cherchons ensuite à valider empiriquement.  Dans le présent travail, nous commençons par brièvement rappeler ce que nous entendons par économie, et plus précisément par économétrie puisque c’est ce dernier concept qui nous semble étroitement lié à la notion de mémoire. Dans la partie suivante, nous illustrons cette idée de lien entre économie et mémoire par deux cas pratiques. Ces études économiques viennent mettre en lumière l’importance des informations contenues dans les données. Nous observons dans un premier temps l’impact que peuvent avoir différents types de chocs sur une économie. Nous nous posons la question de savoir combien de temps le PIB de cette économie sera affecté par ce choc, le gardera-t-il en mémoire ? Puis, dans un deuxième temps, nous étudions le comportement de l’indice de risque d’un pays en régime de fixité extrême des changes. Les événements que traverse un pays sont-ils visibles à travers l’observation de son indice de risque pays ?

 

I - L’économie, l’économétrie et la mémoire

 

Pour comprendre l’idée de mémoire en économie, commençons par rappeler brièvement ce que nous mettons derrière les termes économie puis, plus précisément, économétrie.

 

1 - Qu’est ce que l’économie ?

Les sciences économiques étudient la façon dont les hommes s’organisent dans leurs activités afin de produire des biens et services qui vont leur permettre de satisfaire au mieux leurs besoins. L’homme est au centre de cette activité économique. En économie, on cherche à découvrir des lois capables d’expliquer et de prévoir l’ensemble des comportements des acteurs économiques. L’économie ne peut être définie comme une science exacte en raison de son caractère fondamentalement autoréférentiel : La connaissance d’une loi modifie le comportement des acteurs économiques qu’elle est censée décrire. Par exemple, les banques centrales, depuis quelques décennies, ont appris à limiter l’impact des crises financières en intervenant rapidement sur les marchés financiers. Les investisseurs, mis en confiance, intègrent progressivement cette nouvelle donnée en prenant des risques supplémentaires, ce qui aboutit ainsi à une nouvelle instabilité financière. L’économie est utile à tout le monde et n’est pas réservée qu’aux spécialistes. Deux raisons principales expliquent ce constat. D’une part, l’économie apporte à chacun une culture propre à lui permettre de mieux comprendre le monde dans lequel il vit et les grands enjeux de notre société. Ainsi, l’inflation, le chômage, la fiscalité, la mondialisation, la pauvreté, sont autant de phénomènes qui à la fois nous dépassent, mais qui nous sont étrangement familiers et nous concernent tous : personne ne peut être étranger aux décisions économiques et sociales prises par les pouvoirs publics et les entreprises. D’autre part, l’économie offre une clé de compréhension des phénomènes économiques, sociaux, environnementaux voire politiques. En effet, de même que les autres disciplines (sociologie, psychologie, sciences politiques notamment) sont concernées par les sujets qu’étudie l’économiste, l’économie peut aborder également des phénomènes que le sens commun ne reconnaît pas spontanément comme étant économiques : la famille, la santé, la politique, la justice. En fait, tous les comportements humains peuvent être examinés d’un point de vue économique. Contrairement à la plupart des sciences sociales, l’économie fait, depuis longtemps, un large usage de modèles mathématiques. Cette utilisation de modèles est rendue nécessaire par le grand nombre de données à traiter et la volonté d’en tirer des lois générales dont le choix est justifiable. Les économistes pensent ainsi que les méthodes mathématiques encouragent les chercheurs à se concentrer sur l’essentiel, et rendent l’exposition moins sujette aux ambiguïtés. Notre idée dans la réflexion sur le lien qui existe entre les concepts d’économie et de mémoire est de se centrer sur la notion d’économétrie, rappelons donc brièvement ce que nous entendons par économétrie.

 

2 - Qu’est ce que l’économétrie ?

L’économétrie est la partie de l’économie qui s’occupe de la mesure. Elle applique les méthodes statistiques aux données empiriques issues de l’économie. Héritière à la fois des mathématiques, de l’économie, et des statistiques, son objet est de confronter un modèle économique à un ensemble de données et d’ainsi en vérifier la validité. Dans sa pratique, l’économétrie participe à l’approfondissement des connaissances de tous les phénomènes embrassés par les sciences économiques dès lors que ceux-ci donnent prise à une formalisation mathématique et à une quantification. Elle vise en particulier la solution des problèmes d’économie appliquée, comme par exemple, les problèmes de prévision, d’évaluation des politiques économiques ou d’aide à la décision.

La notion de mémoire en économétrie est très utile puisqu’il s’agit d’élaborer une connaissance économique fondée sur la déduction théorique et la vérification par les données de l’observation économique. Par exemple, pendant combien de temps peut-on lire un événement dans des données ? Combien de temps faut-il à l’indice de risque de l’Argentine pour oublier la crise que le pays a traversée en 2002 ? Que reste-t-il, dans ces données de risque, de mémoire de la crise d’il y a 4 ans ? Ou encore, suite à un choc type crise financière, combien de temps le PIB du pays est-il affecté ? Quelle mémoire a-t-il de la crise ? Les chiffres gardent en mémoire les faits passés. C’est grâce à la mémoire que l’on a de ces faits passés, que l’on apprend à mieux comprendre et appréhender le présent. Le souvenir que l’on garde de ces évènements, notamment à travers les éléments chiffrés dont on dispose, permettra t’il de prendre des décisions économiques dans le futur visant à éviter la reproduction de ce type d’évènements ?

Illustrons maintenant cette idée à l’aide de deux études économiques dans lesquelles revient cette notion de mémoire. Nous présentons d’abord une étude de l’impact que peuvent avoir différents types de chocs sur le PIB d’une économie. Combien de temps le niveau d’activité de cette économie sera-t-il affecté par ce choc, le gardera t-il en mémoire ? Le second travail empirique étudie lui le comportement de l’indice de risque d’un pays en régime de fixité extrême des changes. Les événements que traverse un pays sont-ils visibles à travers l’observation de son indice de risque pays ?

 

 

II - Illustrations pratiques du lien existant entre économie et mémoire    

 

1 - Les effets de chocs externes sur le niveau de production des pays

L’étude présentée ci-dessous se concentre sur les économies latino-américaines, en prenant en considération le régime de change adopté par ces pays. Un régime de change regroupe les règles d’après lesquelles est déterminé le taux de change du pays, notamment la façon dont les autorités monétaires et le gouvernement du pays interviennent ou non sur le marché des changes. Les principaux régimes de change sont : les régimes de flottement des changes, le taux de change varie alors librement selon l’offre et la demande sur le marché des changes et la Banque Centrale n’est pas censée intervenir, c’est le cas des Etats-Unis. Viennent ensuite les régimes de change intermédiaires dans lesquels le taux de change d’un pays par rapport à un pays ancre est compris dans une fourchette plus ou moins étroite. Les banques centrales doivent alors intervenir sur les marchés pour maintenir cette parité. La plupart des économies suivent ce type de régime de changes. Enfin viennent les régimes de fixité extrême sur lesquels portent les différents travaux que nous allons exposer ci-dessous. Il s’agit des régimes de currency board et de dollarisation. C’est le cas notamment des pays ayant adopté l’euro et de certains pays d’Amérique Latine.

L’objectif de l’étude empirique présentée ici est de mesurer l’impact d’un choc externe sur le niveau d’activité d’un pays. Après deux années, ce choc restera t-il en mémoire dans le niveau d’activité du pays ? Peut-on déceler une différence selon que le pays est en régime de dollarisation ou au contraire de flottement des changes ? Les désastres financiers qu’ont connu de nombreux pays latino-américains ces dernières années ont, à plusieurs reprises, été causés par de larges chocs externes négatifs comme la crise d’Asie de l’Est en 1997 ou encore, la détérioration majeure des termes de l’échange causée par les déclins des prix du pétrole, des métaux et des produits agricoles. La région a également dû faire face à de nombreuses catastrophes naturelles comme « el niño », de violents ouragans ou encore le tremblement de terre en Colombie. L’Amérique Latine a aussi souffert de la contagion financière qui a suivi la crise russe, sans parler de la crise brésilienne et de la plus récente crise argentine. Ces différents chocs ont souvent été accompagnés d’importantes sorties de capitaux, allant parfois jusqu’à pousser ces pays dans des situations de défaut de paiement ou du moins d’extrême fragilité. L’objectif de notre étude empirique est de déterminer l’impact d’un choc externe, financier ou réel, sur le niveau d’activité économique du pays. Cet impact est-il différent selon le régime de change suivi par le pays, ou encore, la dollarisation permet-elle de réduire l’incidence de tels chocs ?

Nous étudions les cas du Panama et de l’Equateur, pays dollarisés, du Costa Rica, dont la taille est similaire au Panama et du Chili, relativement comparable à l’Equateur compte tenu de sa forte dépendance aux prix internationaux de cuivre comme l’est l’Equateur des prix du pétrole. Ces deux derniers pays sont en régime de flottement des changes et vont permettre de mesurer l’impact du régime de change lors de l’apparition de chocs externes. La méthode économétrique utilisée est un modèle VAR1, nous permettant de simuler un choc externe. Nous allons d’abord simuler un choc de confiance, à savoir un choc sur un indice de confiance des pays émergents puis un choc réel que nous représentons par un choc sur le niveau d’activité mondial. Nous allons étudier les effets de ces deux chocs sur le niveau d’activité économique de chacun des pays. Les données sont mensuelles et s’étalent du mois d’octobre 1994 au mois d’avril 2004. Les graphes ci-dessous permettent de visualiser les effets instantanés et dynamiques, associés à un choc de confiance d’une part, réel d’autre part, sur le niveau d’activité économique du pays. On s’intéresse aux effets de ces chocs sur 24 mois.

 

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Il apparaît donc que suite à un choc externe de confiance, chacune des économies testées connaît une récession quelque soit le régime de change suivi. C’est ce que l’on constate en observant d’une part les graphes des réactions de la variable Niveau d’activité économique à ce choc, et d’autre part l’étude de la dispersion de cette même variable. D’après cette dernière on constate qu’après vingt-quatre mois, la variable de confiance externe explique 14% de la dispersion du niveau d’activité économique en Equateur sous le régime de dollarisation, 21% au Panama contre 29% dans le cas du Chili, 30% pour le Costa Rica et 37% en Equateur avant 2000. Nous nous apercevons qu’après deux années, le choc externe qu’ont traversé nos différents pays est resté en mémoire, leur PIB en est encore affecté. On observe également que le surcroît de confiance et de crédibilité que supposent les régimes de fixité extrême contribue à protéger les économies de chocs financiers externes. En effet, suite à un tel choc, la proportion de la dispersion totale du niveau d’activité expliquée par la variable de confiance externe est inférieure au Panama et en Equateur dollarisé qu’en Equateur en flottement, au Costa Rica ou encore au Chili.

            Par contre, d’après l’observation des graphes de réaction des variables au choc réel et de l’analyse de la dispersion de notre activité économique, nous constatons que les pays dollarisés semblent plus vulnérables à ce type de choc que les pays en flottement. Dans le cas de l’Equateur dollarisé, au bout de vingt-quatre mois, 22% de la dispersion du niveau d’activité économique est expliquée par la variable réelle externe, 17% pour le Panama, 15% pour le Costa Rica, 13% pour l’Equateur avant la dollarisation et enfin, juste 10% pour le Chili. Contrairement au cas de choc financier externe, un pays en régime de fixité extrême n’est pas mieux isolé que les autres d’un choc réel externe. Lorsque survient le choc, il doit trouver des moyens d’ajustement autres que les outils de politique monétaire et de change dont il ne dispose plus. C’est donc le niveau de production du pays qui va s’ajuster à défaut que ce soit le taux de change nominal. Ainsi il apparaît qu’après deux années, les PIB de nos différentes économies gardent effectivement en mémoire l’occurrence des différents chocs traversés. L’ampleur de l’impact du choc est cependant différente selon le type de choc traversé et selon le régime de change suivi par le pays en question. On conclut de cette étude qu’il est particulièrement utile pour un pays étudiant la possibilité de dollariser son économie d’essayer de déterminer les principaux types de chocs auxquels il est confronté : choc domestique, choc externe et si c’est un choc externe, s’agit-il d’un choc réel ou d’un choc financier ? Tout paraît dépendre de la nature des chocs. Le surcroît de confiance et de crédibilité que confère un régime de fixité extrême semble contribuer à mieux isoler les économies dollarisées d’un choc externe financier. Tandis qu’en cas de choc réel externe, nous arrivons à la conclusion traditionnelle3 qu’il est alors souhaitable pour un pays d’être en régime de changes flottants. 

Nous allons maintenant illustrer l’idée de mémoire en économie à travers une autre étude empirique portant cette fois sur le comportement de l’indice de risque pays en régime de fixité extrême des changes.

 

2 - Comportement de l’indice de risque pays en régime de fixité extrême des changes

L’indice de risque pays correspond au différentiel (spread) existant entre le rendement des obligations souveraines d’un pays et celui des obligations du Trésor Américain : Quelle rémunération supplémentaire va-t-on demander pour investir dans la dette d’un pays susceptible de faire défaut ? Le risque de défaut reflète la possibilité que l’émetteur des titres de dette, en l’occurrence ici l’Etat Souverain, ne puisse honorer ses obligations en entier et à temps. Ce risque de défaut n’est pas l’unique composante du risque pays mais il en est la principale. D’autres risques comme le risque de marché, de liquidité ou encore les risques fiscaux ou politiques contribuent également à déterminer le niveau de risque d’un pays. La notion de risque pays est cruciale puisqu’elle reflète la confiance des investisseurs dans le pays. Le niveau de ce risque conditionne les entrées de capitaux vers le pays. L’objectif de la présente étude est d’analyser l’information contenue dans ces données d’indice de risque pays. Par exemple, combien de temps l’indice de risque de l’Argentine garde-t-il en mémoire la crise que le pays a traversée en 2002 ? Nous nous intéressons cette fois aux pays d’Amérique Latine avec en plus un bref regard sur la Bulgarie pour disposer d’une expérience supplémentaire de pays en régime de fixité extrême des changes. Nous étudions le coefficient de régression4 de l’indice de risque d’un pays sur l’indice de risque moyen des émergents (β risque pays), en le supposant fixe d’abord puis variable5. Dans cette étude, comme dans la précédente, nous nous centrons sur l’impact du régime de change : Ce coefficient varie-t-il lors d’un changement de régime de change, peut-on déceler des différences de comportement que l’on soit en régime de fixité pure ou dans tout autre régime de changes ?

Les données utilisées dans cette étude sont les données du JP Morgan Emerging Market Bond Index Plus (EMBI+) et plus spécifiquement les données de spread de cet indice EMBI+ par rapport aux bons du Trésor Américain. Ces spreads sont en effet associés aux indices de risque pays qui nous intéressent ici. Les données sont quotidiennes et couvrent la période allant du 1er janvier 1998 au 10 juin 2005. Nous présentons ici brièvement les résultats de ce travail empirique pour illustrer la mémoire des faits que l’on observe effectivement dans ces données et les leçons que l’on peut en tirer pour l’avenir.

 

a)     Faible β des pays en régime de fixité extrême des changes sur l’échantillon

Le Panama est dollarisé depuis plus d’un siècle tandis que la Bulgarie est en régime de currency board avec le Deutsche Mark puis l’Euro depuis le 1er juillet 1997.  Les graphes de nos différents β sont exposés ci-dessous :

 

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Le β n’est pas constant dans le temps, il est également largement inférieur à l’unité. L’indice de risque panaméen atténue les mouvements de l’indice de risque moyen des émergents de près de moitié sur toute la période d’observation. Il semblerait être depuis trois ans sur une tendance à la hausse, qu’on explique en fait par la relative baisse de notre variable explicative à savoir le spread EMBI+. Ce dernier est effectivement en nette baisse depuis trois ans puisqu’il a presque été divisé par trois. Face à cette importante baisse, l’indice de risque du Panama est lui resté stable et le β répercute donc de manière inverse les mouvements de l’indice de risque moyen. En supposant ensuite un β fixe, on obtient que le risque moyen explique près des trois quarts du risque panaméen : le pays semble assez isolé de chocs spécifiques6, il suit « la moyenne », tout en l’atténuant ! 

 

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Le β bulgare connaît une nette tendance à la baisse sur la période considérée puisqu’il commence à des niveaux de 1 en 1998 pour être depuis quelques mois sous le niveau de zéro. En 1998, le β élevé s’explique par la crise financière russe ainsi que la guerre en Yougoslavie qui affectent durement la Bulgarie. Après une baisse du β en 1999, on constate de nouveau en 2000 et début 2001, une montée du coefficient que l’on peut justifier par la baisse de l’indice de risque moyen face à la stabilité du risque bulgare sur cette même période. La politique monétaire rigoureuse ainsi que la politique budgétaire prudente que suppose son régime de change ont permis de rétablir la stabilité macroéconomique dans le pays et depuis le milieu de l’année 2001, on constate une très nette baisse du β. La Bulgarie est le candidat le mieux placé pour entrer dans l’Europe en 2007 et le pays est désormais proche du respect des critères de Maastricht en matière d’inflation, de dette, et de déficit budgétaire. Les taux d’intérêt du pays sont en train de converger vers ceux de ses voisins européens, ce pourquoi le spread EMBI+ de la Bulgarie atteint aujourd’hui de très bas niveaux de l’ordre de 80 points de base. En supposant ensuite le β fixe, on obtient que les deux tiers du risque bulgare sont expliqués par le risque moyen. Comme pour le Panama, la Bulgarie semble relativement isolée des chocs spécifiques. L’extrême rigueur fiscale et monétaire que suppose leur régime de change semble contribuer à l’obtention d’un faible β moyen, soit un indice de risque pays atténuant sensiblement le risque moyen des pays émergents. Dans le cas de la Bulgarie, la perspective de l’entrée dans l’Europe est également un élément majeur à prendre en considération dans l’explication de son faible β.

 

b)     Très forte variation du β lors d’un changement radical7 de régime de change

 

Nous étudions ici les cas de l’Argentine et de l’Equateur. L’Argentine a renoncé à son régime de currency board en janvier 2002 pour adopter une politique de flottement des changes. Cet évènement a eu lieu en janvier 2002 et a été suivi, et précédé, d’une profonde crise systémique8. L’Argentine suit, en 2002, un régime intermédiaire et, en 2003 et 2004, un régime de flexibilité des changes. L’Equateur a décidé d’adopter en mars 2000 un régime de dollarisation après avoir traversé une violente crise sociale et économique. Le pays était en 1998, en régime de flottement et en 1999, en régime intermédiaire. Nous étudions séparément, pour chacun des pays, la période de fixité pure d’une part et l’autre période, d’autre part. L’utilisation d’un β variable est dans ces deux cas particulièrement utile. Le changement de régime de change se caractérise par une très forte variation du β.

 

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Le β est relativement bas et stable sur la période de currency board puis on observe ensuite deux importants sauts. Le premier a lieu entre octobre 2001 et janvier 2002. Il correspond à la crise que traverse le pays : crise du système bancaire et financier, défaut sur la dette, renoncement au régime de currency board en place depuis dix ans, envolée du peso. On peut également constater un deuxième saut de grande ampleur entre juin et décembre 2003 qui s’explique cette fois par les évènements majeurs traversés par le pays et pas directement par la politique de changes en vigueur. Cette période suit la médiocre élection du président Nestor Kirchner en mai 2003. Le deuxième semestre de cette année 2003 correspond à de lourdes négociations entre le pays et le Fonds Monétaire International sur la restructuration de la dette. En novembre 2003, le gouvernement argentin a annoncé le non remboursement des emprunts d’Etat contractés par des milliers d’épargnants étrangers. Le β est passé sur la période considérée de niveaux de -1 à des niveaux de 14 et le β moyen est près de dix fois plus faible sur la période de currency board que sur la période suivante. Il semble assez clair que le currency board ait concouru à l’obtention d’un faible indice de risque pays. Les divers régimes de change suivis par l’Argentine depuis la sortie du currency board n’ont toujours pas permis au pays de récupérer la confiance des investisseurs. On suppose ensuite un β fixe, d’abord sur la période de currency board, puis sur la période de flottement, en ne prenant délibérément pas en compte les années de crise. Nous obtenons que 65% du risque argentin est expliqué par le risque moyen des émergents sur la période de fixité pure contre 12% sur sa période de flottement durant laquelle il est apparemment beaucoup plus vulnérable aux chocs spécifiques.

 

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La profonde récession que traverse l’Equateur en 1999, succession de dévaluations de la monnaie, effondrement du système bancaire, hyperinflation etc., se traduit par une envolée de son indice de risque ainsi qu’une forte hausse de son β. En janvier 2000, le président Jamil Mahuad propose une dollarisation unilatérale et complète du pays. Ce changement de régime de change est officialisé le 9 mars 2000, et véritablement effectif le 10 septembre 2000. Entre mai 1999 et juin 2000, le β passe d’un niveau de 1 à presque 6, correspondant à la crise que traverse le pays. Au cours de ces treize mois, le β est en nette tendance haussière. L’annonce du probable passage à la dollarisation en janvier 2000 ainsi que son officialisation en mars 2000 ne semblent pas avoir véritablement contribué à faire baisser le β. Ce dernier a commencé à vraiment chuter en août 2000 pour atteindre un rythme de croisière, légèrement supérieur à 1 en septembre 2000, lorsque la dollarisation est devenue effective. Le passage au régime de fixité extrême semble donc avoir contribué à la diminution du β, de manière cependant graduelle. Le β moyen sur la période de flexibilité (1998) et de régime intermédiaire (1999 et début 2000) est de 2,2055 tandis qu’il est de 1,3062 sur la période de dollarisation. On suppose ensuite un β fixe d’abord sur les années 1998 et 1999, puis sur la période de dollarisation, en ne prenant délibérément pas en compte la période de crise (fin 1999, 2000). Nous obtenons que 57% du risque équatorien est expliqué par le risque moyen des émergents sur la première période contre 80% sur la période de dollarisation, soit une part bien supérieure.

 

c) β plus stable mais aussi plus élevé dans les autres régimes de change

Nous étudions ici les cas de pays n’ayant connu aucune période de fixité extrême des changes sur l’échantillon considéré. La Colombie est en régime de flottement des changes sur toute la période. Le Venezuela est, quant à lui, en régime de fixité souple en 1998 puis en régime intermédiaire sur le reste des années considérées.

 

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Dans le cas de la Colombie, comme dans le cas du Venezuela, nous ne pouvons observer de tendances du β à la hausse ou à la baisse sur la période considérée. Leurs valeurs oscillent autour de la moyenne. On constate cependant certains sauts que l’on va essayer d’interpréter à travers les événements, idiosyncratiques ou communs, qu’aurait traversés le pays durant la période et à leur lien ou non à la politique de change en vigueur. Pour ce qui est de la Colombie, en début de période, le β est relativement faible à des niveaux de 0,6. L’indice de risque moyen des émergents est à cette période en nette hausse compte tenu des crises russe et brésilienne. La Colombie ne semble pas avoir trop subi les répercussions de ces crises expliquant ainsi son faible β. Son risque pays reste ensuite assez stable tandis que le spread EMBI+ est en nette baisse, ce pourquoi le β est alors en hausse. L’année 2001 voit le risque colombien sur une tendance légèrement baissière alors que la crise argentine, sa répercussion sur le Brésil ainsi que la période électorale de ce dernier contribuent à faire monter l’indice de risque moyen. Le risque colombien semble relativement isolé de ces évènements. Enfin, depuis le début de l’année 2002, le risque colombien suit d’assez près le risque moyen et le β oscille autour de 0,9. Lorsque l’on suppose ensuite un β fixe, nous obtenons que 46%, soit moins de la moitié du risque colombien est expliqué par le risque moyen. C’est bien inférieur aux résultas obtenus pour le Panama, la Bulgarie, l’Argentine en currency board ou encore l’Equateur dollarisé. L’indice de risque colombien semble s’expliquer plus largement par une composante spécifique que commune (risque moyen).

 

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Le Venezuela est en régime de fixité souple en 1998 puis intermédiaire sur le reste des années considérées, il a mis en place un système de contrôle des changes. Le β moyen du pays est de 1,25, c’est à dire que le pays amplifie de 25% le risque moyen des émergents. On constate que le β est relativement volatil, il oscille entre des valeurs de 0,64 et 2,03. On peut observer un premier saut du β au cours de l’été 1998. Le pays souffre à cette période des répercussions de la crise russe. Les faibles cours du pétrole ainsi que des craintes de dévaluation du bolivar et de défaut sur la dette entraînent une forte hausse de son indice de risque. Cette hausse est cependant de courte durée, le β se stabilise autour de niveaux de 1 les trois années suivantes. On constate ensuite un autre saut du β, en début d’année 2002, celui-ci est plus persistant qu’en 1998. Il concerne les importants troubles politiques traversés par le pays. C’est une période d’extrême tension, l’opposition appelle au renversement du président et les actes de violence se multiplient jusqu’à la tentative de coup d’Etat le 11 avril 2002 qui a renversé le président Hugo Chavez pour 48 heures et a fait 85 morts. Après une courte récupération du β, nous constatons de nouveau une importante hausse entre janvier et août 2003. Il s’agit cette fois des conséquences de la grève générale de 63 jours qu’a connu le pays les mois de décembre 2002 et janvier 2003 qui a contribué à aggraver la crise économique et sociale traversée par le pays. Le risque vénézuélien reste toutefois à des niveaux relativement élevés, le pays tardant à véritablement sortir de la crise politique qu’il traverse. Avec un β fixe, nous obtenons que 59%, soit un peu plus de la moitié, du risque vénézuélien est expliqué par le risque moyen. C’est supérieur à la Colombie mais par contre inférieur aux résultats obtenus pour nos pays en régime de fixité extrême. Le risque vénézuélien serait donc comme pour la Colombie plus exposé aux chocs spécifiques.

Ces données d’indice de risque sur les huit dernières années nous ont permis de mettre en lumière les faits économiques majeurs traversés par nos six pays sur la période étudiée. Elles nous permettent de ne pas perdre de mémoire des liens entre des évènements, des décisions économiques et des périodes de hausse ou de baisse de confiance dans le pays. Les principales conclusions que nous tirons de cette étude sont d’une part que les indices de risque des pays en régime de fixité extrême des changes sont plus largement expliqués par l’indice de risque moyen des pays émergents que ceux des autres pays. Ces pays sont donc moins vulnérables aux chocs spécifiques. D’autre part, il apparaît que le β moyen des pays en fixité extrême (Panama et Bulgarie) est inférieur à celui des autres pays ici considérés (Colombie, Venezuela et Pérou9). Dans le cas de l’Argentine, le β connaît une hausse vertigineuse lors de sa sortie du régime de currency board. Son β moyen est très largement inférieur lors de sa période de fixité pure des changes qu’après être sorti de ce régime. Enfin, dans le cas de l’Equateur, on constate une importante hausse du β avant le passage du pays au régime de dollarisation. Une fois le régime instauré, le β moyen est inférieur à celui prévalant sur la période précédente. Il reste toutefois à des niveaux relativement élevés. Les régimes de fixité extrême des changes semblent contribuer à l’obtention d’un moindre risque pays. Un moindre indice de risque pays équivaut à une hausse de la confiance dans le pays et à de moindres taux d’intérêt favorisant alors une hausse de l’épargne locale ainsi qu’une hausse de l’investissement extérieur. Ces éléments viennent stimuler la croissance économique du pays.

 

 

Conclusions

Ces différentes études économétriques nous ont permis d’illustrer le lien entre mémoire et économie. En effet, nous constatons que lorsqu’une économie fait face à un choc, son niveau d’activité s’en ressent durant un certain nombre de mois, le choc reste en mémoire dans les données et il est possible d’en quantifier l’impact. Suivant la nature du choc, le niveau d’activité économique du pays sera affecté durant plus ou moins longtemps selon le régime de change du pays. La seconde étude présentée analyse l’information contenue dans les données d’indice de risque pays : qu’est-ce que ces derniers nous apprennent sur la mémoire des crises ou autres évènements majeurs traversés par un pays ? Cette étude conclut que les indices de risque des pays en régime de fixité extrême des changes sont mieux protégés des chocs communs, d’une part, et en moyenne plus faibles, d’autre part. Ces études ont permis d’illustrer l’importance de la mémoire en économie et plus précisément en économétrie. La mémorisation des événements économiques se retrouve dans les données. Cela permet ensuite de mieux comprendre et appréhender le monde dans lequel nous vivons, d’en tirer des théories que nous cherchons ensuite à valider empiriquement.

 

 

Caroline Duburcq  

 

 


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POWELL, Andrew et STURZENEGGER, Federico. “Dollarization: the Link between devaluation and default risk” in LEVY-YEYATI, Eduardo et STURZNEGGER, Federico. “Dollarization”. Cambridge: MIT Press, 2002.

 



1 Vector Auto Regressive. Un modèle VAR est une méthode économétrique qui permet, d’une part d’analyser les effets d’une variable sur l’autre au travers de simulations de chocs aléatoires, et d’autre part de mener une analyse en terme de causalité.

 

3 D’après la théorie des Zones Monétaires Optimales de Mundell.

4 Le coefficient de régression représente le taux de changement d’une variable y en fonction des changements de l’autre variable x. Lorsque la droite de régression est linéaire, y=ax + b, le coefficient de régression est a, ou encore, la pente de la droite de régression.

5 A l’aide de la méthode économétrique du filtre de Kalman qui permet au paramètre de varier dans le temps.

6 Par choc spécifique, on entend un choc domestique, qui toucherait directement le pays.

7 Par changement radical, nous nous référons à une entrée en régime de fixité pure ou à une sortie de ce régime.

8 Une crise systémique est une crise de tout le système bancaire et financier du pays.

9 Nous n’avons pas présenté les résultats du Pérou par souci de brièveté.

 

Pour citer ce texte :

Duburcq, Caroline. « L’économie et la mémoire » in La mémoire, outil et objet de connaissance. Paris : Aux forges de Vulcain, 2008. pp. 91-112.

 

 

Introduction

 

Présentation par David Meulemans

 

  • Mémoire et personne

La mémoire et les traumas dans l'identité psychotique par Ariane BILHERAN

La mémoire et le cerveau par Cédric CLOUCHOUX

La mémoire corporelle et l'action par Julien CLEMENT

La mémoire, la réminiscence et la mélancolie par Maël RENOUARD

 

  • Mémoire et société

La mémoire et l'économie par Caroline DUBURCQ

La mémoire et le paysage par Coline PERRIN

La mémoire et le droit pénal par Jérémy VIALE

La mémoire collective et l'utopie par Alexnadra SIPPEL

 

  • Mémoire et histoire

La mémoire collective et l'histoire politique par Nathanaël DUPRE LA TOUR

La mémoire individuelle et l'histoire par Alexandra OESER

La mémoire et l'identité locale par Véronique BONTEMPS

 

  • Mémoire et culture

La mémoire monumentale et la musique commémorative par Marion LAFOUGE

La mémoire et la réminiscence cinématographique par Aurélie LEDOUX

La mémoire et le texte par Aurélie THIRIA

La mémoire et l'avenir par Simon BREAN

 

Biographies des auteurs