La mémoire, 

outil et objet de connaissance

[La mémoire corporelle et l’action PAR JULIEN CLEMENT]


Mini-site consacré à l'ouvrage collectif La mémoire, outil et objet de connaissance. Paris: Aux forges de Vulcain, 2008.

La mémoire, outil et objet de connaissance, est un recueil pluri-disciplinaire rassemblant quinze articles de jeunes chercheurs, chacun s'intéressant à l'usage du concept de mémoire dans sa discipline propre et montrant, en creux, quelles sont les différentes dimensions de la mémoire.

Ce mini-site propose, librement, le contenu intégral de cet ouvrage.

L'ouvrage est aussi vendu sous la forme d'un joli livre par la maison d'édition Aux forges de Vulcain

 

Pour citer ce texte :

 Clément, Julien. « La mémoire corporelle et l’action. L’enjeu fait le geste : la mobilisation de la mémoire corporelle dans l’action, entre sciences cognitives et sociales » in La mémoire, outil et objet de connaissance. Paris : Aux forges de Vulcain, 2008. pp. 49-68.

 

La mémoire corporelle et l’action

L’enjeu fait le geste : la mobilisation de la mémoire corporelle dans l’action, entre sciences cognitives et sciences sociales

 

 

            Dans cet article, je voudrais tenter de résoudre un problème issu de mon travail de terrain sur le rugby à Samoa, un ensemble d’îles du Pacifique Sud. J’ai effectué deux séjours sur place, entre mars et mai 2001, d’une part, ainsi qu’entre mars et août 2005, d’autre part. Pendant ces périodes, j’ai observé de nombreuses rencontres du championnat local, de différents niveaux, à Apia Park, le grand complexe sportif national en bordure de la capitale, Apia. J’ai également suivi deux équipes lors de leurs entraînements, l’une composée d’adultes, l’autre d’adolescents de seize ans. Ce travail m’a conduit à faire une observation simple mais qui pose des problèmes théoriques complexes, qui ont trait à la mobilisation de la mémoire corporelle dans l’action.

A Samoa, certains matchs[1] de rugby ne comportent pas un grand enjeu social. Ils ont lieu sur des terrains annexes. Il y a peu de spectateurs. Les joueurs arrivent au dernier moment. Le matériel est usé, comme les maillots qui ne sont pas tous en bon état, ou absent, comme le tee, qui sert à poser le ballon par terre pour taper les pénalités. On bricole avec les moyens du bord. Les joueurs viennent là pour s’amuser, se détendre, et faire de l’exercice physique. Ils rentrent et sortent du terrain au gré de leurs fatigues, certains s’allument une cigarette dès leur sortie du match. Bref : c’est un moment de loisir, sans enjeu véritable. D’autres rencontres, à l’opposé, sont très importantes. On les joue à des horaires précis, sur le terrain d’honneur. Le public est nombreux. Les joueurs arrivent en avance, et sont souvent tendus avant le match. Les joueurs rentrent une première fois se changer au vestiaire, puis ils ressortent, avec leurs maillots, pour s’échauffer. Ils rentrent une seconde fois au vestiaire, avant le coup d’envoi. C’est l’heure de la prière collective et des dernières motivations. A la fin du match, selon la tradition samoane – qu’ils nomment le fa’aSamoa, littéralement « à la manière de Samoa » -, les chefs de village ou le principal du lycée viennent faire un discours aux joueurs. D’autres personnes prennent également la parole, longuement. Si un prix est en jeu, un des responsables de l’équipe vainqueur peut venir en donner une part à l’équipe vaincue, et lui adresse quelques mots. Des membres de la famille sont souvent autour des joueurs et de l’équipe pour les attendre et leur apporter un peu de réconfort, ou d’admiration. La victoire est importante, les joueurs le savent. Certains espèrent faire carrière dans le rugby, être sélectionné pour les sélections régionales, puis nationales, voire même pour décrocher un contrat à l’étranger.

            Lors de ces deux types de matchs, j’ai observé deux styles de jeu différents. Pour les exposer, expliquons simplement le jeu de rugby. Deux équipes se font face. Chacune se situe dans une moitié de terrain, découpée en plusieurs zones. Les deux équipes ont pour but de poser le ballon au bout de la moitié de terrain adverse, dans « l’en-but adverse », ou de s’approcher suffisamment de deux poteaux situés au centre de la ligne  d’en-but,  afin de faire passer le ballon entre ceux-ci en tirant au pied. Il y a quinze joueurs par équipe. Chaque équipe doit être située de part et d’autre du ballon, du côté de son camp – je laisse de côté quelques règles annexes. La transmission du ballon se fait vers l’arrière lorsque les joueurs se passent la balle à la main. Lorsque les joueurs utilisent le pied, ils ont le droit de taper vers l’avant, bien que leurs partenaires soient derrière eux : il s’agit soit de taper haut pour leur laisser le temps d’avancer, soit de taper loin devant pour progresser territorialement, quitte à perdre la possession du ballon. Les joueurs ont le droit de courir tant qu’ils veulent ballon en main, et leurs adversaires doivent les arrêter à l’aide de leurs bras sans mettre de coup – c’est le plaquage, non le croche-patte, le coup de pied, le coup d’épaule, le coup de coude, ou le coup de poing. 

            Lors des rencontres avec enjeu, le style samoan – qu’on peut appeler le rugby fa’aSamoa, « à la manière de Samoa », si l’on veut - insiste sur le défi physique individuel par des courses directes vers l’adversaire de la part du porteur de balle, d’une part, et sur le gain du terrain par le jeu au pied – longs coups de pied et pression sur le réceptionneur adverse -, d’autre part. Il s’agit d’avancer, toujours, vers son adversaire, vers le camp adverse. Lors des rencontres dans enjeu, s’ils gardent le goût du contact physique, les joueurs utilisent davantage le jeu de passes à la main, et cherchent davantage à déstabiliser la défense adverse par des feintes et des fausses pistes. On avance quand on a créé une brèche, quand il y a une ouverture. Ni la différence de niveau, puisque les mêmes joueurs jouent sur les deux registres en fonction de l’enjeu du match, ni l’efficacité, puisque le meilleur jeu vient d’un mariage des deux styles, ne sont des explications pertinentes pour résoudre la question de cette variété de pratique. Il s’agit de comprendre pourquoi on joue différemment lorsqu’on joue pour s’amuser et lorsqu’on joue sérieusement, lorsqu’on joue pour soi et lorsqu’on joue devant un public attentif.

            Tout le monde sait bien que le degré de sérieux de la partie influe sur le jeu. C’est une observation simple et commune. Cependant, elle pose des problèmes théoriques complexes à la recherche actuelle. En effet, cette situation met en jeu deux secteurs de recherche qui sont disjoints aujourd’hui, à savoir les sciences de la vie, pour la dimension corporelle des gestes, et les sciences sociales, pour les liens entre un individu et la situation sociale dans laquelle il est placé. Je veux proposer ici une réflexion sur ce problème des liens entre les gestes et la situation sociale. C’est un choix qui me conduit à laisser de côté dans cet article la spécificité sociale du rugby de Samoa, le rugby fa’aSamoa, qui s’exprime dans la présence des chefs, le défi physique, la conquête du terrain adverse, etc. Je vais partir des sciences de la vie avant d’aller vers les sciences sociales. Il s’agit de cerner d’abord les enjeux physiologiques, avant de voir dans quelle mesure il est possible d’intégrer la dimension sociale à cette réflexion.

 

1 - Le Sens du Mouvement[2] d’Alain Berthoz

            La différence entre le jeu sérieux et le jeu ludique s’exprime de manière spectaculaire dans une situation précise du jeu, le surnombre. Il s’agit d’une situation pendant laquelle les attaquants sont plus nombreux que les défenseurs, dans une zone temporairement à l’écart des autres joueurs. Cette situation se comprend de manière simple dans le « deux contre un », forme élémentaire du surnombre, où deux attaquants font face à un seul défenseur. Dans cette situation, les deux attaquants adoptent des courses divergentes pour forcer le défenseur à choisir quel joueur il suit. En fonction de son choix, le porteur de balle garde celle-ci ou la transmet à son partenaire, qui se trouve alors libre de tout défenseur, en possession du ballon, avec beaucoup de terrain devant lui. C’est la situation idéale. Or c’est très précisément cette situation de surnombre qu’on joue de manière variée à Apia Park. Les joueurs samoans se comportent de trois manières. Soit ils jouent de la façon que je viens de décrire, en passant à un partenaire. Soit ils jouent en tapant au pied loin devant, en prenant le défenseur à revers. Dans cette situation, les attaquants poursuivent le défenseur pour le plaquer dès qu’il se saisit de la balle. Soit le porteur de balle garde le ballon et percute directement le défenseur. En mettant à part quelques exceptions sur lesquelles je ne peux pas revenir dans le cadre de cet article, la première solution, la passe à la main, est adoptée lors des rencontres sans enjeu. Les deux autres sont choisies lors des rencontres avec enjeu. Pour éclairer cette différence de pratique, l’une sérieuse, l’autre ludique, il faut saisir quel est le fonctionnement physiologique de déclenchement des gestes. C’est à partir de ce fondement que nous pourrons tenter de comprendre comment l’enjeu de la situation détermine la mobilisation de tel ou tel geste, issu de la mémoire corporelle.

            L’ouvrage d’Alain Berthoz – titulaire d’une Chaire de Physiologie de la Perception et de l’Action au Collège de France -, intitulé Le Sens du Mouvement, constitue mon entrée dans le vaste domaine de recherche des sciences de la vie. La pensée qu’y expose Alain Berthoz peut être résumée dans ces deux énoncés : « la perception est une action simulée », et « le cerveau sert à prédire le futur ». La première phrase, « la perception est une action simulée », permet de s’affranchir d’un modèle dualiste entre la perception et l’action. Ce modèle voudrait que les sens envoient des informations aux centres de décision - le cerveau en particulier -, qui décideraient des actions à mener, et enverraient leurs ordres aux quatre coins du corps. En fait, il n’y a pas de perception a priori, avant l’action : les sens sont en permanence mis en alerte, ou inhibés, en fonction de l’anticipation de la situation par le cerveau. L’ensemble sens-cerveau est donc solidaire, et évolue conjointement afin d’assurer la cohérence entre les actions de l’individu et le monde qui l’entoure. Il n’y a pas de continuité entre l’environnement et les sens, qui produiraient des représentations au cerveau, mais un travail constant des sens et du cerveau pour être en adéquation avec l’environnement. Appliquée à la question du surnombre, cette théorie possède une première richesse : elle signifie que l’ensemble « reconnaissance de la situation + réponse apportée » est une seule et même chose. En effet, il n’y pas une perception qui informerait le cerveau d’un surnombre, et des choix différents face à cette situation mais une reconnaissance différente, dès la perception, de la situation, qui entraîne nécessairement des réponses variées. Les termes de « prise d’informations » et de « prise de décision », employés souvent par les entraîneurs, ainsi que ceux de « reconnaissance » et de « réponse » ne valent que pour un observateur extérieur à la situation, qui distingue les deux phases de l’action, mais elle ne décrit pas ce qui se passe neurophysiologiquement pour les joueurs dans cette situation.

            La deuxième phrase clé d’Alain Berthoz, « le cerveau sert à prédire le futur », ajoute une dimension supplémentaire à sa théorie. Parce qu’il se veut en adéquation avec l’environnement, le cerveau utilise les expériences passées comme répertoire. Il évalue constamment la situation présente à l’aune de ce qu’il connaît : il active les bonnes connexions neuronales, ajuste les niveaux de sensibilité des capteurs, inhibe l’action de certains muscles, etc. Il faut ajouter qu’il n’a jamais de temps de retard sur le présent. Au pire, il s’est trompé sur la situation ; mais il est toujours en état d’anticipation. C’est pourquoi on dit « qu’il sert à prédire le futur ». S’il y a des perceptions différentes de la situation, c’est parce qu’il y a des anticipations différentes de la situation. Celles-ci ne sont pas rationnelles et conscientes, mais sensorielles et inconscientes. Dans le cinquième chapitre, qui s’intitule « une mémoire pour prédire ». Alain Berthoz insiste sur le rôle de l’hippocampe dans ce fonctionnement. Celui-ci est au cœur de la mémorisation et des réglages sensoriels propres à une situation et de la réponse motrice généralement adoptée :

 

« L’hippocampe ne participe pas seulement à la mémoire des combinaisons d’informations sensorielles et à la détection de l’apparition de signaux sensoriels nouveaux, différents de ceux qui ont été mémorisés. Il participe aussi à la mémoire et à l’identification de combinaisons, nous dirons de « configurations », entre des perceptions et des actions, et c’est en cela qu’il joue sans aucun doute un rôle important dans l’organisation de séquences d’action. »[3]

 

            Revenons au surnombre. S’il y a deux manières différentes de le jouer, l’une sérieuse et l’autre ludique, c’est parce qu’il y a deux perceptions différentes de la situation, autrement dit deux anticipations différentes de la situation par le cerveau, deux reconstitutions différentes de combinaisons de sensations par l’hippocampe, et la mise en route de deux configurations différentes. Autrement dit, la situation sociale du jeu provoque des modifications au niveau de la sélection des configurations par l’hippocampe. La situation sociale influence le fonctionnement neurophysiologique. Il s’agit maintenant d’aller vers les sciences sociales, afin de voir comment on peut intégrer les sciences sociales au raisonnement d’Alain Berthoz. Dans son livre, il cite la notion d’habitus de Pierre Bourdieu. Suivons-le sur cette piste.

 

2 - Alain Berthoz et l’habitus de Pierre Bourdieu

Dans Le Sens du Mouvement, Alain Berthoz cite un extrait du Sens Pratique de Pierre Bourdieu[4] :

 

 « Comme le précise Bourdieu dans les définitions qu’il donne, « les stimuli n’existent pas pour la pratique dans leur vérité objective de déclencheurs conditionnels et conventionnels, n’agissant que sous condition de rencontrer des agents conditionnés à les reconnaître. L’habitus ne peut produire la réponse objectivement inscrite dans sa « formule » que pour autant qu’il confère à la situation son efficacité de déclencheur en la constituant selon ses principes, c’est-à-dire en la faisant exister comme une question pertinente par rapport à une manière d’interroger la réalité. » Ce texte est, à mon avis, fondamental. Il montre que, comme le physiologiste, le sociologue arrive à la conclusion que le cerveau ne se contente pas de subir l’ensemble des événements sensoriels du monde environnant mais, au contraire, qu’il l’interroge en fonction de ses présupposés. Une véritable physiologie de l’action est fondée sur ce principe ».

 

Pour comprendre ce texte, il faut expliquer la notion d’habitus de Pierre Bourdieu citée par Alain Berthoz. Chez Pierre Bourdieu, l’habitus est un ensemble de dispositions incorporées au cours de l’éducation, et qui structure l’appréhension des situations nouvelles. Il est produit, en particulier, par les institutions qui encadrent l’individu. L’habitus est donc la marque incorporée de la position sociale d’un individu, et comme il détermine largement sa perception de l’avenir, il a une position clé dans les mécanismes de reproduction sociale : les institutions produisent des habitus qui sont en adéquation avec elles, et les habitus renforcent les institutions avec lesquelles ils fonctionnent. Je cite Pierre Bourdieu[5] :

 

« L’habitus comme sens pratique opère la réactivation du sens objectivé dans les institutions : produit du travail d’inculcation et d’appropriation qui est nécessaire pour que ces produits de l’histoire collective que sont les structures objectives parviennent à se reproduire sous la forme des dispositions durables et ajustées qui sont la condition de leur fonctionnement, l’habitus, qui se constitue au cours d’une histoire particulière, imposant sa logique particulière à l’incorporation, et par qui les agents participent de l’histoire objectivée dans les institutions, est ce qui permet d’habiter les institutions, de les approprier pratiquement, et par là de les maintenir en activité, en vie, en vigueur, de les arracher continûment à l’état de lettre morte, de langue morte, de faire revivre le sens qui s’y trouve déposé, mais en leur imposant les révisions et les transformations qui sont la contrepartie et la condition de la réactivation. »

 

Il y a effectivement une grande homologie entre les démarches de Pierre Bourdieu et celle d’Alain Berthoz. D’abord, ils s’opposent tous les deux à un modèle premier. Du côté d’Alain Berthoz, c’est la conception d’un cerveau « ordinateur », qui intègre toutes les informations, et met ensuite en place une action. Du côté de Pierre Bourdieu, c’est la conception d’un individu à la rationalité libre, développée par la philosophie sartrienne, d’une part, et par la théorie économique, d’autre part. Ensuite, face à ces deux modèles, les deux auteurs soulignent qu’il y a un « avant » à la situation. Celle-ci est appréhendée d’une certaine manière par l’individu. Alain Berthoz insiste sur l’anticipation qui est faite par le cerveau, qui ajuste ses sens avant la situation elle-même. Pierre Bourdieu montre que l’habitus vient structurer la perception de la situation nouvelle. L’individu lit toute situation à la lumière de son habitus. Enfin, Alain Berthoz et Pierre Bourdieu apportent un éclairage sur la constitution de cette appréhension de la situation. Alain Berthoz parle de « répertoire sensori-moteur », qui est issu des expériences passées, et dans lequel le cerveau choisit les solutions les mieux adaptées ; quant à Pierre Bourdieu, il écrit que « [l’habitus] réalise une intégration unique, dominée par les premières expériences, des expériences statistiquement communes aux membres d’une même classe. » Un parallèle peut donc être fait entre les raisonnements de ces deux auteurs. Alain Berthoz écrit alors que :

 

« comme le physiologiste, le sociologue arrive à la conclusion que le cerveau ne se contente pas de subir l’ensemble des événements sensoriels du monde environnant mais, au contraire, qu’il l’interroge en fonction de ses présupposés. »

 

            Cependant, toute réflexion qui vise à rapprocher ces deux pensées doit partir de ce point fondamental : les deux auteurs ne se situent pas au même niveau d’analyse. Autrement dit, ils ne parlent pas des mêmes situations. Tous les exemples cités par Alain Berthoz dans son livre sont des illusions d’optiques, des expérimentations faites sur des sujets en laboratoire, ou des expériences quotidiennes telles qu’attraper une balle de tennis en mouvement. Pierre Bourdieu, lui, parle de situations sociales. Il faut, avant même d’approcher ces deux théories, situer ces situations les unes par rapport aux autres. La question première est donc la suivante : comment articuler les situations décrites par Pierre Bourdieu avec celles décrites par Alain Berthoz ?

            A première vue, on a d’un côté des situations de pur mouvement – attraper une balle, suivre un point dans un espace, etc. – et, de l’autre, des situations sociales. Ces deux types de situation sont différents. Alain Berthoz et Pierre Bourdieu décriraient alors deux moments différents du fonctionnement physiologique, celui des situations du mouvement pur, et celui des situations sociales. Se pose un problème : il y a toujours une part de social dans les situations de mouvement, et toujours une part de mouvement dans les situations sociales. En effet, tout mouvement dans un laboratoire s’inscrit d’abord dans une situation sociale d’expérimentation scientifique – prestige de la science, rétribution monétaire du sujet étudié, attitude d’obéissance scolaire, etc. - ; à l’inverse, toute situation sociale implique un passage par le corps - geste, voix, position du corps, regard, etc. La situation de mouvement pur et la situation sociale pure sont donc des idéaux-types entre lesquels se trouve une vaste « zone grise », dans laquelle on trouve toutes les situations humaines. Toute situation est donc à la fois sociale et faite de mouvement. A ce titre, les théories de Pierre Bourdieu et d’Alain Berthoz ne sont ni identiques, ni homologues, mais complémentaires. Il faut donc se demander : comment articuler les théories des sciences sociales et celles de la physiologie ?

Comme neurophysiologiste, Alain Berthoz raisonne en termes d’espèce. Cependant, il revient sur cette position :

 

« Prisonniers des statistiques, nous avons certainement trop cherché à un définir un comportement moyen, des moyennes et des écarts types dans des populations normales. Notre psychophysiologie de l’intégration sensori-motrice doit maintenant s’orienter dans de nouvelles directions (...). Nous devrons tenir compte à la fois des règles générales du comportement et des solutions individuelles de chacun. »[6]

 

Cette citation introduit donc un autre niveau d’analyse, l’individu. Cette intégration nouvelle correspondrait même à une évolution importante de la physiologie. Dans cette démarche, un manque saute aux yeux du chercheur en sciences sociales : l’absence de considération des phénomènes sociaux entre ces deux niveaux. Pour le chercheur en sciences sociales, il est impossible d’arrimer l’ensemble de l’espèce humaine, d’une part, à chaque individu, d’autre part, sans passer par les situations sociales. Pierre Bourdieu évoque cette question :

 

« la classe sociale (en soi) est inséparablement une classe d’individus biologiques dotés du même habitus »[7]

 

L’adjectif « biologique » est très explicite. Pierre Bourdieu parle également de « la capacité du corps à prendre au sérieux la magie performative du social ». Autrement dit, la physiologie d’un individu est imprégnée de social. Cependant, jusqu’à quel point l’est-elle ? Dans le fonctionnement physiologique d’un individu, quelle est la part de données physiologiques issues de l’évolution, et quelle est la part du conditionnement social ? Comment ces deux niveaux s’articulent-ils ? Autant de questions au cœur de la nouvelle physiologie souhaitée par Alain Berthoz, qui doit, selon nous, intégrer les sciences sociales. Dans cette perspective, la dernière page du livre est significative. Citons quelques extraits :

 

« J’ai soutenu, dans ce livre, que le cerveau projette sur le monde ses perceptions internes, qu’il construit sa perception en fonction des actions qu’il prépare (...). Malheureusement, cela le rend particu-lièrement apte à s’enfermer dans des schémas préétablis qu’il va plaquer sur le monde et sur les autres. D’habiles alchimistes de l’esprit peuvent alors façonner des perceptions toutes faites, des caricatures, comme on en vit dans les expositions antisémites sous le régime de Vichy, comme on en impose actuellement dans le monde entier pour alimenter les guerres de religion. (...) Il existe entre ces différentes organisations de la vie sociale un mécanisme commun qui consiste à enfermer le cerveau, par des méthodes qui ont peut-être bien quelque chose en commun avec l’hypnose – dans un cadre d’interprétation rigide. »

 

Il y a là une ouverture politique, en conclusion. Alain Berthoz sort du cadre strictement scientifique. Alors qu’il n’a raisonné qu’en termes d’espèce et d’individu, il fait apparaître ici toute une panoplie de groupes sociaux, et de fonctionnement sociaux d’influence. Ses exemples sont extrêmes. Cependant, ils ne sont qu’un cas particulier du conditionnement social. Dans cette conclusion, Alain Berthoz rejoint donc la question du rapport entre le fonctionnement physiologique de l’individu et les institutions sociales. Autrement dit, il rejoint la question que traite Pierre Bourdieu avec l’habitus. Muni de ce concept d’habitus et de son articulation aux pensées d’Alain Berthoz, revenons à notre problème du surnombre dans le rugby de Samoa.

 

3 - Remise en cause de l’habitus

            Rappelons le problème. Dans des situations de surnombre similaires, les mêmes  joueurs jouent différemment selon qu’ils jouent sérieusement ou pour s’amuser. Autrement dit, alors que l’environnement physique est comparable, la dimension sociale du match décide de la configuration neurophysiologique qui est mise en œuvre par le cerveau. La dimension sociale entraîne une configuration neurophysiologique différente : il faut bien parler d’habitus dans ce cas. On aurait donc deux habitus, l’un de détente, l’autre sérieux. Cependant, la notion d’habitus a quelques limites. En effet, elle lie de manière univoque des institutions et un habitus. Dans le cas du rugby de Samoa, utiliser la notion d’habitus reviendrait à dire que le rugby avec enjeu est un ensemble d’institutions particulier, et que le rugby sans enjeu en est un autre. A ces deux ensembles d’institutions correspondraient deux habitus. C’est gênant pour penser le passage des joueurs d’un ensemble à l’autre, et par conséquent la variété d’habitus à l’intérieur des mêmes individus, d’une part, et l’ensemble de la zone grise des matchs avec plus ou moins d’enjeu, d’autre part. La notion d’habitus a permis d’articuler sciences sociales et sciences cognitives. Cependant, cette notion n’aide pas à penser la pluralité des habitus et leur lien au contexte. Il est temps maintenant d’entrer dans une discussion propre aux sciences sociales sur ce point précis. Sur la question des liens entre le corps et les institutions sociales, un travail remarquable est celui de Sylvia Faure, en particulier dans l’ouvrage tiré de sa thèse, intitulé Apprendre par corps, socio-anthropologie des techniques de danse. Je vais m’appuyer sur ces propos. Elle écrit:

 

« La critique faite à la théorie de Pierre Bourdieu porte sur la mise en questions de l’homogénéité de l’habitus (...). Bernard Lahire (...) défend l’idée selon laquelle la pluralité des contextes de socialisation engendre une pluralité de schèmes et d’habitudes. Le « stock » ou le « répertoire » de schèmes d’action et de pensée disponibles dans chaque acteur social s’actualise ou se met en veille en fonction des contextes rencontrés lors de son parcours. »[8]

 

Cette pensée me semble plus féconde pour résoudre le problème qui nous occupe. Le « stock » de schèmes d’action dont il est question ici correspond dans notre cas ethnographique aux deux configurations physiologiques que j’ai relevées au sein des mêmes joueurs. Bernard Lahire[9] et Sylvia Faure ont raison de souligner la mise en veille ou l’activation de l’une ou de l’autre en fonction du contexte. Ce qu’il s’agit de comprendre maintenant, c’est le mécanisme de ce processus. Sur ce point là également, Sylvia Faure pose les problèmes de manière pertinente. Après Bernard Lahire, elle reprend la pensée développée par Maurice Halbwachs dans Les cadres sociaux de la mémoire, en 1925[10] :

 

« Pour Halbwachs, il n’y a pas de sens (sociologique) à situer la mémoire dans la conscience ou l’inconscience, car cette terminologie porte en elle une conception de l’individu comme être isolé. Or, l’individu est le produit de relations sociales, et ses souvenirs dépendent d’un contexte qui, pour des raisons qui restent à étudier, provoque l’évocation du passé. (...) La mémoire est rendue possible grâce aux cadres sociaux par lesquels elle se constitue et s’actualise. (...) Les cadres sociaux de la mémoire sont (...) les significations particulières prises dans une expérience sociale et langagière : les objets, les odeurs, les lieux, un sentiment, un mot, des personnes peuvent devenir les supports (sensitifs ou réflexifs) de la mémoire de l’expérience. Aussi, réactiver le passé consiste à renouer avec les instruments de la mémorisation.(...) si le corps arrive à reproduire des gestes, c’est qu’il les a appris au cours de relations sociales et langagières qui ont pris un sens dans le passé pour l’individu. »

 

Premier point, la mémoire d’un individu est activée différemment selon le cadre social dans lequel il se trouve. Donc, sa mémoire n’est pas qu’en lui, elle est également à l’extérieur de lui-même, dans son cadre social. Second point, si le cadre social détermine la mémoire, c’est qu’il s’y trouve des éléments qui qualifient la situation, qui lui donnent une signification spécifique. Pour éclairer le cas ethnographique en question, ce deuxième point est crucial. Il a un effet heuristique immédiat : quels sont les éléments du cadre social qui viennent qualifier le match de rugby, et quelles sont les significations qui lui sont associées ? J’ai cité quelques éléments pour Samoa: la présence des chefs, le trophée de la rencontre, le prix à gagner, etc. Cependant, le cadre de cet article ne me permet pas d’aller plus loin. Ce sera l’objet de la thèse d’anthropologie sociale que je mène actuellement.

            Les mots de Sylvia Faure ouvrent une autre porte intéressante. Elle souligne le lien entre les conditions d’activation et les conditions d’acquisition des gestes. Pour que l’activation fonctionne, il faut qu’elle retrouve quelque chose de la situation d’acquisition. Ceci me conduit à reconsidérer une des hypothèses de départ de mon cas ethnographique : en affirmant que les mêmes joueurs utilisaient l’une ou l’autre des configurations neurophysiologiques, je laissais de côté les lieux d’acquisition de ces gestes techniques.

 

4 - La fabrique des gestes

            A Samoa, tous les soirs le travail s’arrête à seize heures trente, et le soleil se couche à dix-neuf heures environ. Pendant deux heures, beaucoup de Samoans font du sport. Le rugby est le sport préféré. La saison démarre en février et dure plusieurs mois. L’organisation dépend de chaque province, et varie légèrement chaque année. Des entraînements formels ont lieu tous les soirs pendant cette période, tandis que des jeux informels sont également pratiqués. Ces lieux sont les lieux de fabrique des gestes du rugby à Samoa. Qu’apprend-on dans les entraînements formels ? Ils sont divisés en trois phases. La première consiste en un travail physique. Il est effectué sans ballon, à base de courses plus ou moins longues. Lorsque les entraînements sont répartis sur une semaine, les équipes insistent sur cet aspect le mardi et le mercredi. Ils ajoutent parfois des séances tôt le matin aux séances du soir. Sur la durée d’un entraînement, l’entraînement physique peut également représenter le premier quart, voire le premier tiers, de l’entraînement. La deuxième phase de l’entraînement, c’est le travail technique avec le ballon. Il s’agit essentiellement de technique individuelle. On pose le ballon à terre, un autre joueur le ramasse ; on se fait la passe d’un côté, puis de l’autre ; on met en place une série de passes entre plusieurs joueurs, impliquant des combinaisons ; on percute des boucliers en mousse ; etc. L’adversaire n’est jamais figuré. Ces séances ont lieu tous les jours sur une semaine d’entraînement, et occupent le deuxième tiers de l’entraînement d’un jour. Lors du troisième et dernier temps de l’entraînement, sur lequel on insiste le jeudi et le vendredi ou lors du dernier tiers d’un entraînement d’un jour, il s’agit de mettre en place le jeu collectif. Les avants font des mêlées et des touches. Les arrières répètent des combinaisons. Après cette préparation séparée, on réunit les deux blocs afin de mettre en œuvre la tactique de l’équipe pour la rencontre à venir. Les remplaçants font office d’équipe adverse, sans jeu réel – une opposition passive, qui fait du poids pour la mêlée, saute pour la touche, et suit le mouvement pendant les courses des arrières ou pendant la tactique générale.

            L’absence d’adversaires actifs pendant l’entraînement me semble importante. En effet, en France ont été élaborées des méthodes fondées sur « l’intelligence situationnelle ». Il s’agit de développer chez le joueur des capacités d’adaptation à la situation de jeu qui lui permette de toujours sélectionner le geste pertinent. En dehors du travail de préparation physique, les dimensions technique et tactique du jeu sont liées dans des exercices qui sont des simili de situations de match. On fait varier les conditions – espace, nombre de joueurs, consignes de jeu, etc. -, mais à chaque fois, on met aux prises deux équipes. On dose l’engagement physique pour éviter les blessures, mais c’est la seule restriction. Dans le langage des entraîneurs, contesté par la théorie d’Alain Berthoz, il s’agit que les joueurs apprennent à « faire le bon choix ». Selon les termes d’Alain Berthoz, il s’agit de développer de multiples configurations neurophysiologiques, c’est-à-dire d’aiguiser les connexions entre les sens liés à la répartition des joueurs dans l’espace, d’une part, et les muscles déclencheurs des gestes, d’autre part. On doit souligner à quel point cette notion de configuration neurophysiologique est féconde pour la compréhension de l’entraînement du geste sportif. Que celui-ci se déclenche avec seulement une partie de l’information est tout à fait adéquat avec le principe de l’entraînement, dont le but est souvent de mettre en place des conditions similaires à celles du match. Autrement dit, elles ne sont pas exactement identiques, mais elles le sont suffisamment pour que le cerveau puisse reconstituer, pendant la rencontre, la combinaison de sensations pertinentes, et mette en œuvre la configuration neurophysiologique adéquate. L’hippocampe, au cœur de la mémoire gestuelle, est au cœur de la logique de l’entraînement sportif.

            Dans le cas des entraînements formels de Samoa, on voit qu’il n’y a pas de travail des configurations neurophysiologiques. L’intelligence situationnelle n’est pas mise en œuvre. A ce titre, en observant une rencontre de l’extérieur, on a la sensation d’un déficit d’observation de la part des joueurs. A l’inverse, les joueurs sont très forts physiquement, très efficaces techniquement, et disciplinés tactiquement. Les méthodes d’entraînement samoanes sont inspirées par l’International Rugby Board et la Nouvelle-Zélande. Je ne peux pas encore affirmer ce point, mais il me semble que c’est la France qui a inventé des méthodes d’entraînement originales dans un paysage international largement inspirées des méthodes anglo-saxonnes. Compte-tenu de l’histoire – Samoa fut administré par les Néo-Zélandais de 1918 à 1962 –, de la géographie – Samoa est proche de la Nouvelle-Zélande, et de nombreux Samoans ont émigré vers ce pays -, et du prestige du rugby néo-zélandais, il est logique que les Samoans reprennent leurs méthodes. Si elles expliquent le déficit d’observation, ces méthodes d’entraînement restent insuffisantes pour expliquer le goût du défi physique individuel. Il faut ici procéder à une analyse d’anthropologie culturelle. Cet article ne s’y prête pas. Poursuivons plutôt l’exploration des lieux de fabrique des gestes, avec les jeux informels.

Qu’est-ce que les jeux informels ? Lorsque vous empruntez la route qui fait le tour de l’île entre cinq heures et sept heures du soir, vous assistez à de nombreuses parties de sport – volleyball, cricket à la façon samoane, football, etc. -, dont la plupart sont des jeux de rugby. Beaucoup d’enfants, beaucoup d’adultes qui ne sont pas investis dans les équipes, et beaucoup de joueurs pendant les périodes de non-compétition, profitent de la moindre parcelle d’herbe pour jouer à ces jeux. Il s’agit essentiellement de jeux de touché. Ce jeu est une variante du rugby, dans laquelle le plaquage est remplacé par une touche de l’adversaire. Si le joueur est touché, il doit marquer l’arrêt puis effectuer une remise en jeu en touchant le ballon avec son pied avant de le passer. L’équipe attaquante possède un nombre de phases consécutives limité – principe qu’on retrouve au rugby à treize ainsi qu’au football américain. Ce jeu est en continuité avec les jeux d’évitement des enfants, que tout le monde connaît. Au jeu de s’attraper, on ajoute une balle et des partenaires. Ces éléments sont très variables à Samoa. La balle peut être un ballon de rugby, un ballon de football, une balle de tennis, voire une bouteille en plastique ou une coque de noix de coco. Les joueurs peuvent être deux ou cinquante, puisqu’on ne refuse personne, de toute façon. Le terrain peut avoir n’importe quelle taille, ne pas être plat, etc. Lors de ces jeux, le but principal est de s’amuser. Qu’est-ce qui amuse les Samoans ? C’est la capacité à faire de belles actions qui tournent en ridicule les adversaires. Habitués à vivre dehors, à faire des travaux manuels, ainsi qu’à jouer à divers sports, les Samoans ont une très grande capacité à éliminer un adversaire sur quelques mètres par des feintes, des courses et des passes acrobatiques. Une belle action provoque des rires aigus, bruyants, qui paraissent presque forcés à mon oreille de bourgeois français. Dans le cadre de ces jeux, les joueurs apprennent à passer en fonction de l’adversaire, dans des stratégies d’évitement du contact.

            Quels enseignements tirer de cette analyse des lieux d’acquisition des gestes du rugby ? Il y a une adéquation entre les deux lieux d’apprentissage et les deux registres techniques utilisés pendant les rencontres. Le registre des matchs avec enjeu, fondé sur le défi physique individuel, correspond aux entraînements formels, où il n’y a pas de prise en compte de l’adversaire en situation de jeu, et où l’on insiste sur la dimension physique et la tactique générale. Le surnombre, qui n’est jamais prévisible et qu’il faut savoir reconnaître pendant le match, n’est pas anticipé pendant l’entraînement. A l’opposé, les matchs sans enjeu sont joués dans l’esprit des jeux informels, avec le registre technique qui y correspond. Ainsi voit-on qu’il y a un lien direct entre le registre technique mis en œuvre pendant les matchs et les lieux de fabrication des gestes. Nous touchons au but. Reprenons donc la question initiale.

 

5 - Retour à la question initiale

            Pourquoi les mêmes joueurs utilisent-ils des registres techniques différents en fonction de l’enjeu du match, sans que cela ait de rapport avec une meilleure efficacité ? Lorsque les matchs sont sérieux, ils reprennent les gestes qui correspondent aux entraînements formels ; lorsque les matchs ne le sont pas, ils jouent comme lors des jeux informels. A l’évidence, il semble que la signification donnée à ces situations soit déterminante. Lorsque le match est sérieux, on reprend la situation d’apprentissage sérieuse. Lorsque le match n’est pas sérieux, on reste dans le registre non-sérieux. Je suis Sylvia Faure pour dire que la notion de signification est au cœur de la mémoire corporelle. Voilà la réponse à notre première interrogation. Cependant, la discussion ne s’arrête pas là. En effet, au cours de la discussion, il a fallu mobiliser les sciences cognitives. Nous y avons trouvé la configuration neurophysiologique comme concept central, et la remise en cause de la conception du cerveau-ordinateur au profit d’un cerveau-simulateur de la situation (ou anticipateur, comme on voudra). Cette théorie, très importante, et celle de la signification sont pour l’instant disjointes. La science demande de les articuler, puisqu’elles sont toutes les deux au cœur de la réflexion initiée par notre cas ethnographique. Comment nouer la question de la signification et les théories des sciences cognitives ?

            Comme on l’a dit, l’intérêt de Pierre Bourdieu pour l’habitus se situe dans le mécanisme de reproduction sociale, qui passe par le corps. A ce titre, il montre à la perfection le rapport qui unit les deux dans une perspective de perpétuation de l’ordre social. Mais Pierre Bourdieu ne s’arrête pas sur le lien corps-société lui-même, au sens où il ne regarde pas comment les institutions modèlent un corps, fabriquent des habitus, et les activent dans les  différents contextes. Cette interrogation, c’est Marcel Mauss qui l’a soulignée comme un problème à part entière dans un texte intitulé « les techniques du corps », publié en 1936. Elles sont définies par Marcel Mauss comme « les façons dont les hommes, société par société, d’une façon traditionnelle, savent se servir de leur corps »[11]. Cette définition met directement l’accent sur la mise en forme du corps par la société. Contrairement à l’habitus de Pierre Bourdieu, la notion de techniques du corps met le doigt sur ce problème des liens entre le physiologique et le sociologique. Marcel Mauss parle précisément de « montages physio-psycho-sociaux » pour parler des techniques du corps. C’est exactement ce dont il s’agit dans notre cas ethnographique : il faut ajouter les dimensions sociale et psychologique à la notion de configuration neurophysiologique pour étudier les gestes, qui sont des techniques du corps. 

            Claude Lévi-Strauss écrit explicitement sur ce sujet :

 

« Tout ethnologue ayant travaillé sur le terrain sait que [les] possibilités [du corps] sont étonnamment variables selon les groupes. Les seuils d’excitabilité, les limites de résistance sont différents dans chaque culture. L’effort « irréalisable », la douleur « intolérable », le plaisir « inouï », sont moins fonction de particularités individuelles que de critères sanctionnés par l’approbation ou la désapprobation collective. Chaque technique, chaque conduite, traditionnellement apprise et transmise, se fonde sur certaines synergies nerveuses et musculaires qui constituent de véritables systèmes, solidaires de tout un contexte sociologique. »[12]

 

Les « synergies nerveuses et musculaires » dont parle Claude Lévi-Strauss, qu’est-ce d’autre que les configurations neurophysiologiques d’Alain Berthoz ? Avant d’analyser le lien entre le physiologique, le psychologique et le sociologique, je voudrais citer cet autre passage de Marcel Mauss, qui montre l’ampleur de sa proposition[13]:

 

« Il y a donc des choses que nous croyons de l’ordre de l’hérédité qui sont en réalité d’ordre physiologique, d’ordre psychologique et d’ordre social. Une certaine forme des tendons et même des os n’est que la suite d’une certaine forme de se porter et de se poser. »

 

Dans ces quelques lignes, Marcel Mauss va jusqu’à l’anatomie. Il dit que la forme des os et des tendons dépend de la manière, sociale, de se tenir : on est au cœur de la physiologie. Si on a éclairé les dimensions sociale et physiologique, reste à éprouver la question psychologique. Marcel Mauss la décrit comme une « roue d’engrenage ». Autrement dit, le moment psychologique est un moment qui assure la transmission entre le niveau social et le niveau physiologique. Il écrit à ce propos :

 

« [l’]adaptation constante à un but physique, mécanique, chimique (par exemple quand nous buvons) est poursuivie dans une série d’actes montés, et montés chez l’individu non pas simplement par lui-même, mais par toute son éducation, par toute la société dont il fait partie, à la place qu’il y occupe. (...) toutes ces techniques se [rangent] très facilement dans un système qui nous est commun : la notion fondamentale des psychologues, surtout Rivers et Head, de la vie symbolique de l’esprit ; cette notion que nous avons de l’activité de la conscience comme étant avant tout un système de montages symboliques »[14]

 

C’est donc dans le « symbolique » que réside le montage socio-physiologique. Cette notion ouvre un nouveau chapitre de discussions à la limite de l’anthropologie et de la psychologie, que je ne peux reprendre ici. Bornons-nous à souligner un lien entre la notion de signification évoquée tout à l’heure et la notion de « vie symbolique de l’esprit » chez Marcel Mauss. C’est bien de ce côté-là, dans le travail de thèse, qu’il faut aller chercher l’articulation entre le social et le neurophysiologique. Contexte social, signification ou symbolique de la situation pour l’acteur, mise en œuvre d’une configuration neurophysiologique, voilà la manière dont s’effectue un geste. Restent à comprendre tous les rouages du mécanisme.

 

Conclusion

            Comment appréhender le geste pour les sciences d’aujourd’hui ? Voici la réponse de Marcel Mauss en 1936 :

 

« je conclus que l’on ne pouvait avoir une vue claire de tous ces faits, de la course, de la nage, etc., si on ne faisait pas intervenir une triple considération au lieu d’une unique considération, qu’elle soit mécanique et physique, comme une théorie anatomique et physiologique de la marche, ou qu’elle soit au contraire psychologique ou sociologique. C’est le triple point de vue, celui de « l’homme total », qui est nécessaire. »[15]

 

L’injonction est claire, et s’adresse aujourd’hui aux chercheurs des sciences de la vie et des sciences sociales. A cet endroit précis de trouve un gisement de recherches et pour la nouvelle physiologie appelée de ses vœux par Alain Berthoz, et pour les sciences sociales sur les questions d’incorporation, largement méconnues et qui sont pourtant au cœur des dynamiques sociales.

 

« Voilà une grande quantité de pratiques qui sont à la fois des techniques du corps et qui sont profondes en retentissements et en effets biologiques. Tout ceci peut et doit être observé sur le terrain, des centaines de ces choses sont encore à connaître. »[16]

           

Julien Clément, décembre 2005.

Bibliographie :


BERTHOZ, Alain. Le sens du mouvement. Paris : Editions Odile Jacob, 1997.

BOURDIEU, Pierre. Le sens pratique. Paris : Les Editions de Minuit, 1980.

FAURE, Sylvia. Apprendre par corps, Socio-anthropologie des techniques de danse. Paris : La Dispute, 2000.

HALBWACHS, Maurice. Les cadres sociaux de la mémoire. Paris : Albin Michel, 1994.

LAHIRE, Bernard. L’homme pluriel. Les ressorts de l’action. Paris : Nathan, 1998.

LEVI-STRAUSS, Claude. « Préface à l’œuvre de Marcel Mauss », Sociologie et Anthropologie. Paris : Puf, 1950.

MAUSS, Mauss. « Les techniques du corps » in Sociologie et Anthropologie. Paris : Puf, 1950.




[1] Ce mot d’origine anglaise est aujourd’hui dans le dictionnaire français, cf. Alain Rey, 1992, Dictionnaire historique de la langue française, Paris, Dictionnaires Le Robert.

[2] BERTHOZ, Alain. Le sens du mouvement. Paris : Editions Odile Jacob, 1997.

[3] Op. cit.. p. 141.

[4] Op. cit.. p. 204.

[5] BOURDIEU, Pierre. Le sens pratique. Paris : Les Editions de Minuit, 1980. p. 96

[6] BERTHOZ, Alain. Le sens du mouvement. Paris : Editions Odile Jacob, 1997. p. 240

[7] BOURDIEU, Pierre. Le sens pratique. Paris : Les Editions de Minuit, 1980. p. 100

[8] FAURE, Sylvia. Apprendre par corps, Socio-anthropologie des techniques de danse. Paris : La Dispute, 2000. p. 99

[9] Sylvia Faure reprend ici Bernard Lahire (1998).

[10] HALBWACHS, Maurice. Les cadres sociaux de la mémoire. Paris : Albin Michel, 1994.

[11] MAUSS, Mauss. « Les techniques du corps » in Sociologie et Anthropologie. Paris : Puf, 1950. p. 365

[12] LEVI-STRAUSS, Claude. « Préface à l’oeuvre de Marcel Mauss », Sociologie et Anthropologie. Paris : Puf, 1950. p. XII

[13] MAUSS, Mauss. « Les techniques du corps » in Sociologie et Anthropologie. Paris : Puf, 1950. p. 373

[14] Ibid. p. 372

[15] Ibid. p. 367

[16] Ibid. p. 379

Pour citer ce texte :

 Clément, Julien. « La mémoire corporelle et l’action. L’enjeu fait le geste : la mobilisation de la mémoire corporelle dans l’action, entre sciences cognitives et sociales » in La mémoire, outil et objet de connaissance. Paris : Aux forges de Vulcain, 2008. pp. 49-68.

Introduction

 

Présentation par David Meulemans

 

  • Mémoire et personne

La mémoire et les traumas dans l'identité psychotique par Ariane BILHERAN

La mémoire et le cerveau par Cédric CLOUCHOUX

La mémoire corporelle et l'action par Julien CLEMENT

La mémoire, la réminiscence et la mélancolie par Maël RENOUARD

 

  • Mémoire et société

La mémoire et l'économie par Caroline DUBURCQ

La mémoire et le paysage par Coline PERRIN

La mémoire et le droit pénal par Jérémy VIALE

La mémoire collective et l'utopie par Alexnadra SIPPEL

 

  • Mémoire et histoire

La mémoire collective et l'histoire politique par Nathanaël DUPRE LA TOUR

La mémoire individuelle et l'histoire par Alexandra OESER

La mémoire et l'identité locale par Véronique BONTEMPS

 

  • Mémoire et culture

La mémoire monumentale et la musique commémorative par Marion LAFOUGE

La mémoire et la réminiscence cinématographique par Aurélie LEDOUX

La mémoire et le texte par Aurélie THIRIA

La mémoire et l'avenir par Simon BREAN

 

Biographies des auteurs